THÈMES FUNÉRAIRES
de longues draperies de deuil représentent les membres de la maison du prince,
oupés autour de lui au jour de ses obsèques.
En même temps on se plaisait parfois à accentuer le réalisme du gisant ; on ne
e contentait plus de le montrer à l'heure de la mort; on évoquait l'horrible vision
de son cadavre à moitié putréfié tombeaux du médecin Guillaume de Harcigny à
la chapelle épiscopale de Laon, 1394, du cardinal Lagrange à Avignon, 1402). A
l'église des Cordeliers de Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme), le mausolée de Jeanne
île Bourbon, comtesse d Auvergne, moite en 1511. comprenait un sarcophage sur
lequel était couchée la défunte en corsage fourré d hermine, la couronne comtalc
sur la tête, avec un lion tenant son écu, mais à ses pieds se dressait une hideuse
statue (conservée aujourd'hui au Louvre) : la comtesse y apparaît, couverte comme
d un voile du linceul entr'ouverl pour découvrir les vers monstrueux qui rampent
sur la poitrine avec le ventre laissant échapper les entrailles.
Au contraire. le gisant du tombeau de Louis de Brézé, mari de Diane de Poitiers, à la cathédrale de Rouen (vers 1531 1, est un heau morceau d'analomie bien saine; au-dessus de lui. au milieu d'un ordre d'architecture antique supporté par des cariatides, se détache la statue équestre du sénéchal de Normandie, tandis que sous les colonnes du premier étage, Diane de Poitiers, sa veuve, fait face à une Madone. En face de ce somptueux mausolée, celui des cardinaux d'Amboise, exécuté de 1520 à 1525. montre une inspiration plus spirilualiste : les statues agenouillées de Georges d'Amboise et de son neveu forment le motif principal ; six ligures de Vertus ornent le soubassement et un grand nombre de statues de saints représentés sur les parois et sur le dais somptueusement ouvragé entourent une belle composition de saint Georges perçant le dragon.
Les statues agenouillées qui se multiplient depuis la fin du xv" siècle donnent tout au moins au monument funéraire un caractère religieux. Il n'en est pas de même des types adoptés par la Renaissance italienne. Les mausolées des Médicis élevés par Michel-Ange à San Lorenzo de Florence auraient pu convenir à des païens. Si belle que soit la statue du « Pensieroso » (Laurent II de Médicis, mort en 1492 . méditant entre les ligures du Matin et du Soir accoudées sur son sarcophage, elle n a aucune signification spécialement chrétienne. Le tombeau de Jules II. tel que l'avait conçu Michel-Ange, était une simple glorification du pape protecteur des arts; les esclaves aux mains liées du musée du Louvre montraient arts et les sciences réduits en esclavage après sa mort; les Victoires foulant aux pieds les provinces soumises exaltaient la gloire du conquérant; les statues de Moïse et de saint Paul, la Vie contemplative et la Vie active, couronnaient ce panégyrique, dénué de toute inspiration chrétienne. La statue même du pape, à moitié couché sur le sarcophage, rappelait par son attitude les statues funéraires païennes : ce modèle ne tarda pas d ailleurs à être adopté
L'OBSESSION Dr CADAVRE
dans toute l'Europe el se substitua à partir de la (in du wi" siècle aux statues agenouillées.
Et, à mesure que la foi s'affaiblissait, l'idée de la mort hanlail davantage les esprits et devenait plus envahissante dans I art religieux. A partir du début du w el jusqu à la lin du xvi'siècle, les images de cadavres et les tètes de mort se multiplient dans les églises, en relief. sur les vitraux, au milieu des peintures. Dans un grand nombre d églises, à Gisors. à Clermontl'Oise, à Ghâlons-sur-Marne, à Moulins, la statue d'un cadavre desséché est encastrée dans le mur dune chapelle; dans une église de Bar-Ie-Duc, Ligier Richicr sculpte un squelette et c'est lui aussi qui exécute vers 1550 la tétc de mort couronnée, d'aspect si réaliste, qui décorait le tombeau de Claude de Lorraine au château deJoinville. Mais ce fut surtout au début de xv' siècle que se créèrent ou se fixèrent la plupart des thèmes qui furent développés ensuite avec une âpre verve. A cette époque néfaste un sombre pessimisme envahit les âmes; 1 Europe déchirée par les guerres est livrée à des souverains déments ou à des hommes de proie ; assassinats, rapines, guerres civiles se succèdent : la France livrée aux Anglais est divisée contre elle-même : la chrétienté est déchirée par le grand schisme : c'est le moment où les mystiques prêchent le renoncement avec ferveur et condamnent le monde sans appel. Il n est pas étonnant qu'alors l'idée de la mort soit partout. Sa figure grimaçante obsède les imaginations : elle apparaît au duc Louis d Orléans peu de temps avant son assassinat par Jean sans Peur 1407 : dans un jardin où les arbres portent des fruits d'or, il voit le hideux squelette bander son arc contre lui1. Il n'est pas
th
1. Cette scène était rappelée par une peinture sur le tombeau que Louis XII éleva à son aïeul dans léçlise des Célestins. Un manuscrit du duc Jean de Berry ;Bibl. nat.. mss. franc.. 1023 offre une composition analogue. (Mâle. Art religieux à la fin du moyenâge, p. 378.)