ANGLETERRE — ÉTATS-UNIS
Quelques-uns des peintres anglais qui avaient obtenu le plus de succès à l'Exposition de 1855 n'ont pas jugé à propos de soumettre de nouveaux ouvrages à l'appréciation du public français. Nous le regrettons vivement , comme nous regretterions de voir les peintres de notre pays faire défaut aux expositions étrangères, car rien ne nous semble plus propre à entretenir l'émulation des artistes que ces confrontations périodiques et solennelles de leurs œuvres.
Malgré les défections que nous venons de signaler, l'exposition britannique offre un vif intérêt. Parmi les artistes que nous avons été heureux d'y retrouver, nous citerons en première ligne M. Millais.
M. Millais est l'individualité la plus saillante de l'école anglaise, individualité quelque peu excentrique , disons-le tout de suite , mais très-attrayanle^ très artiste jusque dans ses bizarreries. M. Prudhomme, qui s'extasie devant les grandes tartines militaires de M. Y von, et qui n'a pas assez d'éloges pour les effets de lumière de M. Van Scliendel, — M. Prudhomme n'entend rien sans doute à la peinture de M. Millais. — Et vraiment, me dira-t-il, ne faudrait-il pas être dépourvu de sens commun pour admirer cette chose étrange , informe , monstrueuse , que l'artiste intitule, on ne sait pourquoi, la Veille de Sainte-Agnès et que les visiteurs de l'Exposition ont baptisée de ce nom significatif : la Femme verte ? Une femme verte !... — Oui-da ! Verte comme une rainette, verte des pieds à la tête !... Elle est debout, le visage de profil et tourné vers la gauche où se dessinent vaguement les rideaux d'un lit ; elle a laissé tomber sa dernière jupe et délace son corset, les
yeux tîxés vers l'alcôve ténébreuse... Sa chevelure dénouée flotte sur ses épaules. — A quoi peut donc bien penser une femme aussi peu vêtue ? — Que vous importe ? La curiosité est un vilain défaut. — Mais enfin, pourquoi cette femme est-eUe verte ?- Rien de plus simple : il fait nuit ; les pâles clartés de la lune arrivent à travers un vitrail ayant cette terrible couleur verte, et naturellement tout verdoie dans la chambre à coucher, les tentures les meubles et la femme. C'est bizarre , c'est baroque, c'est archi-fantastique ; quelque chose comme une apparition de Macbeth ou comme un rêve d'Edgar Poë. N'importe! cette femme verte est bien amusante, et je gage que son propriétaire, M. Charles Lucas, en est amoureux.
Satan semant Vivraie n'est guère moins étrange : un vieillard à la barbe grisonnante , vêtu d'une houppelande rouge et la tête enveloppée d'un foulard de la même couleur, les pieds nus , les manches retroussées, soutient de la main gauche la courroie d'une sacoche suspendue à son cou et gonflée d'ivraie ; de la main droite, il sème la mauvaise graine sur la terre maudite, qu'éclaire un crépuscule blafard. Il vient droit à nous, mais il retourne la tête vers l'horizon, comme pour mesurer l'espace qu'il a déjà parcouru et pour voir germer derrière lui les mauvaises passions : son rire sinistre, son regard étincelant nous disent assez qu'il est content de son œuvre. Un loup le suit , la gueule ouverte , les yeux flamboyants, et deux serpents s'avancent en rampant au devant de lui. Une lueur jaunâtre sillonne le ciel gris et forme comme une auréole autour de la tête du terrible semeur. Ce tableau, bien difîérent sous le rapport de l'exécution de ceux que M. Millais avait exposés en 1855 , se distingue par une largeur de touche et une vigueur de coloris peu communes; peut-être trouvera- t-on que la figure de Satan ne se détache pas du fond assez puissamment, mais ce fond tout entier est d'un ton superbe.
Les Romains quittant la Grande-Bretagne sont conçus et exécutés dans un tout autre sentiment. Une jeune Bretonne reçoit les adieux d'un soldat romain, son amant; assise au sommet d'une falaise, vêtue d'une jupe rouge et d'une peau de chat sauvage, les pieds et les bras nus, les cheveux épars, elle presse contre son sein la tète du légionnaire, qui s'est agenouillé devant elle et qui l'enlace dans ses bras. Celui-ci semble oulDher dans cette étreinte amoureuse que ses compagnons vont s'éloigner. Elle, pensive, désespérée, farouche, regarde au loin, sur la mer bleue, les galères qui ont déjà quitté le rivage et qui voguen t vers un pays où elle ne pourra suivre
— esses amours. Au pied delà falaise, à gauche, des troupes s'embarquen t. Les rochers grisâtres qui forment le fond du tableau viennent trop en avant. Outre ce défaut de perspective, on peut critiquer quelques duretés de coloris dans la peinture de M. Millais ; mais la composition a de l'originalité et la figure de la jeune Bretonne n'est pas sans caractère.
Gomme pendant de la Femme verte, nous avons l'Homme bleu, de M. Henry Wallis; cet homme bleu, c'est le poète Chatterton étendu sur un grabat, dans une misérable mansarde; il vient de mourir; son visage est souriant, comme celui d'un homme qui ferait un rêve délicieux; mais sa poitrine amaigrie, qu'il semble comprimer de la main gauche, atteste les longues souffrances qui ont précédé son suicide. Le bras droit, inerte et raidi par la mort, a glissé le long de la couche funèbre, près de laquelle est ouverte une malle remplie de manuscrits, inutiles chefs-d'œuvre qui n'ont pu sauver leur auteur de la faim ! Au pied du lit, sur une table, on voit une écritoire , une feuille de papier et un bougeoir vide. Le pauvre grand poète a prolongé sa dernière veille jusqu'au moment où le flambeau s'est éteint. Puis, il s'est dit qu'il fallait mourir; il a avalé le fatal poison et s'est jeté à demi-vêtu sur son grabat... Maintenant le jour commence à pénétrer dans la mansarde et vient éclairer un cadavre. — M. Wallis a cru donner plus d'harmonie et de charme à cet effet de lumière, en faisant refléter sur la plus grande partie de la toile les teintes bleu clair du vêtement de Chatterton. C'est là sans doute une exagération que nous devons blâmer, mais le tableau n'en est pas moins intéressant et vraiment poétique.
Pour la netteté, la vigueur et la justesse de l'effet lumineux, nous signalerons une peinture de M. Calderon, représentant V Ambassade anglaise à Paris le jour de la Saint-Barthélémy. Les gentilshommes anglais regardent le hideux massacre à ^travers les carreaux d'un grand vitrail, qui laisse apercevoir au loin les tours de Notre-Dame. Tout frémissants d'horreur et de colère, ils serrent convulsivement la garde de leur épée ; l'un d'eux même menace du poing les égorgeurs qui, fort heureusement pour lui, ue peuvent pas le voir. Un autre, navré de son impuissance, va et vient dans l'appartement , comme un lion emprisonné. Au premier plan, trois femmes tremblantes, éperdues, se tiennent enlacées ; une quatrième, à demi-vétue et conduite par un vieillard, vient demander asile et protection contre les assassins. La scène est pathétique, on le voit, mais ce qui fait surtout le mérite de ce
tableau, je l'ai dit, c'est son admirable lumière.Les rayons de soleil réfractés par le vitrail, se dispersent dans toutes les parties de l'appartement et teignent les visages, les meubles , les étoffes de reflets superbes. Je ne vois que Pieter de Hooch et Van der Meer de Delft, les merveilleux lumiéristes hollandais, de qui M. Galderon ait pu apprendre à fixer sur la toile un effet à la fois si intense et si harmonieux. — Un autre tableau du même artiste nous montre une petite princesse, d'une dizaine d'années, au milieu de sa cour. Sa très Haute, Noble et Puissante Grâce, — ce sont les titres que donne le catalogue à cette majesté enfantine, — s'avance sérieuse, raide, gourmée, adorable en un mot, suivie de ses dames d'honneur qui portent les coins de son immense manteau de brocart, saluée et acclamée par les courtisans qui font la haie sur son passage.
Gomme pour faire suite à M. Galderon, M. Yeames a représenté la Réception des ambassadeurs de France par la reine Elisabeth, après la Saint-Barthélémy. Les ambassadeurs , vêtus de riches costumes de couleurs et d'étoffes variées, sont introduits dans une grande salle tendue de noir où la reine les attend, assise sur son trône , au milieu de sa cour en deuil. Il y avait certainement là le sujet d'une composition très-émouvante et très-belle. Mais en plaçant les ambassadeurs sur le devant du tableau, et en reléguant la reine et sa cour tout-à-fait à l'arrière-plan , de manière à ce que l'on ne puisse juger de l'expression des visages, M. Yeames a sacrifié le côté vraiment intéressant de la scène et il semble n'avoir eu d'autre but que de montrer son habileté à peindre de brillants costumes.
M. Edouard Armitage a étudié en France, sous la direction de Paul Delaroche ; aussi est-il , de tous les peintres anglais , celui qui s'éloigne le moins de la manière française. Son Festin d'Esther, composition bien dessinée et bien peinte, est surtout intéressante au point de vue archéologique : types, costumes, meubles, architecture, tout y est étudié avec soin, d'après les bas-reliefs recueillis à Ninive par M. Layard et que possède le British-Museum.
M. Edouard Ward a une prédilection pour les sujets les plus dramatiques , et il y déploie une vigueur d'expression parfois un peu exagérée. La figure de Marie-Stuart dans la Nuit du meurtre de Rizzio , est assez réussie ; mais celle du favori ne vaut absolument rien. Indépendamment de son attitude grotesque, Rizzio a le visage trop régulier et surtout beaucoup trop jeune. Les historiens nous apprennent qu'il était vieux et laid et qn'il ne plut à la
belle reine d'Ecosse que par ses talents d'artiste. — V Antichambre de White hall au moment de l'exécution de Charles P' est une œuvre importante : on n'y compte pas moins d'une trentaine de personnages, parmi lesquels le juge JeCferies, Sancroft, archevêque de Cantorbery, Compton, évêque de Londres, le poète Saint-Evremont, l'ambassadeur français Barrillon, etc. M. Ward a mis le plus grand soin à varier les attitudes , les physionomies, les costumes ; mais sa composition manque d'unité ; les divers groupes qu'elle renferme sollicitent tous à peu près également l'attention. A dire vrai, c'est une main qui joue le rôle principal, une main fine, élégante, aristocratique, une main qui, par une porte entr'ouverte , tend un verre que reçoit un page vêtu de rouge ; et cette main mystérieuse — M. Ward veut bien nous l'apprendre par un croquis et une légende tracés sur la bordure du cadre — c'est la main du duc d'York. Il n'y a que les compatriotes d'Anne RaddcUffe pour apprécier tout ce qu'un pareil détail peut offrir d'intérêt. Pour nous, il nous suffira de reconnaître que la peinture de M. Ward ne manque ni de largeur, ni de fermeté, ni même d'harmonie, malgré l'intensité de la couleur.
Les artistes anglais peignent avec une sorte d'insistance les scènes douloureuses de la révolution française. Nous n'avons pas le droit de nous en formaliser. Paul Delaroche n'a-t-ilpas illustré avec son pinceau quelques-unes des pages les plus navrantes de l'histoire d'Angleterre? Du reste, les tableaux dans lesquels nos amis d'outre-Manche retracent les souvenirs de la Terreur sont fort bien accueillis chez nous. C'est justement pour une toile représentant la Famille royale au Temple que M. Ward a été médaillé une première fois, en 1 855, et je suis persuadé que notre public eût vu avec grand plaisir sa Charlotte Corday marchant au supplice et sa Marie- Antoinette à la Conciergerie, qu'il a exposées à Londres, en 1862. Pour consoler les cœurs sensibles de l'absence de ces deux toiles, M. Elmore leur offre les Tuileries, le 20 juin 1792. Il y a toujours foule devant ce tableau, et, dans cette foule, je reconnais les gens qui haussent les épaules en face de la Sainte-Agnès de M. Millais. A chacun son goût. On me permettra de préférer au mélodrame de M. Elmore un petit cadre du même artiste, intitulé Au couvent. Une jeune et jolie religieuse, debout, les mains jointes, la tête penchée, regarde mélancoliquement une croix de bois plantée au milieu d'un parterre en fleurs. C'est là, sans doute, le cimetière delà communauté. Kt la jeune rehgieuse semble se dire qu'il doit être doux de reposer sous ces fleurs ! Qu'importe, d'ail-
leurs, à celle qui a été enterrée vivante dans un monastère", que la mort vienne avant le temps ? La mort n'est-elle pas la délivrance? — Ce tableau, d'un sentiment déUcat, d'une couleur fine et distinguée, est le pendant de la Novice, exposée par M, Elmore en 1855, et dont les connaisseurs ont gardé le meilleur souvenir.
La peinture idéologique, symbolique , allégorique, a peu cours dans l'école anglaise : cette école est pourtant très littéraire; elle puise fréquemment ses inspirations dans Shakespeare , dans Walter Scott, dans Goldsmith , dans les autres poètes et romanciers nationaux ; mais ce sont les faits seulement qui la frappent , et elle les représente avec toute la conscience qu'exige l'eV/us/ra^iow, sans se préoccuper le moins du monde de leur portée philosophique.
M. Orchardson amis en peinture— j'allais dire en scène — (7An5tophero Sly, un des ivrognes les plus amusants du répertoire de Shakespeare ; son tableau est la traduction littérale du passage suivant de la Méchante femme corrigée (The taming of the Srew) :
Sly. — For God's sake, a pot of small aie.
t. Servitor. — Wil't please your Lordship drink a cup of sack ?
2. Servitor.— Wil't please your Honour taste of thèse conserves ?