CHAPITRE IV L'ART TRIOMPHAI, suite). L'ICONOGRAPHIE NOUVELLE
I Les figures. Le Christ II. Les aspects théologiques de la figure du Christ : les deux natures, la Crucifixion — III. Les Heures du nu m de céleste. — IV. Les cycles : Ancien et Nouveau Testament. Allégories.
L'innovation la plus importante qui se manifeste au i\ siècle clans Fart religieux est la plaee qu'y occupe désormais la figure du Christ. Sans doute dans l'art des trois premiers siècles la doctrine du salut dont Jésus est l'auteur inspire bien 1 iconographie naissante, mais cette idée s'exprime surtout par des symboles : sons ses trails humains, même lorsqu'il siège sur le tribunal de juge, le Sauveur n appâtait guère que dans des scènes épisodiques : à partir de l'époque constantitienne. au contraire, il devient la figure centrale vers laquelle toutes les autres viennent converger.
En même temps le type iconographique qui lui est attribué se transforme. A côté de l'adolescent imberbe d'une beauté divine, aux cheveux tantôt courts et crépus, tantôt retombant en boucles sur les épaules 6g. 19), se répand de plus en plus une figure de Christ plus majestueuse, à longs cheveux et à barbe épaisse, à l'expression sévère et mélancolique fig. 25-26). D'où provient cette nouvelle conception et comment la ligure du Christ s'est-elle modifiée à cette époque? Au moment où parut la première édition de ce livre, on faisait volontiers du Christ adolescent une création de l'art hellénistique, ce qui demeure incontestable, et l'on attribuait à l'Orient la figure de majesté. Mais à la suite de nouvelles découvertes le problème est devenu plus complexe et il faut en reprendre 1 examen.
I n admirable calice d'argent couvert d'ornements et de figures en relief, trouvé en l'.MI) à Antioclie et acheté par MM. Kouchakji New- York ', est venu apporter un élément nouveau. Le décor consiste en une frondaison de vigne qui se
1 (i. Eisen The greal Chaliee of Antioch, 2 vol. New York. Kouchakji frères. 1923.
LE CALICE i> \\ l loi. III.
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développe harmonieusemenl en formant douze enroulements dans chacun desquels est placé un personnage ;issis sur un trône à haut dossier, mais sans bras : une guirlande de fleurs de lotus borde le haut, des grappes pendent :iux ceps dont les vrilles se recourbent en volutes el des animaux de tout genre, oiseaux ou papillons, sont répandus à travers le feuillage. M. Eisen qui a fait une étude minutieuse de cette œuvre a reconnu avec raison parmi les personnages un double portrail de Jésus, représenté deux fois de lace, les pieds sur une estrade, alors que les autres figures sont de profil.
Ses traits, d'une beauté idéale, sont ceux de l'adolescent im berbe de l'art hellénistique, dont cette composition a toute la grâce, toute la fraîcheur et toute la liberté d'allure. Drapé dans les plis harmonieux d un himation, il étend largement les bras, montrant dune main la grappe symbolique et de l'autre tendant le rouleau de la Loi. Sur la face principale un bélier est à ses pieds, des colombes volent autour de lui; plus bas parait un aigle aux ailes éployées, tandis que des corbeilles de pains alternent avec les grappes fig. 24).
Les autres personnages aux physionomiesvariées et vivantes sont divisés en deux groupes de cinq, échelonnés en deux
rangées. Chacun d'eux, assis sur un trône, mais sans estrade, se tourne vers le Christ en étendant une main dans un geste d'acclamation. Le sujet semble très net : le Christ donne la Loi aux apôtres comme il le fait sur les sarcophages du ive siècle, et la présence du bélier ainsi que les corbeilles et les grappes rappellent 1 institution de l'Eucharistie. Ces thèmes, comme nous allons le voir, conviennent tout à fait à 1 époque constantinienne et c'est par un véritable anachronisme qu en se fondant sur des considérations de style et de technique. M. Eisen a voulu voir dans cette ornementation une œuvre du Ier siècle. Il est bien exact
Fig. 24 — Calice d'Antioche Collection Kouchakji iv" siècle Le Christ et l'agneau pascal.
LA FIGURE DU CHRIST
que la forme et la décoration ilu calice rappellent, sans en avoir l'élégance, certaines coupes île Bosco-Reale. de Pompèi, Alise, etc., mais l'on sait quelle l'ut jusqu'au moyen âge la réputation des argentiers et orfèvres syriens, et la tradition île 1 ornement hellénistique a très bien pu se conserver à Antioche jusqu'au temps de Constantin. L'idée même d'encadrer un thème iconographique par des enroulements de feuillage réparait au v° siècle sur un fût de marbre historié il il musée de Constantinople ; on y voit le baptême du Christ au milieu des pampres lig. 39 . Le style est très inférieur à celui du calice, mais la conception décorative est la même.
C est donc probablement de la fin du iv siècle, peut-être même du ve siècle que date ce chef-d'œuvre d'argenterie chrétienne, et il n'est pas impossible, comme la supposé M. Eiseu, qu'il ait appartenu au trésor de la Grande Eglise fondée par Constantin à Antioche en 341. Sous une forme inusitée, mais dont la liberté d'allure convient à cette époque, on peut voir dans la composition du calice d Antioche un monument de l'art triomphal. Le Christ et les apôtres siègent sur des troncs et l'aigle placée aux pieds du Sauveur est à la fois le symbole de la résurrection et du triomphe'.
Mais ce précieux calice offre encore un autre intérêt : il nous montre que le type iconographique du Christ qui régnait à Antioche au ive siècle était toujours conforme aux données de l'art hellénistique. Il en est de même du Christ imberbe, dont la tête se détache sur un nimbe crucifère, du sarcophage de Soulou-Monastir. Sans doute le Christ à longue barbe et à figure majestueuse apparaît sur un plat égyptien émaillé qui porte une inscription au nom de Constantin et de l'impératrice Fausta morte en 329 12. S'il est vrai que ce type a prévalu dans l'art byzantin, il n en est pas de même dans l'Orient du ivc siècle, et le témoignage de l'art occidental n est d'ailleurs pas plus probant. En fait, les deux figures de Jésus dans lesquelles on voit deux conceptions, presque deux doctrines différentes, coexistent dès 1 origine aussi bien en Occident qu'en Orient. Nous avons vu qu'un Christ, dont la figure est encadrée dune barbe frisée, a été représenté au cimetière de Domitilla dès la première moitié du iue siècle lig. 12), et il en est ainsi sur plusieurs sarcophages occidentaux des iv' et Ve siècles, tandis qu'en Orient le Christ garde son visage juvénile et imberbe sur les colonnes sculptées du ciborium de Saint-Marc de Venise (qui proviennent d'Antioche et datent du vie siècle et sur des bas-reliefs
1. Le calice d'Antioche vient d'être 1 objet dune étude approfondie du R. I'. de .lerphanion (Orientalia Christiana, VII, Rome. Institut Pontifical, 1926), qui réfute définitivement les conclusions d'Eisen et après une analyse méthodique des éléments iconographiques, en place l'exécution vers 500, ce qui semble le rajeunir un peu trop
2. Britisb Muséum Catal n° 916. — Dalton. Byzantine Art. p. 609, fig 385. — Strzygowski. Byzant. Zeit.. X, 734, XI, 671.
Couronnement de David.
(Bibliothèque Nationale. Psautier grec 139.)
LA FIGURE DU CHRIS1 7:t
découverts à Constantinople en 1909 dans des caveaux funéraires de Saint-Jean de Stoudion, attribués au v8 siècle1.
Dans une remarquable étude sur cette question, M. Sauer a essayé de montrer que les deux types iconographiques correspondent à deux conceptions : dans les scènes où Jésus est considéré simplement comme Sauveur par exemple dans le récit de ses miracles . il est jeune et imberbe; au contraire, s il est représenté enseignant ou donnant la Loi aux apôtres, il porte la barbe attribuée aux philosophes. aux docteurs, aux ascètes". Vingt-deux sarcophages italiens ou gaulois attribuent au Christ donnant la Loi une barbe bien fournie. Malheureusement les faits viennent démentir cette ingénieuse théorie et les exemples d'un Christ imberbe donnant la Loi ne manquent pas non plus3.
Peut-être a-t-on quelque peu exagère l'importance du fait que le Christ porte ou non la barbe. A une époque où la tradition n'était pas encore lixée. des hésitations étaient inévitables, et il n était pas nécessaire d être né en Orient pour concevoir une figure de Christ à courte ou à longue barbe. M. Sauer a raison lorsqu'il montre qu'un type de ce genre a pu naître à Rome même, à une époque où la barbe était le signe distinctif des ascètes, mais on ne peut aller plus loin, et les artistes chrétiens ont sans cesse violé les règles qu il leur attribue. Un seul fait est certain : à partir du VIe siècle la figure majestueuse à longue barbe devient exclusive en Orient, tandis qu en Occident la dualité de types se perpétue et on trouve encore le Christ imberbe dans l'art roman en plein xus siècle. Ce qu on doit admettre c'est que le type majestueux et barbu correspondait mieux à 1 idéal que les Orientaux avaient du Christ tout-puissant, empereur du monde, et qu ils lui ont imprimé non seulement la marque de leur génie mais même leurs caractères ethniques.
Dans la nef de Saint-Apollinaire de Ravenne. sur les tableaux de mosaïque situés entre les fenêtres et qui sont dus à la munificence du roi ostrogoth Théodoric 1 493-526 1. un Christ jeune et imberbe accomplit ses miracles sur la muraille du nord, tandis qu'en face le Christ du récit de la Passion montre un visage majestueux encadré d'une barbe épaisse II n'y a pas là, comme j'avais cru pouvoir le soutenir, une conception théologique, mais cette dualité est due à la différence des sources qui ont inspiré l'auteur des mosaïques. Les tableaux des miracles, d'une grande liberté de style, dérivent probablement de compositions plus anciennes. Le cycle de la Passion, au contraire, est de formation plus récente et
1. A. Pantchcnko. Reliefui iz baziliki Stoudiia v'Konstantinopolié Bulletin de l Institut archéologique de Russie . Sofia, 1912. XVI.
2. Sauer. Das Aufkommen des bàrtigen Christustypus in der frùhchristlichen Kunst. Strena Buliciana, p. 303 et suiv.
3. Par exemple sur le magnifique sarcophage du Latran provenant du cimetière du Vatican (Grisar. Histoire de Rome et des papes. I, p. 233 . sur un des bas-reliefs de Stoudion et avant tout sur le calice d'Antioche