L’ECOLE ALLEMANDE
L’exposition universelle des Beaux-Arls a rendu cet important service qu’elle a permis d’apprécier les tendances de l’art, non plus sur un point isolé, mais dans l’Europe entière, et par l’état présent d’augurer de l’avenir. De cet examen, pour nous il ressort qu’il n’est guère que trois grandes Écoles actuellement en présence : l’École Française , dans laquelle se confond, par ses affinités en général malgré quelques divergences de détail , l’École Belge qui peut citer de beaux noms ; l’École Anglaise, pittoresque et originale, mais dans un cercle restreint ; l’École Allemande, plus
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noble dans ses aspirations, ayant un but tout autrement glorieux, presque exclusivement spiritualiste et promise, si elle acquiert ce qui lui man- (jue, aux plus hautes destinées. A cette École se rattachent les quelques peintres de la presqu’île Scandinave, et en particulier le Norwégien Tideniant, instruit à Dusseldorf où il réside encore.
Nous regrettons que Tltalie se soit à peu près abstenue et ne nous ait pas permis de juger si , comme on l’affirme en son nom, les œuvres nombreuses de maîtres distingués prouvent qu’elle ne ment point à son passé, ou si, comme plusieurs l’en accusent, et ce qu’à Dieu ne plaise ! l’art chez elle est déchu dans une irrémédiable décadence. Le Piémont pourtant nous apporte son contingent où se trouvent quelques toiles de mérite, mais qui ne peuvent constituer une École. L’Espagne , où Part a compté de ces mystiques étranges et puissants comme Zurbaran , des peintres terribles , presque féroces, tels que Ribeira, ou brillants, gracieux' séduisants par la fraîcheur et l’éclat du coloris, ainsi que Murillo, l’Espagne, longtemps oublieuse de cette illustre tradition , se révèle glorieusement aujourd’hui par un vrai peintre, M. Madrazzo, dont les saintes Femmes, tableau si profondément religieux, bien dessiné et d’une bonne couleur, a attiré l’attention non moins que de remarquables portraits ; mais i\L Madrazzo est seul jusqu’ici. Nous ne voyons donc en fait que les trois grandes Écoles
ET l’École allemande.
signalées d’abord et que nous allons étudier en les comparant au point de vue supérieur et chrétien. De cette comparaison, la conclusion réfléchie se tirera d’elle-même.
|j’£cole Francaitüe.
Mais d’abord faisons hautement notre profession de foi : la triste doctrine de Fart pour l’art, soit qu’on la proclame audacieusement en principe ,
soit qu’elle résulte de la pratique, n’est pas la nôtre et nous la répudions de toute l’énergie d’une conviction forte. Les dons précieux de l’intelligence ne sont pas accordés pour en user et mésuser selon son caprice. Il en est d’eux comme des richesses matérielles dont l’heureux du monde n’est que le dispensateur et de l’emploi desquelles il lui sera demandé plus tard un compte sévère. Pour les arts comme pour les lettres, si les moyens sont différents, le but est le même et ne peut être que noble, saint, illustre. Aider à la propagande du, bien, à l’exaltation et au triomphe des saintes croyances, à la glorification de tous les généreux sentiments, des héroïques et sublimes vertus : voilà, selon nous, la tâche impérieuse de l’artiste comme celle de l’écrivain, et d’autant plus impérieuse,
l’a HT CHRÉTIEN
qu’il est doué de facultés plus éminentes. L’art est un apostolat. Honte à ceux qui n’y voient qu’un métier, et avec le gagiie-pain un instrument de gloriole personnelle , ou qui , scandale trop ordinaire ! par d’ignoLles calculs , font servir leurs talents à la propagande du vice et des détestables passions !
Avec cette conviction, on comprendra que nous ayons emporté de nos visites à l’Exposition , après l’éblouissement du premier coup d’œil, une impression pénible. Pour la plupart, nos artistes prennent le moyen pour le but et les coryphées mêmes de l’art, ceux que l’on vante comme les maîtres, justement à certains égards , semblent ne voir dans la peinture que le procédé matériel, soit, comme M. Ingres, qu’ils se préoccupent presque exclusivement du dessin, soit, comme M. Eugène Delacroix, que, par un autre fanatisme, ils se passionnent pour les magnificences de la couleur.
M. Ingres, dans lequel, pour ses admirateurs, se personnifie la tradition, une certaine tradition selon nous , est un talent grave sans doute, mais un peu roide et pédantesque. Il se distingue par la netteté du contour, par un modelé savant qui tient suffisamment compte des 'détails en conservant la simplicité de l’ensemble. On voit dans son œuvre, où rien n’est laissé au hasard, la trace de fétude persévérante et de l’infatigable labeur. Aussi pour-
.ET l’École allemande.
rait-oii appliquer à M. Ingres , en considérant l’art de son point de vue exclusif et peu large, le mot du Dante :
Maestro de chi sanno.
Ce peintre, on le sait, ne brille point parla couleur et au contraire. Sa palette , réduite à la plus simple expression, n’emprunte rien à celle de Rubens ou Titien. Avare de la lumière , le grand artiste affectionne les tons absorbés , les nuances ternes; son plafond d’Homère, par exemple, semble tout. entier dans la demi-teinte, et il se déroule sous un ciel un peu triste, éteint comme le nôtre et non rayonnant de la clarté dans laquelle sont noyés les paysages de l’Attique. Cette toile n’en reste pas moins admirable par la solidité de l’exécution, la beauté des types, la majesté des attitudes, dirons-nous l’ampleur de la composition? Mais, dans cette page magnifique, il y a foule, presque entassement, et pourtant chaque figure s’isole au lieu de se rattacher par un lien commun à l’ensemble. M. Ingres, dessinateur consommé, semble moins heureux au point de vue de la composition et des expressions ; aussi, dans la plupart de ses tableaux, quand il ne se borne pas à une seule figure, il restreint volontiers le nombre des personnages.’ Cette discrétion peut avoir ses avantages et l’effet concentré paraît d’autant plus sûr.
l’art chrétien
Par exemple, le tableau de Virgile lisant ses admirables vers :
Tu Marcellus eris ,
est un modèle de composition noble, simple et pourtant saisissante ; mais en général, il faut le reconnaître , c’est chose presque rare chez M. Ingres qu’une haute pensée heureusement rendue : la forme excellente d’abord , et il ne va guère au delà. Le sens religieux surtout lui fait défaut ; et dans cette Vierge à VEucharistie, belle d’une beauté tout humaine et quelque peu hautaine, comme dans la prosaïque et lourde Madone du Vœu de Louis XUI , il nous est -impossible de -trouver la moindre lueur de sentiment chrétien. Nous préférons encore, sous ce rapport, les cartons dessinés pour les chapelles d’Eu et de Saint-Ferdinand : quelques-unes de ces figures se distinguent par un beau caractère de simplicité, même de piété, la sainte Geneviève entre autres.
La poésie se fait aussi désirer dans les toiles un peu mornes de IM. Ingres, qui réussit surtout dans les figures isolées. Il faut admirer et louer presque sans restriction les magnifiques portraits que le génie de l’artiste , cette fois en contact immédiat avec la nature , anime d’une vie si puissante , le portrait de M. Bertin de Vaux, en particulier, dont on a pu dire : C’est une l'èsurrection l
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Nous nous taisons sur les Vénus et les Odalisques, et toutes ces nudités peu voilées, dont nous ne discutons pas le mérite au point de vue de l’art; mais plus sacrés sont les droits de la morale, et nous doutons qu’elle se félicite de ces exhibitions que M. Planche trouve d’une si parfaite chasteté. Tant s’en faut que nous soyons de son avis. Non pas que nous songions à incriminer les intentions de M. Ingres et que nous lui supposions des imaginations déshonnêtes : il n’a vu , dans la Vénus et le reste, que l’occasion de mettre en relief son savoir, et de prouver sa dévotion à la routine académique, tout en faisant politesse aux mânes de ces divinités de l’Olympe que le génie de Phidias lui rend toujours vénérables. Nous qui, dans notre fervent amour de l’art, n’avons point pourtant de ces superstitions aux dépens de la décence , nous estimons que de tels spectacles, dont peuvent se récréer des païens et des Infidèles, servent médiocrement à l’édification d’un peuple chrétien. N’en déplaise à certains critiques friands de la plastique, la seule beauté des formes ne suffit point à la beauté de l’œuvre; avant toute autre préoccupation il est un premier devoir pour Par-
tiste qui, s’il n’y prend garde, par l’étude habituelle et nécessaire du modèle d’atcher comme de l’antique, se fausse aisément la conscience à l’endroit du nu. Quoiqu’il en soit de nos réserves, M. Ingres, parle sérieux de son talent, parla cons-
l’akt chrétien
cience du travail, qu’il faut défendre meme de l’excès, mérite d’être tenu en grande estime par ceux-là même dont il n’aurait pas toutes les sympathies.
M. Eugène Delacroix est aux antipodes de M. Ingres ; il n’immobilise pas , lui , son génie dans le cercle de Popilius, et comprend que Fart, immortel à la condition de se transformer, doit attester sa vitalité par le progrès ; seulement il erre dans l’application. M. Delacroix incarne en lui le romantisme, c’est-à-dire l’innovation avec ses audaces et ses écarts. 'Ici , ce n’est plus la raison calme qui dicte des lois inflexibles , ce n’est plus le travail tranquille et patient, qui lentement exécute le plan mûri par la réflexion : chez M. Delacroix tout est spontanéité, ardeur, passion. L’artiste se livre avec emportement* à toutes les fougues de l’inspiration. L’imagination lui commande en souveraine. Derrière cette folle du logis il s’en va tête baissée , entraîné par elle à des hauteurs qui semblent inaccessibles, sur des faîtes sublimes , mais parfois aussi roulant avec son guide au plus profond des précipices. Ce vigoureux génie éclate surtout par les qualités extérieures, par un luxueux coloris, par une incroyable richesse de tons dans les carnations et les étoffes, par un audacieux maniement du pinceau qui effraie les plus intrépides. Ce qui n’empêche pas , à travers cette furie, souvent une composition habilement contrastée, et çà et là des
ET l’École allemande.
expressions fortement senties. Quelle énergie , par exemple , dans ce Dante et Virgile au milieu des damnés! Gomme ceux-ci se tordent bien autour de la barque qu’ils mordent avec une rage convulsive; quelle vivante et magnifique interprétation de la poésie du Florentin :
Montre noi corrcvam la morte gora ,
Dinanzi mi si fece un pien di fanga
Allora stese al legno ambe le mani :
Perché ’l maestro accorto lo sospinse,
Dicendo; Via costà con gli altri cani.
Admirons aussi cette Mèdée, si royale malgré ses allures de bête fauve , et qui , à moitié cachée par l’ombre de la caverne, presse sur sa poitrine haletante , de la main qui tient l’arme , et avec un si terrible regard, ses deux enfants effarés et palpitants. 11 faut citer aussi dans le Massacre de Ohio le groupe superbe du cavalier maure et de la jeune fille, à lui seul un chef-d’œuvre. Mais dans ce tableau se révèlent déjà trop les côtés défectueux de ce mâle talent et l’abus de ces puissantes facultés qu’il annihile en les exagérant. On y regrette des tons voisins de la crudité, des formes tourmentées, des expressions qui tournent à la grimace. Dans certaines parties du tableau, comme dans telles autres toiles, l’artiste, qui veut être vrai quand même, vrai
l’art chrétien
et terrible, n’est que hideux, et l’horreur pour nous se change bientôt en dégoût ! Sans doute, il ne faut pas à la vieille mode farder la n ature ; mais quand on la présente sous certains aspects, le grand art est do savoir la transfigurer sans mentir à la réalité. Les sujets dramatiques, féroces même, comme les Convulsionnaires de Tanger ou le Naufrage de Don Juan^ conviennent à la peinture fiévreuse et parfois comme épileptique de M. Delacroix, bien plutôt que les motifs gracieux, religieux surtout, qu’il s’avise pourtant à certains jours de traiter. Un critique , des amis de M. Delacroix , à propos d’une de ces compositions , expliquait ainsi la manière du peintre :
(( Les sujets semblent n’être qu’un prétexte pour M. Delacroix qui ne compte que sur les ressources de sa palette. cherchez pas la signification morale, religieuse, ou même simplement dramatique que leur tilre suggère, vous serie:z désappointé; et c’est ce qui choque le plus durement les gens dont le sens artistique n’est pas assez ag uerri pour juger au besoin une composition historique à la manière d’un paysage... Une jambe, un bras, une tête, n’ont pas, à ce titre, plus de privilèges qu’un quartier de rocher, un pan de mur, un meuble^ qu’une draperie, etc. »
Qu’on juge de procédés pareils appliqués à des motifs pieux ! Nous en avons vu les incroyables résultats dans les Pèlerins d’EmmaiiSy le Martyre
ET l’École allemande.
de saint Étienne^ etc. Il faut dire aussi que l’elfet désagréable de pareilles œuvres pouvait tenir en partie au laisser-aller de l’exécution. Gâté par des admirations déréglées, M. Delacroix ne se tient pas assez en garde contre l’entraînement de sa fécondité, et il nous donne comme des tableaux, comme des œuvres achevées , d’informes ébauches qui , pour un public peu aguerri^ sont d’affreuses caricatures. Les admirateurs sincères de M. Delacroix, admirateurs, mais non séides, ont eu trop souvent, dans ces dernières années, à s’affliger des inégalités de son génie sublime par éclairs , et bientôt après bizarre, tourmenté, désordonné, violent jusqu’à la folie, trivial jusqu’à l’ignoble. M. Delacroix, qui donne de si fières allures aux lions, tigres et panthères, flatte médiocrement notre espèce, et, dans certains de ses tableaux , le beau sexe lui-même n’est guère plus séduisant que l’autre, le sexe laid. Si l’artiste donne aux individus mâles des figures de magots et d’orangs, les créatures auxquelles tant d’autres , jaloux de les embellir, prodiguent des teints de lis et de roses (vieux style) , dans les toiles peu galantes de M. Delacroix , ont trop l’air des femelles desdits quadrumanes.
Disons , au reste , que le talent impétueux de M. Delacroix semble mal à l’aise dans le cadre étroit du tableau de chevalet; il lui faut, pour donner sa mesure , le vaste espace. Mors, comme l’aigle , il plane radieux , superbe , et tous ap-
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plaudissent à son essor. Témoin V Apollon de la galerie de ce nom au Louvre, et le Triomphe de la Paix, à rHôlel-de-Ville , pages monumentales au sujet desquelles on a murmuré, et pas trop à tort, les grands noms de Paul Véronèse et Tintoret.
M. Vernet, lui non plus, n’est guère un peintre spiritualiste ; dans la peinture des batailles dont il s’est fait un glorieux monopole, il n’envisage son sujet, surtout daos sa première manière, que d’un point de vue restreint et stratégique; à l’occasion des guerres d’Afrique, cette manière s’est agrandie, non pas à cause des toiles immenses que l’artiste s’est plu à dérouler, charlatanisme dont son talent n’avait pas besoin, mais parce que, dans la représentation de ces terribles scènes , sans négliger les masses, il a fait une part plus large à l’individu. Pourtant jaloux d’être vrai, mais d’une vérité un peu vulgaire, dans la sublime horreur de ces sanglants pêle-mêle, il ne dépasse guère la poésie du bulletin officiel et le terre à4erre du rapport. Et quand nous disons qu’il est vrai, c’est d’une vérité relative et quelque peu enjolivée, comme ses troupiers toujours propres, soignés, astiqués, et à runiforme desquels, par amour de l’exactitude, l’artiste, militaire d’instinct, ne fait qu’à regret des accrocs. Est- ce pour cela que M. Vernet est le peintre populaire par excellence, choyé de la foule à laquelle il sait, entre tous, par-
ET l’École alleiviande.
1er une langue qu’elle comprend sans peine , courante, facile , agréable, brillante même ? Il ne faut pas refuser à cet heureux pinceau , avec la prestesse et l’agilité, d’autres mérites ; et s’il n’est pas au premier rang, par la prédominance d’une de ces hautes qualités qui constituent le vrai génie, du. moins la réunion au degré moyen des facultés diverses qui composent le peintre, ne permettent pas de traiter aussi lestement qu’on l’a fait quelquefois cet éminent artiste, trop uniquement vanté d’un autre côté par les ignorants. Ajoutons encore ceci pour être tout à fait juste : le très-beau portrait du frère Philippe et surtout cette Messe en Kabylie, le dernier tableau de M. Vernet et l’un de ses plus remarquables où le sentiment vif et profond s’allie à une si franche exécution, prouvent que le grand artiste, quand son cœur est touché, peut s’élever jusqu’à la poésie et même jusqu’à la sublimité de l’expression religieuse.
Un artiste qui nous paraît un maître, un trèsgrand maître, c’est M. Decamps. Voilà une vraie et puissante originalité qui coule de source , si l’on peut s’exprimer ainsi. Pour être neuf, pour offrir au spectateur des effets saisissants, M. Decamps ii’a pas besoin de faire appel aux passions violentes, de tordre les membres des possédés, de bouleverser la nature par des orages ou d’essayer, en évoquant l’ombre d’Apelles, une résurrection de l’art grec. Avec le motif le plus simple, il étonne et
l’art chrétien
il émeut. Qu’est-ce , quand il emprunte à ses albums de voyageur une scène originale ou quelque beau site de ces pays de l’Orient dont le soleil n’a pas en vain ruisselé sur sa palette? A la bonne heure, on reconnaît bien ici l’azur splendide du ciel de Constantinople ou d’Athènes, les rayons d’or de la lumière éblouissante qui fait ressortir si magnifiquement l’élégance des formes, la beauté des types comme la richesse d’une végétation luxuriante. Et quelle touche large quoique ferme et accentuée ! Quelle netteté de contours malgré la séduisante liberté du pinceau toujours sûr de luimême ! Comme elle se joue sur la toile cette main docile à l’inspiration et qui jamais, dans ses plus grandes hardiesses , ne dépasse la limite ! Admirez cette science consommée du métier et, malgré les empâtements que Decamps affectionne, tant de finesse et de transparence ! Cette exécution si hardie peut supporter l’examen de près comme une toile flamande. Citons, entre autres chefsd’œuvre, le Joseph vendu par ses frères, avec la lumineuse sérénité de ses horizons à perte de vue, la Halte, le Bazar, les Enfants à la tortue, ou cette pétulante Sortie de l’école turque ; mais par-dessus tout , cette Bataille des Cimbres, qui nous montre, * sous un ciel sinistre, dans cette plaine aux terrains rocheux et mamelonnés, des légions innombrables s’entrechoquant avec une telle furie de meurtre et un si incroyable pêle-mêle. Les dessins du Samson
ET l'École allemande.
prouvent que l’artiste tient d’une main également ferme le crayon et le pinceau.
M. Decamps, malheureusement, dans les sujets même qu’il emprunte à la Bible, se préoccupe moins de la portée morale et religieuse de son œuvre, que des côtés pittoresques qui peuvent mettre en relief le caractère original de son talent, pourtant il n’est point tout à fait un peintre matérialiste. Par sa vive intelligence de la nature dont il a le sentiment profond , par sa poésie qui déborde, par la distinction de sa merveilleuse exécution qui nous montre les plus vulgaires détails à travers un prisme lumineux, l’artiste empreint son œuvre d’un remarquable cachet d’élévation.
Mais en réalité faible, faible, sinon tout à fait nulle, est la part faite au spiritualisme dans les œuvres de ces peintres éminents et plus encore dans les toiles de beaucoup d’autres d’un talent moindre, classiques, romantiques, antiques, fantaisistes, réalistes, etc., que nous n’avons point ici mission d’apprécier individuellement. Dans cette foule, brillante foule d’ailleurs, nous ne confondons point deux maîtres à bon droit qualifiés d’illustres et qui planent dans les régions élevées de l’art, MM. Paul Delaroche et Ary Scbeffer, ce dernier surtout. Mais pareils à cet Achille qui , retiré sous la tente, désertait le champ de bataille et boudait la victoire, les deux grands artistes, depuis plusieurs années, se refusent aux expositions pu-
l’art chrétien
bliques. Et cette fois encore dans ce magnifique concours ouvert entre toutes les gloires de l’Europe, ces messieurs, par les susceptibilités de je ne sais quelle fausse délicatesse que dictait la politique, dit-on, ou par une défiance plus inexcusable encore, se sont tenus obstinément à l’écart. Ils ont eu tort pour eux-mêmes ; car ils n’auraient pu que gagner run et l’autre à une exhibition générale de leur œuvre. Dans cette violente anarchie oùse débat pour la plus grande partie notre École, au milieu de ses tendances contradictoires, et des témérités et des exagérations en sens divers dont elle nous donne le spectacle ou le scandale, M. Schelfer et M. Delaroche eussent contrasté heureusement par leur manière assurée, magistrale , radieuse dans son calme et sa dignité. M. A. Schefféi’, poëte autant que peintre, eût vu certainement apprécier plus que jamais et admirer ce sentiment profond, ce caractère pathétique et touchant dont il empreint son œuvre, ces types suaves qui resplendissent surtout de la beauté supérieure, reflet de l’âme, et ces expressions de rêverie sublime qu’on n’oublie pas une fois qu’elles nous ont émus , car c’est le cœur qui en garde la mémoire. Pourquoi faut-il que M. Schelfer soit protestant et nourri de la lecture de Gœthe ! Au lieu des Marguerite et des Mignon , quelles vierges il eût pu nous faire ! M. Delaroche, dont le genre est si différent, n’aurait pas moins intéressé par le choix dramatique et non-
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veau de ses sujets, par l’habileté ingénieuse , trop ingénieuse parfois de ses compositions, parla vérité des expressions et aussi par la conscience du travail. Cette belle peinture, qui voudrait résoudre le difficile problème d’un savant dessin uni à une couleur attrayante, semble prouver qu’il n’est point tout à fait insoluble, encore qu’on pût désirer chez M. Delaroche une touche plus large et moins de raffinement dans sa brillante et sage exécution trop également parfaite.
Dans une région supérieure encore, nous ne disons point comme talent, l’art par excellence, l’art chrétien peut montrer toute une pléiade d’artistes heureux de dévouer leur pinceau à la cause sainte et glorieuse entre toutes, et qui cherchent leurs inspirations à la source la plus haute. Au premier rang entre ceux-là brille M. Flandrin , dont les pein tures murales de Saint - Séverin , Saint-Germain-des-Prés, Saint-Vincent-de-Paul ont solidement fondé la réputation. M. Flandrin est du petit nombre de ces artistes intelligents qui allient la culture habituelle de l’esprit à la pratique et au maniement quotidien du pinceau. On s’en aperçoit à sa fécondité d’imagination comme à la facilité de son exécution rapide, trop rapide peut-être. Les peintures de Saint-Germain-des-Prés sont les premiers grands travaux exécutés par M. Flandrin, et déjà le maître s’y révèle par la noble simplicité de la composition, la sévère- beauté du style et le
profond sentiment religieux. On peut lui reprocher une certaine parcimonie de tons lumineux , et la palette de M. Ingres semble avoir déteint sur la sienne ; on voudrait peut-être aussi que le Christ et la Vierge, le Christ surtout, se fussent transfigurés davantage sous le pinceau. Puis l’effet manque un peu dans ces belles pages : M. Flandrin affectionne les fonds sur or si chers aux peintres primitifs, pour lesquels est grande notre vénération. Néanmoins, sur ce point, nous doutons qu’il faille s’en rapporter à la tradition ; les plaques d’or en guise de ciel nous semblent de ces choses précisément qui tiennent à. l’enfance de l’art, et qu’il faut rejeter, surtout pour les œuvres formant tableau, c’est-à-dire dans lesquelles une action est mise en relief. Le fond d’or, selon nous, alourdit et écrase la composition , il nuit à l’harmonie en découpant brusquement les personnages, juxtaposés sans transition au lieu de se relier doucement l’un à l’autre par la gradation des teintes habilement fondues. 11 ôte enfin au tableau la poésie d’un ciel lumineux ou sombre, selon le caractère de l’action, il lui ôte l’air et l’espace et la profondeur des horizons lointains, où l’œil s’égare et dont la perspective aérienne nous ménage les illusions. Les fonds sur or ne nous paraissent avantageux que pour les figures isolées ou qui , bien que rapprochées, ne prennent point part à une action commune; ainsi, dans la frise
ET l’École allemande.
de Saint-Vincent-de-Paul, vaste et beau travail qui fait tant d’honneur à M. Flandrin. Devant 'sa tâche qui pouvait' l’intimider, l’artiste, au contraire , animé d’une généreuse confiance , a senti sa force grandir , son talent s’exalter et les plus solides qualités, dans son œuvre, ne permettent pas de prendre garde â quelques imperfections. La couleur s’est éclaircie parfois presque brillante. Si les personnages affectent tous l’attitude perpendiculaire, c’est le tort du sujet; mais, dans cette attitude, les membres gardent leur souplesse, les draperies amples tombent en plis heureux avec une élégance sévère. ’A cette hauteur où les détails échappent , il n’est guère possible de deviner les expressions que par les gestes et les mouvements , et généralement ils sont bien compris, sauf parfois quelque roideiir. En somme, c’est là une œuvre toute magistrale, d’où la force et la majesté n’excluent pas la grâce, témoin tant de charmants enfants dont ce grave pinceau s’est plu à caresser le doux profil; mais ce pinceau c’était la main d’un père qui le conduisait.
Après M. Flandrin vient toute une élite de jeunes peintres appréciés déjà par de beaux travaux, mais qui n’ont point valu encore à leur nom la même notoriété : M. Benouville , dont Lesueur eût signé le saint François d’ Assise, M. Cabanel, à la touche ferme , dessinateur énergique plus encore que coloriste et dont les Martyrs, belle et sérieuse page ,
l’art chrétien
ont été surtout remarqués par les connaisseurs ; M. Hippolyte Lazerges, qui mit un sentiment si profond dans sa Notre-Dame-de-Résignation, dans sa Mort de la Vierge ^ que nous avons regretté de ne pas retrouver à la grande Exposition ; M. Lepneveu, homme d’instruction et de goût, qui compose heureusement; M. Savinien Petit, nourri
d’études austères dans le silence des catacombes;
M. E. Lafond , M. Hallez, M. Grimaux, connu par sa belle composition de \Ange gardien , et quelques autres. Entre les peintres religieux nous serions presque tentés de placer M. Saînt-Jean , l’incomparable peintre de fleurs qui , dans les enroulements de ses délicieuses guirlandes , se plaît à encadrer un pieux symbole, l’image de la Sainte Vierge surtout. Ainsi, dans un genre inférieur, il nous élève aux grandes pensées. Donnons enfin un souvenir au regrettable M. Orsel qui, avec une persévérance inouïe de nos jours, a consacré vingt années de sa vie à l’exécution de sa chapelle de V Eucharistie, à laquelle fait pendant celle de la Vierge par M. Perrin, l’ami et l’émule courageux d’Orsel. Ce sont là des œuvres graves et pieuses en harmonie avec leur destination et qui offrent au chrétien instruit de nombreux sujets de méditation, comme à l’artiste une fructueuse étude; mais on leur reproche quelque affectation dans la simplicité; puis un symbolisme trop savant et certaine monotonie dans l’exécution rigide ne per-
KT l’École allemande.
mettent qu’au petit nombre d’en goûter tout les mérites. Il faut d’ailleurs tenir grandement compte à feu Orsel d’avoir le premier frayé la voie dans ce retour en France à la véritable tradition religieuse de l’art. Son talent ou sa vie n’a pas suffi à l’accomplissement de la glorieuse tâche à laquelle il s’était généreusement dévoué.
Comme je l’ai dit, la plupart des artistes , nommés par moi avant M. Saint- Jean, n’ont fait leurs preuves qu’à demi; mais ils sont comme ces arbres jeunes et pleins de sève qui donnent des fleurs plus encore que des fruits et avec lesquels il faut savoir attendre le temps de la moisson complète.
On peut donc fonder des espoirs sérieux sur notre École religieuse, sans pourtant se dissimuler que dans la foule des autres peintres en tous genres, les artistes* chrétiens forment une minorité faible encore, un groupe plutôt qu’une école, mais auquel les tendances meilleures des esprits donneront bientôt des recrues.
Nous ne regardons pas comme telles la plupart de ces artistes, artistes religieux par occasion, et pour le bénéfice de la commande, dont les peintures, de fabrique plus ou moins récente , décorent, de si étrange sorte, les murailles de quelques-unes de nos églises. Pour l’art chrétien, le talent et même un grand talent ne suffit pas non plus que ces tendances vagues d’un christianisme
l’art chrétien
en l’air, que l’on a qualifiées ingénieusement la Religiosité. Dans ces conditions on n’aura que des œuvres bâtardes, qui grimacent la piété, mais ne prient point; des œuvres sans caractère, fades copies, ennuyeuses redites, dans lesquelles la banalité du lieu commun comble seul les vides delà pensée parce que l’artiste, pour féconder son inspiration, n’a pas l’intelligence et même la connaissance exacte du dogme chrétien. Lui qui devrait être presque théologien, il ignore peut-être jusqu’aux éléments du catholicisme. La pauvreté d’imagination tient le plus souvent à l’ignorance. Rien ne produit rien, a dit Reynolds, et madame de Staël après lui : Conncûtre sert beaucoup pour inventer. Mais, par une paresse d’esprit honteuse, nos artistes, en général, n’aiment pas à lire si ce n’est des fariboles. Quoi! un livre d’art, d’histoire, de philosophie chrétienne, ou de solide instruction religieuse! Allons donc! parlez-leur de feuilletons. Aussi leur œuvre, en dépit de tous les efforts, apparaît froide, guindée, insipide, et nous révèle les gênes de l’artiste aux prises avec l’austérité de son sujet, à moins que, pour s’en délivrer, il ne s’en tienne tout uniment à sa manière ordinaire et que, nous interprétant l’Écriture sainte à sa mode, il ne déguise les plus sublimes scènes en mondains tableaux de genre.
Si, comme on l’a dit, les grandes pensées viennent du cœur, il faut donc pour la peinture reli-
ET l’ÉCOI.E allemande.
gieuse que le cœur soit chrétien. Il faut à l’artiste la foi vivante, la foi pratique.
La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère?
Il faut la foi qui s’exalte, et s’échauffe, et s’enflamme incessamment par les saintes ardeurs de la charité. Que ne peut le génie sous l’impulsion véhémente d’un tel sentiment?
« L’amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts. Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte... aucune fatigueme le lasse, aucuns liens ne l’appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent; mais, tel qu’une flamme vive et pénétrante, il s’élance vers le ciel et s’ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles, » dit l’admirable auteur du livre de V Imitation.
Attendons peu de chose de l’artiste qui, prenant ses pinceaux pour peindre la Vierge ou le divin ' Enfant, peut-être le Christ suspendu à la croix, se met à son travail en sceptique , et ne songe pas d’abord à fléchir le genou, n’élève pas du moins son cœur à Dieu par la prière intime pour lui demander qu’il donne à son entendement les illuminations de la piété,- à sa volonté la persévérance, à sa main la docilité. Espérons moins encore de celui qui , dans une église, oubliant le redoutable voisinage des saints tabernacles , transforme la
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pieuse chapelle en atelier pour y recevoir ses amis, et là rit et cause avec eux des frivolités du monde, de la Bourse, de la politique, delà mode nouvelle, de littérature, de bal et de théâtre, au lieu de se recueillir, avec le saint tremblement du respect, dans le travail silencieux , fécondé par la méditation et la prière. Ange de Fiésole, le peintre religieux par excellence, et qui, par Fonction, par la force et la sublimité des expressions , supplée à rinsuffisance des procédés matériels, aux inexpériences de Fart bégayant encore, le bienheureux Fiésole ne peignait jamais qu’à genoux et souvent on le surprit dans cette pieuse attitude, devant sa toile ébauchée, la figure toute baignée de larmes. Mais aussi Vasari dont la postérité a confirmé le jugement a pu dire de ses peintures entre autres dans le couvent de Saint-Dominique : Tanto belle chepajono ver cimente cil pciradiso.
L’Ëeole 4nâ^laise.
Nous serons bref avec l’École Anglaise remarquable pourtant par des qualités rares et une incontestable originalité; mais ces mérites, on ne peut les admirer que dans les genres inférieurs. Sous Finfluence mortelle du protestantisme sans doute.
ET l'École allemande. 39
l’art, dans son expression la plus élevée, fait complètement défaut à l’École Anglaise. En revanche, elle brille au premier rang dans les genres secondaires, dans la représen tation des scènes de mœurs, les sujets d’animaux, le paysage quelquefois, le portrait toujours, mais le portrait à l’aquarelle. Dans ce genre les peintres anglais nous étonnent par des miracles d’adresse et de patience, et trouvent tout naturellement cette gamme harmonique de tons et cette fonte habile de couleurs qui ne distingue pas toujours leur peinture à l’huile. C’est chose étrange que ces couleurs si vives, dont le pinceau anglais semble chérir le contraste et qui choquent au premier abord les yeux délicats. Mais peu à peu on s’y accoutume comme l’a dit avec raison M. T. Gauthier, excessif d’ailleurs dans ses éloges des maîtres anglais; malgré ces tons un peu hasardés (qui sont dans le goût national, témoin les toilettes des milady voyageant sur le continent ), l’amateur intelligent, qui, dans une œuvre, cherche avant tout la pensée et les expressions est attiré par ces étranges tableaux, où la forme et la couleur ne sont bien que l’accessoire, subordonnées impérieusement aux exigences du sujet. Ces artistes, du moyen ne font pas le but, et la peinture pour eux n’est jamais que le langage plus ou moins orné, mais net et incisif, qui sert à traduire leur pensée. Le malheur est que cette pensée, elle aussi, rampe souvent à terre ou
l’art chrétien
ne s’élève guère plus haut que la région la plus moyenne... Ainsi le But, la Piohe de Noces, La Discussion SU7' les Principes , de Mulready, le Jeu du Ballon, la Marchande de Cerises, les Vents contraires, de Wetsber, ravissants petits chefs-d’œuvre d’un certain point de vue, pétillants d’esprit et de grâce, qui brillent par l’observation fine, par les intentions délicates, par les détails charmants dans leur naïveté étudiée. Dirai-je encore'ces animaux de Landseer si élégants et si intelligents, trop élégants et trop intelligents, car, par suite sans doute d’une éducation plus raffinée, ces quadrupèdes ou volatiles se gardent, même les plus vulgaires, de ces allures triviales ou stupides ordinaires aux bêtes plébéiennes que nous connaissons, et tous ils ont l’air des gentilshommes de l’espèce. Mais, dans cette merveilleuse peinture, le cœur est pour peu de chose; même elle excelle dans la représentation de ces scènes familières à la façon d’Hogarth auxquelles Vhumour ou certaine pointe d’ironie et de moquerie donne une saveur particulière , par exemple le Loup et V Agneau, de Mulready.
Mais ne lui demandez pas l’émotion d’un sentiment véritable et profond, et moins encore, malgré ses prédilections aristocratiques, l’élévation soutenue, la noblesse des types et des expressions , ce cachet de grandeur et de vérité dans le style qu’exige l’histoire; rarement elle réussit à satisfaire le spectateur. Dans le genre religieux, nous