‹ L'art chrétienChapitre 349 sur 442 · LES TROIS MORTS ET LES TROIS VIFS · texte numérisé non relu

LES TROIS MORTS ET LES TROIS VIFS

se contente plus de saisir le vif; avec une verve qui apparaît déjà à la Chaisesu, il le raille et le berne de mille manières. Il se l'ail enfant de chœur et sonne

a clochette devant le prêtre qui porte le viatique; il provoque en duel le chevalier et paie avec un énorme tibia les coups de lépée à deux mains; il sert cl aide au médecin et déchanson au roi assis devant la table iYun festin; il s'improvise le guide d un aveugle et mène la charrue du laboureur.

Un sujet dont l'idée est antérieure à celui de la Danse macabre est le « Dit des trois morts et des trois vils » : trois jeunes seigneurs pleins de vie et d'insouciance rencontrent au détour du chemin les trois squelettes auxquels ils ressembleront plus tard. Quatre poèmes de la tin du xiu' siècle ont traité ce thème, mais ce n'est qu'au début du xv" siècle qu'il s'est implanté dans l'art religieux1; le duc Jean de Berry le l'ait sculpter à Paris au portail des Innocents en 1 ION en mémoire de son neveu, l'infortuné Louis d'Orléans. Le sens de commémoration funéraire attaché à ce tableau est bien marqué dans la curieuse fresque, exécutée d'après l'inscription en 1420. dans l'église d'Ennezat (Puy-de-Dôme /, aux Irais du chanoine Robert de Bassinhac en souvenir de ses parents, de ses frères et de ses sœurs qui avaient tous péri au cours dune incursion des routiers en Auvergne. C'est probablement dans cette composition qu'on voit pour la première l'ois les trois seigneurs à cheval, le faucon sur le poing, vêtus de l'élégante " jacque o ajustée, à manches traînantes du temps de Charles VI. Une croix de carrefour situe la scène2.

Sur ce sujet d ailleurs I imagination des artistes est intarissable. Un bahut du musée d'Angers, par un plaisant retour des choses, montre les personnages de la Danse macabre criblant la Mort de leurs flèches (xvie siècle) . On applique aussi à la Mort le motif du « triomphe » adopté dans l'art didactique. Au carnaval de Florence en 1511, on avait vu la Mort sur un char drapé de noir traîné par quatre buffles et au-dessous d'elle un amas de cercueils d'où sortaient des squelettes. Une fresque de Clusone (Bergamasque) est inspirée d'un spectacle semblable : on y voit tous les états du monde prosternés devant la Mort qui trône sur un amas de squelettes. On peut citer dans le même genre le Triomphe de la Mort du palais Sclafani de Païenne, dû à un artiste flamand de la deuxième moitié du xv" siècle, et surtout la composition véritablement épique de Pierre Breughel

1565-1637 . conservée au musée du Prado à Madrid, où l'on voit dans une mêlée indescriptible les bataillons serrés de la Mort s'élancer sur les vivants.

1 Mille. Art religieux de la fin du moyen (h/e, p. 383. La célèbre composition du Campo Santo de Pise xiv" siècle relève de la même inspiration, mais ses sources sont différentes.

2. M. Houdet. Thurel et Saint-Ignat. Hiom, 1913, p. 122. — Vissouze. Monographie de ié</lise d'Ennezat, 1924, p. 95-101.

LE JUGEMENT DERNIER 391

Dans l'église d'Eiinezat la légende des Trois morts el des Trois \ ils csi accompagnée du Jugement Dernier. Ce sujet est en effet la conclusion naturelle de la prédication morale, dont les allégories relatives à la mort forment l'aspecl principal. C'est ce qui explique aussi le caractère nouveau qu il a pris au xve siècle. Il ne s'agit plus seulement comme au xm siècle d illustrer par des figures symétriquement ordonnées le dogme de la lin du monde: la nouvelle prédication cherche à convaincre les fidèles en leur peignant sous les couleurs les plus horribles les supplices de l'Enter. C'est la même inspiration profondément pessimiste qui anime à la fois les allégories macabres et le tableau des peines infernales. La tradition remonte à l'art byzantin et s'est introduite en Occident, nous 1 avons vu. par 1 intermédiaire de lait italien. La mise en scène des mystères a dû d'ailleurs donner naissance à quelques nouvelles traditions, les morts sortant de véritables trappes, le Paradis représenté comme une maison précédée d un escalier, mais ce ne sont là que des détails : l'origine de la transformation est plus lointaine, lue apocalypse grecque du iv" siècle, /« Vision de saint Paul, traduite dans toutes les langues de l'Europe, a inspiré les supplices cruellement ingénieux que l'on voit sur le tympan de Saint-Maclou début du xvi" siècle), à Rouen, sur les voussures du grand portail de Nantes, sur les fresques de Bénouville Calvados '.

Ce nouveau programme comportait des limites moins étroites et une ordonnance moins uniforme que celui duxme siècle : il prêtait davantage à la fantaisie. Aussi chacun des grands artistes qui aborde ce sujet y imprime son tour d'imagination particulier.

Dans son Jugement Dernier de Sainte-Marie des Anges-, Fia Angelico a conservé le Christ byzantin dans sa gloire, entouré de la Vierge, de saint Jean, des apôtres, avec saint Dominique et saint François assis sur des trônes ; il a emprunté son Enfer aux fresques du Campo Santo de Pise, mais il a réservé toutes les ressources de son imagination pour la peinture du Paradis ; sur les gazons fleuris. au milieu des palmiers et des arbres garnis de roses, les anges forment une ronde légère et invitent lésâmes des élus à y prendre part, tandis que d'autres bienheureux s'élèvent dans la gloire des rayons d'or qui jaillissent du séjour céleste.

Tout autre est la conception du peintre souabe Stephan Lochner. dans son rétable d'autel de Saint-Laurent de Constance 1430. musée de Cologne . Il a

Page 1