U ILLUSTRATION DES ÉVANGILES
On ne peut douter que, sous l'influence des grands docteurs de l'Église, comme saint Jean Chrysostome en particulier, L'illustration détaillée du texte évangélique
u ait été arrêtée à cette époque. Les monuments primitifs ont disparu, mais, comme la montré M. G. Millet :. nous pouvons nous en faire une idée par certains manuscrits postérieurs qui les reproduisent plus ou moins altérés, comme le montrent leurs rapports avec les monuments conservés ou les témoignages littéraires du ve siècle. De ces cycles d'Evangéliaires composés postérieurement, mais d'après des sources anciennes, il résulte que dès le v" siècle s'opposent très nettement les deux traditions autour desquelles va graviter tout 1 art religieux du moyen âge : d'une part la tradition hellénistique de 1 art chrétien primitif qui a gardé un accent d'idéalisme, le goût des attitudes nobles, des gestes mesurés, de la composition simple et bien équilibrée : d'autre part la tradition syrienne qui cherche au contraire à exprimer la réalité historique dans ses détails les plus saisissants, les plus douloureux, les plus vulgaires et substitue à la liberté et à l'équilibre de la composition classique une symétrie monotone et quelque peu enfantine.
M. G. Millet a appelé rédaction d'Alexandrie la première de ces interprétations figurées dans h Evangile : on peut s'en faire une idée par les miniatures de deux manuscrits provenant de Constantinople. le Grégoire de Nazianze de Paris" qui est du ix siècle et un évangéliaire de Florence du xf siècle '. La rédaction d'Antioche, au contraire, qui correspond à la description des peintures de l'église de Gaza par le rhéteur Choricius. est représentée par un groupe de manuscrits dont le plus important est un évangéliaire de Paris*.
Veut-on un exemple concret? Dès le v° siècle dans la scène de la Nativité, Marie, au lieu d'être assise auprès de la crèche, est étendue sur un lit et il faut voir dans cette innovation 1 écho des controverses christologiques, le désir d'appuyer sur la réalité de l'Incarnation. Mais deux nuances de pensée, deux doctrines peut-être ont donné lieu à deux attitudes différentes : ou bien, couchée sur le dos. Marie regarde droit devant elle avec la fermeté de la Vierge qui a enfanté sans souffrance, ou bien inclinée sur le côté, elle détourne la tête avec lassitude : elle a enfanté dans la douleur. Et c'est une œuvre regardée comme d'origine syrienne, sur la chaire d'ivoire de Maximien à Ravenne. que cette seconde interprétation apparaît pour se transmettre au cours du moyen âge aux peintres des grottes de Cappadoce.
Des cycles de l'Ancien Testament qui ornaient les hasiliques. un seul s'est conservé en partie à Sainte-Marie Majeure, où il suhsiste encore quelques-uns des
i. G Millet Iconographie de 1 Evangile, p. 14 2. Paris, Bibliothèque Nationale, mss grec 510
3 Laurentianus VI, 23
4 l'aris. Bibliothèque Nationale, mss. gr. 74. xn- siècle.
CONCORDANCE DES DEUX TESTAMEN is
ti.'! tableaux de mosaïque qui ornaient 1rs murs de la nef1. A gauche es! racontée d'une manière anecdotique L'histoire des patriarches Abraham, Lsaac, Jacob, à droite celle de Moïse el de Josué et L'établissement des Hébreux dans La Terre Promise. Le choix île ces sujets a évidemment une valeur symbolique et 1 histoire du peuple juif est une figure de celle du peuple chrétien. Rien ne montre mieux que ces tableaux pittoresques et d'une composition encore toute classique la transformation profonde qui s'est accomplie dans L'art chrétien. Il a perdu le caractère abstrait, un peu schématique, des peintures des catacombes. Même dans l'ait funéraire la tradition du symbolisme se concilie très bien avec la recherche du pittoresque historique. C'est ainsi que le sujet du passage de la mer Rouge, qui a inspiré une des plus belles mosaïques de Sainte-Marie Majeure, est représenté aussi sur des sarcophages par des compositions qui ne manquent pas d'une certaine
Fig. 35. — Le Passage de la Mer Rouge, sarcophage d'Arles, iv siècle.
grandeur. La mosaïque romaine montre à droite la porte immense d'une ville que surmontent les toits à pignons des maisons. Une multitude de cavaliers, armés de lances et de boucliers, se presse à la sortie de la ville, mais les premiers rangs sont engloutis par les flots, tandis qu'à gauche on aperçoit la multitude des Israélites conduits par Moïse. De même sur des sarcophages les Hébreux, dont quelques-uns portent des enfants sur leurs épaules, sont représentés à droite : Moïse ferme la marche et étend sa baguette sur la mer où viennent se précipiter les chars et les cavaliers2 (fig. 35).
Dès cette époque, nous l'avons vu déjà, on se plaisait à opposer aux scènes de l'Évangile les événements de l'Ancien Testament, qui en sont la figure. Dans une basilique décrite par Rusticus Helpidius mort en 533 1. médecin du roi wisigoth Théodoric IL on voyait la Tentation d'Eve en face de l'Annonciation : à Adam et
1. L'ensemble de la décoration date du pape Sixte III 432-44(1 ; on fait quelquefois remonter les mosaïques de la nef au pape Libère 352-366), mais les différences de style qu'elles présentent avec celles de lare triomphal, peuvent provenir de ce que celles-ci ont été retouchées
2. Sarcophages d'Arles Le Riant, pi. 31-32) et du musée de Spalato. On a vu dans la répétition fréquente de ce sujet une allusion à la victoire de Constantin au Pont Milvius 312 et à l'engloutissement dans le Tibre de Maxence et de son armée. Le sujet est d'ailleurs représenté sur l'arc de triomphe de Constantin. (Maurice. Séances Ac. Insc, 1919.)