‹ L'art contemporainChapitre 10 sur 24 · SUISSE · texte numérisé non relu

SUISSE

L'école suisse n'est guère composée que de peintres de paysages- On s'expliquerait difficilement qu'il en fût autrement dans un pays où la nature est si imposante, si poétique, si éminemment pittoresque. Le désir de fournir aux touristes étrangers le moyen de conserver l'image des splendeurs qu'ils sont venus admirer, suffirait, ce semble, pour encourager les peintres des vingt-quatre cantons à reproduire sur la toile les hautes montagnes hérissées de sapins noirs et couronnées de neiges éternelles, les vallées profondes où les torrents mugissent , les cascades écumantes , les chalets perchés au bord des abîmes, les troupeaux bondissants dans les vertes prairies. Mais il faut bien le reconnaître , ce merveilleux panorama est presque impossible à peindre. La photographie, qui peut embrasser un champ immense dans un cadre étroit, donne seule une idée exacte de la configuration de ces sites grandioses ; malheureusement elle ne rend ni la couleur, ni le mouvement, ni la vie. D'ailleurs, une vue panoramique n'est pas plus un paysage, dans le sens artistique du mot, que le Mahdbhardta, qui compte 250,000 vers , n'est un poème. Les oeuvres d'art, comme les œuvres littéraires , n'admettent qu'un petit nombre d'éléments, car elles ont pour conditions essentielles la simplicité, l'unité. Qu'a-t-il fallu aux grands paysagistes, à Ruysdael, à Hobbema, à Guyp, à Constable, à Th. Rousseau, à Corot, à Daubigny, pour peindre leurs plus beaux ouvrages ? Un bouquet d'arbres, une mare, un champ de blé, une lisière de bois, un mouhn ou une chaumière au bord d'une pièce d'eau, le site le plus humble et en apparence le plus vulgaire.

Parmi les artistes qui se sont essayés à la peinture des paysages alpestres, je ne vois guère que Galame qui n'ait pas été accablé par l'immensité du sujet; encore devons-nous ajouter que ses meilleurs tableaux sont ceax qui ofïrentunevue relativement restreinte, un coin du panorama. Peintre très-médiocre , mais dessinateur excellent, il a reproduit la nature avec fidélité, tout en choisissant si bien ses motits qu'on pourrait croire ses paysages composés. M. Diday, son maître, et celui de beaucoup d'autres peintres suis-

ses, nous a envoyé une Vue de la cascade de Giesbach : œuvre savamment dessinée, si l'on veut, mais d'une froideur d'exécution qui rend toute illusion impossible. Il y a plus d'énergie et dapreté dans la Chute du Reichenbach , de M. Jean Jacottet , d'Echallens (Vaud). Mais il ne fait pas bon se rappeler les cascades deRuysdael et d'Everdingen, qui bondissent et écument au milieu des rochers sombres et dont on croit entendre le mugissement infernal, semblable au roulement du tonnerre ! — M, Diday dont les tableaux ont eu beaucoup de succès, il y a une trentaine d'années, est à la tête du groupe d'artistes qui s'est réservé la spécialité des petits chalets , des petits sapins , des petits rochers , des petits moutons, des petites vaches, et de tout un monde en miniature qui pourrait se démonter pièce à pièce, et qui tiendrait dans une boîte en bois blanc, comme on en donne aux enfants le 1" janvier. Si j'en juge par sa Vallée de Gruyère, M. Albert Lugardon est passé maître en ce genre de fabrication qui n'est pas sans charmes pour le gros public.

M. Karl Girardet se laisse aller trop souvent à cette manière minutieuse et débile qui rapetisse la nature ; mais il réussit presque à le faire oublier par les agréments d'une touche spirituelle et d'un coloris vif et gai. C'est ainsi qu'il a fait preuve de beaucoup d'adresse et de facilité dans son Soleil levant sur la Toccia. Je préfère toutefois la Vue prise en Valais, où je remarque un effet du matin doux et vaporeux, dans le sentiment de nos bons paysagistes français.

M. Baudit s'est formé sous la direction de M. Diday; mais, après avoir suivi quelque temps les errements de son maître, il a eu le bon esprit de venir étudier en France. Sa manière s'y est complètement transformée : de maigre, froide et bourgeoise qu'elle était, elle est devenue large, vigoureuse, poétique. Je regrette de ne pas voir au Champ-de-Mars son tableau du Salon de 1859, le Viatique en Bretagne, qui a obtenu un succès si légitime. V Approche du soir est, sans contredit, une œuvre d'un caractère austère, d'une facture énergique, mais elle ne suffit pas pour marquer à l'Exposition universelle la place élevée que M. Baudit occupe dans l'école suisse.

Plus soucieux de sa réputation , M. Castan nous a envoyé cinq tableaux qui témoignent de la souplesse, de la variété de son talent. Gomme M. Baudit, M. Castan s'est affilié h notre école ; il procède à la fois de M. Corot et de M. Daubigny : il a du premier la touche moelleuse et légère ; du second, la couleur abondante et

vigoureuse ; à tous deux il a emprunté cette façon Je peindre, large, rapide, qui lient un peu trop de l'esquisse, mais qui rend à merveille certains efTets. Il possède d'ailleurs un sentiment bien original et qui suffirait pour le distinguer de ses modèles, s'il était possible un instant de confondre l'élève avec les maîtres : parmi ses cinq tableaux j'ai particulièrement remarqué V Intérieur de forêt en automne, peint dans des tons roux d'une grande richesse, et le Chemin de l'école , morceau d'une exquise fraîcheur. Veut-on connaître le sujet de cette dernière toile? Une jeune paysanne et son petit frère qu'elle tient par la main, s'avancent vers nous, par un sentier que borde une haie touiï'ue. Il vient de tomber une ondée; le soleil perce les nuages, donne à la verdure des tons d'émeraude et fait étinceler comme des diamants les gouttelettes de pluie suspendues à la ppinte des herbes et aux feuilles de la haie. Ah ! le joli sentier ! et comme il doit être agréable d'y faire l'école buissonnière !

M. Henri Berthoud, élève d'Ary Scheffer et de M. Corot, est un coloriste des plus hardis, des plus véhéments ; ses paysages n'ont pas d'analogie avec ceux de notre école et semblent avoir été exécutés en haine des peintures proprettes, correctes , nettes et sèches de MM. Diday et consors. V Effet d^hiver sur les bords de l'Aar est aussi étrange pour la composition que pour la couleur ; c'est un tableau à quatre étages : au premier, un lac ; au second , une bande de terre couverte d'arbres et de ruines ; au troisième, des glaciers; au quatrième, le ciel d'un bleu pâle. Les plans sont, du reste, parfaitement accusés. VEffet du matin n'est pas moins bizarre ; les arbres d'un vert sombre se détachent, comme des silhouettes de fantômes, sur le ciel d'un gris lumineux. M. Henri Berthoud, qui a trop de verve pour s'en tenir à la peinture de paysage, nous a encore envoyé une .Scène de chasse et le portrait en pied d'une dame âgée. Ce portrait est d'une couleur aussi vigoureuse, d'un caractère aussi original que les paysages.

M. Léon Berthoud exagère les qualités et les défauts de son homonyme : l'immense tableau dans lequel il a représenté la From Alp au bord du lac des Quatre-Cantons , donnerait plutôt l'idée d'un feu d'artifice que d'un paysage alpestre. Il y a des effets de soleil couchant qu'il faut éviter de reproduire en peinture, car

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Cette observation ne s'adresse pas à M. Léon Berthoud seulement,

mais à plusieurs autres peintres suisses, notamment à M. Potter qui, dans un paysage marécageux intitulé : le Soir, a prodigué les tons les plus chatoyants. — La couleur de M. Loppé est beaucoup plus belle, et à moins de frais : on ne peut souhaiter plus de franchise, plus de sohdité et plus d'éclat que cet artiste n'en a montré dans la Traversée de la veine noire sur la mer de glace et dans une Ruelle à Villefranche. Sans être aussi vigoureux, MM. Lemaitre, Furet, Robert Zund, Veillon, François Bocion, H. StefFan, Louis Jacottet, se recommandent par une étude consciencieuse de la lumière et un sentiment assez juste de la réalité.

M. Bodmera droit à une mention spéciale. Depuis longtemps déjà il habite au milieu de nous et prend part à nos expositions périodiques. Ses débuts remontent au Salon de 1836; il y exposa des aquarelles représentant des Vues de forêts vierges, qu'il rapportait d'Amérique où il avait accompagné, comme dessinateur, le prince MaximiUen de Wied. Il se livra ensuite à de sérieuses études d'après nature , aux environs de Paris , et fut un des fondateurs delà colonie artistique de Barbison. Un Intérieur de forêt pendant Vhiver attira sur lui l'attention , au Salon de 1850, et lui valut une médaille. Il n'a pas cessé depuis de représenter des dessous de bois et des efiets de neige , à la grande satisfaction des amateurs qui recherchent également ses tableaux à l'huile, ses aquarelles, ses lithographies et ses eaux-fortes. Les deux toiles qu'il a envoyées au Champ de Mars nous étaient déjà connues : VAbri a figuré au Salon de 1861 et la Bande de sangliers sous la haute futaie, à celui de 1866. Le sujet du premier de ces ouvrages est peu intéressant : pour éviter la neige qui tombe, des poules se sont abritées sous une espèce de hutte formée de pieux et de perches en faisceau ; l'effet n'est pas des plus exacts , mais la couleur est charmante. L'autre tableau a plus d'importance : les grands arbres , aux branches dénudées et verdies par la mousse , sont largement accusés, dans des tons très-justes et très-vigoureux. Les sanghers soat bien dessinés et bien groupés , mais pourquoi sont-ils tous couleur de terre cuite ?

Sous le titre de Première neige dans la montagne, M. Gh. Humbert nous montre une bergère et son troupeau surpris par une tourmente de neige ; l'effet est assez bien rendu et la composition pourrait me satisfaire si les bêtes n'avaient pas un air si spirituel.

M. Rodolphe Koller, lui, se préoccupe peu de la question de savoir si les animaux ont une âme , mais il apporte un soin excessif à mettre en relief les moindres détails de leurs formes extérieures,

La vache, les veaux et les moutons de son Pâturage en automne dans les Alpes bernoises sont peints de grandeur naturelle , avec une extrême minutie ; b trompe-l'œil est poussé aussi loin que dans les portraits humains d'Ignace Denner. M. Koller semble avoir été tourmenté de Fambition de faire un pendant au fameux Taureau de Paul Potter, du musée de la Haye , mais les vrais connaisseurs lui diront que ce taureau, si admiré de la foule , est loin de valoir les petits tableaux du célèbre maître hollandais. M. Koller a peint lui-même des animaux de proportion réduite qui n'ont d'autre défaut que d'être trop solides pour le paysage où ils se meuvent.

La recherche de l'harmonie est la qualité dominante de M. Albert de Meuron, témoins ses Bergamasques gardant leurs moutons au pied de la Bernina, vaste panorama doré par les rayons du soleil couchant. La distribution de la lumière est plus originale, l'effet plus neuf et plus piquant dans un tableau du même artiste représentant un Pâturage dans les Alpes.

Les sujets religieux, historiques et mythologiques n'ont pas, dans l'école suisse , d'interprètes bien remarquables. Toutefois, M. Bôcklin, de Bâle, élève de l'école de Munich, mérite d'être cité pour son tableau de Daphnis et Amaryllis ; la couleur en est belle, le berger a du style , mais la bergère, assise au fond d'une grotte, ressemble à une lorette.

Deux peintres de genre, MM, Vauthier et Anker, attirent notre attention. Ce sont d'ailleurs d'anciennes connaissances pour nous. M. Vauthier, nous a envoyé deux tableaux, le Courtier wurtembergeois, qui a commencé sa réputation au Salon de 1865, et la Traversée du lac de Brienz. Cette dernière composition est des plus touchantes. Une barque conduite par un bateHer et sa femme emporte au cimetière un cercueil d'enfant sur lequel est déposé une couronne de fleurs et qu'entoure une famille désolée , — le père, la mère et une fillette de sept à huit ans. Le chagrin de ces braves gens est exprimé avec des nuances de la plus grande finesse : naïf et expansif chez la petite fille , grave et contenu chez l'homme, il parait plus violent chez la mère, sans se traduire pourtant par des contorsions ou des grimaces; la pauvre femme ne pleure même pas , elle n'en a plus la force ; mais sa tête penchée, ses regards fixés obstinément sur la bière qui lui cache pour toujours son enfant, tout, dans son altitude et sa physionomie trahit l'accablement de son âme. M. Vauthier fait honneur à l'école de Dusseldorf où il s'est formé.

M. Anker, que le livret dit élève de M. Grleyre, a un talent particulier pour peindre les enfants. Nous aurions revu avec plaisir quelques-unes des gracieuses petites scènes qu'il a exposées aux derniers Salons, le Baptême et V Enterrement, de 1864, les Baigneuses, de 18G5, la Leçon (Vécriture, de 1866. Il a préféré nous envoyer un tableau, le Nouveau-né, — dont les figures sont grandes comme nature ; heureusement ce sont des enfants, ce qui réduit le cadre à des proportions raisonnables. Ils sont quatre, deux garçons et deux filles, groupés autour d'un berceau d'osier où dort un poupon frais et rose ; chacun d'eux témoigne le degré d'intérêt qu'il prend, suivant son âge, à l'apparition du nouveauné. L'aîné des garçons, qui peut avoir une dizaine d'années, se montre presque sérieux , comme s'il comprenait déjà le rôle de protecteur qu'il aura à exercer à l'égard de ce jeune frère. Les deux petites filles se penchent curieusement et contemplent avec une joie naïve le joh bébé qui a cette supériorité sur leur poupée, qu'il crie et pleure pour de bon. Le quatrième, enfin, se hausse tant qu'il peut sur la pointe des pieds pour voir ce petit frère qu'on vient de trouver sous un chou. Il y a beaucoup d'ingénuité et de naturel dans ces types enfantins ; l'exécution, un peu trop minutieuse dans certains détails, a plus de solidité que de distinction. M. Anker fera bien je crois, de s'en tenir aux tableaux de petite dimension.

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