FRESQUES ET MOSAÏQUES
tation de leurs exploits. L'Orient, à ce point de vue, fut bien plus docile que Rome aux exemples de l'art officiel et l'on vit tôt le faste des costumes et la majesté cérémonieuse combattre la beauté naturelle des types helléniques. Les scènes de genre et les tableaux de nature qui avaient paru propres, pendant une partie du iv® siècle, à décorer les églises sans heurter la foi ni égarer la piété, les jardins et les chasses que certains Pères préféraient, en raison de leur absence de signification {cf. pi. XLIX, 3), à des peintures religieuses susceptibles d'être superstitieusement honorées, ne tinrent pas contre la prédilection des fidèles pour les histoires de piété. Et ce fut une autre source de fantaisie qui se trouva tarie. L'Église, d'ailleurs, comprenant tout le parti qu'elle pouvait tirer des images pour l'enseignement de la doctrine et l'accroissement de la piété populaire, développa le goût des représentations pieuses. Elle sut même y enfermer les éléments d'un nouveau symbolisme, non plus eschatologique et moral au premier chef, comme aux catacombes, mais didactique avant tout, pénétré de principes, voire même de subtilités théologiques. L'ornement, à son tour, perdit sa spontanéité première. Rinceaux et guirlandes furent stylisés. Et quand on voulut enrichir le trésor des motifs ornementaux, on fit des emprunts aux formes d'architecture qui semblaient convenir à ce dessein par définition, et au mobilier d'église à qui on ne tarda pas à donner \me valeur symbolique. Nous trouverons des témoignages de ces transformations dans les mosaïques de Ravenne, si heureusement conservées; mais il était bon d'établir, dès maintenant, à quelles causes était due cette décoration des églises d'Orient, hiératiciue dans la figure humaine, stylisée dans l'ornement, mais solennelle, majes-
tueuse et, par là, très propre à s'harmoniser avec l'impassible rigidité des édifices.
Le style monumental était à peu près élaboré, à la fin du v^ siècle, dans les mosaïques de Saint-Georges de Salonique. Toute une zone de la coupole était remplie par des architectures de palais irréels, splendides et légers, dont les décorations murales d'Alexandrie et de Pompéi avaient pu suggérer la forme, mais dont l'Orient, certes, avait inventé la parure, c'est-à-dire les colonnes resplendissantes de pierreries, les baies cintrées aux rideaux de pourpre, les coupoles aux calottes quadrillées, les corniches d'azur et d'émeraude. Un édicule octogone à l'intérieur duquel est suspendue une lampe se trouve au centre de la composition (Leclercq, Manuel, II, fig. 222) ; on ne peut voir là autre chose que le parvis de la Jérusalem céleste; deux saints sont là, debout, faisant le geste des orantes.
Le règne de Justinien ne fit que rendre plus marqués les caractères du style monumental. Il n'y a peut-être que l'art chrétien de la Haute-Egypte, l'art copte, qui se soit nettement souvenu, au vi^ siècle, des prestiges alexandrins et des sujets familiers aux premières églises. A Baouit, M. Clédat a récemment découvert des fresques merveilleuses de fraîcheur et de vérité naturelle. On y remarque, à titre d'ornement, des animaux parmi des fleurs : animaux et fleurs sont vivants. Certaine chapelle est décorée de représentations de chasse; des bordures de médaillons rappellent et les portraits hellénistiques du Fayoum et ceux que nous avons signalés dans le tombeau de Palmyre. Que si David apparaît comme échanson, c'est au milieu d'un paysage aimable et sous les traits d'un éphèbe gracieux. Tandis que le Christ est baptisé dans le Jourdain, le fleuve est personnifié par
Planche XLIX.
cs^
1. .M()s.ii(|in- (le la Hasilii|iu' de l'arenzo. — 2. i^avcment clr Jènisalem. - - j. Mosaïque à Saint Ceorucs de Saloniquc. (IMu)l. Hautt-îi Etudes, Millet.)
miniaukks : i. \iii;ilc tlu N'.Uicaii. — 2. t'osmas du Vatio.in. 3. Rouleau de Josuc au Vatican. (Pliot. Hautes Etudes, Millet.)
un jeune homme; un canard étonné est représenté sur la rive... La stylisation se manifeste en certaines scènes, comme la Vierge-Mère au milieu des saints, le Christ trônant. Mais, d'une façon générale, cet art est indépendant et se souvient de ses origines ^
Or, dans le même temps, on décorait, sous l'empire de Fart officiel, Sainte-Sophie, de Constantinople, Sainte- Sophie et Saint-Démétrius, de Salonique (Diehl, fig. gi et suiv.), la basilique de Parenzo, en Istrie (pi. XLIX, i) : ces œuvres possédaient déjà tous les traits généraux du style byzantin, que bientôt nous retrouverons à Ravenne.
La guerre des images au viii® siècle entrava le développement de l'art religieux en Orient. Ce ne fut qu'un temps de repos. Sous les dynasties des Macédoniens et des Comnènes, la peinture et la mosaïque refleurirent dans les églises.
Toutefois, que pouvait-on attendre d'un art qui n'attestait son progrès qu'en restreignant toujours davantage sa liberté ? La décoration des églises accentua encore son obéissance aux lois d'architecture : ce lui fut l'occasion d'un renouveau de gloire, et c'est alors que les principes du style monumental furent poussés à leur summum de rigueur. De là une indéniable solennité, une grande magnificence, mais la décoration ne sut point se renouveler, et d'une fidélité qui dégénéra un jour en servilité grossière, elle mourut.
Miniatures. Il serait difficile d'exagérer l'intlucnce de l'architecture sur les arts du dessin, à partir de Constantin. Tout le grand art en fut tributaire, et en cela résida, connue
' Leclercq, Dictionnaire (Cabrol), article Uaoutl.
nous venons de le voir, le secret de sa grandeur et de sa décadence. Les arts mineurs eux-mêmes commencent leur évolution dans l'indépendance des édifices et bientôt subissent la contagion du style monumental. Rappelons-nous les ivoires. Il n'est peut-être que la miniature dont on puisse dire qu'elle ait défendu avec succès sa liberté: non qu'elle soit restée indemne de toute contamination architectonique, ce qui eût été d'ailleurs un appauvrissement volontaire, mais parce qu'on la vit toujours conserver une prédilection foncière pour le style pittoresque. A ce point de vue, elle est grecque plutôt qu'orientale. Elle procède des décorateurs alexandrins, toujours amusés par le spectacle de la vie dans la nature, plutôt que des artistes asiatiques, portés à sacrifier la nature au style. Sa tâche était variée comme les textes mêmes qu'elle avait à traduire en images. Ni l'Église ni la cour ne lui imposaient des règles trop rigides; car si elle enseignait les fidèles, comme la peinture murale et la mosaïque, sa mission était de raconter de belles histoires, non d'exposer des dogmes ; et les princes ne pouvaient guère compter qu'elle pût accroître aux yeux de la foule, ainsi qu'une grande décoration d'église, le prestige impérial. Elle se développa donc de soi, peut-on dire, en dehors de toute contrainte, vouée, entre tous les arts, à populariser dans la société nouvelle les types et les procédés de composition de l'art hellénistique.
Il y eut des manuscrits hturgiques dès avant la paix de l'Église. Étaient-ils décorés de miniatures? C'est peu probable. Mais ceux-là l'étaient sans doute que Constantin commanda au nombre de cinquante à l'historien Eusèbe, pour en faire présent aux églises dépouillées pendant les persécutions.
Les plus anciens manuscrits à miniatures que nous possédions sont V Homère de la Bibliothèque ambrosienne, àMilan. et le Virgile du Vatican (pi. L,i), œuvres du iv*' siècle. Le dernier, dans ses meilleures pages, montre des couleurs délicates, aux tons clairs harmonieusement mariés. Les compositions en sont pauvres, le dessin mou et laborieux, mais les gestes sont vrais, les attitudes gardent toute leur noblesse. Le décorateur du manuscrit de Milan dessine mieux; il est plus hardi. Il met plus de mouvement dans ses figures, plus de variété dans ses compositions (Venturi, i, fig. 126). De part et d'autre, si l'exécution est médiocre, on sent présent le souvenir des fresques décoratives et des tableaux de l'époque hellénistique.
Tel est aussi le caractère du Calendrier de 354, connu par trois copies (Bruxelles, Vienne, Rome), faites au xviii® siècle, d'après deux originaux effacés. Sur le frontispice, des divinités astronomiques et des allégories accompagnent les portraits de Constantin II et Constance en costume officiel. Plus loin, les Mois, figurés avec leurs symboles, des animaux, des fruits, des légumes, ont fourni le thème de petits tableaux de genre. Et tout ceci mérite d'être noté; car c'est par là que l'antiquité alexandrine se perpétue à travers les siècles chrétiens.
Les personnifications de pays et de villes y étaient fréquentes, ce qui est un autre trait particulier de l'art antique depuis les exemples hellénistiques de la fin du iv® siècle avant Jésus-Christ. Elles se développent, ces personnifications et allégories, se multiplient, au vi^^ siècle, dans \cI)ioscoriih' • de
I, Dioscoride, un médecin, vivait au l'*"^ siècle et faisait partie de l'école d'Alexandrie.
Vienne, exécuté en 524 pour la princesse Julia Anicia. Citons un exemple d'après M. Millet. En frontispice, « la princesse Julienne, escortée par deux jeunes filles, la Magnanimité et la Réflexion, reçoit des mains d'un petit génie ailé, le Désir de la sagesse créatrice, un livre ouvert, tandis qu'une autre jeune fille allégorique se prosterne à ses pieds en signe de reconnaissance » (Millet, fig. 113).
Ainsi la décoration des livres profanes, pendant les premiers siècles du christianisme, se rattachait étroitement à la peinture, aux fresques et aux tableaux décoratifs qui, du ne siècle avant Jésus-Christ au 11^ siècle après, firent la gloire des maisons riches dans les villes grecques d'Orient, à Pompéi, à Rome. Elle en était l'héritière et en reflétait encore les caractères principaux. Jusqu'en plein moyen âge, cette tradition se survécut dans les manuscrits profanes.
Mais il nous tarde de montrer les miniaturistes commentant par leurs images des sujets chrétiens.
Mi-profanes, mi-religieuses, comme le manuscrit lui-même, sont celles de la Topographie de Cosmas Indicopleustès. Cosmas. Alexandrin, géographe et voyageur, d'où son surnom, vivait au milieu du vie siècle. Dans son ouvrage, qui nous a été conservé par trois manuscrits à miniatures (Vatican, vue siècle ; Florence, x^ et xi^ siècles), il est parlé de la géographie de Ptolémée, de la topographie des lieux saints, de l'histoire et de la philosophie du christianisme. Même variété dans l'illustration. La géographie y est représentée par des personnifications allégoriques. L'histoire y oppose les scènes des deux Testaments, selon la méthode symbolique que les docteurs d'Alexandrie, Clément et Origène, avaient instituée. Un théologien avait certainement inspiré le premier illustrateur de l'ouvrage. Quant à
l'art dont témoignent ses miniatures, il est hésitant et comme troublé par des influences contradictoires. Nous y reconnaissons la tradition hellénistique dans des personnifications telles que les Vents, le Jourdain, le Soleil, la Mort, et l'influence byzantine dans des figures royales comme le Christ (pi. L, 2), Melchisédech, des suites de personnages symétriquement rangés. C'est l'iconographie des catacombes avec un sentiment non périmé du pittoresque, mais aussi des compositions ayant reçu la marque des stylisations monumentales.
Le Physiologus, conservé dans un manuscrit du xie siècle à l'Ecole évangélique de Smyme, remonte par son illustration primitive à la même époque et au même pays que le Cosmas. Il contient une histoire naturelle et symbolique des animaux, que nous citons surtout, parce qu'elle est la source d'où procèdent les bestiaires du moyen âge occidental.
A proprement parler, les vrais manuscrits religieux sont les Bibles, Évangéliaires et Psautiers dans lesquels il était moins d'érudition, de symboles, d'allégories, mais plus d'histoires édifiantes et, par conséquent, d'intérêt dramatique.
La Genèse de Vienne est le premier de cette série ; non pas un original, mais une copie assez tardive (vi® siècle) faite sur plusieurs bibles anciennes à l'illustration différente, d'où son défaut d'unité artistique. Il compte encore vingt-quatre feuillets portant chacun une miniature, des Protoplastes à la mort de Jacob.
Sa parenté avec VIliade de l'Ambrosienne est certaine, par conséquent aussi, avec la tradition antique. Mais quelle chute profonde ! Que l'art grec, d'Alexandrie, de Rome, toujours présent, apparaît là diminué, trahi ! On en jugera par la Rencontre de Rebecca et d'Éliézer (pi. LI, i). Unecolon-