LE TRÉPIED DE WOU-TCHOUAN, DE LA DYNASTIE DES TCHEOU
Conservé dans Tlle d'Argent sur le fleuve Yangtseu.
Hauteur 40 cent. 12, diamètre 45 cent. 3.4.
LE BRONZE 8i
Les proportions du cuivre et de Tétain dans les objets de bronze fabriqués sous la dynastie des Tcheou (1122-249 av. J.-C), nous ont été transmises dans le Kao kong ki, ouvrage du temps sur les industries de cette période. Ce livre rituel énumère six alliages, dans lesquels la proportion d'étain s'élève graduellement de 1/6 à la moitié du poids total:
1. Cuivre, cinq parties ; étain, une partie. — Pourlafabricatio'n des cloches, chaudrons et gongs, des vases et des ustensiles à sacrifice, des mesures de capacité.
2. Cuivre, quatre parties ; étain, une partie. — Pour les haches et les cognées.
3. Cuivre, trois parties ; étain, une partie. — Pour les pointes de hallebarde et les tridents de harpon.
4. Cuivre, deux parties; étain, une partie. — Pourlessabres droits à deux tranchants, que l'on fabriquait en deux dimensions, selon la taille des guerriers qui les portaient ; et pour les instruments d'agriculture, tels que bêches et houes.
5. Cuivre, trois parties ; étain, deux parties. — Pour les pointes des flèches employées à la guerre et à la chasse, et pour les couteaux à pointe recourbée qui servaient, dans l'écriture primitive, avant qu'on usât de la soie et du papier, à inciser les caractères sur des baguettes de bambou et à racler la surface des tablettes de bois sur lesquelles on écrivait à l'aide d'un style de bois trempé dans du vernis K
6. Cuivre, une partie ; étain, une partie. — Pour les miroirs, plans ou concaves. Les premiers, outre leur usage ordinaire, servaient à recueillir à minuit « l'eau pure » de la lune, condensée à leur surface quand la lune était pleine. Les miroirs concaves étaient destinés à obtenir le « feu pur »
Chine dès les temps préhistoriques sous le nom de t'ong, qui semble à l'origine avoir signifié « métal mélangé », le radical kin du caractère composé moderne ayant été ajouté par la suite. » — N. d. t.
I. Cf. sur les anciens modes d'écriture, l'étude de M. Chava>'nes, dans le Journal Asiatique (1906, 1'^'' semestre, pp. 48 et suiv.). — N. d. t.
du soleil, pour les usages liturgiques d'un culte commun à beaucoup de races primitives. La proportion plus considérable de Fétain. que l'analyse de miroirs anciens a confirmée de nos jours, donnait une couleur légèrement blanche à l'alliage et augmentait proportionnellement la puissance de réflection de ces objets.
Le métal blanc conbiné avec le cuivre dans les vieux bronzes chinois est rarement, d'ailleurs, composé d'étain pur; on l'additionnait dans de notables proportions de zinc et de plomb, ce qui amenait certaines altérations dans la couleur du métal même et influait aussi sur la coloration des patines qu'un long séjour sous terre développe graduellement par des opérations chimiques naturelles, à la surface de tous les bronzes. Le sol de la Chine, chargé comme il l'est souvent de nitre et de chlorure d'ammoniaque, favorise considérablement cette sorte de décomposition ; les antiquaires chinois font grande attention aux couches multicolores veinées de rouge, de vert malachite et de bleu turquoise, qu'ils considèrent comme des preuves indéniables d'authenticité ^
Aussi loin que nous puissions remonter, les bronzes chinois ont toujours été exécutés à la cire perdue ; on les reprenait ensuite, s'il le fallait, au marteau, au burin et au ciseau. Les pièces les plus considérables ont été obtenues par ce procédé, par exemple, la statue de Çakyamouni debout, dont font mention les annales de la dynastie des Wei, à la date de la seconde année (467 après J.-G.) de la période fien iigan ; elle appartenait à l'empereur et avait été fondue pour un temple bouddhiste ; elle était composée de 100.000 (( catty » de cuivre (le catty = i livre i/3) et on y
i.On imite cependant parfois les patines naturelles au moyen de couleurs artificielles fixées avec de la cire, mais il est facile de découvrir le subterfuge en grattant la surface avec un couteau, ou en plongeant la pièce suspecte dans de l'eau bouillante.
avait incorporé 600 « catty » d'or^ Par exemple encore, les cinq cloches colossales de Pékin, fondues sous le règne de l'empereur Yong-lo (i4o3-i424 ap. J.-G.) ; elles pèsent environ 120.000 livres chacune et mesurent 4 m. 5o sur 10 mètres de circonférence ; leur épaisseur est de 28 centimètres ; elles sont recouvertes, à l'intérieur et à l'extérieur, de longues inscriptions bouddhistes en langue chinoise, mêlées de formules sanscrites ^
L'étude des bronzes anciens a été soigneusement poursuivie par des générations d'érudits, qui ont la plus grande vénération pour leurs inscriptions, mieux conservées que celles sur pierre. (Quant aux matières plus sujettes à disparaître, comme les tablettes de bois et les rouleaux de soie, leurs échantillons primitifs ont depuis longtemps disparue)
On trouve beaucoup de renseignements sur les vases de bronze, dans les livres rituels, en particulier dans les trois livres de la dynastie des Tcheou ; on y donne les noms et les dimensions des divers ustensiles de sacrifice ; c'est d'ailleurs à peu près tout ce que l'on connaît d'eux. Un grand nombre sont reproduits dans les commentaires illustrés tels que le San li t^ou, « Illustration des Trois Rituels », en vingt volumes, par Nie Tsong-yi, qui vivait au x® siècle après Jésus-Christ ; mais les figures contenues dans ces ouvrages sont pour la plupart fantaisistes. La première étude spéciale sur le bronze fut le Ting lou, bref recueil historique de vases célèbres, par Yu Li (vi® siècle) ;
I. C'était un précieux ancêtre des Dai-Butsu, ou Grands Bouddhas du Japon, dont le plus ancien est attribué au viii^ siècle.
li. Quand une cloche est très lourde, elle reste toujours à la place même où on l'a fondue, suspendue à une poutre que supporte une charpente de bois ; le sol est creusé par-dessous ; on la frappe extérieurement à l'aide d'un battant de bois, ce qui produit un son grave et profond que l'on entend à plusieurs kilomètres à la ronde.
ce livre toutefois renferme, lui aussi, une bonne part d*imagination et de légende.
On commence à avoir des notions plus exactes à partir du xi^ siècle ; des collections d'art ancien furent formées à cette époque, et Ton publia de volumineux catalogues avec reproductions des objets existant alors et fac-similés gravés sur bois de leurs inscriptions. Le plus important de ces catalogues encore en circulation est le Sluaii ho po kou fou lou, « Description illustrée des Antiquités du [Palais] Siuan-ho », en trente volumes, qui fut composé par Wang Fou au commencement du xii^ siècle et a souvent été réimprimé depuis ; on y joint ordinairement le K^ao kou fou^ « Etude illustrée d'Antiquités », qui comprend le catalogue de plusieurs collections privées établi par Lu Ta-lin en 1902 (dix volumes), et un plus petit ouvrage en deux volumes, intitulé Kou yu fou^ « Reproduction de Jades anciens ». Une autre collection, bien connue, de la dynastie des Song, est décrite dans le Chao hiiig kien kou fou^ « Miroir illustré des Antiquités de la période chao hing y> (ii3i-62), publié à Hangtcheou après que la cour impériale de la dynastie des Song se fût transportée au sud du Yang-tseu.
Plusieurs autres ouvrages du même genre parurent sous la dynastie des Ming, mais on peut les passer sous silence pour arriver au catalogue magnifiquement illustré de la collection impériale des bronzes du palais de Pékin, intitulé Si ts'ing kou kien et publié par l'empereur K'ien-long en i^Si (quarante-deux volumes in-folio). Le Si ts'iiig s iu kien {qnsitorzG volumes in-folio), forme un supplément au précédent catalogue ; il n'a pas encore été publié et circule en manuscrit à quelques exemplaires. Le Ning cheoù kou kien est un ouvrage analogue ; il n'a pas été publié non plus, bien que d'un aussi beau style pour le texte et pour les illustrations ; ses vingt-huit volumes in-folio donnent la description de la collection de bronzes anciens du Ning
cheou kong, l'un des palais de la cité interdite, à Pékin ^ Parmi les ouvrages illustrés plus récents, l'un de ceux que Ton consulte le plus fréquemment est le Kiii che so, qui a trait aux inscriptions sur métaux (kin) et sur pierres (che) ; ses auteurs sont des érudits, deux frères, Fong Yunp'ong et Fong Yun-yuan, originaires de la province du Kiang-sou, qui le publièrent en 1822 (douze volumes).
Six de ces volumes sont consacrés aux inscriptions sur bronze, six aux inscriptions sur pierre. Un bref résumé de la première partie de cet ouvrage, dont un exemplaire se trouve à la bibliothèque du British Muséum, donnera une idée de son importance et de la valeur des études que les Chinois ont faites de leurs bronzes.
L'introduction, ajoutée à la seconde édition, décrit dix vases à sacrifice de formes diverses, offerts en 1771 par l'empereur K'ien-long au temple des ancêtres de Gonfucius, à K'iu-feou, lieu de naissance du philosophe dans la province du Ghan-tong. L'empereur rappelle, dans une ode composée à cette occasion et qui est reproduite dans l'ouvrage, comment « Ua choisi p a J^mi les cases de ses collections de Pékin tout ce qui appartenait à la dynastie des Tcheou^ sous laquelle florissait Confucius^ de telle sorte qu'aucun d'eux ne comptait pas moins de 2.000 années ». On y voit de remarquables spécimens de vases rituels en usage pour les offrandes de viandes, de céréales et de légumes cuits à la vapeur, de fruits et de vin ; la plupart portent des inscriptions. A côté d'eux figurent deux ustensiles pour les cuissons, sans inscriptions, dont la forme et la décoration sont plus rares. L'un est un chaudron à quatre pieds (Zi), aux pieds creux, haut de 20 centimètres, de forme carrée, s'évasant vers le haut ; sa décoration, de style très primitif.
I. L'édition originale du Si ts'ing kou kien est rare et vaut cher; mais une très bonne reproduction photographique, faite à Chang-hai en petit format in-8°, met cet ouvrage à la portée de tous les collectionneurs.
comprend une paire d'anneaux ovales en relief de chacun des quatre côtés, et deux anses latérales droites et à jour. L'autre est une bouilloire à la vapeur* [yen) de forme composite, semblable à celle de la figure 45 ; la partie supérieure est constituée par un vaisseau ovoïde surmonté d'anses en forme de boucles et présentant une décoration circulaire de festons stylisés ; il est monté sur trois pieds creux dont chacun porte en relief l'image du monstre fao-t'ie ; les deux parties communiquent à Tintérieur par une plaque à charnières percée de cinq trous en forme de croix qui permettent à la vapeur, provenant d'un foyer placé par-dessous, de passer librement à travers. C'est, en petit, la reproduction en bronze archaïque de la grande bouilloire à la vapeur d'une cuisine chinoise ; elle est recouverte d'une patine naturelle vertmalachite, sûre garante de son antiquité. Voici la table des matières du Kin che so :
Livre I. — Cloches, chaudrons^ vases et ustensiles à sacri' fice. De la dynastie des Chang [1766-1122 av, J .-C.) à la dynastie des Yuan [1280-1361 apr. J.-C).
Livre IL — Hallebardes, pointes de lances, épées, arbalètes et autres armes de bronze. De la dynastie des Chang jusqu' aux Leang postérieurs [901-922 apr. J.-C). Mesures de capacité [poids et dimensions). De la dynastie des Tsin [221-201 av. J.-C.) à celle des Yuan.
Livre III. — Mélange d'objets d'usage courant., la plupart portant leur date^ tels que bassins et vases à boire^ lampes à huile et chandeliers armés d'une pointe., vases pour Vencens, ustensiles de cuisine, cloches et gongs^ boucles de ceinture, moules pour frapper la monnaie, images bouddhiques et stupas votifs. [Du commencement de la dynastie des Han [206 av. J.-C.) jusquà la dynastie des Yuan.)
I. Je n'ai pu trouver de meilleure traduction du mot anglais « colander ».
Livre IV. — Monnaies et médailles. Depuis les temps primitifs Jusqu'à la dynastie des Yuan. Avec un appendice sur les monnaies étrangères.
Livre V. — Sceaux., officiels et privés. De la dynastie des Ts'iïi à la dynastie des Yuan.
Livre YL — Miroirs. De la dynastie des H an à la dynastie des Yuan. Avec un bref appendice sur les miroirs de bronze japonais.
Les ouvrages dont nous venons de parler sont illustrés de belles reproductions sur bois ; ils offrent, par conséquent, un certain intérêt artistique.
Mais une seconde série de livres chinois sur les bronzes antiques laisse de côté la forme et la décoration des objets, pour ne s'occuper que de l'étude critique et du déchiffrement des inscriptions. Ces livres donnent généralement des facsimilés d'inscriptions soigneusement gravés d'après des estampages directs, accompagnés de traductions en caractères modernes et de commentaires sur leur déchiffrement. Chaque ouvrage constitue un corpus inscriptionum et apporte une inestimable contribution à l'étude du développement historique de l'écriture chinoise. Beaucoup d'amateurs d'art ancien ont publié ainsi leur propre collection, en y joignant parfois celles de leurs amis et correspondants; nous ne pouvons mentionner ici que trois de ces ouvrages, choisis parmi les plus importants :
I. Un vieux livre de la dynastie des Song du Sud (1127- 1279 apr. J.-C), par Sie Ghang-kong, réimprimé en 1797 par Yuan Yuan (auteur d'un autre ouvrage dont nous allons parler), sous le titre de Sie che tchong ting k'ouanche. Le titre complet, ainsi que l'explique la préface, était : « Études critiques sur les inscriptions des Cloches, Trépieds et Vases à sacrifices des anciennes Dynasties ». La première impression avait été lithographiée sous la dynastie des
Song ; on réimprima l'ouvrage à l'encre rouge sous le règne de Wan-li (1573-1619); l'édition actuelle est un fac-similé fidèle de la première édition xylographiée, d'après un exemplaire possédé par son auteur.
2. L'important ouvrage de YuanYuan, dont nous avons plus haut cité le nom, et qui, originaire de Yang-tcheou, a vécu de 1763 à i85o\ Ce fut un écrivain classique de haute distinction, en même temps qu'il s'occupait d'antiquités; il fut vice-roi de plusieurs provinces durant sa longue carrière officielle. Son nom de plume était Tsi kou tchai; l'ouvrage est intitulé Tsi kou tchai tchong tiiig yi ki k'ouan che, « Études du Tsi kou tchai sur les inscriptions des Cloches, Chaudrons et Vases à Sacrifice ». Il y reproduit et il y critique 56o inscriptions, en les comparant aux 49^ que contenait l'ouvrage précédent. La préface porte la date de la neuvième année {i8o4y) du règne de Kia-k'ing.
3. Un ouvrage récent publié avec l'imprimatur impérial dans la vingt-et-unième année (1895) du règne de l'empereur Kouang-siu, sous le titre de Kiun kou tchai kin wen, « Inscriptions sur métal (bronze) du Kiun kou tchai », en trois livres, chacun en trois fascicules, par Wou Che-fen, de Haifong Hien (province duKouang-tong) ; l'auteur avait pris ses grades littéraires sous le règne de Tao-kouang; il fut élevé à la vice-présidence du ministère des Cérémonies avant d'abandonner sa carrière officielle. Les inscriptions sont rangées dans cet ouvrage d'après le nombre des caractères, en allant de I à 497- Wou Che-fen appartenait à une école critique
I. On trouvera dans le Toung pao (II, V, 661-596) une excellente biographie de Yuan Yuan traduite et annotée par M. Vissière, d'après le Kouo tchSao sien tcheng che lio de Li Yuan-tou.
Yuan Yuan n'est pas seulement connu par les fonctions officielles qu'il a occupées et par les ouvrages d'érudition qu'on lui doit; il a encore exercé une réelle et très salutaire influence sur toute l'école de lettrés qui a rénové l'étude des documents de la Chine antique au début du xix^ siècle. M. YissiÈRE donne 1764 et 1849 comme dates de la naissance et de la mort de Yuan Yuan. — N. d. t.
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FIG. 48. INSCRIPTION DU TIlÉPIED DE WOU-TCHOUAN (PKi. /jh)
Avec transcription en caractères modernes et description.