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LA GRÈCE ET L'ORIENT

appris, rien suggéré aux architectes orientaux ou grecs; que l'administration romaine, toute respectueuse qu'elle était des usages établis, n'ait pas exercé, et cela d'une façon presque mécanique, une certaine influence sur la vie publique et privée et, par là, sur la tradition d'art ; mais on repoussera aussi, parce que les faits le commandent, l'idée d'un compromis romano-oriental, d'où l'art byzantin serait peu à peu sorti. Il faut le répéter, c'est la tradition grecque, pure de tout alliage romain, qui, au commencement de l'ère chrétienne, régnait en maîtresse sur les côtes d'Asie-Mineure. Au delà, inébranlable dans ses antiques habitudes, c'était la tradition orientale remontant jusqu'aux Perses Sassanides et, par eux, jusqu'à l'Assyrie. Et ces deux traditions, depuis des siècles, luttaient affrontées, avançant et reculant tour à tour, hostiles, et pourtant destinées à s'unir.

Pendant les trois siècles antérieurs au Christ, dit M. Strzygowski, dont les vues sur ce point particulier nous paraissent pleines de raison, la Grèce manifesta un pouvoir d'expansion supérieur à celui de l'Orient .qu'elle fit rétrograder sans cesse ; au contraire, pendant les trois premiers siècles après Jésus- Christ, l'Orient, galvanisé par la religion nouvelle, qui émouvait puissamment son âme et faisait appel à son activité, reprit l'avantage et progressa vers la Méditerranée. Grâce à l'unité des croyances, des besoins religieux, les deux civilisations rivales tendirent à se fondre, les deux traditions artistiques à s'associer harmonieusement dans des monuments d'aspect nouveau. Ce sont là les origines de l'art byzantin, arrivé à son plein épanouissement vers le miheu du V® siècle, et auquel Constantinople devait donner son cachet définitif.

Or, tandis que la Grèce et l'Orient, la première représrntce

par Alexandrie et l'Asie antérieure, le second par la Syrie et les provinces centrales d'Asie-Mineure, luttaient ainsi de prestige et d'influence, Rome ne prenait au conflit qu'une part toute restreinte; elle ressemblait un peu à un spectateur désintéressé. Au vrai, ses architectes avaient montré sur les rivages d'Asie quelques adaptations heureuses de la brique cuite, et des édifices dont la masse régulière, solide, avait la valeur d'un exemple. Mais on ne l'avait guère comprise, guère imitée; tandis qu'elle, au contraire, n'avait cessé de faire profit et du goût éprouvé des Grecs et de l'habileté des Orientaux. Après la fondation de Constantinople, elle ne tarda pas à se replier vers l'Italie, où était le vrai terrain de sa pensée et de ses ambitions. Nous avons vu quel avait été son œuvre. Bien que l'Orient l'y eût suivie, elle ne s'était pas laissée conquérir; son génie, reprenant toutes ses forces au contact du sol natal, avait conservé assez de fécondité pour lui assurer la prééminence en Occident.

Il est vrai que M. Strzygowski lui conteste jusqu'à cette dernière gloire. L'art septentrional de l'époque carolingienne et de l'époque romane procéderait en droite ligne des modèles et ateliers orientaux; l'influence de Rome se serait tôt évanouie au nord de Milan et Marseille. Erreur ou, du moins, exagération, croyons-nous, car si l'Orient a exercé xme forte action, pandant le haut moyen âge, sur les arts industriels et la décoration des pays du Nord, il resta impuissant contre la tradition essentiellement romaine, de l'architecture. On voit, cependant, combien est diminuée l'influence qu'on avait accoutumé d'attribuer à Rome ! On se représentait la ville impériale comme la métropole universelle des arts, à parrir d'Auguste; c'était un soleil qui projetait sa lumière également sur tous les points de l'ho-

rizon. L'érudition moderne en fait une élève permanente de la civilisation hellénistique, et de l'Orient, non une métropole, mais une ville de province. Elle ne va pas, quoi qu'on dise, jusqu'à lui dénier l'originalité, mais elle constate en son art, en ses édifices les plus célèbres, le Panthéon par exemple, le palais impérial de Spalato, des emprunts à l'étranger qui diminuent singulièrement sa part de création. Pas davantage elle ne refuse de regarder Rome comme la principale institutrice des Barbares; mais elle enlève l'Orient à sa sphère d'influence, et le contact romano-oriental qui avait eu lieu, disait-on, en Asie-Mineure aux premiers siècles, elle le transporte en Italie, dans les pays du Nord, dans tout l'Occident, en somme, où Rome, contre l'Orient inlassable à combattre, eut besoin de toutes ses forces pour se défendre, et cela pendant la majeure partie du moyen âge.

Le terrain perdu par la ville d'Auguste en ce débat archéologique a été gagné par la Grèce, trop tôt dépossédée de sa suprématie artistique en Orient.

L'art chrétien des Origines a Constantin. Malheureusement, nous n'avons presque rien conservé des œuvres chrétiennes exécutées dans le bassin oriental de la Méditerranée, avant Constantin. Les cimetières, dont certains subsistent, notamment dans la banlieue d'Alexandrie, ont beaucoup plus souffert qu'à Rome. Les fresques qui s'y trouvaient ont généralement disparu et si l'on peut assurer qu'elles étaient nombreuses, importantes au point de vue de l'exécution et des sujets; si même on a toute raison de croire qu'elles donnèrent naissance à l'art symbolique, parvenu dans les catacombes de Rome à un épanouissement merveilleux, c'est grâce uniquement aux écrits des Pères qui en font mention.

Nous avons vu aussi qu'en Orient, l'architecture religieuse avait fleuri longtemps avant le triomphe de l'ÊgUse; mais aucun de ses édifices n'est resté debout. On pourra donc se demander par quel excès d'audace ou quel abus de langage, il est parlé d'un art chrétien primitif en Orient, avant Constantin. A quoi nous répondrons que les textes suppléent aux monuments, et surtout, que les œuvres chrétiennes du iv® siècle portent clairement l'empreinte des efforts antérieurs. C'est à ce dernier point de vue qu'il faut commencer l'étude de l'art oriental.

Et d'abord, nous citerons un tombeau, daté de 259, retrouvé à Palmyre (pi. XXXIV, i), tombeau païen, il est vrai, mais à qui ce caractère n'enlève rien de son importance, puisqu'il nous montrera en Syrie la fusion de la tradition hellénistique et de la tradition orientale. Son importance fut mise en lumière par M. Strzygowski.

Sa forme architectonique est celle d'une croix dont les bras partent d'une chambre centrale et sont voûtés en berceau. Or, ce sera plus tard le plan général de l'église des Saints- Apôtres, à Constantinople (iv® siècle), du mausolée de Galla Placidia, à Ravenne (v® siècle) et, à une date intermédiaire, de l'égHse des Saints-Nazaire et Celse, à Milan. Il est vrai que ces derniers édifices comportaient l'érection d'une ou plusieurs coupoles (centre et bras de la croix); le plan caractéristique n'en était pas moins déjà constitué dans le tombeau de Palmyre et nombre d'autres semblables en Orient.

La décoration de ce tombeau était grecque. Qu'y voyonsnous, en effet? Achille à Scyros, parmi les filles de Lycomède : et l'on dirait une fresque de Pompéï ou d'Alexandrie ; on penserait, pour un peu, à tel sujet analogue représenté sur

Planche XXXV

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des vases attiques à figures rouges. En dessous de la lunette, décorée comme nous venons de le dire, est une grecque d'aspect tout classique ; sur les montants qui séparent les loculi les uns des autres, apparaissent des Victoires, les pieds posés sur des globes et supportant de leurs bras levés les médaillons, où sont peints les portraits des défunts. Tout, dans ces motifs, indique la tradition grecque.

Que rappellent ces médaillons, sinon les fameux portraits du Fayoum 1, qui sont, en Egypte, l'une des plus belles fleurs de l'art alexandrin et dont la plupart remontent à la période romaine ? Ces Victoires, au geste harmonieux, aux fines tuniques de lin, dont les plis menus retombent sur la ceinture et enveloppent le corps d'une fluide blancheur, nous pouvons dire qu'elles sont filles de l'Ionie. S'il fallait les rattacher à des types analogues, nous nommerions la Victoire de Cassel, les figurines de Tarse et de Myrina, et — pourquoi ne pas remonter plus haut? — les Néréides de Xanthos, les vierges merveilleuses du temple de la Victoire-aptère, par lesquelles, avec une sûreté absolue, on atteindrait jusqu'à l'œuvre glorieuse de Paeonios de Mendé, la Niké d'Olympie. Fortune probablement sans seconde, l'art chrétien adopta les messagères de l'Olympe pour en faire les anges de son paradis ; on en retrouvera le type dans les catacombes de Naples (Kaufmann, p. 286, pi. 90), à Saint- Vital de Ra venue et jusqu'à Sainte-Praxède de Rome (ix® siècle), où les anges ont la forme, le vêtement, la fonction et l'attitude des Victoires palmyréniennes. Dernier détail : au pied des montants on distingue des lions bondissant sur des cerfs qui fuient; ce motif, familier à l'Orient depuis un âge très reculé, avait

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