LIVRE III. — CHAPITRE III
chantres entonna plus excellemment que tous les autres : « Ma fiancée, venez du Liban; venez, vous serez couronnée. — Me voici, dit Marie, car je me réjouis en vous.» En ce moment, Tâme de la bienheureuse Vierge sortit sans douleur de son corps et s'envola dans les bras de son fils... Aussitôt les roses et les lis des vallées, c'est-à-dire les martyrs, les confesseurs, les vierges et les anges, entourèrent Tàme, blanche comme le lait, que portait Jésus-Christ, et montèrent au ciel avec elle*. » Telle est la légende dont s'inspirèrent les artistes, et ils en tirèrent une composition qu'on retrouve encore de nos jours dans la plupart des églises byzantines. Enveloppé dans de longs vêtements, le corps de la Vierge est étendu sur un lit funéraire; autour, les assistants prient et pleurent. En arrière, dominant la foule, entourée d'anges et de saints, se détache la grande figure du Christ, qui tient dans ses bras l'âme de la Vierge sous la forme d'un petit enfant vêtu de blanc. Rien de plus simple, mais aussi de plus saisissant, que le contraste entre la foule qui s'incline, la ligne horizontale que dessine le cadavre de la Vierge et la ligne verticale que forme la figure du Christ : les idées de tristesse, de mort et ce triomphe sont exprimées sans se contrarier l'une l'autre et se fondent toutes dans une impression souveraine de grandeur et de majesté. Sans doute, cette fois encore, on pourrait signaler plus d'un rapport avec l'art antique : sur les vases peints nous retrouvons ce lit fu-
I. J'emprunte à Didron la traduction de ce passage de la Légende Dorée. Jacques de Voragine a dû reproduire ici presque mot pour mot quelque écrivain grec : la couleur même de ce morceau l'indique.
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néraire, ce corps étendu tout droit dans de longues draperies, ces figures groupées autour du mort et même cet usage de représenter les âmes sous la forme d^un petit enfant. Mais ici la présence du Christ, figurée avec des proportions plus grandes que les autres personnages, transforme la scène et lui donne un tout autre caractère. Celui qui le premier imagina cette composition était un véritable artiste, on pourrait même dire un artiste de génie.
Dans les types des saints que représentent des manuscrits de ce temps se remarque la trace des deux courants qui se partagèrent alors Part byzantin, et Ton peut dire que les uns descendent de l'antiquité, tandis que les autres sortent du monastère. Les premiers sont les saints guerriers, représentés ordinairement sous la forme d'éphèbes grecs; par leurs visages réguliers, par leur ■corps élégant et souple, ils se rattachent encore à la famille des beaux adolescents des Panathénées. Mais, €n face d'eux, les saints ascètes avec leurs membres amaigris et anguleux, leurs traits rudes et comme taillés dans le bois, rappellent que, parmi les pères de l'Eglise, plus d'un condamna la beauté. Ceux-ci sont d'autre race; à leur aspect étrange, on les reconnaît de la famille de Siméon le Stylite, et c'est au fond des couvents les plus austères que l'imagination des moines a rêvé ces corps desséchés par les veilles et les Jeûnes. Pourtant, saints guerriers et saints ascètes apparaissent côte à côte dans les miniatures du Ménologe basilien, de même que de nos jours ils se retrouvent encore sur les murs des églises byzantines. Représentants de civilisations opposées, ils attestent, par l'étrange contraste de