DÉTAILS SYMBOLIQUES DU CRUCIFIEMENT
Mais dans la seconde moitié du xh* siècle un accent nouveau vient transformer ce thème. Déjà sur plusieurs monuments comme le chapiteau de Saint-Pons Hérault ou les belles verrières du Musée des Arts décoratifs à Paris et de la cathédrale île Poitiers, le corps du Christ n est plus droit : en se penchant d'un côté, il l'ait saillir à 1 opposé sa hanche qui dessine une courbe harmonieuse: sur le crucifix du tombeau de Saint-Lazare d Autun exécuté par le moine Martin. 1 170-1189), sur le Christ auvergnat du Musée de Gluny, les genoux commencent à plier. Il restait à montrer Jésus mort sur la croix et e est ee qu'a fait le sculpteur de l'admirable Christ légué par Courajod au Musée du Louvre : sa tête est fortement inclinée à gauche, ses veux sont elos. son corps prend une forme arquée ifig. 142). Le même modèle se trouve sur un vitrail de la cathédrale de Chartres : bien que, comme 1 a supposé M. Mâle, cette interprétation puisse venir de Byzance1. c'est cependant sur un manuscrit latin du xr siècle qu'on la rencontre pour la première fois2. Quoique chacun des pieds du Christ soit encore cloué séparément, l'impression douloureuse n'en est pas moins accentuée et la vue de ce corps contracté par la souffrance éveille de tout autres sentiments que la ligure triomphale de la tradition ancienne. Le type oriental du Crucifié vêtu de la tunique à manches courtes fcolobiumi. a persisté jusqu'au xn'~ siècle fig. 141 . mais il a été peu à peu remplacé par la figure hellénistique du Christ nu avec un voile autour des reins, noué sur le devant. analogue à celle de 1 art byzantin. C est sur les manuscrits et les ivoires carolingiens que se répand d'abord cet usage qui finit par prévaloir \
Sur certains monuments byzantins l'aspect dogmatique de la scène est marqué par le calice placé pour recevoir le sang qui s'échappe de la plaie du Sauveur". Les artistes de l'époque carolingienne ont accusé davantage cette signification. Sur le plat de reliure en ivoire de l'Evangéliaire de Gannal Allier PI. V), deux figures féminines se tiennent devant la Vierge et saint Jean, aux côtés de la croix.
1. Mâle. Art religieux au su siècle, p. 82-83. Mosaïque de Saint-Luc en Phocide Diehl. Monuments
Piot, lit. 1896, p. 235
2. Physiologue de Bruxelles. Xe siècle. Stettiner, Illustrierten Prudentius Handschriften, pi. 177, bl. 3 Borne, fresque de Santa Maria Astiqua vu' siècle , catacombe de saint Valentin i687 '■ : crypte des
martyrs Jean et Paul sur le Cœlius ix -x" siècles ; Christ sculpté d'Amiens tunique à manches longues, tombant jusqu'aux pieds et serrée à la taille, \ri siècle . Ce crucifix appelé Saint-Sauve ou Saint-Sauveur, aurait été rapporté d'Orient ou trouvé dans la mer. Comme la montré E. Soyez, La Croix et le Crucifix, Amiens 1910. il est en réalité du xu' siècle et nous ajouterons que le seul fait d'être sculpté en rondebosse indique son origine occidentale. Il peut avoir été inspiré du célèbre « Santo Volto » de Lucques, dont le pèlerinage attirait les populations du Nord, ainsi que l'ont montré les croix de plomb, insignes de pèlerinages, trouvées à Wissant Pas-de-Calais en 1908. Le « Santo Volto » est grossièrement représenté sur ces croix. Kvangéliaire d'Otton III à Munich. Ce type s'est maintenu aussi en Catalogne Brutails. Quelques crucifix des Pyrénées Orientales. Bullet Archéol. du coin. Truv. Jlist. 1891, p. 283 .
4. Livre d'heures de Charles le Chauve Munich . Sacramentaire de Corbie Bibl. nat. mss lat. 41). Bas relief du musée d'Aarau x siècle Crucifix d ivoire de la cathédrale de Léon Musée de Madrid, xu" siècle Christ de Saint Sernin à Toulouse. Crucifix peint de la sacristie de Saint-François d Assise.
5. Couverture de l'Evangéliaire de Munich Schlumberger. Nicéphore Phocas, p. 580), x° siècle.
DÉTAILS SYMBOLIQUES Dl' CRUCIFIEMENT
•il il
Lune, à droite, recueille dans un calice le sang qui coule à llols de la poitrine du Crucifié1 : c «,'st F Eglise. L'autre, à gauche, une bannière à la main, se détourne : c'esl la Synagogue. Deux édifices à coupoles rondes, situés au bas du tableau, laissent voir les justes enfermés dans les Limbes qui tendent leurs mains vers le Sauveur : le centurion et le porte-éponge, quatre anges inclinés vers la tête du Christ, les bustes du Soleil et de la Lune complètent la scène2. La tradition était encore vivante à la fin du xii" siècle et elle reparaît sur une miniature de I Hortus
Deliciarum, où la Synagogue, les yeux
. 1 l'Uolo Neurdein. z Hiolo NeurJem.
Fig. 141 et 142. — Crucifix sculptes, bois peint, XIIe siècle. 1. Cathédrale d'Amiens, chapelle Saint-Sauveur (type oriental). — 2. Musée du Louvre, don de Courajod.
bandés, les tables de la Loi à la main, chevauche l'ànesse de Balaam, tandis que l'Eglise est montée sur la bête de l'Apocalypse.
Les croix des deux larrons ont été presque toujours supprimées ; on les trouve cependant sur un tympan de Saint-Pons Hérault) et le musée de Cluny conserve une sculpture sur bois d'origine auvergnate qui représente le mauvais larron, les deux pieds croisés et fixés par un seul clou, comme le seront plus tard ceux du Sauveur.
Par une singulière contradiction la Déposition de croix, traitée d'une manière
1 Le calice est celui-là même qui servit à la Cène. C'est là l'origine des légendes du Saint-Graal et du Précieux Sang, dont le culte apparaît à Bruges et à l'abbaye de Fécamp dès le xi" siècle. Voyez le texte de l'Invention du précieux sang rédigé à Fécamp en 1171 et publié par H. Omont, Société de l'Histoire de Normandie, Rouen, 1913.
2. Cf. Reliure d'ivoire, x" siècle. Bibl. nat. mss. lat. 9383. Miniature du Sacramentaire de Drogo.