L'ORIENT ET ROME
de la Grèce, il y en avait une autre, qui avait su rendre avec une admirable plénitude la majesté du trône, la religieuse gravité des magistrats et des pontifes, la mâle rudesse des soldats. Elle était bien nouvelle celle-là, par l'ampleur, la force, souvent la dureté. Et l'on pouvait citer à bon droit la statue d'Auguste de la Prima Porta (Vatican), les camées célèbres du Musée britannique et de la Bibliothèque nationale, les portraits de l'époque des Fia viens, et toute cette suite de bas-reliefs qui, de l'Ara Pacis à l'Arc de Triomphe de Constantin, constitua l'image plastique la plus merveilleuse, la plus vraie, qu'on pût donner de l'esprit romain et de son idéal.
Les fresques, les mosaïques, le décor des maisons s'inspiraient d'Alexandrie, mais d'une Alexandrie tout hellénique, qui semblait transmettre à Rome le soin de répandre ses conceptions dans le monde. Les arts industriels étaient pra- .tiqués avec une habileté sans égale, car les Romains, bien plus que les Grecs du temps de Périclès, mettaient au service d'un luxe, devenu indispensable, toute l'ingéniosité des métiers.
Bref, au regard des historiens, Rome était la ville marquée par le destin pour résumer en elle la beauté découverte par tout le passé d'Occident, pour la féconder de sa propre pensée et la livrer aux régions les plus reculées comme à l'avenir le plus lointain.
A Rome toute influence sur les régions barbares de l'Occident ! Le Gaulois, le Celte, le Saxon, le Germain, l'Ibère, tous les peuples qu'elle avait soumis des bords du Rhin aux bords de l'Ebre s'étaient inclinés devant sa lumière. A ceux qui lui avaient beaucoup donné, elle avait su rendre avec usure. C'est ainsi que la Grèce elle-même s'était couverte de
6o ORIGINES DE L'ART BYZANTIN
monuments romains. Si l'antique mère des arts s'était ralliée à la triomphante beauté de Rome, quelle région aurait espéré s'y soustraire? Comme Athènes, on pensait que les grandes cités d'Alexandrie, d'Éphèse, d'Antioche, de Séleucie avaient abdiqué. On reportait donc jusqu'en Syrie et jusqu'aux contrées éloignées d'Asie-Mineure la ligne imprécise au delà de laquelle le prestige romain perdait ses droits; à Baalbek, par exemple, dans des édifices du ii® siècle après Jésus-Christ, l'architecture de la métropole se mêlait singuhèrement d'éléments orientaux; dans des provinces lointaines, comme la Phrygie, la Cappadoce, c'était une indigence de monuments romains qui équivalait à peu près au néant. Là, l'Orient, par des souvenirs humbles, mais vivaces, régnait en maître.
Voyez donc comme il était facile de se représenter la formation d'un art nouveau en Orient aux premiers siècles du christianisme. Le style romain, transporté loin de son foyer, s'était contaminé d'habitudes étrangères; lui aussi s'était enrichi par l'imitation et peu à peu transformé. D'ailleurs, un autre climat, un terrain différent, des matériaux inaccoutumés l'avaient amené à des modifications notables dans ses procédés de construction. En Asie-Mineure, le bois était rare et l'on faisait servir la pierre à tous les usages, aux murs, aux solivages, aux portes, aux armoires. L'arcade et la voûte y jouaient le rôle de l'architrave et du plafond en charpente. Il s'était donc étabh, disait-on, entre les plans romains et les méthodes de construction orientales, une sorte de compromis. Dès le ii^ s ècle de notre ère, des échanges mutuels avaient été faits. Les manieurs de briques cuites et les manieurs de moellons réciproquement s'étaient instruits. En sorte qu'un nouveau style s'était élaboré, qui n'avait pas
L'ORIENT ET ROME 6i
encore de nom, mais qui participait à la fois de Rome et de l'Orient, et que les circonstances historiques allaient appeler à une gloire imprévue.
En effet, Constantin ayant transporté le siège de l'empire à Byzance (328), l'art romain, plus que jamais, avait pris contact avec l'Orient. Plus que jamais aussi, il s'était transformé; car, dans ce milieu qui n'était pas celui de ses origines, il se trouvait peu vigoureux à la défense; positivement, il s'était livré, presque inerte, aux opérations que lui faisaient subir les architectes de l'Asie-Mineure. De là était sorti le style byzantin, dont les traits romains ne paraissaient pas contestables, mais qui témoignait avant tout du génie inventif de l'Orient. Nous pouvons ajouter ici qu'on expHquait d'une façon analogue la formation de l'art roman, à l'autre extrémité de l'Europe : il était dû avant tout au contact de la tradition romaine et des habitudes industrielles des nations barbares.
Comme cette théorie était claire et complète, pouvait-on croire, et logique ! De Vogiié, qui révéla tout ce que l'art chrétien devait à la Syrie, n'en connaissait pas d'autre. L'archéologue vraiment admirable, le technicien accompli que fut Auguste Choisy montra que, dans l'architecture byzantine, l'Orient avait bien plus donné que reçu, mais il ne songea pas à nier la collaboration importante de Rome dans l'œuvre définitif. Même à la fin du xix® siècle, des études savantes contribuèrent à rehausser encore la gloire de l'art impérial. M. Wickhoff, étudiant un manuscrit à miniatures du V® siècle, la Genèse de Vienne; Aloys Riegl, dans une suite de travaux remarquables sur le bas-relief et les arts industriels romains, protestaient contre le dédain en lequel la ville d'Auguste était tenue par les archéologues voués au culte de la
beauté grecque des grands siècles. Ils proclamaient Toriginalité de Rome dans le dessin et la couleur : la Grèce n'avait pas tout dit, tout découvert. Ils faisaient honneur à l'art impérial des bas-reliefs pittoresques attribués aux sculpteurs d'Alexandrie et datés du ii« siècle avant Jésus-Christ, comme aussi de tous les beaux vases d'argent du trésor de Bosco- Reale. C'étaient les artistes romains qui avaient traduit les premiers la nature végétale dans toute sa fraîcheur et qui, pour donner l'illusion de la réalité dans le bas-relief, avaient appliqué certains principes de perspective aérienne. On aurait dit que Rome, réhabiHtée après avoir souffert d'une longue injustice, allait resplendir d'un nouvel éclat.
Disons-le tout de suite : Wickhoff et Riegl ont pu mettre en lumière des qualités romaines dont il serait puéril de nier l'existence et injuste de contester l'originahté ; mais ils n'ont pas gagné le procès de Rome contre Alexandrie. Il résulte d'un long débat que les fameux bas-reliefs pittoresques auxquels nous avons fait allusion plus haut ^ furent bien exécutés dans la grande cité d'Egypte. Ainsi Rome n'avait fait qu'imiter. Les procédés illusionistes, le souci de la vérité vivante, elle n'en avait manifesté le goût que dans le temps où elle observait les préceptes de la Grèce hellénistique, c'est-à-dire jusqu'à la fin du premier siècle après Jésus-Christ. Au surplus, la vraie question est de savoir si Rome a joué dans le premier développement de l'art chrétien le rôle qu'on s'est plu à lui attribuer jusqu'aujourd'hui.
La Grèce et l'Orient. A cette question, il n'est peut-être plus un seul archéologue versé dans les études orientales qui
I. Voir des représentations de ces bas-reliefs, Collignon, Sculpture grecque, II ; Springer-Michaelis, fig. 568, 569.