LIVRE II. — CHAPITRE I
(ications d'Europe. — V et VI, Constructions civiles et religieuses en Asie, en Syiie,en Egypte, en Cyrénaïque, en Numidie. — L'ouvrage de Procope est donc un répertoire fort précieux de renseignements, mais heureusement on n'en est pas réduit à des textes, et plusieurs des monuments de cette époque subsistent encore.
Le plus connu de tous est Sainte-Sophie de Constantinople,dont on peut dire qu'elle fut le type par excellence de l'art byzantin, aussi bien comme décoration que comme architecture^. Il n'existe pas, dans l'histoire de l'art chrétien, d'église dont l'importance soit plus grande : Notre Dame-de-Paris comptait des égales même dans les provinces voisines; Saint- Pierre de Rome manque d'originalité et n'est guère chrétien que de destination; Sainte-Sophie, au contraire, a le double avantage de marquer l'avènement d'un style nouveau et d'atteindre du même coup à des proportions telles qu'elles n'ont jamais été dépassées en Orient.
11 existait déjà sur le grand Forum une église consacrée à la Sagesse Divine. Bâtie sous Constantin, elle avait été détruite en partie par les flammes en 404, pendant une émeute populaire en faveur de saint Jean Chrysostome. Théodose la répara, mais, en 532, lors d'une terrible sédition qui faillit renverser Justinien du trône, Sainte-Sophie fut la proie d'un nouvel incendie. Vainqueur des rebelles, l'empereur la reconstruisit et il voulut que la nouvelle église dépassât en splendeur tout ce qu'on racontait des anciens édifices les plus célèbres, et en particulier du temple de Salomon.
I. Sur Sainte-Sophie, voy. surtout Salzenberg, Alt-christUche Baudenkmale von Constantinopel, Berlin, 1854.
Rarement la folie de la prodigalité a été poussée si loin. Les plus riches matériaux, Tor, l'argent, Tivoire, les pierres précieuses furent employés avec une profusion incroyable, et qui même blesse le goût : il semble que Justinien en ait moins apprécié la beauté que le prix et qu'il ait voulu éblouir par le spectacle d'un luxe féerique. Les anciens Grecs se servaient pour les murs des Propylées ou du Parthénon des marbres les plus parfaits, parce qu'ils en admiraient la pureté et l'éclat; Justinien veut partout de l'or et de l'argent, parce qu'ils sont un signe de richesse. Mais, après avoir fait ces réserves générales, on doit reconnaître que dans le détail ces matières précieuses avaient du moins été mises en œuvre avec beaucoup d'art.
Les travaux de Sainte-Sophie absorbèrent donc des sommes immenses. 11 fallut, pour y suffire, établir de nouveaux impôts et recourir à des mesures arbitraires. L'ambon seul avec la solea coûta une année des revenus de l'Egypte; en outre, Justinien écrivait aux gouverneurs et aux fonctionnaires de lui envoyer des matériaux déjà travaillés, et ceux-ci s'empressaient de dépouiller les monuments antiques. Le préteur Constantin avait expédié d'Éphèse huit colonnes en vert antique. Il en était venu de Cyzique, de la Troade, des Cyclades, d'Athènes. Une veuve romaine, Marcia, avait envoyé huit colonnes de porphyre enlevées à un temple du Soleil. De là une fort grande diversité de marbres et de pierres de toute couleur, mais la polychromie naturelle qu'on obtient ainsi n'a rien de déplaisant, si on sait en combiner les tons avec goût. Le terrain même coûtait beaucoup d'argent. Justinien ne se contentait point de
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lie. 9. PLAN DE SAINTE-SOPHIE.
dues, il s'écria : «Gloire à Dieu qui m'a Jugé digne d'accomplir un tel ouvrage! Salomon, je t'ai vaincu. » Cette exclamation ambitieuse prouve bien qu'à ses yeux c'était le temple par excellence de la nouvelle loi qu'il venait d'élever. Il pourvut avec le même faste à l'organisation et à l'entretien de l'église : trois cent soixante-cinq propriétés lui furent assignées aux alentours de Constantinople et mille clercs furent chargés de la desservir.
Vue de l'extérieur, Sainte-Sophie ne produit qu'une impression médiocre et la coupole même, si hardie qu'en soit la construction, paraît déprimée. C'est à l'intérieur de l'église qu'il faut pénétrer pour en bien comprendre l'originalité et les splendeurs.
En avant du temple s'étend l'atrium. Du côté de l'église se trouve un double narthex qui communique avec elle par neuf portes. « Si l'on en excepte l'abside orientale, l'église est renfermée dans un espace rectangulaire de 'j'j mètres de longueur sur 76™, 70 de largeur, y compris l'épaisseur des murs. Cet intérieur est divisé en une partie centrale, la nef, et deux parties latérales. Au centre de l'édifice s'élève une coupole de 3i mètres de diamètre inscrite dans un carré. Elle s'appuie sur quatre grands arcs d'une ouverture égale à son diamètre, lesquels reposent sur quatre gros piliers. D'immenses pendentifs sphériques se projettent sur le vide, remplissent l'espace entre les grands arcs et viennent saisir la coupole. Sur les deux arcs perpendiculaires à la nef, l'arc oriental et l'arc occidental, s'appuient deux demi-coupoles; au contraire, au nord et au midi de la grande coupole, les grands arcs sont fermés par un mur plein que soutiennent des colonnades. Au-