Servitor. — What raiment will your Honour wear to-day
Il y a plaisir à voir la figure ahurie de ce pauvre Sly qui vient de s'éveiller en demandant « pour l'amour de Dieu un pot d'ale, » et qui se trouve en face de valets goguenards dont l'un veut èavoir : « S'il plait à Sa Seigneurie de boire un verre de vin des Canaries ; » un autre : « S'il plait à Son Honneur dégoûter de ces confitures; » un troisième : « Quel vêtement conviendra-t-il à Son Honneur de mettre aujourd'hui. » Cette scène de mystification excite l'hilarité d'un gentilhomme et de deux dames qui regardent à travers les fentes d'un paravent. — M. Orchardson a traité son sujet tel qu'il a pu le voir représenté par les acteurs du théâtre de Drury-Lane : son ivrogne est supérieurement grimé ; ses valets ont beaucoup
d'esprit pour des valets; et son gentilhomme et ses grandes
dames appartiennent à l'aristocratie dramatique. Cette façon
d'interpréter un auteur comique n'est peut-être pas la plus mauvaise. D'ailleurs, ce qui nous plaît surtout dans ce tableau, c'est bien moins la composition que l'exécution : la couleur légère , transparente, est relevée çà et là par des touches vives, spirituelles, mordantes. — Nous retrouvons les mêmes quaHtés dans le /)e^; unécuyer, tout de jaune habillé, présente à la pointe de
son épée un cartel à un gentilhomme debout près d'une table, en compagnie d'un personnage à mine sérieuse. Le dessin des figures est très élégant; l'écuyer surtout a une tournure-des plus heureuses. M. Orchardson a débuté depuis peu , je crois ; il n'a pris part ni à l'Exposition internationale de 1855, ni à celle de 1862. Je ne sais pas de qui il est l'élève ; mais j'ai cru remarquer beaucoup d'analogie entre sa manière de peindre et celle de M. John Pettie, membre de l'Académie royale des aquarellistes, qui a exposé une Sorcière arrêtée et défendue par des soldats contre une troupe de commères. Si, comme ce tableau me l'a fait supposer, M. Pettie était le maître de M. Orchardson, il pourrait être fier des progrès de son élève.
Il y a des détails très-piquants dans la scène romanesque de Claude Duval, de M. Frith. Des brigands masqués et élégamment costumés arrêtent une chaise de poste. On pourrait se croire à rOpéra-Gomique. La composition offre un trop grand nombre d'épisodes, mais le peintre fait excuser ce défaut par des traits charmants.
La scène tirée du roman à^ Henry Esmond , par M. Egg, n'a pas grand intérêt pour des Français ; mais elle attire l'attention par l'énergie de la couleur. M. Georges Leslie a peint Clarisse Harlowe se promenant , le soir, [au bord d'une pièce d'eau , et lisant une lettre de Lovelace. M. Poole, dont les œuvres furent remarquées en 1855, nous a envoyé, cette année, un bien joli devant de cheminée sous ce titre affriolant : la Chanson de Philomèle au bord du Beau Lac. M. Pickersgill rachète par la vigueur de son coloris la banaUté romanesque de ses Corsaires de la Méditerranée jouant leurs prisonnières aux dés.
C'est dans la peinture des scènes familières, dans le genre, que l'école anglaise se montre le plus à son avantage. Elle a. un sentiment très-vif de la réalité et traduit , avec une ingénuité charmante , la vie intérieure, le chez soi , the home. Les sujets gais, les situations comiques ne lui déplaisent point. Elle met volontiers en scène les petits travers sociaux, et fait des caricatures sérieuses avec une bonhomie imperturbable. En cela, elle se souvient d'Hogarth , mais le maître dont elle relève le plus — sans le suivre toutefois servilement — c'est David Wilkie. M. Nicol n'a pascraint de reprendre un sujet traité avec le plus grand succès par le célèbre airtisie,\e Paiement des loyers, et il s'est montré complètement original. Son tableau , un des plus justement admirés dans la section britannique , mérite d'être décrit. Un notaire et son clerc sont
assis à une table recouverte d'un tapis de laine verte et chargée de paperasses. Le notaire, gros, gras , grave et cravaté de blanc , comme il convient à un homme de sa profession, est occupé à tailler sa plume. Son acolyte, auquel il laisse le soin de discuter avec les débiteurs, est le type de boule-dogue à deux pieds, le plus complet qu'on puisse imaginer. Ses lèvres qui s'avancent dédaigneusement en retenant une plume d'oie, ses sourcils froncés, son nez en pied de marmite , lui composent un profil rogue et rébarbatif que rehausse encore une chevelure du plus beau rouge. Ce terrible croquemitaine lit un papier qu'une femme vient de lui remettre ; il s'agit sans doute d'une demande de sursis ou d'un billet à longue échéance offert en paiement du loyer. La femme se gratte anxieusement le menton, en attendant la réponse du clerc. Son voisin , un vieux fermier, se penche vers elle et semble l'engager à perdre au plus vite toute illusion ; il connaît son monde et a eu soin de se munir de bank-notes , seul papier dont la vue puisse dérider l'homme à la chevelure rousse. Un autre paysan , assis en face du notaire et de son clerc, lance à ce dernier un regard de travers et pince les lèvres d'un air menaçant, tout en fouillant sa poche pour y trouver la somme réclamée. Au fond, près d'une porte, d'autres débiteurs s'écartent respectueusement pour laisser passer un valet à mine insolente, qui apporte des registres. — Outre l'esprit de la composition, il faut louer dans ce tableau le naturel des expressions et des attitudes, mille petits détails précieusement étudiés, une exécution à la fois large et précise et une couleur sohde. Sous ce titre : Tous deux embarrassés, M. Nicol a représenté avec non moins de finesse un maître d'école menaçant de sa verge un écoher auquel il pose une question qu'il serait fort en peine de résoudre lui-même.
Les Anglais ont un talent tout particulier pour peindre les enfants ; parmi les tableaux de l'Exposition consacrés à ces babys frais et gracieux, je citerai, avec le regret de ne pouvoir en parler plus longuement : la Fête de maman, de M. Dobson ; le Ramoneur et le Fracas, de M. Frédéric Hardy ; la Seule paire, Toute musique a ses charmes, de M. Faed; V Ecole du dimanche, de M. Mac Inness; le Calcul, de M. Morgan , etc.
M. Webster, qui a obtenu un grand succès en 1855, avec une scène enfantine, le Jeu de ballon, nous offre cette année, une réunion de vieilles femmes , les Commères du village ; elles sont occupées à prendre le thé et bavardent à qui mieux mieux. Bons types. Peinture froide.
Bravo toro ! de M.Burgess, et Partant pour la Crimée, de M. Henri O'Neil, sont des compositions tout-à-fait originales et qui nous plairaient beaucoup sans la crudité de la couleur et le poli de l'exécution . M. Hook se montre coloriste riche et harmonieux dans ses Gamins de la mer et ses Pêcheurs; mais il dessine mal et n'a pas l'entente de la perspective. La Gloria, scène espagnole, par M. JohnPhilipp, membre de l'Académie royale (1), rappelle assez bien les tableaux de M. Giraud, et l'on pourrait croire que V Offrande des palmes et le Joueur de harpe nubien, de M. Goodal, ont été exécutés dans l'atelier de M. Landelle. Les ouvrages de l'école anglaise qui ont quelque rapport avec les nôtres, sont du reste extrêmement rares.
Un tableau essentiellement britannique est celui dans lequel M. Henri Wells a représenté des Volontaires au tir : figures d'assez grande dimension , groupées d'une façon fort simple, largernent modelées, et qui sont évidemment des portraits. Un des tireurs , couché à plat ventre vise la cible ; un autre, debout, examine son fusil; un troisième regarde dans une lunette d'approche; un quatrième, assis , prend note des coups ; d'autres volontaires , groupés à droite , attendent leur tour pour tirer. Ces divers personnages se détachent sur une toile tendue entre des piquets et qui laisse voir, dans le fond, à gauche, une autre groupe de tireurs. La composition, comme on voit, est des moins compliquées.- tout l'intérêt consiste dans l'exacte reproduction des types et des attitudes, dans la franchise et la fermeté de l'exécution. Il n'y a que des portraits aussi dans les grands tableaux exécutés pour les gildes hollandaises par FransHals, Ravenstein, Van der Helst, Théodore de Keyser, Ferdinand Bol, et plusieurs de ces tableaux sont des chefs-d'œuvre célèbres.
M. William Boxall a peint, avec deux couleurs seulement , du blanc et du noir, un très-beau portrait de dame âgée , celui de M"" Cardw^ell , femme d'un membre du parlement.
Les petits portraits de M. Grant sont touchés avec une finesse et une sûreté de main qui dénotent un praticien consommé ; ils sont d'ailleurs aussi distingués de tournure que de couleur. J'aime surtout ceux du vicomte Hardinge,de ses deux fils et de son secrétaire le colonel Wood, que l'artiste a représentés, tous les quatre à cheval , au Retour de la bataille de Ferozeshah : le tableau
(1) M. John Philippe, né à Aberdeen en 1817, mort au mois de mars 1867. avait commencé par être peintre en bâtiments.
qui porte ce titre nous offre comme un reflet de la blonde et chaude couleur de Gros, unie à la verve spirituelle de Carie Vernet. ^ M. Landseer, le célèbre peintre d'animaux, a placé un joli petit chien dans le tableau où M. Grant a fait le portrait en pied de M.Higgins:je suppose malgré le silence du catalogue , que . de son côté, M. Grant a peint la jeune lady du tableau de M. Landseer, intitulé la Jument (/omjo^ee. Cette jument elle-même est très habilement peinte, mais la composition dans son ensemble parait prétentieuse ; ce n'est pas , au reste . sur un ouvrage aussi peu important qu'il saurait être permis de juger du mérite de l'auteur.
Les Chevaux foulant le hlé^ de M. Ansdell, me paraissent également au-dessous de la réputation que cet artiste s'est acquise, à côté de M. Landseer, comme peintre d'animaux : la scène est intéressante et bien dessinée, mais l'exécution manque de chaleur et de légèreté.
On connaît le Champ de blé. de Conslable, véritable merveille de couleur. Le même sujet a été traité par MM. John Linnell, Vicat Cole, Redgrave : leurs tableaux ne feront certes pas oublier le chef-d'œuvre du maître, mais ils peuvent être classés parmi lés meilleurs paysages de l'Exposition britannique. La Pièce d'orge, de M. Ch. Lewis, mérite une mention spéciale: les premiers plans, où les bleuets et les coqueHcots se mêlent aux épis, sont trop minutieusement et trop durement peints , mais les lointains sont indiqués avec une finesse et une vérité de tons des plus remarquables.
Le Torrent, de M. Graham , roule des flots de chocolat; mais le site est imposant et l'effet de soleil dans les nuages est bien rendu. Parmi les marines, il n'y a guère à citer qu'une Tempête , de M. Edward Gooke. Bien que la Baie de Naples, de M. Clarkson Stanfield, n'ait pas la chaleur et l'éclat des vues que M. Achenbach nous a données du même site, nous devons reconnaître que c'est une peinture claire, harmonieuse , spirituelle : elle justifie les regrets causés il y a quelques mois en Angleterre par la mort de l'auteur. M. David Roberts, dont l'école anglaise pleure aussi la perte récente, est représenté à l'Exposition par des vues architecturales bien dessinées et d'une couleur fine et moelleuse : Vue de rhôpiial de Greenwich et Vue de la Tamise à Westminster. En l'absence de M. Georges Lance, dont on avait beaucoup remarqué, en 1855 , les tableaux de nature-morte, ce sont deux sœurs, M"" Mu trie , qui occupent en ce genre le premier rang : leurs Pleurs sont fraîches , humides, veloutées; j'allais dire odorantes.
Nos voisins d'outre Manche conservent leur vieille supériorité dans la peinture à l'eau [loaters colours), dont ils ont fait une sorte d'art national. Ilsydéploient une largeur d'exécution, une vigueur de touche, une intensité et une harmonie de coloris qui font défaut trop souvent à leurs peintures à l'huile. Aussi, est-il parfois assez dificile de distinguer leurs productions dans l'un ou l'autre genre. C'est ainsi que l'on serait tenté de prendre pour des aquarelles la Cour de la maison du patriarche cophte au Caire et VEcole turque, de M. John Lewis, que le catalogue classe parmi les tableaux à l'huile. On sait, du reste, que c'est comme aquarelliste queM. Lewis s'est fait connaître en 1855: son i>cribe arabe au Caire et son Harem du bey, obtinrent un très grand succès, que justifiaient jusqu'à un certain point la fidélité scrupuleuse et la perfection inouïe des détails. Nous retrouvons dans l'École turque et dans la Cour de la maison du patriarche, la même conscience et la même finesse d'exécution, la même netteté et la même certitude de touche.
Parmi les productions des aquarellistes anglais qui nous ont le plus frappé, nous citerons : les paysages de MM. Edmond Waren, Alfred Newton , Redgrave, Brittan Willis , Dodgson, Whymper, Mac-Kewan, Rowbotham, WalterPaton; les vues architecturales de MM. Haghe, Bayliss, Edward Goodal, Samuel Read ; les naturesmortes de feu William Hunt ; les portraits de M. Kennett Mac- Leay ; une scène tirée d'un roman de Thackeray, par M. Frédéric Walker; la Chanson de la Géorgienne, sujet emprunté à Moore, par M. Henry Warren ; Shylock et Jessica , peinture extrêmement vigoureuse, de M. Wehnert; une tête de Frédégonde, par M. Jopling ; une curieuse étude de Vagues au clair de lune, de M. Arthur Severn; une Famille d'Arabes errants, de M. GarlHaag; un Jour de fête à Connemara (Mande), de M. Topham, scène rustique dont l'animation est rendue avec beaucoup de verve, etc, Ceux qui ont vu l'Exposition de 1855 n'ont pas oublié, sans doute, les admirables aquarelles de M. Gattermole , Sir Biorn aux yeux étincelants, Benvenuto Cellini et les brigands, Hamilton de Bothivells^ apprêtant àtirer sur Murray. Le Page impertinent, seul ouvrage que nous ait envoyé cette année M. Gattermole , n'a pas l'importance de ces trois compositions; mais par la largeur, la hardiesse et la netteté de la facture, il suffit pour révéler un maître du genre. M. Tidey, dont la manière se rapproche de celle de M. Gattermole pour l'aisance et la clarté, a exposé une œuvre de premier ordre : le Christ bénissant les enfants. Sous un portique
qui s'ouvre sur un horizon de montagnes bleuâtres , le Christ , vêtu d'une robe blanche, tient dans ses mains un petit enfant; autour de lui se pressent des mères agenouillées, des disciples et des pharisiens. La composition a de la gravité, de la noblesse ; les figures de femmes et d'enfants sont gracieuses; mais ce qu'il faut louer surtout , c'est la douceur, la finesse et la limpidité de la couleur. Un autre aquarelle, d'une exécution tout à fait admirable, est la Mort d'Arthur, de M. Gorbould : le sujet, emprunté au poète Tennyson, a pris sous le pinceau de l'artiste toute l'importance d'une scène historique; les figures, d'assez grande dimension, ont de l'expression et du rehef; les oppositions d'ombre et de clair sont très-énergiquement et très-habilement accusées ; la couleur, enfin, offre une chaleur, une richesse et une solidité de ton vraiment extraordinaires. Peut-être les artistes anglais ont-ils tort de se donner tant de peine pour atteindre dans l'aquarelle à des effets qu'ils obtiendraient aisément en peignant à l'huile. Suivant le mot de M. About, ils ressemblent à ces amants romanesques qui entrent par la cheminée quand la porte est ouverte à deux battants. Nous n'en devons pas moins rendre justice à leur habileté, à leur imperturbable assurance de main, comme aussi à la sincérité , à l'originahté de leur sentiment et à leur mépris pour les vieilles traditions.
Les États-Unis, qui n'étaient représentés à l'Exposition de 1855 que par une dizaine de peintres, en comptent quarante environ à l'Exposition actuelle. Les artistes américains n'ont pas, dans l'exécution, une originahté bien tranchée : les uns procèdent de l'école française , les autres de l'école britannique ; du moins , ont-ils le bon esprit de peindre les hommes et les choses de leur pays. Un de leurs ouvrages les plus importants par le choix du sujet et la grandeur du cadre, c'est la Cour républicaine du temps de Washington, de M. Huntington : les nombreux personnages groupés dans cette composition sont sans doute reproduits fidèlement d'après des portraits exécutés sur nature au siècle dernier, ce qui peut être de quelque intérêt historique ; mais la distribution de la scène est banale et la facture pleine de mollesse. Ce n'est guère que dans la peinture de portrait et dans le paysage que les artistes de États-Unis font preuve de quelque talent. Parmi les portraits , nous avons remarqué celui d'Abraham Lincoln, parM. Hunt, élève de M. Couture, et celui du général Sherman, par M. Healy. Les paysages de MM. Mac Entée et Kensett sont peints dans des
tons d'aquarelles gais et séduisants : j'aime surtout, — du premier, la Fin d'octobre , petite toile d'un coloris vif et harmonieux ; — du second, une Vue du lac Georges en automne et une marine d'une exquise finesse : la Vue des côtes de Newport. Les Bords de la rivière de Tunxis (Gonnecticut), de M. James Hart, le Crépuscule sur le mont Hunter, de M. G-iffort, et le Vieux manoir du Kentucky, de M. Johnson , ont droit aussi à une mention honorable; mais que dire des paysages fantasmagoriques de M. Ghurch , la Saison pluvieuse sous les tropiques et la Chute du Niagara ? de la grotesque fantaisie que M. Beard intitule la Danse des ours? de la Fille blanche qui a déjà figuré à un des Salons ouverts au Palais de l'Industrie et qui nous a révélé chez son auteur, M. Whisler, un talent passablement excentrique ?