‹ L'art contemporainChapitre 13 sur 24 · BELGIQUE — HOLLANDE · texte numérisé non relu

BELGIQUE — HOLLANDE

Le dédain de la manière académique, l'horreur des poncifs , la spontanéité, la franchise et l'originalité qui font de l'école anglaise une école si intéressante malgré ses écarts, toutes ces quahtés se retrouvent chez la plupart des peintres belges et hollandais, jointes à une exécution plus agréable, à un sentiment plus intime et plus profond de la réalité. Tandis qu'aujourd'hui encore une bonne partie de notre école se débat tristement dans les liens d'une convention étroite, mesquine, ridicule, nos voisins font de vaillants efforts pour s'affranchir des traditions surannées et pour remonter aux sources de leur art national. Or, on ne saurait le méconnaître, le génie artistique de la race néerlandaise, tel qu'il est manifesté , au XV' siècle, dans les œuvres des Van Eyck, des Memling, des Lucas de Leyde, des Quentin Matsys, est essentiellement humain , individuel : la beauté plastique le touche moins que la beauté morale ; les mouvements du corps et l'expression de la physionomie n'ont d'intérêt pour lui qu'autant qu'ils correspondent aux mouvements de l'âme et reflètent, pour ainsi dire, l'homme intérieur. Aussi, s'inspire-t-il directement de la nature et n'a-t-il aucun goût pour l'idéEil antique, ressuscité et préconisé par l'art itaUen.

Parmi les artistes contemporains qui travaillent le plus énergiquement à ramener l'école belge dans sa voie primordiale, il faut citer en première ligne M.Henry Leys, d'Anvers. M.Leys a fait une étude approfondie des maîtres flamands du XV* siècle et il est parvenu à s'assimiler leurs qualités distinctives. Il possède la même sincérité de sentiment, la même naïveté de conception , la même vérité dans le caractère des têtes, la même exactitude un peu minutieuse dans le détail, et aussi la même clarté et la même vigueur d'exécution. Il reproduit jusqu'aux types, aux costumes et aux accessoires qu'on rencontre dans leurs tableaux. Et pourtant, ce n'est pas un copiste vulgaire ; ce n'est pas même un imitateur.

Il peint dans l'esprit de ses modèles , mais il ne les suit pas eu aveugle : il s'esL pénétré de leur sentiment et il voit la nature exactement comme ils la voyaient. Aussi, a-t-on pu dire de lui avec raison : « M. Leys n'est pas un moderne qui imite les anciens , mais un ancien égaré parmi les modernes. Les hommes qu'il peint sont ses contemporains; il les a dessinés d'après nature, vers l'an 1500 de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (About). — Ses compositions qui représentent, d'ordinaire, des épisodes empruntés aux anciennes luttes politiques et religieuses de la Flandre, nous transportent en plein XV? siècle, au miheu de gens qui vivent, qui pensent et se meuvent.

Un de nos maîtres dans la critique d'art, notre ami W. Biirger, écrivait dernièrement dans l'Indépendance belge, que l'unique ambition de M. Leys était de traduire le caractère d'une scène déterminée. — Sans doute, les sujets choisis par l'artiste sont rendus avec toute l'exactitude, toute la sincérité que l'on est en droit d'exiger d'un historien consciencieux ; mais, à mon avis, l'intérêt du fait particulier s'efface devant l'intérêt bien autrement puissant qu'excite en nous l'interprétation de toute une époque, Nous croyons donc qu'au lieu de songer simplement à peindre telle ou telle action, plus ou moins obscure, telle ou telle anecdote. M. Leys se propose de retracer l'histoire d'une civilisation éteinte, de reconstituera nos yeux cette civilisation, non-seulement dans ses œuvres matérielles, mais encore, mais surtout dans son expression morale. Cette sorte de généralisation, vivante et pittoresque , n'a rien de commun assurément avec le système des soi-disant idéaUstes qui prennent prétexte du premier fait venu , historique ou fabuleux, pour donner un corps à une abstraction philosophique.

C'est précisément parce que M. Leys a horreur de ce qui est abstrait et conventionnel , qu'il compose ses tableaux et qu'il les exécute en dehors de toutes les recettes classiques. Sa mise en scène est généralement d'une simplicité , je dirais presque d'une bonhomie extrême. Ses personnages sont groupés de la façon la plus naturelle, la plus claire. On leur a reproché de ne pas toujours être animés d'unsoufQe franc et de pécher par une sorte de raideur gothique. Sans contester ce que cette accusation peut avoir de fondé, je ferai simplement remarquer que la plupart des sujets traités par l'artiste n'exigent pas une action bien vive. D'ailleurs , si les corps gardent une placidité un peu morne, la vie resplendit dans les lètes avec une puissance do concentration vraiment extra-

ordinaire. Chaque visage a un caractère profondément individuel, qui révèle à la fois les sentiments passagers, les mœurs et la condition même de la personne. Quelques types semblent d'une laideur exagérée; mais ce n'est pas la faute du peintre, si la vieille race flamande avait plus de force que de beauté. Consultez les portraits du temps , et vous reconnaîtrez que M. Leys n'a point chargé ses modèles. En tout cas, cette laideur, — si laideur il y a, — n'a rien de trivial, ni de grotesque. Pour prouver, du reste , qu'il a le sentiment du beau, le peintre nous offre, dans quelquesuns de ses tableaux, des figures de femmes d'une grâce exquise. Nous avons dit que, sous le rapport de l'exécution, M. Leys avait la clarté et la vigueur des anciens maîtres. Sa touche , ferme et nourrie, modèle les objets avec une précision et une solidité extrêmes; sa couleur est riche, transparente, d'une vérité et d'une harmonie merveilleuses. Si parfois ses figures ne sont pas suffisamment enveloppées d'air, si ses derniers plans ne fuient pas assez, c'est qu'à l'inverse des peintres médiocres qui abusent des teintes neutres et des tons brisés pour obtenir plus facilement la perspective aérienne, il n'accuse la différence des plans que par la justesse du ton local et la finesse des nuances : méthode hardie, entièrement conforme à la nature, mais qui, pour donner des résultats satisfaisants, ne souffre pas la moindre défaillance chez celui qui l'emploie. Au reste , pour l'habileté de la main , pour la finesse du modelé, pour la largeur du dessin et la science des effets, M. Leys est passé maître. Ces diverses qualités qui fondèrent sa réputation à l'Exposition universelle de 1855 et que le jury international récompensa par une grande médaille d'honneur, se sont affirmées avec plus d'éclat au concours solennel de 1867 (1), où ses œuvres, au nombre de onze, couvrent presque entièrement le lambris principal de l'une des deux travées du pavillon réservé à la Belgique.

Parmi ces onze ouvrages figurent deux portraits et deux grandes compositions , reproduits en fresques dans la salle de l'Hôtel-de- Ville d'Anvers, où M. Leys a été chargé de retracer quelques-uns des événements les plus considérables de l'histoire flamande. Les portraits sont ceux d'Antoine de Brabant et de Philippe le Beau : deux figures de donataires , détachées d'un triptyque de Memling ou de Rogier van der Weyden. L'une des grandes toiles représente Le bourgmestre Lancelot van Ursel haraguant la garde bourgeoise

(I) M. Leys a obtenu à cette Exposition un des quatre grand^ ]inx décerm''; aux peintres étrangers.

pour la défense de la ville, en 1542. C'est ici surtout que la disposition des personnages est à la fois très-simple et très-originale. La scène se passe sur une des places publiques d'Anvers. A gauche . se tient le bourgmestre, en manteau noir fourré de martre, ayant derrière lui deux vieux échevins, graves et recueillis; à droite sont rangés les miliciens, armés de piques et ayant à leur tête plusieurs officiers richement costumés, qui tiennent à la main leurs épées nues. Des gens du peuple se pressent à l'extrémité de la place, et les fenêtres des maisons sont garnies de curieux. La perspective de ce tableau nous a paru un peu défectueuse ; mais l'architecture et les costumes sont superbes d'exécution.

L'autre grand tableau nous montre Varxhiduc Charles (plus tard Gliarles-Quint), prêtant serment entre les mains du bourgmestre et des échevins d'Anvers, en 1515. Le jeune prince, eu pourpoint et haut de chausses de soie blanche , avec manteau de la même étoffe doublé de rose , est debout sur une sorte d'estrade ; il étend la main sur l'Évangile et prête serment, en présence de Marguerite d'Autriche , sa tante , de Marguerite d'York , sœur d'Edouard IV, et de divers autres personnages de la cour, placés à gauche derrière lui. Adroite, se tiennent les magistrats d'Anvers qui écoutent le prince avec une gravité mêlée de respect. Du même côté, sur les degrés de l'estrade, on voitl'évêque d'Anvers entouré de son clergé , et plus bas, assis sur la première marche, des hérauts d'armes , vêtus de pourpoints bruns à crevés blancs et qui portent des écussons armoriés. Un de ces hérauts , vu en entier, est d'une tournure magnifique; les autres sont hardiment coupés par le cadre. Tout ce tableau est d'une couleur savante, énergique. U Installation de l'ordre de la Toison d'or (appartenant au roi des Belges) n'a guère moins d'importance que les deux compositions que nous venons de décrire. Dans l'intérieur d'une cathédrale gothique , qu'éclairent de larges fenêtres , garnies de vitraux peints, Philippe II, vêtu de rouge des pieds à la tête, tient d'une main l'insigne de la Toison d'or, suspendu à son cou, et étend l'autre main sur une châsse, de riche orfèvrerie, près de laquelle est debout un vieilévêque, en mître verte, assisté de six diacres. D'autres princes et seigneurs, vêtus de rouge, comme le duc, descendent d'une tribune qui occupe le fond de l'église et se rendent processionnellement vers la châsse. Une douzaine de prêtres, en surplis blancs et toques noires, sont assis, sur la gauche, au bas de la tribune. M. Leysa tiré le parti le plus heureux de ces costumes de couleurs si vives et si tranchées; pas une note ne détonne dans cette bruyante symphonie.

U Intérieur de Luther à Wittenberg, Luther chez son ami Lucas Cranach, le Conciliabule du temps de la Réforme, la Sortie de l'église et le Liseur sont de charmantes petites toiles, ofi l'on ne peut qu'admirer la délicatesse du sentiment, la vérité des attitudes, la finesse des physionomies, la largeur et la fermeté de Texécution. Ily a dans la seconde de ces toiles une délicieuse figure de jeune fille, douce, rêveuse, qui appuie ses mains sur le dossier d'une chaise, derrière celle où est assis le peintre Cranach, faisant le portrait de son ami Luther.

La Publication dans les rues d'Anvers de ledit de Charles- Quint introduisant V inquisition dans les Pays-Bas , mérite une description. Mais écoutons d'abord cet édit monstrueux :

Nul ne pourra imprimer, copier, soubs soy sciamment avoir, recevoir, porter, garder, receler, ne retenir, vendre, acheter, donner, distribuer, semer ou laisser es éghses, rues ou autres lieux, cheoir aucuns escripts faits ou composés par Martin Luthère, Joannes Ecolampadus, Nevicus. Zwinglius, Martinus Bucerus, Joannes Calvinus ou autres heresiarches , et autheurs de leurs sectes, ou d'autres sectes hérétiques et erronnées reprouvées de l'Église catholique....

N'y tenir ou permettre en sa maison ou autrement conventicules privés, ou assemblées illicites, ne se trouver en icelles, esquelles les dits séducteurs et sectateurs sèment et enseignent clandestinement leurs erreurs... .

N'y semblablement, prescher, defïendre, dire et soustenir en publicq ou en secret aucunes doctrines des aucteurs susdits

D'avantage, deffendons que nul, de quelque estât ou condition qu'il soit, s'avance de loger, recepter ou recevoir en sa maison, traitter, fournir ou administrer vivres, habillements ou argent, ou autrement favoriser scientement aucun qui aurait esté tenu ou suspecté d'estre hérétique. Et que tous ceux qui le logeront le dénoncent.

Tout ceux qni scauront ou cognoistront aucuns infectés d'hérésie , seront tenus incontinent et sans delay, les dénoncer, révéler, déclarer et notifier aux juges ecclésiastiques, officiers des évêques et autres.

Pareillement seront tenus, s'ils scavent le lieu où quelquun des dits hérétiques se tiennent et latitent, de le déclarer à l'officier dudit lieu, à p'aine d'estre tenu comme dessus pour fauteurs, receptateurs et adhérens à l'hérésie, et d'estre punis de la mesme paine que seroit l'hérétique ou délinquant, s'il fut appréhendé.

Et veut-on connaître de quelle peine ils devaient être punis î

Les dits pertubateurs du repos publicq seront exécutés, à scavoir les hommes par l'espée, et les femmes par la fo.ssè, si avant qu'ils ne veulent soustenir et deffendre leurs erreurs. Et s'ils persistent eu leurs erreurs ou hérésies, les condamnons d'estre exécutés par le feu. et, eu tous cas leurs biens déclarons confisqués à nostre prouffit.

Le tableau Je M. Leys nous montre, au l'und, les liérauts qui l^roclament l'édit royal ; à gauche, quelques hommes pensifs , sombres, concentrés; à droite, sous un auvent, une foule compacte qui écoute. — Un écrivain qui a publié , il y a quelques années, une étude remarquable sur l'art contemporain en Belgique, M. Louis Pfau a fait une critique plus spirituelle que juste de l'œuvre de M. Leys. Toat en louant le caroctère de la composition qui correspond si bien au style singulier et aux locutions surannées de l'édit, il pense que l'artiste a dénaturé le fait historique, en donnant à tous ses personnages une immobihté stupide. « Par ma foi , s'écrie-t-il, ces badauds gothiques sont plus révoltants que révoltés. Savent-ils , en effet, ces paisibles habitants , qu'il est question de vie et de trépas ? Et ces deux messieurs qui lisent là-bas , sont-ce donc ces terribles hérauts de la mort qui parcourent les rues, suivis de l'inquisiteur et du bourreau ? Comment? est-ce bien là le prélude sinistre de cette lutte acharnée, où le despotisme fanatique s'élance comme une bête fauve sur le libre examen ? oii la belle Néerlande prend ce tigre royal à bras le corps, se débattant avec le courage du désespoir, jusqu'à ce qu'euJdn le monstre la laisse choir, toute lacérée et toute défigurée , de ses griffes défaillantes, usées par Voccision? Non! ce n'est pas cette page horrible de l'histoire flamande; ce n'est qu'une mascarade archéologique. Car, en vérité, s'il n'y avait quelques bras gesticulant en l'air ,'signaux assez faibles pour guider les conjectures du spectateur, celui-ci pourrait tout aussi bien croire que ces crieurs publics promettent une récompense honnête au manant heureux qui trouvera le chien perdu de la duchesse. » Ce dernier trait est charmant, sans doute ; mais, selon moi, il ne porte pas. Je crois, en effet, que M. Leys est entré parfaitement dans l'esprit de l'époque à laquelle il a emprunté son sujet et qu'il a bien rendu l'impression de stupeur que dut produire sur les habitants d'Anvers la publication des ordonnances féroces de Charles-Quint. Le peuple flamand est naturellement placide, ce qui ne l'empêche pas d'être vaillant et redoutable , lorsqu'il est enflammé par le patriotisme ou poussé à bout par la tyrannie. On sait qu'il effaça avec son sang l'édit impérial.

A. l'exemple de M. Leys, plusieurs peintres belges puisent les sujets de leurs tableaux dans l'histoire des Pays-Bas. — L'Education de Charles-Quint, par M. Hammau, déjà exposée au Salon de 1864 et qui a été achetée pour le Musée du Luxembourg, est une petite toile assez finement touchée et d'un coloris agréable.

M. Hamman a beaucoup étudié les peintres vénitiens et, comme pour rendre hommage à ses maîtres, il traite volontiers les scènes empruntées aux annales de l'Italie. Sa Fête du Bucentaure à Venise a, dn mouvement, de la gaîté; son Épisode du siège de Sienne en 1553 ne manque pas d'intérêt; mais ces deux toiles, pas plus que V Éducation de Charles-Quint, ne feront oublier le tableau on l'artiste a représenté André Vésale, disséquant au milieu des savants accourus à Bologne pour le combattre, et forcés de l'applaudir.

M. de Biefve n'a rien fait non plus, jusquici, de mieux que son Compromis des nobles, exposé en 1855, œuvre beaucoup trop vantée d'ailleurs et qui ne saurait donner une idée de la scène émouvante où les chefs des plus nobles familles des Pays-Bas , baptisés par leurs ennemis du surnom de gueux, a allumhven.1, suivant l'expression de Schiller, une guerre qui dura quarante ans et jetèrent les fondements d'une liberté dont eux-mêmes ne devaient pas jouir. » La peinture de M. de Biefve manque essentiellement d'énergie, comme on peut en juger par deux grandes figures de femmes exposées par lui au Champ-de-Mars, et qui représentent, Tune et l'autre, la Comtesse d'Egmont.

Ce n'est pas par le défaut de vigueur que pèche M. Alexandre Robert dans le Sac d'un couvent à Anvers à la fin du XVt siècle. Cette grande composition ressemble même un peu trop à un mélodrame. Des carmes se sont réfugiés dans une salle basse de leur monastère, avec les vases sacrés , les reliquaires et les autres objets les plus précieux de leur trésor. Mais déjà la porte de la crypte cède sous les coups des hallebardiers protestants. Il v a quelques groupes expressifs et pittoresques dans ce tableau , celui par exemple, des deux moines qui, blêmes de terreur, cherchent à soustraire un ciboire à la vue des iconoclastes. En revanche le moine qui est agenouillé au premier plan, un crucifix dans une main et une hache dans l'autre , doit avoir emprunté sa pose ci l'un des ligueurs fanatiques de l'opéra de Meyerbeer. Quant à la facture du tableau, elle a certainement de la force, mais une force un peu pesante.

Il y a plus de finesse et de grâce, avec autant de fermeté et de science, dans la manière de M. Ferdinand Pauwels. C'est la première fois, croyons-nous, que M. Pauwels expose à Paris. Ses cinq tableaux ont été justement remarqués. Le meilleur, sans contredit, est celui qui roprésenle la Veuve de Jacques Artevelde apportant ses trésors pour venir en aide aux Gantois assiégés par Louis de

Maie. Il y a quelque chose de touchant à voir cette noble femme qui, faisant taire sa douleur et son ressentiment pour n'écouter que son patriotisme, vient remettre ce qu'elle possède de plus précieux aux magistrats de la ville en danger. Elle s'avance , grave et digne , vêtue de ses habits de deuil , au milieu de ses trois jeunes fils que , dans un jour d'égarement , les Gantois ont rendus orphelins. Les magistrats émus se lèvent pour recevoir la veuve de Van Artevelde, tandis que la foule , saisie d'admiration , se presse à la porte de l'enceinte. M. Pauwels a parfaitement rendu le caractère de cette scène pathétique. Le groupe de la mère et des enfants est particulièrement réussi. Les personnages , excellents d'attitudes et d'expressions , sont un peu disposés comme les figures d'un bas-relief. Cette ordonnance qui n'a rien ici de choquant , se répète dans presque toutes les autres compositions de M. Pauwels , notamment dans le Retour des Proscrits du duc d'^/6e , qui ressemble à une procession. C'est à faire croire que l'artiste est incapable de rendre les effets de perspective. On ne peut souhaiter, du reste, une couleur plus finement nuancée , plus délicate , plus harmonieuse; et , sous ce rapport, nous pouvons citer encore comme des œuvres tout à fait séduisantes , les Gantois devant Philippe le Hardi et la Vocation de sainte Claire. La Mort de Char les -Quint, par M. De Groux, est une peinture large, énergique, un peu sombre et un peu austère, comme le voulait le sujet. La lumière de deux cierges éclaire faiblement le visage du mourant. Près du lit, se tient un moine, un ciboire à la main. — Il y a plus de clarté et non moins de vigueur, dans une autre grande toile de M. De Groux, représentant les Bourgeois de Calais devant Edouard IV : l'homme, bardé de fer, qui écarte les suppliants, a une mine et une tournure superbes. — Quels que soient d'ailleurs leurs mérites, ces deux compositions historiques ne valent pas . selon moi . les petits tableaux dans lesquels M. De Groux traduit, avec autant de force que de simpUcité, les souffrances des pauvres gens. L'exposition entière ne nous offre pas de scène plus touchante que V Hospitalité : une femme et ses deux enfants, fille et garçon, glacés par le froid, dévorés par la faim , hâves et chétifs, se réchaatfent au foyer hospitalier d'une paysanne ; celle-ci leur coupe quelques tranches d'un pain non- qu"ils trou-^ veront déhcieux. Il y a une sorte de gravité et de noblesse dans l'action pourtant si simple de cette liumble paysanne. .l'aime va.om'oV Avin()ne : une jeune fermière tendant une écuelN^, de soupe a une incndiante assise sur le seuil de sa porte, les pieds dans la

neige, et qui cache dans son giron maternel sa fille demi-morte de faim et de froid. Mais quel charmant tableau que la Visite du médecin! Un docteur campagnard tâte le pouls d'une fillette, qui est couchée sur les genoux de sa mère ; derrière celle-ci, se tient le mari, un honnête forgeron. Il faut voir avec quel air inquiet le père et la mère cherchent à lire le sort de leur enfant sur le visage du médecin. Hélas! l'expression de ce visage ne promet rien de bon !

M. De Grroux passe pour être le chef du réalisme en Belgique et avoir des affinités avec M. Courbet. II n'est pas douteux qu'à l'exemple du maître d'Ornans, il n'ait plus de goût pour les réahtés vivantes que pour les abstractions et les fictions insaisissables de la poésie. Mais je pense que s'il fallaitabsolument désigner dans notre école le peintre dont il se rapproche le plus , sous le rapport du sentiment, il serait plus juste de nommer M. Millet. Au surplus, sa façon d'interpréter la nature et ses procédés d'exécution , un peu lourds et un peu lâchés parfois , lui appartiennent bien en propre. Ajoutons que s'il n'a subi l'influence particulière d'aucun maître, il a formé lui-même plusieurs artistes de son pays, entre autres M. Constantin Meunier, qui a presque sa simplicité et sa vigueur dans son Saint Etienne martyr, et surtout dans le Convoi d\m Trappiste.

Il fut un temps où la critique voyait aussi dans M. Alfred Stevens un émule de Courbet. C'était à l'époque où M. Stevens, — alors au début de sa carrière, — peignait , d'une touche un peu brutale et dans un sentiment presque farouche, des scènes de mœurs populaires. Deux de ses tableaux surtout attirèrent l'attention, — l'un exposé en 1855, sous ce titre : Ce que Von appelle le vagabondage , — l'autre intitulé une Petite industrie^ et qui figura au Salon de 1857. Dans ces deux toiles, M. Stevens avait rendu, avec un pinceau ému, la misère Iroide, implacable des grandes villes. Il a abandonné, depuis, ces sujets navrants pour se vouer à la peinture des élégances de la vie parisienne. On assure qu'il est devenu le peintre des femmes du « grand monde, » des dames de qualité. Si cela était, je plaindrais de tout mon cœur le grand monde

d'avoir autant baissé de qualité. Mais je croirais plus

volontiers que M. Stevens s'est fait l'interprète d'un monde léger, futile, désœuvré, affolé de luxe et de plaisirs ; monde intermédiaire (dois-je dire interlope :\) qui n'a ni l'extravagance et le cynisme du demi-monde, ni la dignité et la souveraine élégance de la vraie aristocratie , monde instruil peutèfre,niaio mal éduqué; avide de

jouissances, mais dépourvu de goût; se laissant séduire par tout ce qui brille et oubliant trop souvent son honneur dans la poursuite désordonnée du plaisir : monde essentiellement parisien où se recrutent les Lionnes pauvres et où se réfugient, dans l'âge mûr, les Dames aux Camélias.

Si l'on rencontrait des hommes dans les tableaux de M. Alfred Stevens , on saurait mieux s'il y a lieu de délivrer ou de refuser un certificat de bonne vie et mœurs aux petites dames blondes qu'illustre le pinceau de cet artiste ; car c'est aux femmes surtout que s'adresse le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Mais M. Stevens a horreur du sexe laid et ne lui fait jamais les honneurs de sa peinture. Nous sommes donc réduits , pour juger ses héroïnes , aies interroger elles-mêmes, dans leur physionomie , dans leurs toilettes, dans leurs occupations présentes. Voyons : où sont les « dames de qualité » dont on parle ?

Est-ce la Dame rose ? — Une jeune femme en robe de soie rose avec double jupe de gaze, fripée, chiffonnée, ébouriffée, au demeurant la femme la plus provocante du monde et la plus délicieusement peinte. Ce qu'elle fait n'est guère compromettant : elle regarde une figurine chinoise qu'elle vient de prendre sur un meuble en laque près duquel elle est debout.

Est-ce 0;9,'ie7m? — Une élégante enrobe de soie bleu de ciel, une fausse Pénélope qui tient à la main un travail de tapisserie et qui regarde, avec plus de plaisir que d'étonnement, une lettre qu'un amoureux vient de glisser sous la porte de sa chambre.

Miss Fauvette ? — Le nom seul dit la chose. Une apprentie cantatrice de l'Alcazar ou du Casino, en robe de mousseline blanche et ceinture bleu clair, debout devant son piano. Elle vient de rentrer : elle a jeté négligemment sur un fauteuil son burnous rose à ramages iDleus et verts et son chapeau de paille mousquetaire à plume noire , et , tout en ôtant ses gants, elle lance une roulade aux échos d'alentour. Fauvette pour fauvette, bien des gens regretteront Mimi Pinson.

Les noms de guerre que M. Stevens donne à ses héroïnes devrait, ce me semble, nous édifier suffisamment sur la catégorie sociale à laquelle elles appartiennent. Mais, voici une Duchesse, si l'étiquette n'est pas menteuse. Regardons de près. Robe de velours bleu; manteau noir, bordé de petit gris , qui découvre les épaules: main gantée de jaune et tenant une lettre dépliée; profil perdu, tourné vers un portrait de femme accroche au mur.. .. C'est là tout lo tableau. Je défie Arsène lloussaye d'y trouver les éléments suffi-

sauts pour reconstituer une Duchesse, si ce n'est peut-être quelque duchesse de Gerolstein.

Que nous veut , maintenant, cette indiscrète aux cheveux roux débordant d'une capote rose , drapée dans son cachemire , comme un héros classique dans sa dignité, accoudée sur un bureau qu'elle vient de crocheter et froissant avec colère une lettre ou elle vient de puiser Une douloureuse certitude? Tenez, la voilà dans l'heureux temps de ses amours, pimpante et parée, prête à aller au rendezvous. Elle met ses gants et regarde par la fenêtre. Le catalogue nous dit que Le temps est incertain ; mais elle n'est pas femme à s'effrayer d'une ondée ; ne sait-elle pas que Vautre l'attend ?

Si la niaiserie est une preuve à''Innocence, elle ne me parait pas suffisante pour classer une femme dans tel ou tel monde : je ne dirai donc rien de l'Agnès en robe de soie jaune avec pardessus de gaze, qui tient un bouquet d'une main et semble vouloir se gratter l'oreille de l'autre. Mais, sous le rapport de l'exécution, quel ravissaut pendant à la Dame rose !

Suffirait-il donc pour être une dame de qualité d'avoir une robe grise avec paletot-folie, et de respirer le parfum des Fleurs d'automne ? ou bien d'avoir une robe de soie noire et de regarder bêtement un éléphant de jade posé sur un tapis oriental [VInde à Paris?) ou encore de s'asseoir, Pensive, sur un sopha , les pieds sur un tabouret ? ou enfin de prendre un air soucieux, à la Rentrée du bal , et d'ôter son bracelet avec une gravité et une tristesse qui donneraient à penser que ce bijou n'a pas encore été payé au fournisseur ou a été payé trop cher à un autre '?

On me dira que ce sont justement ces occupations ou , pour mieux dire , ces inoccupations qui caractérisent les mœurs de la société aristocratique. Je le veux bien. Maison m'accordera aussi que le monde intermédiaire, dont je parlais tout à l'heure, est pour le moins aussi frivole et aussi inoccupé. En admettant donc que le désœuvrement ne soit pas un signe distinctif auquel on puisse reconnaître les femmes de telle ou telle condition, du moins aurait-on quelque raison de s'en rapporter à l'expression de la physionomie. Par malheur M. Stevens sacrifie généralement les visages aux accessoires et ses petites dames, si supérieurement habillées , manquent presque toutes d'une vie personnelle. J'ai entendu des malins assurer que si ses costumes parlaient, ils seraient plus éloquents que ses figures. La vérité est qu'on apprend beaucoup de choses par ces toilettes plus ou moins tapageuses : à la manière dont la robe est fripée, dont le chàle dessine la taille,

dont le mantelet couvre les épaules, floiit le chapeau est agrémenté et dont la coiffure est accommodée , on devine à quelle espèce de femme on a affaire.

Après tout , je n'entends faire en aucune façon la guerre à M. Stevens au sujet de ses prédilections. Il me suffira d'avoir combattu l'opinion qui voudrait faire de lui une sorte de photographe de la gentry parisienne. Pour être simplement le peintre d'une société mêlée , il n'en est pas moins , à mes yeux, un artiste du plus grand talent , observateur sincère et praticien consommé. Il a eu beau changer la direction de son objectif, laisser là les pauvres gens pour se tourner du côté de la fashion , il est resté profondément réaliste dans l'exécution comme dans le sentiment. Sa touche, libre, capricieuse, hardie dans la peinture des étoffes, s'amollit parfois ou appuie un peu plus qu'il ne convient dans le modelé des chairs. Peut-être abuse-t-il des fonds noirs, au point que certaines de ses figures ressemblent à des ombres chinoises. Mais , en général , il a une ampleur, une force qu'on rencontre bien rarement chez les peintres de petits personnages. Il affronte volontiers et presque toujours avec bonheur, les oppositions de couleur les plus vives , comme dans la Consolation, grand tableau qui a déjà figuré à l'Exposition de 1857, avec celui que le catalogue intitule la Mendicité tolérée et qui n'est autre que la Petite industrie, citée plus haut. Ces deux toiles appartiennent à la première manière de l'artiste et n'ont rien de commun avec celles que nous avons décrites. La Mendicité tolérée est un sujet dont la moralité pourrait être méditée utilement par la Dame rose et par Miss Fauvette : au coin d'une rue où s'ouvrent un magasin de modes et une boutique d'orfèvrerie , une pauvre femme et sa fille étalent leurs haillons; la mère, debout , la tête entourée d'un mouchoir, offre des carnets aux passants ; près d'elle , et lui tenant le bas de la jupe, la fille est accroupie , étiolée par la misère et grelottant de froid. Cette scène navrante est peinte dans une tonalité sombre, très-vigoureuse et très-juste. — La Consolation nous montre une jeune femme'en robe de mousseline blanche liserée de rose , adressant de banales paroles de condoléance à une amie en grand deuil, assise près d'elle sur un canapé jaune et qui sanglote dans son mouchoir. Une orpheline , vêtue de noir comme sa mère, est assise à droite sur un fauteuil ; elle ne pleure pas, mais sa douleur, pour être contenue , comme il sied quand on est du monde , n'en est pas moins rendue d'une faron très-expressive. Le profil do cette jeune fille est d'une délicatesse exquise et d'une candeur

toute virginale. M. Stevens sait donc trouver, quand il veut . des modèles honnêtes et des sujets intéressants. J'en vois encore la preuve dans une petite toile intitulée Tous les bonheurs^ et qui a déjà été exposée en 1861 : une jeune mère qui vient de rentrer dans la chambre où dormait son nourrisson, se débarrasse à la hâte de ses gants et de son châle, et, sans prendre le temps de quitter son chapeau , elle entr'ouvre son corsage et livre les trésors de son sein au baby affamé. Voilà une scène gracieuse , charmante, saisie sur nature !

M. Florent Willems a ceci de commun avec M, Stevens , qu'il a une affection très prononcée pour les femmes blondes , qu'il apporte un soin et une habileté extrêmes dans l'imitation des costumes et des accessoires, et qu'il ne se préoccupe pas assez de varier les motifs de ses compositions et de donner de l'intérêt à ses figures. Disons maintenant, pour signaler les dissemblances, que M. Willems admet volontiers le sexe fort dans ses tableaux, et qu'au lieu de peindre les mœurs contemporaines, il met en scène des personnages en costumes Louis XIII. Pour ce qui est de l'exécution , celle de M. Willems est plus propre, plus coquette, mais moins originale et moins libre. Cet artiste procède des petits maîtres hollandais, particulièrement de Mieris et de Terburg ; il rivalise avec eux dans la peinture des étoffes de velours et de satin aux reflets chatoyants ; mais il n'a ni leur esprit dans la composition, ni leur finesse dans l'expression des caractères. Ses costumes, si délicatement et si habilement peints , n'accusent pas toujours avec assez de vérité les formes qu'ils revêtent : des pièces d'étoffe , jetées sur un fauteuil ou accrochées à un mur, offriraient autant d'intérêt que quelques-uns de ses personnages. Il n'en est pas moins très goûté et très estimé des amateurs, et les treize tableaux, qu'il a exposés au Champ-de-Mars, en face des dix-huit toiles de M. Stevens, ont obtenu beaucoup de succès. Parmi ces treize tableaux, je me contenterai de citer : les Adieux^ une blonde délicieuse qui , par un mouvement plein de naturel, se hausse sur la pointe des pieds et passe ses bras autour du cou d'un jeune cavalier tenant à la main son feutre et sa rapière ; — la Sortie , un gentilhomme donnant la main à une jeune dame en robe de satin blanc, et prenant un air solennel, tout à fait hors de propos, pour ouvrir une porte; peinture d'une facture très-harmonieuse, d'ailleurs;— \'Ar?rmriet% personnage vêtu de noir, présentant des épéea à un gentilhomme, en costume rouge, qui fait ployer une lame ; — J y étais ! petite scène assez heureusement composée et

d'une couleur exquise; une jeune femme en robe de soie jaune montre un tableau de bataille à un vieillard, vu de dos, qui se dresse fièrement en poussant le cri qui sert de titre au tableau ; — la Visite, une dame, en robe de satin rose, petit manteau gris et chapeau à haute forme, et un cavalier en pourpoint jaune, manteau noir et bas blancs, rendant visite à une dame vêtae de satin blanc ; figures assez bien posées, mais qui ont le tort d'être toutes trois de profil ; — V Anneau des fiançailles, un jeane seigneur, en pourpoint de soie rose et manteau cramoisi , passant une bague au doigt d'une charmante blonde, vêtue de satin blanc; — l'^ccouchée, une des compositions les plus importantes de M. Willems, déjà exposée en 1864 ; la jeune femme qui se penche vers le lit où dort l'accouchée et qui maintient sa jupe de satin rose, pour ne pas faire de bruit, aune attitude pleine de naturel.

M. Willems a beaucoup dïmitateurs , aussi bien en France qu'en Belgique. Parmi ses compatriotes , nous signalerons MM. Baugniet et Gustave De Jonghe qui interprètent, avec un sentiment tout personnel d'ailleurs, des scènes de la vie parisienne.

M. Adolphe Dillens peint avec verve les mœurs de la Zélande. Sa Noce au Zuid Beveland est pleine de détails amusants. Son tableau inlitulé Ordre et désordre et qui représente des patineurs hollandais culbutant sur la glace, est tout à fait comique.

Les scènes italiennes de M. Eugène Smits ont un grand charme de coloris. J'aime surtout la Trinita dei Menti , réduction vive et spirituelle de l'immense tableau exposé par cet artiste, en 1865 , sous ce titre : Rome ! Le Miroir est une large et vigoureuse étude de femme qui se regarde dans une glace. M. Smits a toutes les qualités nécessaires pour réussir dans le portrait, genre qui compte, d'ailleurs, en Belgique, plusieurs praticiens distingués , notamment M. de Winne, M. de Gronckel, et M"' O'Connell.

Dans la peinture d'animaux, il faut citer en première ligne M. Joseph Stevens, qui a exposé six tableaux d'une facture ample et ferme , d'un rendu spirituel et exact, d'une couleur forte , lumineuse, intense, qui rappelle un peu celle de Decamps. Comme ce dernier maitre , M. Stevens fait d'amusantes caricatures de singes : la Mélancolie de la première pipe et les Cancans de la première heure. Mais je pr(''fère ses chiens, « philosophes sans le savoir,» qui ont presque autant d'intelligence que ceux du bon Lafontaine, quoiqu'ils ne parltnit pas. Voyez plutôt les Méritants, deux pauM'cs matins arrêtés dans une rue de Bi uxelles, près d'un

àiiealtelé auquel ils servent de i-enfort : ont-ils l'air assez humbles, assez résignés ù leur triste condition ! — Et les deux caniches, en costume militaire, chiens savants attendant dans la Chambre du saltimbanque le retour de l'imprésario; quelle tournure crâne et décidée ! — Et ce grifToii enfermé dans une écurie près d'un mur tout ensoleillé , tendant la langue et guettant , par les fentes de la porte , son maître qui n'arrive pas assez vite pour le délivrer : il faut croire avec le catalogue qu'il a la Patience de Vexpérience.

M. Alfred Verwée a moins d'esprit , mais presque autant de vigueur que M. Stevens. Son Attelage flamand, qui lui a valu une médaille au Salon de 1864, est peint avec solidité et précision. La Diligence arrêtée dans la neige et V Attelage de chevaux flamands , de M. Charles Tschaggeny, sont des tableaux bien composés et d'une couleur harmonieuse. M. Verlat a l'ambition, fort louable sans doute , mais excessivement audacieuse, de continuer Rubens: il peint à la fois des animaux et des sujets religieux. Le tableau qu'il intitule : Au loup ! et (|ui nous montre des villageois et des chiens prenant un loup en flagrant délit sur un mouton fraîchement égorgé , ne manque ni de mouvement ni de vérité. Quant à la Madone (appartenant à l'impératrice Eugénie) et au Christ mort au pied de la croix , ils ne me semblent pas d'un style bien original : la Madone est dans le goût de Botticelli et le Christ rappelle à la fois Van Dyck et les Bolonais.

Les compositions religieuses sont rares dans l'Exposition belge: je ne vois plus guère qu'une grande Vierge au C«/i5an^e, peinture d'un sentiment assez distingué , par M. Alexandre Thomas , et le Saint Luc peignant la Vierge, de M. Albert de Vriendt, petite toile fine et poétique, qu'on dirait peinte sous l'inspiration de M. Leys.

Faute de pouvoir insister, comme il conviendrait, sur les ouvrages des paysagistes belges, nous nous contenterons de dire que MM. Fourmois, De KnyfT, De Schampheleer, Quinaux, Lamorinière, Jacob- Jacobs, Papeleu, Emmanuel Boulenger et Roffiaen possèdent un sentiment très-fin et très-j uste de la nature et la peignent avec autant d'habileté que de conscience. Ajoutons, pour finir, que l'école française n'a jDas de mariniste plus sincère et plus distingué que M. Glays , — que les fruits à.' Automne A.Q M. Jean Robie sont d'une couleur superbe — et que les vues architecturales de MM. Van Moer, Bossuet et Stroobant sont aussi remarquables par la netteté des lignes que par l'éclat du coloris.

Et maintenant passons en Hollande, Trois peintres de ce pays

s'imposent, tout d'abord , à notre attention : ce sont MM. Alma- Tadéma, Israels et Bisschop.

On n'a pas oublié le grand succès de curiosité que le premier de ces artistes a obtenu, au Salon de 1864, avec son tableau intitulé : les Égyptiens de la XVII' dynastie^ et qui a reparu au Gliamp-de- Mars sous ce titre : Comment on s^amusait, il y a trois mille ans. M. Tadéma s'est formé sous la direction de M. Leys, dont il a réussi à s'approprier le sentiment archéologique, l'exécution nette, précise, très-savante dans son apparente naïveté : seulement, pour ne pas être accusé de pasticher son maître, il est allé chercher ses sujets.... dans la nuit des temps. Son exposition ne compte pas moins de treize tableaux, dont quatre reproduisent des scènes égyptiennes, huit des scènes de l'antique Rome, et le dernier, une scène franque.

Il existe dans nos Musées de nombreux et importants monuments des civilisations reculées que M, Tadéma a entrepris de ranimer sur la toile. Les caisses ornées de peintures, oîi l'on renfermait les momies, les stèles funéraires, les canopes, les fragments de fresques recueillis dans les hypogées, les papyrus et les bas-reliefs hiéroglyphiques, les statuettes des divinités, des rois et des prêtres , les ustensiles de toutes sortes retirés des tombeaux, ont révélé à la sagacité des archéologues l'histoire des coutumes bizarres et des mœurs du pays des Pharaons, Pour ce qui est de Rome, on n'a que l'embarras du choix au|n)ilieu des innombrables débris qui attestent la splendeur de cette reine du monde. Les monuments de la civilisation franque ou gallo-romaine ne manquent pas non plus. On conçoit, dès lors, que M. Tadéma ait pu , jusqu'à un certain point, reconstituer le milieu où s'agitaient des races depuis longtemps disparues , et reproduire , avec quelque vérité , leur type général ; mais, comme l'a fort bien dit M. Biirger : « Les attitudes, les gestes, les physionomies, l'accent personnel , en un mot, l'esprit vital de ces vieilles races, tout cela est resté pour nous un mystère. » Voilà pourquoi les œuvres de M. Tadéma, et en général celles de tous les artistes voués à la peinture archéologique, présentent un intérêt de pure érudition , et n'ont pas ce qui fait le charme particuHer et constitue, en quelque sorte , l'essence môme de l'art: la vie. Elles nous offrent tout l'attirail matériel de l'antiquité , elles ne nous en rendent pas l'âme.

Ces réserves faites, nous pouvons louer M. Tadéma, non-seulement de la sagacité et de la fidélité scrupuleuse avec lesquelles il a

restitué les costumes et les nombreux accessoires de ses tableaux, mais encoie des efforts sérieux qu'il a faits pour animer ses personnages et pour élever jusqu'au style leurs attitudes exotiques. Je citerai, par exemple, pour l'élégance de la pose , une petite figure d'Égyptien appuyé contre une des colonnes du péristyle d'un temple, et tenant à la main un épi de blé. lime semble seulement que cette attitude est plus moderne que pharaonesque. J'ai remarqué aussi un danseur et une danseuse de la tournure la plus originale, dans le tableau Comment on s'amusait , il y a trois mille ans; en revanche les princes et les princesses qui regardent danser, ont des poses de dieu Anubis et de déesse Hathor, les plus grotesquesdu monde. — Gomme pendantà ce tableau, M. Tadéma a exposé la Momie. A l'extrémité d'une chambre sépulcrale se dresse un coffre peinturluré , contenant le cadavre embaumé de quelque saint personnage. Tout autour de la salle sont accroupis des hommes vêtus de blanc , payés pour applaudir, sous la direction d'un joueur de flûte. A la porte, un nègre présente aux gens qui veulent entrer une fleur bleue denymphéa-nélumbo. Déjà plusieurs personnes sont en prières devant la momie : tout près du cercueil, une femme agenouillée soutient une jeune fille qui se cache dans ses bras; au milieu, un beau jeune homme, également agenouillé , lève une main comme pour invoquer le mort , et appuie l'autre main sur l'épaule nue d'une jeune femme aux longs cheveux noirs tressés eu cordelettes, qui est comme prosternée.

Dans la série des sujets romains , il n'y a guère d'intéressant que la Boutique d'un armurier, avec cette enseigne prétentieuse, relevée sans doute à Pompéi : Hic optima totius orbis venervnt arma! Trois citoyens, arrêtés devant l'étalage, examinent des poignards ; l'armurier qui s'escrime à leur vanter sa marchandise, aune physionomie très-expressive.

L'archaïsme d'exécution et de style, que M. Tadéma a déployé, avec quelque puérihté, dans plusieurs de ses scènes égyptiennes et romaines , disparait dans son Education des petits-fils de Clotilde, qui est à tous égards l'oeuvre capitale de son exposition. — La veuve du grand Clovis, chargée de la tutelle de ses trois petits-fils , Gontaire , Théobald et Glodoald, enfants de Clodomir, roi d'Orléans, a voulu pj'ésider elle-même aux exercices de leur éducation guerrière. La scène se passe dans un atrium d'ordre composite où se dressent , à droite, de larges cibles en bois de chêne. Deux des enfants s'exercent à atteindre, avec une francisque ou hache franque, les ronds concentriques tracés sur le bols. L'aîné,

le corps penché en arrière, la tète inclinée, .a chevelure flottante, les regards fixés sur le bat , brandit sa hachette : son attitude , pleine de fierté, de hardiesse, la vigueur précoce qui se révèle dans l'énergie de son mouvement et la saillie de ses muscles , tout annonce dans cet enfant le rejeton d'une forte et vaillante race. Son frère, debout k un plan plus reculé, attend que son tour soit venu de lancer la francisque qu'il tient à la main. Trop faible encore pour se livrer à un pareil exercice, Clodoald, le plus jeune des trois frères, s'appuie sur les genoux de son aïeule qu'on aperçoit au fond, assise sous la galerie de l'atrium. Glotilde, grave, majestueuse, est enveloppée d'un ample manteau gris et a la tête ceinte de i,la couronne royale. Trois femmes de Leudes sont assises près d'elle et , à sa gauche , un évêque et deux prêtres sont debout. Les personnages de ce plan sont un peu trop sacrifiés: mais, sur le devant du tableau, derrière l'enfant qui lance la hache, il y a un beau groupe de six guerriers francs , dont l'un se penche pour mieux juger du tir. Le raccourci que présente cette dernière figure est accusé avec autant de vérité que de hardiesse. La composition du tableau est d'ailleurs fort bien entendue ; la couleur a de l'éclat et de l'harmonie ; les costumes sont curieusement étudiés, mais peut-être y a-t-il un excès de minutie dans la manière dont les moindres détails sont traités : était-il bien utile, par exemple, de peindre en trompe-l'œil les entailles faites à la cible par les coups de hache, et les veines mêmes du bois?

Ce n'est point aux agréments d'une exécution précieuse et encore moins à l'érudition archéologique, que M. Israels demande le succès. Cet artiste éminent n'a pas d'autre ambition que de traduire les mœurs de son époque et de son pays : les personnages qu'il met en scène sont pris dans les rangs les plus humbles de la société et n'ont pour nous intéresser que leurs haillons et leurs souffrances ; mais, quelle naïveté exquise dans l'interprétation de ces mœurs 1 quelle intimité et quelle profondeur de sentiment dans l'expression de ces misères ! et aussi quelle peinture fière , ample, énergique, dédaigneuse des mièvreries de la touche et des artifices du métier ! M. Israels n'a exposé que cinq tableaux : la Maison des orphelines à Katwyck, qui obtint un succès si légitime au Salon de 1866 : intérieur doucement éclairé, où trois jeunes filles, en robes noires, tabliers bleus et coiffes blanches, travaillent silencieusement près d'une fenêtre; — le Rabbin David , portrait d'une couleur rembranesque ; — \q?, Enfants de /a wer, un petit garçon agenouillé auprès d'une flaque d'eau sur laquelle il lance

un navire grand comme un sabot, en présence de sa sœur debout près de lui et qui se détache sur le vif azur de la mer et du ciel ; — le Vrai soutien, charmante scène de famille, où un gentil bambin apporte une chaufferette plus grande que lui , pour la placer sous les pieds de sa mère malade ; — le Dernier souffle, drame pathétique, simplement conçu et largement peint : un pauvre paysan vient d'expirer dans sa chambre; sa femme san glotte, penchée sur son cadavre ; l'aïeule, assise, tient sur ses genoux un marmot qui grignotte insoucieusement un morceau de pain, et elle attire près d'elle une petite fille qui parait avoir quelque idée du grand malheur survenu dans l'humble logis. Composition sincère, naïve, sans emphase, et par cela même très-émouvante. — J'engagerai seulement M. Israels à mettre plus de transparence dans ses ombres et à éviter les tons boueux qu'il emploie trop souvent dans les parties éclairées.

La Prière interrompue , de M. Bisschop, est une des œuvres les plus attrayantes de l'Exposition hollandaise , la plus complète , peut-être , au point de vue de l'exécution comme au point de vue du sentiment. Elle nous transporte dans l'intérieur d'un temple hollandais. Une belle jeune fille, assise dans une stalle bizarrement sculptée, les mains posées sur ses genoux, détom*ne ses regards d'une bible ouverte devant elle sur un prie-dieu , pour les diriger du côté du spectateur, vers quelque nouveau- venu dans le temple. Celiii qui peut l'avoir ainsi distraite de sa prière, ne saurait être que son fiancé. Son visage, qu'encadre un voile noir posé sur ses cheveux blonds, respire l'honnêteté, la candeur; ses grands yeux noirs ont la sérénité d'un beau ciel; il faut lui pardonner si sa bouche, si fine et si pure, a pu mêler au nom de Dieu le nom de celui qui sera un jour son époux. Cette tête charmante, de grandeur naturelle, est modelée dans des tons d'une fraîcheur et d'une morbidesse exquises, que fait valoir encore la chaude et puissante couleur d'un costume composé d'une robe de laine noire, dont les manches sont ornées de revers rouges garnis de fourrure, et sur laquelle se détache une gibecière également rouge à fermoir de cuivre doré. Derrière la jeune fille, on aperçoit, dans la pénombre du temple, une femme voilée, absorbée dans sa prière : le tableau ne perdrait rien à ce que cette seconde figure fut supprimée.

MM. Bisschop , Israels, Alma-Tadéma peuvent être considérés comme les chefs de l'école hollandaise contemporaine. Je dois dire, toutefois, que leur influence sur cette école a été peu mar-

G bis

quée jusqu'ici. S^i l'on excepte, en effet, M. Burgers qui paraît suivre les traces de M. Israels, on peut constater que la majeure partie des artistes des Pays-Bas s'inspirent des œuvres des anciens maîtres hollandais, modèles excellents sans doute, mais qu'il ne faudrait pas imiter trop servilement. M. Burgers lui-môme, dans le plus important de ses ouvrages, le Quartier juif à Amsterdam ^ rappelle beaucoup , pour l'architecture, les délicieuses Ruelles de Van der Meer de Delft, que nous admirions, l'an dernier (1866), à l'Exposition rétrospective du Palais de l'Industrie,

Les vues architecturales de MM. Weissenbruck et Samuel Verveer ont presque la finesse et la netteté de celles de. Van der Heyden. Celles de M. Bosboom sont plus grassement peintes. Une œuvre très-remarquable en ce genre est la Vue du Marché principal à Munster, de M. Springer : les détails en sont étudiés avec un soin extrême , la couleur a de la chaleur et de la vérité ; les figurines, sans avoir l'esprit de celles qu'Ad. Van de Velde plaçait dans les tableaux de Van der Heyden, ne manquent cependant pas de tournure.

M. Stroebel pastiche Pieter de Hooch dans un Intérieur hollandais. Feu Hubert van Hove, artiste estimé de son vivant , est représenté au Ghamp-de-Mars par trois tableautins qui rappellent aussi Pieter de Hooch par la distribution de la lumière, mais qui sont d'une exécution un peu mince. Les Effets d^hiver, de M. Schelfout, ne seraient point déplacés à côté des petits chefsd'œuvre qu'ont faits sur le même motif Isack van Ostade , Esaias van de Velde, Van Goyen, Adriaan van der Venue, Beerstraaten, Molenaar et autres vieux maîtres hollandais.

Le Cathéchisme dans une église luthérienne, de M. Van Trigt, est exécuté dans la manière de l'école de Dusseldorf . Les types de vieilles femmes (la Lecture de la gaz,ette, le Toast de remer ciment], de M. Hugo Bakkerkorlf, sont finement observés et délicatement peints. Les petites compositions de M. David de Blés, fort goûtées du public, sont d'une verve un peu banale : la plus amusante est la Musique d'amateurs ; la mieux peinte, le Grand duo des enfants.

Le célèbre M. Van Schendel, membre des Académies d'Anvers et d'Amsterdam, croit sans doute continuer Gérard Dov, dans ses effets de lampe et de lanterne, et il n'arrive pas même à la hauteur de Gottfried Schalcken : — ce qui n'empêche pas que ses tableaux ne soient peut-être les plus regardés et les plus admirés de toute l'Exposition : la foule s'extasie toujours devant les trompe-l'œil dont l'artifice fort simple lui échappe. Je conseille auxenthou-

siastes de rechercher d'où vient la lumière qui éclaire les figures de M. Van Schendel; ils seront tout surpris de voir qu'elle vient du dedans même de ces figures, ce qui les fait paraître lanterneuses, comme on dit en argot d'atelier. Le moindre choc, du reste, briserait ces bonshommes en porcelaine et ferait découvrii*. . . . la chandelle qu'ils contiennent. Et dire que M. Van Schendel (il y a des noms prédestinés!) transporte ce genre de poteries pyrotechniques dans la grande peinture ! Pour faire pièce àun certain Gorrège, l'auteur d'un prétendu chef-d'œuvre que tous les amoureux de l'art vont visiter pieusement à Dresde , — il a peint lui aussi une Nuit de Noël, tableau de dimensions colossales où l'on admire, entre autres belles choses, un homme qui fait égoutter un cierge sur la tète d'un enfant mort-né. Après avoir signé cette merveille en lettres hautes de dix centimètres, c'était bien le cas de s'écrier, comme le Gorrège en question : Anch'io son pittore !

Quelques artistes hollandais se rattachent plus ou moins étroitement à l'école française. Une petite toile de M. I^ochussen , le Comte Plorens de Hollande combattant les Prisons, a quelque chose de la verve spirituelle et du brillant coloris de la Bataille deTaillebourg, d'Eugène Delacroix. M. Taco Scheltema a dû songer à M. Meissonnier en peignant son tableau de la Contemplation (un gentilhormne regardant un médaillon).

Les excellents paysages de M. Roelofs [ (vues de canaux et de marécages hollandais) rivalisent avec ceux de nos meilleurs artistes. MM. Van de Zande Bakhuyzenet J.-W. Bilders peignent aussi les sites de leur pays avec sincérité et sentiment. Le Bétail à la mare, de'M. W. Maris, a presque l'ampleur et la vérité d'effet des tableaux de Troyon. MM. de Haas et Stortenbeker méritent d'être cités aussi parmi les bons peintres d'animaux.

Il est impossible d'oubHer les deux immenses Combats de cerfs, de M. Martinus Kuytenbrouwer, qui ont été exécutés pour l'Empereur Napoléon III, et qui sont destinés, je crois, à orner le château de Compiègne : je reconnais volontiers le caractère dramatique de ces deux compositions et l'énergie que l'artiste a apportée à les peindre, mais j'aime peu leurs colorations roussâtres.

La patrie des Van de Velde n'a jamais manqué de peintres de marines ; aujourd'hui le maître du genre me paraît être M. Gruyter jeune, dont la Mer a^î7ee vaut infiniment mieux que les marines, naguère fort réputées, de feu MM. Louis Mayer et Koekkoek.

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