ESPAGNE — PORTUGAL — GRÈCE
Je ne crois pas me tromper en disant que, dans la patrie de. Velazquez et de Murillo, Tart était tombé naguère plus bas encore qu'en Italie. Tandis que les peintres et les sculpteurs de ce dernier pays conservaient, à défaut de grandes idées, une certaine habileté pratique, le respect de la forme et le goût des effets pittoresques, — les artistes espagnols péchaient tout à la fois par l'idée et par la facture. L'Exposition actuelle nous apprend qu'à Madrid, comme à Florence, de sérieux efforts sont tentés en vue de revenir aux glorieuses traditions des anciennes écoles. Un des tableaux les plus remarquables de cette Exposition est celui dans lequel M. Eduardo Rosalèsa représenté /5a6e//e /a Catholique dictant son testament (1) La scène se passe en 1504, dans le château royal de la Mo ta, à Médina delGampo. La reine, couchée dans un lit à rideaux grisâtres, où elle va bientôt expirer, montre, en ce moment suprême, une sérénité qui témoigne de l'inébranlable fermeté de son âme. Le scribe à qui elle dicte ses dernières volontés est assis à droite, au pied de la couche funèbre. Derrière lui sont groupés plusieurs grands dignitaires, parmi lesquels on distingue le cardinal Ximénès, vêtu d'une robe bleue, et un jeune homme, en manteau vert et jaune, qui doit être Philippe d'Autriche, l'époux de Jeanne la folle, fille d'Isabelle et héritière du trône de Gastille. Celle-ci est debout à gauche près de Ferdinand V. Le vieux monarque, assis au chevet de la mourante, est triste et soucieux ; il a peine à dissimuler le dépit que lui cause un testament qui le dépouille de celte royauté de Gastille dont il a si longtemps partagé les honneurs avec Isabelle ; peut-être aussi regrette-t-il déjà le serment qu'il vient de faire à sa trop jalouse moitié, celui de ne pas se remarier après qu'elle sera morte. On sait, d'ailleurs, que ce prince trèscatholique s'empressa de convoler en secondes noces avec la comtesse Germaine de Foix : il devait en être, hélas ! bien puni, car sa nouvelle femme, désespérée de voir un si grand monarque
(1) M. Rosalès a obtenu pour ce tableau une médaille de 1* classe et la Croix de la Léprion-d'honneur.
sans héritier, lui fit prendre un breuvage destiné à lui rendre la puissance de perpétuer sa race. — Le pauvre homme en mourut ! — Celait bien la peine d'avoir introduit l'inquisition en Espagne, pour finir si misérablement ! . . .
Je demande pardon à M. Rosalès d'évoquer, à propos de son œuvre, ces souvenirs historiques. La composition de son tableau est pleine de gravité, solennelle sans emphase, savante sans recherche. L'exécution a beaucoup de largeur et de fermeté; la lumière, habilement ménagée, se concentre sur la figure principale, celle de la reine , et les blancs mats des draps et de l'oreiller sont nuancés dans une gamme très-harmonieuse. Il serait à désirer seulement que les étoffes en général eussent plus de souplesse.
L'œuvre la plus importante de l'exposition espagnole, après VIsabelle de M. Rosalès, est le Débarquement des puritains dans l'Amérique du Nord, de M. Antonio Grisbert, élève de l'Académie des beaux-arts de Madrid. Il y a quelque chose d'imposant dans le spectacle de ces hommes et de ces femmes au costume sévère, dont la première pensée, en mettant le pied sur la terre étrangère, est de remercier Dieu de les avoir conduits au port. Le pasteur, debout au milieu de ses compagnons d'exil agenouillés, lève les mains vers le ciel et prie avec une onction touchante. Ce tableau, d'une coloration un peu sombre , a déjà eu les honneurs du salon carré à l'Exposition de 1865 et a valu une médaille à son auteur. — Nous connaissions aussi Y Entrevue de François 1" et de sa fiancée Eléonore d'Autriche, à Yllescas, qui a figuré au Salon de 1866 : les personnages, de grandeur naturelle, ont de riches costumes et d'élégantes tournures; mais le pinceau de M. Gisbert s'est quelque peu amolli dans cette brillante peinture que l'on pourrait croire exécutée sous l'influence de M. Dubufe. Je la juge, du reste, d'après mes souvenirs de l'an dernier, car elle n'a pas frapppé mes regards au Champ de Mars. En revanche, j'ai découvert avec un vif plaisir deux petites toiles de M. Gisbert, dont le catalogue ne fait pas mention : un Joueur de flûte et un Joueur de mandoline ; ces deux figures , peintes avec une remarquable fermeté, sont d'un dessin très-fm et très-élégant.
Ce ne sont pas les grandes toiles qui manquent à l'exposition espagnole : mais, si j'excepte les Deux Chefs, de M. Casaldo del Alisal, où quelques parties bien peintes racliètent le peu d'intérêt du sujet, je ne vois que machines triviales, prétentieuses, aussi faibles de conception que de facture.
Un tableau (jui attire tout de suite les regards, non par les di-
mensions du cadre, mais par la couleur rouge qui est sa dominants^ c'est le Sermon à la chapelle Sixline, de M. Vicente Palmaroli, de Madrid. Cet artiste a fait les efforts les plus louables pour nuancer les tons écarlates des vêtements des cardinaux et pour distribuer la lumière dans la vaste chapelle. Il y a de l'air, de l'espace et une harmonie suffisante dans ce tableau ; d'ailleurs , à voir l'attitude d'énergumène du dominicain qui prêche , les mines maussades , ennuyées , des auditeurs, je ne doute pas que M. Palmaroli n'ait étudié son sujet sur le vif. Le malheur est que Ingres a fait sur un motif analogue deux chefs-d'œuvre que nous admirions récemment encore à l'exposition posthume des ouvrages de l'illustre maître. La comparaison est écrasante pour M. Palmaroli.
Plusieurs artistes espagnols travaillent à Rome. De ce nombre est M. Lorenzo Vallès , qui nous a envoyé une scène mouvementée et pittoresque : VExposition du co)ps de Béatrix Cenci. Les figures de ce tableau attestent que l'auteur a plus étudié d'après nature que d'après l'antique et d'après Raphaël ; nous ne l'en blâmerons pas; la nature est assurément le modèle par excellence... mais encore faut-il savoir l'interpréter. Les Italiens de M. Vallès ne sont pas plus vrais que ceux de Léopold Robert et ils ont infiniment moins de style. — C'est aussi à Rome qu'ont été peints deux tableaux de M. Hiraldez Acosta représentant Daphnis et Chloé, et une Jeune chevrière, figures d'enfants demi-nus , bien modelées et d'une couleur assez vigoureuse.
M. Ruiperez et M. Ignazio de Léon y Escosura ont fait leur éducation artistique à Paris et ont pris part aux dernières Expositions. Le premier est élève de M. Meissonier, le second de M. Gérome. Ils font bonne figure , l'un et l'autre , dans la petite armée des peintres précieux et coquets qui se sont cantonnés dans les boudoirs et les cabarets élégants du xvn° et du xvni° siècle et qui les peignent avec la pointe d'une aiguille. Les tableaux de M. Escosura, — un Peintre faisant le portrait d^une jolie femme et un Intérieur de cabaret , — nous offrent des costumes minutieusement étudiés, des types expressifs et des détails de la plus grande finesse : seulement, il n'y a pas assez d'air autour des figures. — Le Guitariste, de M. Ruiperez, est bien dessiné et peint avec largeur dans des proportions très-réduites ; il m'intéresse moins cependant qu'un autre ouvrage du même artiste, représentant V Épuration d'une bibliothèque. Un père jésuite, les lunettes sur le nez, examine gravement les livres que lui apporte une jeune et jolie femme; celle- 'ù, pour être plus agile, a relevé le bas de sa jupe, au riijijuf' 'le
montrer ses mollets, — ce dont le révérend s'effaroucherait moins, je pense, que de la vue d'un mauvais livre. De son côté, le mari de la dame retire d'autres bouquins de la bibliothèque, tandis qu'une servante jette par la fenêtre ceux qui ont été jugés dignes du feu : l'auto-da-fé flambe sans doute ou flambera tout à l'heure dans la rue(l). Je regrette de n'avoir pas rencontré, à côté de cette piquante peinture , les charmantes scènes de mœurs espagnoles que M. Bernardo Ferrandiz, élève de M. Martinez et de M. Duret, a exposées aux derniers Salons, par exemple: le Tribunal des eaux à Valence, du Salon de 1864, la Conciliation devant les autorités de village, de 1865, la Visite à la nourrice, de 1866. Les bons peintres sont assez rares en Espagne pour que nous blâmions M. Ferrandiz d'avoir fait défection au moment d'une lutte internationale. Parmi ceux de ses compatriotes qui ont affronté ce concours, je ne vois plus guère à citer que M. Federico de Madrazo pour son portrait de S. M. la reine Isabelle, — genre Winterhalter ; — M. Gessa pour ses natures mortes (fruits, poissons, crustacés) d'un ton très-fin et très-juste; M. Benavent pour une Étude de fruits et une Nature morte, et M. Valdivieso pour un tableau de genre bien éclairé et d'un sentiment délicat, la Première communion.
Le catalogue officiel , si laconique et si inexact en ce qui concerne l'Espagne et la plupart des autres pays, prodigue les renseignements à l'égard des exposants du Portugal. Il est vrai que les artistes de cette contrée n'ont guère à nous offrir que leurs titres !... Que dirai-je des cinq ou six grandes toiles de M. Mariano-Henriquès da Silva , professeur de l'Académie royale des beaux-arts de Lisbonne, peintre de S. M. le roi Dom Louis 1", directeur de la galerie royale, chevalier de San-Iago ? Il n'est pas un visiteur de l'Exposition qui n'ait eu les yeux tirés par l'une de ces toiles : Hcrminius rassemblant autour de lui les défenseurs de la Lusitanie ; impossible de rêver des tons plus violents, des attitudes plus mélodramatiques. M. le vicomte de Menezes, — dont les titres n'occupent pas moins de six hgnes dans la publication de M. Dentu, — a peint un Salvator Rosa prisonnier chez des brigands calabrais, qui soutient vaillamment le terrible voisinage de Vllerminius. Le Camoëns naufragé, de M. Francisco-José Kezende, professeur de l'Académie des beaux-arts de Porto, doit combler d'aise
(1) La seconde édition du catalogue intitule ce tableau : Le triage des livres fie don Quichotte.
M. Yvon, dont ce professeur se déclare humblement l'élève. Mais toutes ces merveillles sont dépassées par le Portrait équestre de S. A. Dom Auguste, qu'a exhibé M. Antonio-Manoel da Fonseca, correspondant de l'Institut de France, etc. Nous croyions perdue la race des petits cavaliers de plomb avec lesquels nous avons joué dans notre enfance : M. de Fonseca l'a retrouvée... — C'est triste à dire : les seules peintures tolérables de la section portugaise sont les portraits de M. Lupi, professeur de l'Académie de Lisbonne.
Dans cette même section , la vue se repose avec plaisir sur un petit tableau, d'un dessin médiocre, mais d'un coloris harmonieux, qui représente Antigone retrouvant le cadavre de Polynice ; cet ouvrage a été exécuté par un artiste grec, M. N. Litras. C'est le seul envoi que nous ait fait Athènes... et cette exception confirme ce que nous savions déjà, que l'art est mort depuis longtemps dans le pays qui a vu naitre Phidias.