I. — Poteries diverses
Nous devons à Brongniart une classification scientifique des produits céramiques. Avant d'entrer dans le détail de leur étude, et pour délimiter nettement notre terrain, il sera peut-être bon de définir ici la porcelaine et de rappeler ses caractères distinctifs.
La porcelaine doit être formée d'une pâte blanche, translucide et dure : Tacier ne peut pas la rayer ; on exige qu'elle soit homogène, sonore et vitrifiée; sa cassure sera concave, d'un grain fin et d'un aspect brillant. Ces qualités rendent la porcelaine imperméable et capable de résister à la gelée, même en Tabsence de toute glaçure.
Ses deux caractères essentiels sont la translucidité et la vitrification. Si l'un d'eux se trouve faire défaut, nous avons affaire à une autre sorte de poterie ; la pâte possède-t-elle toutes les autres propriétés, à l'exception de la translucidité? — c'est un grès; n'est-elle pas vitrifiée? — elle rentre dans la catégorie des faïences.
Les Chinois donnent à la porcelaine le nom de ts'eu. C'est dans les livres de la dynastie des Han (206 av. J.-C- 220 apr. J.-C.) que l'on trouve pour la première fois ce caractère; il s'applique à une poterie dure, compacte, au grain serré (t'ao)^ remarquable par le son clair et musical qu'elle rend lorsqu'on la frappe et par le fait qu'un couteau ne peut la rayer.
Il semblerait que les Chinois n'attachent pas grande importance à la blancheur de la pâte, ni à sa translucidité; certaines pièces, que l'on range cependant dans la catégorie porcelaine, peuvent manquer de ces deux qualités quand la fabrication en est grossière. La pâte de la porcelaine commune,
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même à Tsing-tô-tchen, admet plus d'éléments hétérogènes que celle des manufactures d'Europe; bien plus, elle peut en certains cas se réduire à une simple couche de véritable terre de porcelaine (kaolin et petuntse) plaquée sur un corps d'argile gris jaune.
D'autre part, les Chinois séparent toujours de la porcelaine les grès de couleur sombre, comme ceux d'un jaune rougeâtre fabriqués à Yi-hing, dans la province de Kiang-sou et que nous connaissons sous le nom portugais de boccaro (fîg. io6), ou les grès bruns, denses, réfractaires, produits à Yang-kiang;, dans la partie méridionale de la province du Kouang-tong : ceux-ci sont recouverts d'émaux de couleur; on les place souvent dans les collections européennes parmi les porcelaines monochromes; nous reparlerons plus loin de cette dernière variété communément appelée kouan yao (fig. 107, 108 et 109).
La poterie chinoise est passée par les stades ordinaires : briques séchées au soleil ou cuites au four, tuiles, ornements architecturaux, ustensiles culinaires, vases et plats à sacrifice ou funéraires. Les spécimens les plus anciens qu'on ait exhumés des monticules funéraires de la Chine, de la Corée ou du Japon, ressemblent par la forme et par la fabrication, à la poterie préhistorique des autres parties du monde. Ils sont dépourvus de tout vernis ; les derniers exemplaires seuls ont été façonnés à la roue de potier.
Les Chinois, comme plusieurs des grands peuples de l'antiquité, revendiquent l'invention de cet instrument ; ils l'attribuent au directeur des poteries de l'empereur légendaire Houang Ti (voy. page 5) qui ce le premier enseigna Vart de souder V argile yi. L'antique empereur Chouen, qui était potier avant d'être appelé au trône, patronna, dit-on, tout spécialement cet art; les rituels classiques de la dynastie des Tcheou font allusion aux vases à vin et aux cercueils
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de poterie de son époque. Et Wou Wang, fondateur de la dynastie des Tcheou après sa conquête delà Chine au xii^ siècle avant Jésus-Christ^ aurait fait rechercher un descendant direct de Fempereur Chouen à cause de son habileté héréditaire dans le travail de l'argile; il lui donna sa fiUé aînée en mariage et le fief de l'Etat de Tch'en (maintenant Tch'entcheou fou dans la province du Ho-nan) pour y entretenir le culte ancestral de son grand aïeuP.
Les livres de la dynastie de Tcheou contiennent mainte autre allusion à la poterie. Le K'ao kojig ki (voy. p. 8i) consacre une section, brève, il est vrai, à celle que l'on produisait pour les marchés publics du temps; il donne les noms et les dimensions de plusieurs sortes de vases destinés à la cuisson des aliments, de vases à sacrifice et de plats.
On y distingue nettement divers procédés de fabrication, tels que le tournassage et le moulage, ainsi que deux catégories d'artisans, respectivement appelés fao-jen « potiers », et fajig-jen a mouleurs ».
Les annales donnent un curieux compte rendu de la découverte d'un antique cercueil d'argile, faite au sud de Tan-yang-chan, dans la cinquième année (5o6 de notre ère) du règne de Wou Ti, fondateur de la dynastie des Leang; ce cercueil avait i™,5o de haut et i"\3o de circonférence; il était large, à fond plat et à sommet pointu, s'ouvrant par le milieu comme une boîte ronde munie de son couvercle; on trouva le cadavre enseveli à l'intérieur, dans la posture assise.
Quant aux autres objets de poterie préhistorique qui furent exhumés en grand nombre en Chine ces temps derniers, ils sont remarquablement semblables, à la fois
I. Notons en passant que c'est de ce dignitaire que déclarait descendre le fameux moine bouddhiste Hiuan-tsang, célèbre par ses voyages dans rinde au vii^ siècle. Voy. le Yuan Chwang de Watters, publié par la Royal Asiatic Society, 1904, vol. I, p. 7.
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pour la forme et pour les détails d'ornements, aux ustensiles correspondants en bronze que nous avons reproduits et décrits au chapitre IV; nous ne nous y arrêterons pas plus longuement.
Sans aucun doute, c'est la poterie qui servit d'abord pour les offrandes de viande et les libations de vin du culte des ancêtres ; depuis, elle a toujours servi aux cérémonies rituelles des pauvres, tandis que le bronze la supplantait dans les familles riches.
La poterie de la dynastie des Tcheou porte parfois gravées des inscriptions littéraires analogues à celles que Ton relève sur les vases de bronze de la même époque; les archéologues s'en servent pour l'étude des caractères anciens : c'est ainsi que le Chouo wen koii tcheou Pou (voy. p. 89), reproduit en fac-similé de nombreux caractères anciens tirés d'objets funéraires en argile. Sous la première dynastie des Han, immédiatement avant l'ère chrétienne, commencent à paraître des dates , généralement sous forme d'un cachet imprimé sous le pied de l'objet et qui donne le nom du règne et de l'année, avec quelquefois le nombre cyclique.
Les briques de la dynastie des Han portaient souvent des dates imprimées ; les antiquaires les ont retrouvées en pratiquant des fouilles sur les emplacements des palais et des temples; elles figurent par leurs soins dans de nombreux ouvrages. Parfois on creuse une brique de ce genre pour en faire la palette à encre de quelque écrivain moderne; mais on a soin de garder intacte la marque ancienne.
Les briques de cette période peuvent porter encore en relief des attributs mythologiques, comme celle de la figure io4 qui est tirée du Kin che so (voy. p. 85). Le attributs que l'on aperçoit ici dans un panneau rectangulaire entouré lui-même d'une bordure géométrique, représentent les quatre octants de l'uranoscope chinois. Ce sont
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le Dragon Bleu de l'Orient, les Guerriers Noirs, la Tortue et le Serpent du Nord, l'Oiseau Rouge du Sud et le Tigre Blanc de l'Ouest. Les huit caractères archaïques qui remplissent les intervalles se lisent ainsi : Ts'ien tsieou wan souei tch'aiig lo wei yang : « Pour des milliers d'automnes et des myriades d'années, joie perpétuelle et infinie. »
Il y a dans le même ouvrage de nombreuses tuiles destinées à couvrir les toits et qui datent de la même époque ; celles qui devaient prendre place à la dernière rangée de la toiture portent généralement en moulure sur leurs bords airrondis quelque inscription de bon augure dans le même genre, dont le dessin vient remplir et décorer les espaces vides.
Nous avons vu (chapitre III), que la poterie fut toujours un accessoire important de l'architecture chinoise; les façades s'ornaient de moulures en terre cuite, et les toitures, de briques émaillées dont les couleurs étaient réglées par des lois somptuaires sévères.
Les couleurs employées sont des vernis en poudre obtenus avec une coulée de plomb; la méthode d'application mérite d'être notée, car elle rappelle un peu la cuisson des objets en Europe. Les tuiles une fois disposées dans le four, on allume le feu; puis, au moment propice, on jette, par une ouverture pratiquée au sommet du four, de l'émail pulvérisé qui tombe sur la surface libre des tuiles, fond, et les revêt d'un de ces vernis riches et profonds, à Téclat brillant et si caractéristique.
Tantôt on combine les vernis de couleur, tantôt on les emploie séparément. Il est facile de s'en rendre compte d'après les nombreux objets qui ornent maintenant les musées d'Europe et qui proviennent du Palais d'Eté de Yuan Ming Yuan brûlé en 1860 : par exemple, les grandes images de Kouan-yin, émaillées en bleu turquoise et autres nuances tendres, et posées sur des piédestaux de couleur
pourpre, les images bouddhiques plus petites, jadis encastrées dans les murs de brique des temples, les dragons, les licornes [k^i-lin)^ les phénix et autres figures grotesques qui formaient les ornements d'applique des murs.
Non moins intéressants sont, parmi ces antiquités, les boucliers, les trophées aux motifs européens et les statuettes classiques enlevées aux fontaines du palais italien construit par l'empereur Kien-long à Yuan Ming Yuan sous la surveillance des missionnaires jésuites. Ces divers objets sortirent de fabriques des environs de Pékin.
La date de l'introduction du vernis dans la céramique chinoise nous est inconnue ; pourtant cette invention semble avoir devancé l'usage du verre en tant que matière indépendante servant à fabriquer les vases. Il existe une catégorie de vases de faïence de forme archaïque, généralement moulés d'après des modèles de bronze, et dont le vernis vert sombre et lustré, dérivé d'un silicate de cuivre, est attribué par tous les connaisseurs indigènes à la dynastie des Han (206 av. J.-G. — 220 ap. J.-C). La pâte est de couleur chamois ou du jaune et du rouge les plus foncés ; la pointe du couteau la rdije à peine ; le vernis, qui par la nuance se rapproche de la peau de concombre ou de la feuille de camélia, tachetée de nuages plus sombres, se distingue par la finesse de la craquelure; avec le temps, il prend souvent un ton très chatoyant. Un vase de cette catégorie de grès rougeâtre sombre, en forme de bouteille et modelé d'après un vase rituel contemporain en bronze, émaillé d'un vernis vert sombre chatoyant, très exfolié \ et qui se trouvait autrefois dans la collection Dana à New-York, porte gravée une date correspondant à 1 33 avant Jésus-Christ (seconde année de la période yuan kouang). Le British Muséum pos-
I. Le texte anglais porte : « much exfoliated ». Nous le traduisons littéralement. Cette expression signifie sans doute que, lorsqu'on détache ce vernis, il se divise aisément en petites lames très minces. — N. d. t.
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sède un vase analogue, que l'on peut évidemment dater de la même époque bien qu'il ne porte pas d'inscription.
Nous reproduisons (fig. io5) un autre exemplaire très satisfaisant du même genre ; il provient de la collection du célèbre antiquaire Lieou Hi-hai, surnommé Yen-t'ing. La décoration sculptée dans la pâte, en une bande de 8 centimètres de largeur au-dessus de la panse du vase, se compose de figures mythologiques dans le style des sculptures sur pierre de la dynastie des Han. On y distingue des personnages chevauchant des dragons, portant à la main des arcs bandés, et poursuivant des tigres; de chaque côté, une tête de monstre munie d'un anneau simule l'anse du vase. C'est un exemplaire authentique de cet art primitif qui s'efforce de donner un corps à sa conception de l'éternel conflit cosmique du ciel et de la terre. Le dragon, prince des puissances de l'air, empiète sur la frise , la gueule béante et la voix tonnante, tandis que le tigre, roi des animaux de la terre, le défie en rugissant, droit et ferme à l'arrière-plan. Deux autres exemplaires de la même collection chinoise sont en ma possession : un trépied à sacrifice [ting) avec des anses droites en forme de boucle et un couvercle surmonté d'une tête de bélier, et un bassin qu'on dirait en bambou entouré de cordes : ses anses s'élèvent hors de deux têtes de monstres; il porte en relief une bande de motifs astrologiques; l'intérieur et l'extérieur sont revêtus d'un vernis vert craquelé dans le ton même que nous avons décrit plus haut. Les têtes de tigre qui supportent les anses de ces pièces primitives sont généralement marquées au front du caractère symbolique wang «. roi ^ ».
Les objets émaillés en vert de la dynastie des Han dont
I. Le lion, n'étant pas un animal autochtone de la Chine, ne se rencontre point dans son art primitif ; introduit plus tard en même temps que le Bouddhisme, il y figurera comme défenseur de la loi et protecteur des édifices sacrés.