‹ L'art chrétienChapitre 314 sur 442 · Millet PI. XCV · texte numérisé non relu

Millet PI. XCV

5 Schmitt. Kahrié-Djami, pi. XXXIII 6. Millet. PI. C.KYIII, 1 ; CXXXIX, 2. 7 Voy. p. 174.

LA QUESTION CHHONOLOGIQI E 343

buffle noir parmi des monceaux de cadavres 1362 . et surtout dans 1rs grandes compositions du Campo Santo de l'isc 1370 qui représentent le triomphe de la

Mort.

Los mêmes observations peuvenl s'appliquer à la scène du Jugement Dernier; nous avons vu l'aspect logique et bien ordonné qu il avait pris dans l'art occidental : la composition de Giotto à l'Arena est encore toute byzantine. Sans doute il s'est amusé à peindre ses contemporains dans la troupe des élus, niais il a gardé, malgré plusieurs variantes, l'ordonnance byzantine : le Christ apparaissant dans une gloire au milieu des douze trônes des apôtres et le fleuve de feu qui. s échappant de la gloire centrale, vient envelopper les damnés dont les supplices variés sont peints avec une verve inconnue à 1 art français du xm" siècle et que 1 on retrouve au contraire dans les peintures de Mistra '.

Ainsi on a eu raison de dire que l'art italien du xiv° siècle était profondément imprégné de byzantinisme, mais l'art byzantin que 1 on peut comparer aux compositions des Siennois et des Florentins n est pas l'art officiel et théologique qui régne dans les églises du xn6 siècle; c'est avec lait pittoresque et pathétique de Mistra, dérivé, nous lavons dit, du courant monastique et populaire dont les fresques cappadociennes nous ont conservé des spécimens, que I art italien des trécentistes offre les plus grandes ressemblances.

Si Ion s'en tenait à la chronologie, on serait obligé de conclure que les maîtres de Mistra et de Constantinople sont venus chercher des inspirations en Italie. Les premières compositions d Assise datent de la dernière moitié du xme siècle; la chapelle de l'Arena lut peinte en 1305; en revanche les mosaïques de Kahrié-Djami n'ont pas été exécutées avant 1310 et les peintures des églises de Mistra appartiennent surtout à la deuxième moitié du xiVc siècle et au xv° siècle : la Pantanassa ne fut fondée qu en 1428.

Il suffit d'avoir considéré quelques-unes des œuvres des deux écoles pour rejeter bien loin une pareille hypothèse. Il faudrait, afin de la justifier, expliquer comment il se fait que les copies byzantines soient plus simples que les modèles italiens ; il faudrait supposer aussi que les maîtres byzantins ont écarté de parti pris et sans exception tous les détails de couleur locale italienne, remplaçant les costumes florentins ou siennois par des vêtements antiques, substituant aux paysages italiens leurs architectures pompéiennes» Ces rapports entre les deux écoles s'expliquent admirablement au contraire si l'on admet que les Italiens, après avoir accepté les thèmes byzantins les ont interprétés librement, en donnant aux figures et aux attitudes plus de naturel, aux paysages plus de précision, aux compositions plus de fantaisie et de pittoresque. Or, comme Giotto et Duccio

1 Cf. le Jugement Dernier de la sacristie de la cathédrale de Trévise, rétable du xiv" siècle, où l'on retrouve l'Etimasia et le fleuve de feu embrasant les damnés.

Ils INTERMÉDIAIRES ENTRE BYZANCE ET L'ITALIE

n'ont pas i>u imiter les peintures de Mistra, c'est ailleurs qu'il faut chercher leurs modèles

L'art byzantin monastique et populaire, dont les fresques de l'Italie du Sud et des grottes de Cappadoce nous conservenl quelques traces, a inspiré, nous l'avons vu, l'école byzantine du xiv siècle; nous avons même constaté que plusieurs motifs de cet art ont pénétré dans l'iconographie romane et même gothique. Telle est 1 origine des figurines tenues dans un drap par un ange ou par un patriarche et qui représentent les âmes dans le sein d'Abraham. On peut suivre leur histoire depuis le moment où elles apparaissent sur les fresques coptes de Baouit vi* siéele jusqu aux Jugements derniers de nos cathédrales françaises, en passanl par les peintures des grottes eappadociennes. Il faut donc admettre que l'art occidental, peu touché par l'influence de l'art byzantin officiel, a été, au contraire, en contact permanent avec l'art monastique d'Orient. L'Italie méridionale, où les monastères basiliens étaient nombreux, fut sans doute un des intermédiaires entre les deux écoles ;, mais il faut tenir aussi compte des couvents grecs qui existaient dans l'Italie centrale Grottaf errata), et jusqu'en Toscane, et de l'influence vénitienne qui a pu aussi avoir son rôle'. Lait italien était donc comme assiégé par les influences byzantines et lorsque, au xmc siècle, le mouvement franciscain amena dans les esprits une révolution morale, un élan de mysticisme qui n'est pas sans rapports avec celui qui agitait l'Eglise grecque au même moment, ce fut à cet ait monastique byzantin que les artistes demandèrent les modèles iconographiques qui répondaient à l'aspect nouveau de la piété chrétienne.

L'importation des icônes byzantines, dont le motif du Christ de pitié nous a fourni un exemple, a dû tenir une place considérable dans ce mouvement. Plusieurs de ces icônes, dont l'étude systématique reste à faire, sont encore conservées dans les églises et les musées de l'Italie du Nord. Mais en outre, et c'est là, croyons-nous, un aspect de la question qui n'a pas été suffisamment éclairci, il est possible de prouver que les ouvrages franciscains où les trécentistes italiens ont trouvé des inspirations, dépendent eux-mêmes de sources byzantines, qui révèlent des rapports intimes avec Fart monastique et populaire. Le récit du pseudo-Bonaventure a un air de naïveté et de spontanéité qui dissimule probablement des

1 Millet. Iconographie de l'Evangile, p. 625 et suiv., a montré que c'est surtout au xm9 siècle que l'Italie a reçu les thèmes byzantins interprétés par IcTreccnto.

2 Jean Maspero. Séances de l'Académie des Inscriptions, 1913, p. 293, fig. 2.

3. Un manuscrit milanais originaire de l'Italie méridionale (Munoz. Exposition de Grottafeirata. p. 94) montre l'épisode du miracle des mains coupées dans les funérailles de la Vierge. Or, ce motif familier à l'art byzantin apparaît pour la première fois en Occident aux verrières d'Angers (fin ,\ii° siècle) et à l'abside de Notre-Dame de Paris, sculptures extérieures. xiv° siècle Millet. Revue archéologique, 1912, II, 339).

4. Un tableau byzantin en mosaïque représentant les Mystères de la Vierge (Baptistère de Florence) fut donné en 1394 par une Vénitienne qui le tenait de son mari au service des empereurs de Constantinople ; il provenait de l'oratoire de Jean Cantacuzènc 'Dumont. Revue archéolog , 1870, II, 339).

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