‹ L'art chrétien et l'École AllemandeChapitre 2 sur 25 · FRÉDÉRIC OVERBECK · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC OVERBECK

C’est à Lubeck, la plus petite des quatre villes libres de r Allemagne, que naquit ce grand artiste, l’an 1790, d’une des familles les plus estimées de la ville. Son père, savant et poète , et , ce C|ui vaut mieux , honnête et excellent homme, veilla avec la plus tendre sollicitude sur son éducation, pour laquelle rien ne fut négligé. Bien que la famille du jeune Overbeck fût protestante, cette écbication aussi chrétienne qu’il se pouvait dans ces conditions, déposa dans son cœur ces germes précieux des croyances religieuses que plus tard une foi jjlus complète devait féconder en leur faisant produire des fruits si abondants et si magnifiques. De cette heureuse enfance, écoulée doucement à l’ombre du foyer paternel , Overbeck a gardé un vif ressouvenir, et ces premières influences auront contribué sans doute à donner à son caractère cette bienveillance qui lui a concilié tant de sympathies.

La vocation artistique de Frédéric Overbeck s’étant révélée , après les études peu suivies de l’écolier, il en commença , jeune homme , de plus sérieuses à Vienne. Malheureusement , là régnait alors , comme presque partout , et despotiquement , l’École française de David ,

Ecole tour à tour trop exaltée et trop dépréciée , et qui

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eut ses mérites , celui-là surtout d’une énergique réaction contre la détestable manière des Vanloo et des Boucher, les dignes peintres de cette époque la plus honteuse de nos annales. Mais David , pour qui l’art fut une passion , sinon un sacerdoce, nous lui devons cette louange, dans son admiration exagérée et mal comprise de l’antique, se jeta dans une autre extrémité; et avec une supériorité réelle, il ne fit pas toujours un heureux emploi de sa science et de son talent. Dans la plupart de ses tableaux , où d’ailleurs on prise de solides qualités , il remplaça , par le pédantesque et le guindé , un autre genre de faux ; il remplaça le décolleté de la peinture égrillarde par le déshabillé du personnage académique qui, pour être sérieux, n’en fut guère plus décent. Or si, dans les œuvres du maître, ces côtés iàcheux sont trop sensibles , qu’était-ce dans les applications du système faites par les disciples ? On sait , du reste , à quel point la monotonie de ces solennelles nudités, comme on a dit quelque part , devenait insuppor- *able sous un pinceau médiocre. On comprendra donc le peu de sympathie, ou mieux, l’antipathie profonde qu’éprouva , pour cette étrange manière d’envisager l’art , Overbeck , auquel un instinct supérieur et les pressentiments de la foi révélaient un tout autre idéal. Dans la candeur de son inexpérience, il ne sut pas dissimuler ses répugnances, et même il osa bien essayer de lutter contre le courant par quelques tentatives insensées alors, et qui lui valurent les railleries, presque les persécutions de ses professeurs et de ses camarades.

SUR FRÉDÉRIC OVERBFCK.

Seul contre tous, et convaincu bientôt de l’inulilité de ses efforts, découragé par les mauvais vouloirs, il quitta Vienne, et une inspiration du bon ange sans doute guida ses pas vers Rome, comme l’étoile bénie conduisait les Mages à la crèche.

Overbeck était arrivé protestant à Rome; mais, en contemplant les œuvres si chrétiennes des Fiésole et des Pérugin, il sentit comme Saul les écailles tomber de ses yeux, et l’Église bientôt se réjouissait d’une nouvelle brebis rentrée au bercail.

Overbeck, dans la ville éternelle, s’était rencontré avec plusieurs compatriotes, prompts à sympathiser avec ses idées : Cornélius, Schadow et Veit. Tous quatre ardents pour l’art, mais pauvres de ressources pécuniaires, ils se logèrent au couvent de Saint-Isidore, et gagnant quelques prosélytes, ils y formèrent ce petit cénacle que les beaux esprits d’atelier caillaient en le qualifiant de : les Nazaréens ! Mais qu’importait aux nobles jeunes gens ! Confiants dans l’avenir qui ne les a pas trompés d’ailleurs , sûrs que le travail persévérant obtient tôt ou tard sa récompense, ils supportaient gaiement les épigr animes et non moins gaiement la pauvreté. La perspective d’un déjeuner plus que frugal ou d’un dîner par trop cénobitique ne rendait pas leur front plus sombre ; ils se disaient joyeusement pour se consoler que le travail y gagnerait, attendu qu’un repas copieux gêne l’inspiration , et que l’estomac trop chargé fonctionne aux dépens du cerveau. Et puis, s’ils étaient quatre à manger, ils étaient quatre à travailler, à s’en-

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tr’aider, à venir mettre chacun son écu dans la commune bourse, ainsi que l’abeille apporte son butin à la ruche. Et sur quatre associés, c’eût été trop de malheur s’il ne s’en fût pas trouvé un au moins pour combler, par quelque petit gain ou par l’envoi de la tendre mère, les vides de la caisse. D’ailleurs , la Providence , qui nourrit les petits des oiseaux , n’oubliait pas les pauvres artistes , d’autant qu’ils ne la tentaient point par de folles dépenses , en enfants prodigues qui jettent l’argent par la porte et par les fenêtres. Disciples de Fiésole , ils se pénétraient de son excellente maxime qu’il faudrait inscrire en lettres d’or dans les ateliers : La vera rickezza non è altro clie contentarsi ciel poco. « La vraie richesse, c’est la modération qui sait se contenter de peu. » La plus grande dépense des amis , celle qui grevait le p\us fâcheusement le budget au point meme d’en compromettre l’écjuilibre , c’était celle du modèle ; pourtant l’économie sur cet article ne pouvait être qu’aux dépens du travail. On y suppléait au risque des torticolis et des courbatures : quand la situation financière faisait du modèle un objet tout à fait de luxe, chacun des amis se dévouait à tour de rôle , et posait la draperie pour ses camarades; ainsi les études continuaient sans interruption.

Ces mauvais jours passèrent pour Overbeck comme pour tous ; en dépit des obstacles suscités par les coteries en vogue , le talent de notre artiste , révélé par quelques œuvres, lui valut des achats et des commandes qui dès lors ne firent qu’aller en augmentant. La piété

SUK FRÉDÉRIC OVERBECK. * i l

des fidèles , non moins que l’admiration des amateurs , ne laissèrent plus reposer son crayon et son pinceau. Le Catalogue donne les résultats de cette infatigable activité, mais seulement pour les tableaux et dessins gravés, et combien de dessins inédits et qui se sont enfouis tout d’abord dans les portefeuilles des amateurs ! Outre les tableaux dont nous parlerons dans notre grande étude, nous tenons à citer encore ; V Entrée de Notre-Seigneur à Jérusalem , et Jésus descendu de la croix, deux tableaux placés dans l’église catholique de Lubeck; puis, les douze Apôtres et les quatre Évangélistes , peints à Rome dans la chapelle Tortonia , et gravés par Bartoccini et Jos. Keller.

En ce moment, M. Overbeck, qui vient de terminer le carton d’un grand tableau pour l’ime des salles du Vatican, s’occupe à peindre un Chemin de croix, qui lui a été commandé par le Saint-Père, et sera probablement le modèle du genre. Sauf, au début de sa carrière, de rares compositions d’après la Jérusalem délivrée, M. Overbeck n’a peint ou dessiné que des sujets religieux. Quelques personnes ont semblé lui en faire un reproche ; même ou a murmuré le mot monotonie ! « Admirable monotonie ! dirons-nous avec 31. Schadow , heureux qui la possède ! » Pourquoi les moindres œuvres de ce maître sont-elles empreintes d’une telle onction , respirent-elles une foi si vive , une si ardente charité ? C’est par la conviction dont son cœur déborde. Or, cette piété fervente qui l’inspire si heureusement, peut -elle se laisser tenter à des compositions, profanes , quand la

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Religion sollicite l’artiste par les sujets les plus sublimes vers lesquels d’ailleurs sa sympathie l’attire invinciblement !

Nous avons parlé du caractère bienveillant de M. Overbeck , mais c’est trop peu dire pour faire apprécier ce généreux chrétien qui met si bien en pratique les pré ceptes dont il se fait , avec le crayon ou le pinceau , le prédicateur éloquent. A combien de jeunes artistes n’at-il pas tendu une main paternelle, prodigué les conseils paternels, ouvert sa bourse avec cette exquise délicatesse qui double le prix du bienfait ! Quel étranger, venu à Rome, et qu’une noble curiosité aura conduit à l’atelier de M. Overbeck , ne se loue pas de sa cordiale affabilité !

La Providence, qui n’épargne pas les siens, pour accroître leurs mérites par la constance et les récompenser plus tard par la gloire d’une plus belle couronne, a mis à cette suprême épreuve la vertu d’Overbeck. Dans ces dernières années, d’affreux malheurs sont venus attrister sa vieillesse. Il s’est vu ravir, après son fils unique, aimable adolescent, objet de ses plus tendres affections, l’épouse de son choix, la femme pieuse qui , pendant de longues années,, avait édifié sa maison, comme parfumée par l’odeur de ses vertus. Ce coup fut terrible pour le grand artiste qui restait seul , privé des sollicitudes de l’affection et même de ces soins ordinaires que son âge et la nature de ses travaux lui rendaient plus nécessaires. Morne et accablé, quoique résigné pieusement sous la main divine, il se tenait dans son atelier désert , après la dernière catastrophe, tout entier à ses douleurs, ou-

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