CYCLES HISTORIQUES
portes d'où sortaient des agneaux, six de chaque côté, et qui, à la suite l'un de l'autre, se dirigeaient vers le monticule central et le Christ et les fleuves. Ces tours représentaient les villes saintes de Bethléem et de Jérusalem, l'une où le Christ était né, l'autre où il était mort, l'une qui figurait les temps nouveaux et l'Église née des nations (Ecclesia ex gentibus),Va.utTe l'ancienne Alliance et l'Église constituée parmi les Juifs (Ecclesia ex circumcisione). Quant aux agneaux, c'étaient les Apôtres, propagateurs de la foi, « vivantes ondes du Christ », selon l'expression de saint Paulin de Noie. Ainsi des révélations du Royaume et des événements terrestres, des vérités dogmatiques et des symboles inteUigents s'unissaient, s'harmonisaient, pour composer la représentation idéale des destinées chrétiennes.
On a remarqué l'influence de l'Apocalypse sur ces compositions. Elle fut plus grande encore à partir du iv® siècle sur la décoration de l'arc de la tribune contigu à l'abside, et sur celle de l'arc triomphal. C'est là qu'on voit l'Agneau sacrifié et le livre aux sept sceaux, les sept candélabres, les figures symboUques des évangélistes.Le sujet le plus impressionnant et aussi le plus commun est celui de Saint-Paul hors les murs : le buste du Christ entouré d'une auréole et auquel les vingt-quatre vieillards tendent leurs couronnes (cf. pi. XXX, i). Vers la fin du iv© siècle, on aima aussi représenter la croix, le monogramme, l'alpha et l'oméga. Le Père se manifesta par une main sortant des nuages. Le Saint-Esprit eut la forme de la colombe descendant du ciel au-dessus du Christ, « en sorte, disait saint Paulin de Noie, que la Trinité étincelât dans son entier mystère ».
Voilà quelles images nouvelles avaient succédé aux compositions gracieuses de l'antiquité et au symbolisme des
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cimetières. L'Agneau prenait la place du bon Pasteur, et Taérienne vision de la mystique Jérusalem celle des vergers fleuris dont s'enchantait l'esprit de Saturus ou de sainte Perpétue. Sur la majestueuse étendue des basiliques planaient le génie systématique de la théologie et l'enthousiasme sacré du solitaire de Patmos.
Cependant, pour le visiteur de l'église, cette répartition des images avait comme premier mérite de s'adapter harmonieusement aux conditions architectoniques de l'édifice, de juxtaposer, par exemple, une suite d'épisodes sur de longs bandeaux et de déployer le ciel, pour ainsi dire, sur la conque profonde des absides. De plus, elle guidait l'esprit autant que le regard; après l'avoir intéressé par des récits d'histoire, elle l'enlevait insensiblement sur l'aile des symboles et le faisait monter de l'humihté terrestre jusque dans l'insondable infini.
Toutes les basiliques du iv® siècle avaient une décoration analogue : celle du Vatican, dont les mosaïques ne nous sont connues que par les textes, celle du Latran. le baptistère du Vatican, Sainte-Constance, heureux monument entre tant d'autres, aujourd'hui dénués de leur parure originale, enfin Sainte-Pudentienne, encore dotée de la belle mosaïque grâce à laquelle nous pouvons considérer la splendeur de la Renaissance constantinienne, face à face.
Sainte-Pudentienne. La mosaïque absidale de Sainte- Pudentienne remonte au pontificat de Sirice (385-398). Les restaurations malheureuses opérées dans les basihques au xvie siècle ne l'ont pas tout à fait épargnée. Rognée sur son pourtour, elle a perdu encore sa bordure inférieure, où se trouvaient figurées la rangée des brebis apostoUques et la
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montagne de Sion. Des figures de la scène centrale ont été dénaturées par des restaurations modernes ; mais le fond est intact. Intact surtout ce Christ incomparable en vue duquel avait été faite toute la composition (pi. XXVIII). La croix, dressée sur le Calvaire, emplissait le ciel de ses bras étendus ; la main du Père la couronnait, les Évangélistes, symboliquement représentés, lui rendaient témoignage. Cette représentation est unique, mais il faut dire que l'invention de la croix était récente encore, que le bois sacré avait été ainsi exposé dans une église de Jérusalem et que ses reliques, à travers le monde, suscitaient une forme de piété nouvelle. Aussi bien, le Golgotha derrière la royauté céleste, l'instrument du supplice infamant au-dessus du trône de la gloire étemelle : il était impossible d'associer avec plus de magnificence une grande harmonie d'art et une forte poésie religieuse.
A droite et à gauche du Calvaire, se déploie une zone circulaire d'architecture, comprenant un large portique à l'avant-plan et, derrière lui, un assemblage régulier d'édifices : maisons, églises, basiliques et rotondes. On a pu dire avec infiniment de vraisemblance que la ville sainte de Palestine réellement représentée, figurait ici la Jérusalem céleste. Au point de vue de la composition, rien de plus noble que ces rangées de pierres harmonieuses, entre les clartés du ciel et le sol, sur lequel il était bien nécessaire de situer les figures humaines.
Celles-ci étaient les Apôtres, assis à gauche et à droite du Christ, en deux files descendantes, et ces deux femmes debout derrière eux, tenant des couronnes. En elles, on reconnaissait autrefois sainte Pudentienne et sainte Praxède. Il semble plutôt qu'elles soient les personnifications des deuxÉghses dont
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était formée la chrétienté : celle des Gentils et celle de la Circoncision. La robuste dignité de ces hommes ! La douceur auguste de ces figures de femmes ! On dirait des magistrats de l'ancienne Rome siégeant au Sénat et des matrones graves accompHssant les rites d'un culte domestique; mais cette première impression n'est pas tout à fait exacte. Nous dirons plutôt que ces hommes prêtaient au magistère apostolique toute la solennité romaine avec un je ne sais quoi de tranquillité d'âme; que ces femmes ajoutaient, à la gravité des matrones, une certaine crainte, une sorte de respect attendri qui faisaient le fond de la piété chrétienne.
Le Christ au centre régit l'espace et les hommes. Sa droite est levée, dans un geste qui bénit, mais aussi qui domine toute chose. De l'autre main, il tient sur son genou un livre ouvert dont les pages portent ces mots : DOMINUS CONSERVATOR ECCLESI.E PUDENTIA- NiE : « Le Seigneur, conservateur de l'église de Pudens. » La basihque, en effet, avait été construite à l'endroit d'un ancien titre, là où était la maison du sénateur Pudens, hôte et ami de saint Pierre, suivant la tradition. Et cette pose si naturelle a quelque chose de royal; les jambes ont l'assise large qu'on leur voit dans les statues consulaires; le buste large se dresse plein d'ampleur et de force; la tête barbue, avec sa longue chevelure, se détache, olympienne, sur le nimbe circulaire; et la grande face pâle semble plonger dans l'immensité des regards souverains. Ce qui est magnifique par-dessus tout, c'est le vêtement du Seigneur, la toge antique largement étoffée sur le bas du corps, drapée en ceinture et dont les retombées sur les épaules et les bras font la figure du Christ immense comme celle des anciens dieux. « Le Christ des catacombes, dit M. Pératé, avait quel-
Planche XXIX.
I. MoSciU|iic absiùalc (Ks SaiiUs-Cosnu' i( Daiuuii (phol. Auilc-rsDn). Mosaùim- al)si(lal*.' <!<• SainU- A^iirs luns 1rs iiuus (j>lu>l. Audcr-
son
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que chose de la grâce d'un Apollon; celui des mosaïques aura quelque chose de la majesté d'un Jupiter. » Et de même que, sous le plafond bas des temples, rien n'était plus conforme à la beauté que la statue imposante sur son piédestal, de même, dans la vaste basilique où s'assemblaient les fidèles, rien n'était superbe comme ce Christ solennel, vers qui se concentraient la vie des pierres, les yeux des hommes, l'élan des âmes et qui, du haut de son trône, faisait éternellement son geste de puissance et de miséricorde.
Positivement, cette mosaïque était bien romaine, par le costume et la façon de le draper, la sobriété des gestes, l'allure majestueuse des mouvements et des poses, par tout ce qui reste dans l'exécution de fermeté. La perspective courte et, pour ainsi parler, bouchée à temps, avait l'heureux effet de faire paraître l'abside plus profonde, égale au ciel qu'elle devait représenter, en évitant d'ailleurs toute inconséquence. Le groupement des personnages était fondé sur la symétrie qui créait de belles lignes de composition et qui savait traduire les convenances de la hiérarchie céleste : ce qu'il y aurait eu là de trop monotone était combattu par une certaine variété de gestes et d'attitudes. Enfin, si l'on considère le type des visages, l'accent des physionomies, on discernera des caractères d'humanité qui font penser à une autre partie de l'Empire que l'Itahe — nous oserons prononcer ce mot qui, désormais, reviendra souvent : l'Orient ! — et surtout on percevra une passion secrète, une intime émotion qui étaient le résultat des transformations opérées sur l'âme par trois siècles de christianisme.
Des chefs-d'œuvre pouvaient donc éclore du contact de l'art antique et de la religion nouvelle ! Malheureusement
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les événements qui se précipitaient empêchèrent l'idéal de Sainte-Piidentienne de réaliser toutes ses promesses. Les troubles, les guerres, les invasions surtout furent un obstacle au développement de cet art, qui avait besoin de temps et de tranquillité pour donner sa fleur. Certaines influences, comme nous le verrons, furent perturbatrices. Bref, la mosaïque de Sainte-Pudentienne resta sans seconde. Elle marque l'apogée de l'art chrétien primitif.
La chapelle de Sainte-Rufine, au baptistère du Latran, contient un autre chef-d'œuvre du iv© siècle, mais uniquement ornemental : c'est une niche décorée de rinceaux verts rehaussés d'or et dont le feuillage vraiment admirable de richesse se déroule sur un fond bleu sombre (Venturi, I, fig. io6). Grande tradition que celle de ces prestiges décoratifs et qui subsista longtemps, pour le lustre des basiUques.
Au V® siècle, la suite des grandes compositions en mosaïque se continue en Occident par les décorations de Sainte- Sabine (423-432), de Sainte-Marie Majeure (432-440), de Saint-Paul hors les murs (440-461), de plusieurs chapelles du Latran, de Sainte- Agathe in Subura (vers 470), de Saint- André in Barbara (468-483), à Rome. Dans les provinces, il faut citer des fragments conservés à Saint-Laurent de Milan, à Sainte-Prisque et Sainte-Marie de Capoue, au baptistère de Naples, à Siponte. Noie avait les mosaïques (avant 420), dont son évêque, saint Paulin, nous a laissé une description si attachante.
Sainte-Marie Majeure. Pour se rendre un compte exact de ce qu'était devenu l'art de la mosaïque à cette époque, il faut visiter Sainte-Sabme et surtout Sainte-Marie Majeure. Dans la première basilique, les mosaïques de la façade et