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FRANCE

Des circonstances qu'il serait inutile d'expliquer ici, n'ont pas permis à l'auteur de faire une étude complète des œuvres des peintres Français qui ont figuré à l'Exposition universelle de 1867. Il s'est borné à apprécier le talent de trois des artistes qui ont obtenu à ce concours la médaille d'honneur.

L'école française conserve , au Ghamps-de-Mars , la suprématie qu'elle a conquise à l'Exposition universelle de 1855.

Depuis cette dernière date , pourtant, la mort nous a enlevé quelques-uns de nos maîtres les plus illustres : Eugène Delacroix , Ingres, Decamps , Horace Vernet, Ary Scheffer, Paul Delaroche, Hippolyte Flandrin, Troyon. A la vérité, ces deux derniers sont représentés à l'Exposition: Flandrin, par le portrait de Napoléon III et par trois dessins des peintures de Saint-Germaindes-Prés; Troyon, par cinq tableaux tout-à-fait secondaires. Ni l'un ni l'autre ne sauraient être jugés sur ces ouvrages.

Beaucoup d'autres peintres en renom ont cru devoir s'abstenir de prendre partfà la lutte. MM. Léon Cogniet et Picot peuvent invoquer leur grand âge. MM. Amaury Duval , Mottez , Signol , Pichon, Hesse, Lenepveu, Henri Lehmann , sont absorbés par des travaux décoratifs: ils font àes machines , du genre ennuyeux , pour les églises et les palais.

Les artistes dont il faut regretter l'absence sont : Thomas Couture, l'auteur de V Orgie romaine; Ghenavard, le savant dessinateur que nous aurions aimé à opposer à Kaulbach ; Baudry , un des coloristes les plus fins de la jeune école; Gharles Muller , le peintre de V Appel des condamnés; Gustave Doré, l'illustrateur du Z)anie ; Gustave Ricard, un de nos meilleurs portraitistes; Diaz , le magicien ; Isabey, le romantique; Gamille Fiers, un des rénovateurs de la peinture de paysage.

Sept peintres se distinguent entre tous ceux qui ont pris part à la lutte. Ce sont MM. Cabanel, Gérome, Meissonier, Millet, Breton , Théodore Rousseau et Jules Dupré.

M. Cabanel est le chef actuel des artistes qui , — sous prétexte de cultiver la « grande peinture », de continuer les traditions du « grand art », d'exprimer «l'idéal » et de faire du « style », — empruntent leurs sujets au monde surnaturel des récits bibliques et des fables gréco-romaines et qui , fort indifférents , d'ailleurs , en matière de religions. .. pittoresques, passent, avec une remarquable aisance , du sacré au profane.

Deux des tableaux de M. Cabanel représentent des scènes mythologiques: V Enlèvement d'une nymphe par un faune et la Naissance de Vénus. La première de ces compositions est conçue et exécutée dans le style agréablement maniéré des peintres français da commencement du XVIIP siècle. C'est un Coypel tout pur. — Un satyre roux , les épaules couvertes d'une pardalide , la tête couronnée de lierre et de coquelicots , le visage grimaçant de luxure, étreint et soulève une nymphe blanche et rose qui se renverse en roidissant les bras et en repoussant de son pied mignon la cuisse velue du ravisseur. Les yeux langoureux , la bouche souriante , l'attitude même de cette blonde déité prouvent qu'elle veut être vaincue. C'est une sœur de la Galatée de Virgile, lasciva puella ! Pour la rendre plus provocante encore , le peintre a concentré la lumière sur les parties du corps qu'on a coutume de laisser dans l'ombre. Les chairs ont d'ailleurs des tons assez fins; le modelé est délicat, maison ne sent pas assez la charpente. Le paysage, vague et décoratif , a pour horizon une montagne d'un bleu cru.

La. Naissance de Vénus a fait grand bruit au Salon de 1863 où elle a figuré pour la première fois en compagnie d'autres nudités mythologiques de MM. Baudry , Amaury Duval et Bouguereau. Bercée mollement dans le pli d'une vague bleue, moirée d'écume , la déesse abandonne l'un de ses bras au mouvement de l'eau et ramène l'autre au dessus de son visage. Sa hanche droite s'arrondit voluptueusement ; ses yeux , à demi ouverts , font appel aux sens des spectateurs. Ce n'est pas là la Vénus Anadyomène , telle qu'elle apparut aux regards charmés des Grecs dans le tableau d'Apelle ; c'est la Vénus Meretrix des boudoirs galants de Pompeïa. Au point de vue de l'exécution , cette figure ne vaut pas la Nymphe enlevée par le Faune : la poitrine et les bras sont caressés d'un pinceau assez délicat , mais les flancs sont déparés

par des tons plâtreux et les jambes s'entrelacent sans élégance. En revanche , les petits amours qui voltigent au dessus de la déesse sont gentiment contournés.

C'est à l'empereur qu'appartient la Naissance de Vénus. Le roi de Bavière a commandé à M. Cabanel l'énorme toile où cet artiste a représenté le Paradis perdu . — De gustibus et coloribus non est disputandum . . .

Qui le croirait , en voyant les mignardises aphrodisiaques dont nous venons de donner la description? M. Cabanel a, parfois, la prétention de continuer Michel- Ange. C'est de Michel- Ange qu'il s'est inspiré pour peindre la Mort de Moïse, i;ar laquelle il s'est révélé au Salon de 1852. C'est Michel-Ange qu'il a pris directement à partie et mis en scène dans un tableau exposé en 1857. C'est de Michel-Ange , enfin , qu'il a cherché à se ressouvenir en peignant le Paradis perdu. Malheureusement, il ne suffît pas de dessiner des figures colossales , ayant de gros muscles et de vastes draperies , pour rappeler les pages grandioses de la Sixtine. L'Eve de M. Cabanel a des chairs flasques et blafardes; Adam est boursoufîlé et a l'air maussade, la pose compassée et ennuyée d'un modèle d'atelier ; Lucifer est grimé comme un traître de mélodrame ; le Père Eternel , avec son torse nu , ses jambes entortillées dans une lourde draperie violette, son nimbe jaune d'œuf et son geste vulgaire, a un aspect par trop monumental; les trois anges qui le soutiennent ne semblent pas) suffisamment pénétrés de la gravité de leur rôle. 'Ajoutez à cela un paysage extrêmement travaillé , tout encombré de coquelicots , de pâquerettes , de volubilis et d'autres fleurettes qui veulent être naïves et ressemblent aux enluminures d'un papier peint.

Est-ce à dire que cette peinture soit dépourvue de tout mérite ? Nous reconnaîtrons volontiers que certains détails sont traités avec finesse , qu'il y a cà et là des morceaux d'un coloris agréable et que l'ensemble est harmonieux. M. Cabanel est un praticien habile; il possède toute l'expérience technique qui peut faire un bon professeur; il lui manque, pour prendre rang parmi les maîtres, d'avoir un style original et des aspirations précises, d'être significatif et personnel. Ses portraits — qui forment peutêtre la meilleure partie de son œuvre — sont généralement agréables , au même titre que ses compositions ; mais on leur voudrait un accent plus vif, un caractère plus profond, une tournure plus Hbre. L'artiste est, d'ailleurs, infiniment plus distingué dans ses portraits de femmes que dans ses portraits d'hom-

mes. C'est un ouvrage très attrayant que le tableau où il a peint Mme la comtesse de Clermont-Tonnerre , debout , légèrement inclinée en arrière , les bras tombants et les mains appuyées l'une sur l'autre , le corps svelte , emprisonné dans une robe de velours noir montante et fermée aux poignets, les cheveux noirs nattés sur le sommet de la tête , h visage pâle , les yeux vagues et doux. La femme de haute race se reconnaît immédiatement dans cette peinture. En revanche , il ne se peut rien voir de plus vulgaire , de plus trivial que les portraits de l'empereur Napoléon m et de M. Rouher , son premier ministre : tous deux en habit noir et cravate blanche , tous deux ayant la main droite sur la hanche et la gauche sur un meuble, tous deux s'enveloppant de l'air cérémonieux d'un huissier du Corps-Législatif , tous deux fourvoyés au milieu d'insignes et d'accessoires qui les écrasent.

Si j'étais l'Empereur ou sij'étais M. Rouher , je ferais condamner M. Cabanel pour crime de lèse-majesté.

M. Gérome ne s'attaque pas aux puissants du jour. C'est aux personnages de l'antiquité qu'il en veut. Disciple de Paul Delaroche , il a transporté dans la peinture des anecdotes grecques et romaines la manière qui avait fait le succès de son maître dans la représentation des scènes révolutionnaires de l'Angleterre et de la France : même ingéniosité de mise en scène ; mêmes recherches archéologiques dans les détails de l'architecture, des costumes et des autres accessoires , et , aussi , même dédain de la vérité historique dans l'expression des caractères, même finesse de touche, même adresse et même propreté d'exécution. Il y a cette différence toutefois entre le maître et l'élève, que, tandis que le premier vise au sentimental , au tragique , le second semble préférer le grivois , le comique , le burlesque môme.

On ne peut souhaiter une scène plus graveleuse que la Phryné devant V Aréopage : une femme, — une lorette assez mal tournée,— vient d'être déshabillée avec la rapidité d'un truc de féerie, en présence d'une vingtaine de vieux polissons qui écarquillent les yeux, ouvrent la bouche , lèvent les bras et donnent tous les signes de la paillardise la plus effrontée. M. Gérome eût mis le comble à sa gloire. . . pornographique s'il eût réexposé, — en même temps que la Phryné, — V Intérieur grec du Salon de 1851 , le Roi Candaule du salon de 1859 et VAlcibiade chez Aspasj'edu Salon de 1861.

Voulez- vous une charge à la Daumier , une facétie rabelaisienne? Regardez les Deux il w^wres, joufflus et bedonnants, qui s'esclaffent de rire en se regardant l'un l'autre , couronnés de pampres et accoudés sur des cages remplies de volailles sacrées... La preuve que M. Gérorae se sent mal à l'aise dans les compositions tragiques et qu'il y apporte des préoccupations de caricaturiste, nous est fournie par les Gladiateurs et la Mort de César. Dans le premier de ces tableaux , l'attention se poite beaucoup moins sur le groupe des gladiateurs qui , avant de mourir , viennent saluer le César romain (Ave Cœsar , morituri te salutant) , que sur ce César lui-même qui étale son obésité difforme au milieu des Vestales souriantes.

Le tableau de la Mort de César mérite qu'on s'y arrête. Aussi bien , c est la deuxième fois que l'artiste nous raconte le même épisode. La première édition (Salon de 1859), était un peu vide: on n'y voyait que le cadavre du dictateur. Le tableau de cette année est une miniature toute pleine de figurines. Le corps inanimé de César , enveloppé dans les plis de la toge qui ne laissent voir que le haut du visage et le bras droit , est étendu au pied de la statue de bronze du grand Pompée , dont le piédestal est souillé de sang. 'Ce corps se présente en raccourci , à gauche , au premier plan, la tête en avant. Les conjurés se dirigent pêlemêle vers le fond de la salle, où s'ouvre une arcade par laquelle on aperçoit le péristyle d'un temple; ils brandissent presque tous leurs poignards au dessus de leur tête , et , comme ceux d'entre eux qui sont tournés vers le spectateur ont la bouche ouverte, on croirait avoir affaire à des choristes simulant une sortie et disposés , d'aileurs , à revenir sur le devant de la scène pour chanter à tue-tête le finale qu'ils ont entamé, là-bas, mezza voce. Deux premiers rôles , restés à un plan plus rapproché de nous, cherchent à attirer l'attention: le plus âgé, qui ouvre la bouche toute grande , se retourne vers le second dont nous ne voyons que le dos et le profil perdu , et lui montre la statue de Rome devant laquelle monte une fumée d'encens qui s'élève d'un trépied. Ces deux personnages sont apparemment Cassius et Bru tus. Quelques sénateurs quittent en toute hâte le lieu du crime; un vieillard , tout courbé par l'âge et appuyé sur un bâton , se retire pénétré d'horreur. Seul , un père conscrit est resté assis sur son banc, enchaîné à la fois par son émotion et par son obésité. Les chaises curules des sénateurs , simples bancs de bois à dossier arrondi , sont rangés à droite sur les gradins for-

mant hémicycle ; en face , entre les statues de Rome et de Pompée , s'élève le tribunal réservé au dictateur et aux consuls : le siège doré qu'occupait César est renversé sur les degrés de l'estrade, où il se maintient par un miracle d'équilibre. Dans l'espace qui sépare l'hémicycle des sénateurs du tribunal , il y a deux sièges isolés , une chaise curule destinée au préteur urbain et un banc sans dossier pour les tribuns du peuple. Des trophées, formés d'étendards et de pièces d'armures , sont suspendus aux murailles et aux fûts des colonnes ; le pavé est orné de marbres précieux et d'une mosaïque représentant le Soleil.

M. Gérome a fait preuve, dans tous ces détails, de son érudition accoutumée ; mais, au point de vue de l'art, son tableau nous paraît manquer d'animation: l'action est décolorée, le drame amoindri ; les figures n'ont pas de caractère et ne vivent pas ; la plupart d'entre elles, d'ailleurs, ne sont vues que par derrière, ce qui n'est pas précisément de nature à faire ressortir le talent de l'artiste pour exprimer les passions. On ne peut nier, après cela, que la composition ne soit originale, que l'exécution n'ait une certaine largeur, et que la couleur ne soit harmonieuse et juste. La lumière qui vient d'en haut est bien distribuée, et, si elle ne produit pas de ces effets et de ces contrastes vigoureux qu'on admire chez les anciens maîtres hollandais, elle ne pèche, du moins, ni par crudité, ni par insuflfisance.

M. Gérome n'a pas plus approfondi l'histoire moderne que l'histoire ancienne. Dans le Louis XIV donnant à déjeuner à Molière, ce qui frappe le plus, c'est la nappe damassée, c'est le parquet reluisant, ce sont les costumes bleus, rouges ou noirs. Le peintre ne nous a pas fait grâce d'un galon, d'un ruban, d'un point de guipure. Dans le Rembrandt faisant mordre une planche à Veau forte, même fini précieux, même absence d'intérêt historique.

Que dire du Duel à la sortie du bal masqué, qui a obtenu un si grand succès au salon de 1857?. ... Un critique (1) y a découvert « un drame d'un caprice féroce et romantique, d'une hardiesse philosophique étrange; » un second (2) s'est écrié que c'était là « de la peinture française à son degré le plus vif, fine, réfléchie, correcte, exprimant nettement une idée heureuse; » d'autres (3) , — et des plus connaisseurs en matière de drame, de

(1) Th. Gautier.

(2) Paul de Saint-Victor.

(3) Alexandre Dumas père et Edm, About.

duel et d'esprit, — ont affirmé que la scène était invraisemblable, et n'ont vu dans les acteurs que des marionnettes. S'il nous était permis d'exprimer une opinion après nos maîtres, nous dirions que le Duel de Pierrot n'a pas plus de portée philosophique que n'en peut avoir une farce d'atelier, que l'auteur s'est simplement proposé de stimuler la curiosiié de la foule, jusqu'alors indifférente à son endroit, et qu'il a rarement réuni, d'ailleurs, plus de délicatesse de touche à plus de finesse de coloris. Le paysage qui encadre la scène est particulièrement réussi : la neige drape d'un blanc linceul les allées du bois de Boulogne ; un jour douteux, triste, froid, éclaire les arbres, dont les branches dépouillées s'entrecroisent sur le ciel gris.

On ne reprochera pas à M. Gérome la monotonie. Il a tenté toutes les voies, essayé de tous les genres. Il a exécuté des peintures d'église et des tableaux mythologiques; il a composé des allégories historiques, à la manière des Allemands ; il a fait des portraits ; il a peint des vues architecturales, des paysages, des animaux. Nous avons parlé de ses excursions à travers le monde antique et à travers l'histoire moderne ; il nous reste à le présenter comme peintre ethnographe. Nous connaissons de lui de charmants tableaux de mœurs italiennes, que nous regrettons de ne pas retrouver au Ghamp-de-Mars. Mais ;les scènes orientales qu'il a exposées suffisent pour faire apprécier la sûreté de son coup-d'œil et l'imperturbable précision de son pinceau. — Le Prisonnier est une peinture tout-à-fait séduisante. Au fond d'une barque, que deux rameurs vigoureux font voler sur le Nil, le captif est étendu, les jambes liées, les mains retenues dans une espèce de cangue ; c'est un indigène, sans doute, qui vient d'être arraché brutalement à sa famille, pour quelque méfait imaginaire, et sur lequel va s'appesantir la justice du gouvernement turc. Un des Arnautes chargés de veiller sur cette proie facile est assis à l'avant de l'embarcation et garde une impassibilité farouche, tandis qu'un autre, plus jeune, se penche, en jouant d'un instrument, vers le prisonnier dont il semble railler la détresse. Ces figurines sont spirituellement peintes ; mais, ce qui fait, à. mes yeux, le principal charme du tableau, c'est l'harmonie exquise de la couleur : le fleuve limpide, profond, réfléchit les molles clartés du ciel ; l'heure du crépuscule approche. Sur la rive lointaine, qu'estompe une brume violacée, on entrevoit la silhouette d'une ruine gigantesque. — Le Boucher Turc, les Arnautes jouant aux échecs, la Porte de la Mosquée d.Haçanin et

le Hache-paille égyptien attirent par l'étraugeté du sujet et étonnent par la finesse des détails. Quant à V Aimée, c'est un spécimen de pornographie que le public a baptisé : la Danse du ventre. Puisse le jugement populaire guérir M. Gérome de la manie de travailler'pour les musées secrets !

A l'inverse de M. Gérome, qui a commencé par être peintre d'histoire, suivant la haute acception du mot, et qui a fini par se renfermer dans la peinture de genre, M. Meissonnier délaisse, depuis quelque temps, les petits sujets anonymes et légèrement insignifiants — joueurs, fumeurs, liseurs, musiciens, amateurs de tableaux — qui lui ont valu sa réputation, et aborde courageusement les grandes scènes historiques. Il n'a pas cru devoir abandonner pour cela son ancienne manière de peindre, si délicate et à la fois si ferme, si expressive et si franche ; il s'est contenté d'agrandir son style. Son exposition de 1867 est des plus intéressantes sous ce rapport, et nous paraît bien supérieure à celle de 1855, qui a excité une si vive admiration.

Nous ne dirons rien de la Campagne de France (1814) et du Napoléon III à Solférino, qui ont déjà figuré au Salon de 1864. Mais nous nous arrêterons au tableau qui représente Desaix à l'armée de Rhin tt Moselle. Près d'un feu de bivouac allumé dans la clairière d'une forêt de haute futaie, le général en chef, entouré de son état-major, interroge un paysan allemand, un espion sans doute, que viennent d'amener deux hussards verts, montés, l'un sur un cheval blanc, l'autre sur un alezan. Le rustre, accoutré d'une veste grise, d'un gilet rouge et d'une culotte de velours noir, tient de la main droite sa casquette et tend l'autre main vers le fond du tableau ; son visage, de profil, est empreint de frayeur et de ruse. Desaix, adossé à un arbre et tenant des gants et un calepin ouvert, renverse sa main droite en arrière dans la direction indiquée par le paysan. Les autres généraux et ofîiciers prêtent au colloque une attention plus ou moins soutenue. Plusieurs sont groupés autour du feu qui flambe. Tous ont des physionomies parlantes, des attitudes d'une vérité extraordinaire. Le mouvement d'épaules d'un personnage vu de dos, un profit perdu, le moindre trait, sufiisent à M. Meissonnier pour exprimer un caractère, pour traduire une passion, pour faire deviner une manie ou un ridicule. Les costumes, d'une exactitude scrupuleuse au point de vue historique, sont détaillés avec le soin le plus minutieux, sans que cette minutie nuise aux figures, Us révêlent, par leurs plis et leurs cassures, les attitudes familière^

à ceux qui les portent. Je ne trouve à reprendre, dans ce chefd'œuvre, que le manque de solidité des terrains qui sont peutêtre trop largement peints pour les personnages qui le sont si finement.

Un autre tableau excellent est l'Ordonnance, petite scène militaine, oii nous retrouvons les costumes de la première République.

La Lecture chez Diderot, merveille de finesse, de vérité et d'expression, nous ramène aux intérieurs du XVIIP et du XVII* siècle, où M. Meissonnier se montre aussi à l'aise, aussi vrai, aussi sincère que s'il eût vécu parmi les gens de ces époques-là. L'Attente, le Corps de garde, le Capitaine, sont des morceaux d'une exécution irréprochable. Je serais tenté, cependant, de leur préférer le Maréchal ferrant, et surtout les Cavaliers se faisant servir à boire , qui rappellent Wouwerman , non-seulement par le choix du sujet, mais encore par la délicatesse et la légèreté spirituelles de l'exécution. Trois gentilshommes ont arrêté leurs chevaux à la porte d'une auberge. L'un d'eux prend un verre sur une assiette qu'élève vers lui une hôtelière accorte, qui sourit à ses propos aimables. Le second cavalier semble joindre ses compliments à ceux de son camarade, tandis que le troisième, plus altéré que disposé à la galanterie, est en train de vider son verre. Le maître de l'auberge fume tranquillement sa pipe sur le seuil de sa porte, à côté d'un marmot appuyé sur le perron et qui ouvre de grands yeux curieux. Des poules picorent derrière les chevaux. Au bout de la rue, à droite, deux hommes causent, arrêtés à la porte d'un enclos, et une femme s'éloigne. Ces trois figures, de proportions excessivement réduites, sont touchées avec une précision merveilleuse ; mais, ce qui est tout à fait admirable, ce sont les personnages et les chevaux du premier plan. La couleur est claire, limpide, harmonieuse. M. Meissonnier possède à un degré éminent ce que l'on appelle, en langage d'atelier, le sentiment de la localité, c'est-à-dire le secret de fondre et d'harmoniser les nuances les plus disparates, de faire que toutes les parties d'un tableau se tiennent et s'enchainent. C'est ainsi que, sans choquer la vue par aucune note discordante, il a pu donner à ses trois cavaliers des vêtements et des chevaux de couleur différente : à celui de droite un habit rouge et un cheval noir ; à celui du milieu un habit gris et un cheval alezan ; à celui de gauche un habit bleu et un cheval blanc. Il y a donc là, sans parler des vêtements des autres personnages et de la façade de

l'auberge, peinte eu blanc et en rouge saumon, six nuances entièrement distinctes et dont pas une ne détonne. Le dessin témoigne aussi de beaucoup d'habileté et de science. Il semble môme que M. Meissonnier recherche complaisamment les difficultés pour se donner le mérite de les vaincre. Presque toutes les figures de ce tableau offrent des raccourcis pleins de hardiesse. Deux des cavaliers et l'hôteUère se présentent de profil perdu. Le cheval blanc est vu de croupe, l'alezan de face, le noir de trois quarts. Ici encore, on pourrait reprocher au terrain de manquer de consistance, à la lumière, de parti-pris. Il y a pourtant, sur la droite, un délicieux petit coin de ciel argenté , avec une éclaircie bleue.

SALON DE i868

Quelcfues chiffres. — Les absents. — La jeunesse. — Les Flamands et le Italiens ; le dix-huitième siècle et l'école de David. — L'art doit être de sou temps . — Nature et idéal. — Recette pour composer un tableau mythologique.

— M. Guigniaut et M. H. Dubois. — La Femme couchée, de M. Jules Lefebvre. — Petites allégories à l'usage des joueurs, des buveui's d'absinthe et des guerriers, par MM. Puvis de Ghavannes, Feyen-Perrin et Ehrmanu.

— L'Art céramique, de M. Bouvier. — MM. Smits, Henner, Ranvier, Saint- Pierre, MazeroUes, etc. — Les Centaures, de M. Fromentin, et l'Académie des beaux-arts. — Une Centauresse, de Zeuxis.

Le Salon de 1868 ne renferme pas moins de 2,587 tableaux, 802 dessins , aquarelles , miniatures, 523 statues, bustes et basreliefs , 237 gravures et lithographies, 64 projets et dessins d'architecture. En tout, 4,213 ouvrages ! Chiffre énorme, qui ne représente, cependant, qu'une faible partie des travaux artistiques exécutés en France dans le courant de l'année dernière. Beaucoup d'artistes, des plus renommés, n'ont rien exposé. Quelques-uns, tels que MM. Robert-Fleury et Léon Cogniet, ont pris part assez longtemps à la lutte pour avoir droit au repos ; d'autres, comme MM. Couture, Diaz, Jules Dupré, Barye, Glésinger, ont manifesté clairement leur aversion pour les Salons officiels ; mais on ne s'explique pas l'absence de MM. Meissonier, Millet, Cabat, Hébert, Pils, Yvon, Baudry, Hamon, Amaury-Duval, Gustave Moreau, Cavelier, Guillaume, Thomas, Paul Dubois, artistes jeunes encore pour la plupart et dans toute la force du talent. Malgré ces abstentions regrettables, le Salon n'est pas aussi dépourvu d'intérêt qu'on pourrait le croire après un premier examen ; avec un peu de patience, on finit par découvrir, dans cette immense collection, nous ne dirons pas des chefs-d'œuvre, — on n'en fait plus

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depuis longtemps, — mais un assez bon nombre d'ouvrages très dignes d'attention.

Il faut savoir résister, d'ailleurs, à la tentation de blâmer le jury de l'extrême indulgence dont il a fait preuve dans l'accomplissement de sa tâche. Les expositions ne sont pas des musées formés pour l'étude ; elles ont été organisées bien moins pour fournir aux réputations déjà faites l'occasion de nouveaux triomphes, que pour mettre en lumière les essais des jeunes. Or, qui sait si parmi les œuvres dont notre goût s'effarouche le plus aujourd'hui, il ne s'en trouve pas quelques-unes que l'on acclamera demain ? Les variations extraordinaires que le goût public a subies dans une période assez restreinte, devraient, du moins, nous rendre très circonspects dans nos appréciations. Ne voyons-nous pas, dans les ventes, les Flamands et les Hollandais, — ces faiseurs de magots, — atteindre et dépasser même les prix des maîtres italiens, — ces dieux de la peinture ? Et, pour ne parler que de la France, cette école du dix-huitième siècle, si dédaignée, si méprisée, il y a quarante ans, n'a-t-elle pas complètement détrôné, dans les galeries des amateurs, l'école solennelle de David?

Devant de pareils faits, qui donc osera affirmer que ce qui nous parait beau aujourd'hui, en peinture et en sculpture, soit essentiellement et exclusivement le beau ? La convention joue et jouera toujom's un rôle considérable dans les productions de l'art. Disons mieux : l'art tout entier est une convention, un mensonge dont notre bonne volonté ne réussira jamais à faire une réalité. Quelque complaisante, en effet, que soit notre illusion, la peinture sera toujours une image plane, étalée et fixée sur la toile ; la sculpture, une forme immobilisée dans la pierre ou le métal : l'expression indiquée par le ciseau ou le pinceau demeure éternellement la même, la bouche ouverte pour le rire ne se ferme plus, le bras levé ne retombe pas. Emprisonné dans ces limites fatales et condamné à nous tromper par des apparences de réalité l'art doit nécessairement varier ses moyens d'illusions, ses artifices, suivant les tempéraments, suivant les aspirations de • ceux qu'il se propose de charmer ; il n'a de force, il n'a d'éclat, il n'a de véritable valeur qu'à la condition d'être de son temps, de refléter le milieu où il se produit, de traduire les passions vivantes qui l'entourent.

Est-ce à dire que l'artiste doive repousser les traditions du passé, marcher à l'aventure, sans autre guide que sa fantaisie, sans autre frein que son goût personnel ? Non, certes ! Chaque

âge nous a légué un enseignement, soit par les progrès qu'il a réalisés, soit par les fautes qu'il a commises. Le bon sens commande de profiter de ces leçons.

Mais, d'ailleurs, à côté des passions qui se modifient, des sociétés qui se renouvellent, il y a quelque chose d'immuable, de' permanent : il y a la nature , source éternelle d'inspirations, foyer de toute poésie, modèle incomparable, dont l'imitation ne doit pas être le but suprême de l'art, mais son moyen le plus efficace pour atteindre à une beauté durable.

C'est en ne perdant pas de vue ce modèle, c'est en l'interprétant librement que l'artiste de génie parvient à créer ces formes jeunes, vivantes, poétiques, qui jaillissent tout-à-coup de son imagination, comme la mère féconde des Grâces sortit un jour de l'écume des flots, toute ruisselante d'une beauté divine. Nous entendons à chaque instant invoquer l'idéal. Qu'est-ce donc que l'idéal, dans les arts, sinon cette libre interprétation de la nature, cette poésie de la forme et de la couleur qui transfigure la réalité sans cependant la rendre méconnaissable ? — L'examen du Salon va nous apprendre quels sont à cet égard les principes, les tendances des artistes contemporains.

Les classiques doivent être contents : depuis ce fameux Salon de 1863, oii la Perle de M. Baudry disputa la palme de la beauté à la Vénus anadyomène de M. Cabanel, nous avons vu les académies croître et se mnltiplier ; j'entends ces figures d'hommes ou de femmes nues, — de femmes surtout, — copiées d'après un modèle plus ou moins bien construit, et que, moyennant quelques petits accessoires mythologiques, on transforme en divinités de l'Olympe ou en personnifications allégoriques. Les statuaires avaient, pendant longtemps, accaparé à leur profit ce système commode de composer une œuvre d'art ; les peintres aujourd'hui, n'ont plus rien à leur envier.

La figure humaine est certes assez belle, assez variée dans ses types, dans ses attitudes, dans ses expressions, pour qu'il suflise à l'ambition d'un artiste de la reproduire sous un de ses mille aspects, sans se préoccuper de la baptiser d'un nom retentissant. La mythologie n'intéressant plus que les érudits, il est vraiment puéril de nous présenter, comme telle ou telle déesse, une femme qui ne. se distingue du commun des mortelles que par l'inconscience apparente de sa nudité, ou par les brimborions archaïques qui l'entourent. Je soupçonne d'ailleurs beaucoup d'ar-

listes de ce temps-ci de n'en savoir guère plus que la masse du public sur les aventures des héroïnes do la fable.

Un savant comme M. Guigniant, le traducteur de la Symbolique de Creutzer, n'aurait pas de peine à leur prouver qu'ils ne donnent pas toujours à leurs figures les caractères de V emploi. Il apprendrait, par exemple, à M. Hippolyte Dubois qu'il ne suffit pas de peindre une femme à peu près nue, tenant d'une main un thyrse et de l'autre un raisin, pour se croire en droit de dire : voilà Erigone, la maîtresse du dieu du vin ! La première bacchante venue nous offre les mêmes symboles. Les monuments de l'art antique nous montrent, d'autre part, que, sans avoir les attitudes violentes, la fureur orgiaque, les transports voluptueux qui leur ont été attribués généralement par les modernes, ces sortes de divinités ne manquaient pourtant pas d'une certaine vivacité. Or, VErigone de M. Dubois se promène à pas comptés, à travers champs, et son visage garde une placidité un peu morne : serait-ce là un effet de l'ivresse causée par la vue du raisin dont le beau Dionysios avait pris la forme pour séduire la fille d'Icarius? Quoi qu'il en soit, cette figure nous a paru digue d'être citée : le dessin en est ferme, la couleur solide et harmonieuse, le paysage d'un caractère poussinesque.

M. Jules Lefebvre intitule simplement : Femme couchée, la plus vivante, la plus séduisante figure de femme nue qu'il y ait dans toute l'Exposition. Il lui eût été pourtant bien facile de placer près d'elle deux colombes se becquetant ou un amorino moqueur, et de l'appeler Vénus au repos. A dire vrai, la tète de cette femme est franchement moderne ; les idéalistes pourront lui reprocher son manque de style, mais les gens que satisfait ce qui est simple et vrai, seront charmés par ses yeux noirs pleins de malice, sa bouche rose qui sourit, sa physionomie mutine et provocante. Le corps étendu sur une draperie rouge, dans une pose pleine de nonchalance, est modelé avec une grande souplesse ; la couleur est juste, légère et à la fois puissante ; la poitrine, plus vivement éclairée que le reste du corps, se gonfle et palpite ; des demiteintes dorées, chaudes et transparentes, rompent ca et là l'éclat des carnations.

Tout n'est pas parfait, sans doute, dans cette peinture : la tête ne s'attache pas bien aux épaules ; la main gauche se cramponne maladroitement à un coussin, et les jambes, — la gauche surtout, — présentent des raccourcis dépourvus de toute élé- "•ance. Les lignes, en général, sont beaucoup trop contournées.

N'importe, cette Femme couchée est certainement l'un des meilleurs morceaux du Salon, et l'on peut espérer que l'auteur, — qui est jeune encore, — prendi-a bientôt place parmi les maîtres de notre école.

Depuis le succès de ses grandes toiles décoratives, la Paix et la Guerre, M. Puvis de Ghavannes est le lion de la peinture allégorique ; on ne saurait, du reste, dépenser en ce genre ingrat plus d'imagination et de science. Le malheur est que M. de Ghavannes ait cru devoir adopter, pour l'exécution de ses fantaisies, une façon de peinture terne et blafarde, rappelant assez bien les tons passés des vieilles fresques. Il y a des amateurs qui trouvent cette couleur-là très-distinguée et très-appropriée aux figures de haut style. Les femmes poitrinaires, aussi, ne manquent pas de distinction ; du temps d'Obermann, on en raffolait. Notre génération réaliste préfère les femmes bien portantes et hautes en coulem-, — dans la vie et dans les tableaux ; elle n'a peut-être pas tout à fait tort.

La composition exposée cette année par M. de Ghavannes est une allégorie du Jeu, très-ingénieuse et très-originale. Qu'on se figure une jeune femme nue, au visage blême, aux traits flétris par les veilles, aux yeux de sphinx cernés de bistre, au sourire ironique et perfide ; la main droite s'ouvre et sème des pièces d'or ; la gauche est fermée et retient le gain ; le front soucieux est ceint d'une couronne dont les pointes sont formées de piques, de trèfles, de cœurs et de carreaux. Sur les épaules se déroule une chevelure abondante, noire comme la nuit aimée des joueurs. Une grande draperie rouge, soutenue on ne sait comment, flotte derrière cette personnification sinistre, blanche comme une statue et ayant à ses pieds des symboles peu rassurants, — des soucis jaunes et je ne sais plus quelles grandes fleurs vénéneuses, à la corolle violai te, qui croissent au bord des routes. Voilà bien des détails intéressants pour les gens qui aiment à deviner les énigmes!... Mais la peinture? M. Puvis de Ghavannes l'a réduite à sa plus simple expression : qu'avait-il besoin des couleurs de la réalité pour peindre une abstraction ?

Il serait bien étonnant que l'allégorie de M. de Ghavannes, destinée au Gercle de l'Union artistique, réussit à opérer des conversions. « Qui a joué jouera, qui a bu boira, » dit la sagesse des nations. M. Feyen-Perrin aurait dû songer à ce même proverbe, lorsqu'il a peint son tableau intitulé le Poison : d'après quelques indications fournies par le catalogue, et mieux encore d'après la

composition elle-même, ce tableau nous a paru être une allégorie dédiée aux buveurs d'absinthe. Une jeune fille nue, étendue sur un divan, se soulève avec peine sur ses bras qui ploient, et ouvre de grands yeux hébétés ; à portée de sa main, sur un meuble, est un verre contenant la fatale liqueur verte... Je n'affirme pas que ce soit là le sens véritable de cette peinture : peut-être représente-t-elle tout simplement une jeune blanchisseuse cherchant à s'empoisonner avec de l'eau de javelle, par désespoir d'amour?... Pourquoi donc M. Feyen-Perrin, qui a un véritable talent d'exécution, s'amuse-t-il à peindre des fantaisies aussi obscures ?

Le Vainqueur de M. Ehrmann, est un guerrier de tournure et de costume hybrides ; une sorte de Peau-Rouge, casqué à la romaine, tenant d'une main une lance et s'appuyant sur un bouclier moyen-âge ; il foule aux pieds un vieillard qui lève vers lui des regards suppliants, et il se tourne à demi vers une charmante Victoire, aux ailes blanclies, aux formes gracieuses, qui le couronne de lauriers. Cette glorification de la force brutale, — très savamment peinte d'ailleurs, — n'a pas la moralité des allégories de MM. Feyen-Perrin et Chavannes. Allégorie pour allégorie, mieux vaut encore une petite toile de M. Ehi-mann luimême, VEtoile du matin, figurée par une jeune femme s'élevant radieuse dans le ciel d'un bleu pâle, et soutenant, de ses mains levées au-dessus de sa tête, une grande draperie qui flotte derrière son corps et enveloppe en partie ses jambes : cette figure, éclairée par les reflets d'une jolie lumière matinale, est d'un jet très-élégant.

M. Laurent Bouvier a représenté VArt céramique sous les traits d'une femme blonde, vêtue d'une robe blanche et d'un péplum jaune clair, avec de grandes ailes grises éployées, les bras nus, la main droite tenant une palette et des pinceaux, le coude gauche appuyé à une amphore décorée d'un bas-relief blanc sur fond rose. Devant cette muse, dont le tort est de ne pas être assez jolie, un potier s'incline dévotement, le genou en terre. Des vases grecs, étrusques, chinois, des faïences italiennes et autres ouvrages de céramique peints en trompe-l'œil avec une remarquable habileté, complètent ce tableau, dont la tonalité générale est un peu aigre. Ouvrage de mérite, en somme, et d'autant plus digne d'attention que l'auteur en est presque à son début.

Maltii'é tous ses etTorts. M. Smils n'a pas rajeuni l'allégorie des Saisons. Quatre femmes d'un âge difierent, accompagnées chacu-

ne d'un enfant et portant des attributs caractéristiques, défilent à la suite l'une de l'autre. L'exécution rachète jusqu'à un certain point la banalité du sujet : le dessin n'est pas d'une bien grande pureté ; mais la couleur est riche, harmonieuse. M. Smits s'inspire à la fois de Véronèse et de Rubens, ces deux grands maîtres de la peinture décorative.

La Toilette par M. Henner, nous montre une femme nue, assise devant un miroir et arrangeant sa chevelure : les formes sont épaisses, la tournure n'a ni grâce, ni désinvolture ; mais la tête a un caractère pénétrant qui rappelle, sans le copier, celui de la Joconde. Les chairs, modelées avec finesse et fermeté, ont de ces ombres bistrées et presque noires qu'on trouve aussi dans les œuvres du Vinci. M. Henner, comme tous les artistes qui étudient plus les vieux maîtres que la nature, n'a pas songé que de pareilles teintes, excusables dans des peintures altérées par le temps , sont tout à fait déplacées dans un tableau fraîchement peint.

La Dryade, de M. Ranvier, a presque la carnation chaude et vigoureuse des femmes du Concert champêtre de Giorgione ; elle est debout près d'une treille, le dos tourné au spectateur, le visage de profil ; le mouvement qu'elle fait pour attacher une draperie autour de ses hanches donne à ses muscles des saillies qui n'ont rien de gracieux. Le petit Amour qui lui présente un collier de perles en se tenant sur un pied, n'a pas non plus une tournure bien élégante. M. Henner exagère à plaisii- son originalité, qui consiste surtout dans l'agencement pittoresque des lignes.

V Amour riant de ses coups, de M. Saint-Pierre, est un joli motif de décoration dans le goût de Boucher ; le style n'a pas la désinvolture spirituelle, la couleur n'a pas le brio étourdissant des peintures de ce maître ; mais la figure de la jeune fille qui dérobe une flèche à Cupidon, est charmante. De la grâce et des qualités réelles d'exécution recommandent aussi VAmoîir et la Volupté, de M. Antony Serres, la Nymphe jouant avec V Amour , de M. Hugrel, la Néréide, de M. Charles Lefebvre, Cybèle devenue folle après la mort d'Atys, de M. Jules Sevestre, Salmacis et Hermaphrodite, de M. Cot; mais on se demande si, aux yeux des amateurs à qui elles sont destinées, ces mythologiades n'ont pas pour seuls mérites les nudités qu'elles étalent.

Il faut croire pourtant qu'il y a encore des gens qui adorent les dieux de l'Olympe : comment s'expliquer, s'il en était autrement, que M. Mazerolles eût eu le courage de peindre cet im-

mense plafond de la Naissance de Minerve, composition bien ordonnée d'ailleurs, exécutée dans des tons légers et brillants, et dont les nombreuses figures se distinguent avec netteté, tout en se reliant étroitement à l'ensemble ? J'aime surtout la naïade, vue de dos et assise au premier plan, qui montre au petit Cupidon, fort surpris d'un pareil prodige, Minerve s'élançant tout armée du cerveau fumant de Jupiter.

A tout prendre, on peut pardonner aux artistes contemporains, qui s'obstinent à représenter des Vénus, des Dryades, des Néréides, puisqu'il est convenu que ces immortelles diffèrent seulement par l'exiguïté de leur toilette des femmes de ce temps-ci. Mais comprend-on qu'un peintre aussi intelligent que M. Fromentin, aussi habile à reproduire la vie, le mouvement, la réalité, ait eu la fantaisie de mettre en scène, des monstres mythologiques ?

Voici, j'imagine, ce qui sera arrivé :

Les membres de l'Académie des beaux-arts se seront dit que M. Fromentin pourrait jeter un vif éclat sur leur réunion ; or, pour devenir académicien, — cela n'a pas changé depuis l'illustre Le Brun, — il faut avoir fait de la grande peinture. La grande peinture, — ce sont les membres de la quatrième classe de l'Institut qui parlent, — la grande peinture n'embrasse que les tableaux historiques, mythologiques et religieux. Un simple paysagiste, à qui il est arrivé parfois d'entretenir des relations avec des faunes et des nymphes, M. Cabat, a été élu membre de l'Académie. Théodore Rousseau, qui n'a jamais peint que la nature dans toute sa rusticité, est mort sans avoir obtenu cet honneur insigne.

Jusqu'ici, M. Fromentin s'était contenté, lui aussi, de représenter ce qu'il avait vu, des Arabes, des chevaux, des lions, des palmiers, des tentes, le désert immense. Pour qu'il pût légitimement prétendre au fauteuil académique, on lui aura conseillé de peindre les Centaures que nous voyons aujourd'hui à l'exposition.

Un critique d'art du goût le plus fin, qui a devancé Diderot de seize siècles, Lucien le Samosate, décrit quelque part un tableau de Zeuxis, représentant une centauressc allaitant ses deux petits et un centaure tenant un lionceau avec lequel il s'amuse à effrayer ces enfants : « Le centaure a un air terrible, une crinière jetée avec fierté, un corps hérissé de poils non seulement dans la partie chevaline, mais dans celle qui est humaine. A ses lar-

ges épaules, à son regard tout à la fois riant et farouche, on reconnaît un être sauvage, nourri dans les montagnes et qu'on ne saurait apprivoiser. La femelle ressemble à ces superbes cavales de Thessalie, qui n'ont point encore été domptées et qui n'ont pas fléchi sous l'écuyer. Sa moitié supérieure est d'une belle femme, à l'exception des oreilles qui se terminent en pointe comme celle des satyres ; mais le mélange, la fusion des deux natures, à ce point délicat où celle du cheval se perd dans celle de la femme, est ménagée par une transition si habile, par une transformation si fine, qu'elle échappe à l'œil et qu'on ne saurait y voir d'intersection. »

Cette description est la meilleure critique qu"on puisse faire du tableau de M. Fromentin. La centauresse, couchée sur l'herbe au premier plan, dans une attitude qui fait ressortir à merveille sa monstruosité, se compose de deux parties bien distinctes : un buste de femme blonde et langoureuse, d'un type tout moderne, soudé au corps d'une jument blanche à la croupe lustrée. Les deux natures ici se séparent brusquement. Les centaures, occupés à tirer des faucons, ne ressemblent pas davantage à ceux de Zeuxis ; mais on ne saurait leur refuser une certaine fierté d'allures ; et puis, leur robe chevaline, ainsi que celle de la centauresse, sont d'une si belle couleur! Malgré cela, je conseille à M. Fromentin de revenir bien vite aux scènes algériennes, qu'il peint avec tant de vigueur et de poésie. Ses Arabes attaqués par une lionne, d'une couleur chaude et énergique, valent mieux que toutes les mythologiades du Salon.

Les titres de M. Gérome à l'Académie française. — Deux rébus illustrés : les Mésaventures d'un chapelier ou le Sept décembre 1815; la Lanterne magique ou Jérusalem. — Une note du Moniteur. — Peintre et calligraphe. — La petite Eve et la grosse Minerve, de M. Bin. — Les tableaux religieux : pastiche des pastiches et tout n'est que pastiche ! — MM. Hesse, Schutzenberger, Carolus Duran, Albert et Jules Devriendt, Heilbuth, Pichon, Grellet, Brune, Lazerges, Janmot, etc. — Le naturalisme a tué l'art catholique.

A force d'entendre répéter que M . Gérome est le plus littéraire de tous les peintres, FAcadémie française finira certainement par s'émouvoir, et par décerner à cet intelligent artiste l'immortalité dont elle dispose. N'est-il pas, en effet, dans les traditions de ce corps illustre d'honorer tous les genres de littérature ? Un rapide examen des titres de M. Gérome suffira, d'ailleurs, pour rallier ceux des trente-neuf qui, à une prochaine élection, auraient pu avoir la fantaisie d'égarer leurs suffrages sur des candidats tels que T. Gautier et J. Janin.

Après s'être révélé par un petit tableau, le Combat de Coqs^ qui le classa du premier coup parmi les peintres de talent, mais qui, il faut bien lavouer, ne contenait pas le moindre grain de littérature, M. Gérome aborda résolument la poésie épique. Que l'académicien qui n'a pas débuté par là lui jette la première pierre !

Naturellement, le poème épique enfanté par M. Gérome fut pompeux, solennel, emphatique ; le Siècle d'Auguste fut aussi peu goûté des lecteurs que la Philippide de M. Viennet. Cette première déception jeta l'écrivain novice des hauteurs de l'empyrée dans les bras de la petite presse ; il y trouva la fortune. La Sortie du bal masqué., nouvelle à la main des plus piquantes, eut un succès dont plus d'tm boulevardier fut jaloux. L'auteur, mis en verve, publia successivement : la Phryné et le Roi Candaule, contes grivois lestement tournés ; les Deux Augures, bouffonnerie antique, qui ferait un libretto excellent pour le maestro Offenbach ; les Gladiateurs et la Mort de César, essais mélodramatiques qui n'avaient d'autre tort que d'être écrits dans une langue archaïque inintelligible pour les habitués de la Porte- Saint-Marlin ; Cléopâtre et César, vaudeville un peu salé où l'on voit une charmante grisette s'introduire furtivement chez un

général aussi illustre que chauve, qu'elle agace par de petites mines pudibondes et qu'elle finit par épouser à la mairie du trente-troisième arrondissement ; Louis XIV et Molière, comédie d'un style très-soigné mais un peu sec, plus propre , d'ailleurs, à faire valoir les costumes et les décors qu'à mettre en saillie des caractères.

Pour se reposer de cette littérature théâtrale, M. Grérome eut l'heureuse idée d'écrire à l'imitation de Marilhat, — je veux dire de Victor Hugo, — des Orientales, où., à défaut^de la chaude couleur des maîtres, il déploya un vrai talent d'observation et une exécution pleine de délicatesse. La Prière chez un chef arnaute, le Hache-paille égyptien, le Prisonnier sont, sans contredit, ses meilleurs ouvrages. Ajoutons V Aimée, autre orientale du genre badin, qui offre une analogie lointaine avec la Namouna d'Alfred de Musset.

Et maintenant, pour prouver qu'il n'est étranger à aucune sorte de littérature, M. Gérome s'est mis à écrire des charades, des logogriphes, des coq-à-l'àne ; il n'a pas encore fait de calembours, que je sache ; mais tenez pour certain qu'il en commettra tôt ou tard. On ne s'arrête pas en si beau chemin.

Le Salon de 1868 a de ce maître universel deux rébus illustrés qui feront pâmer d'aise les amateurs du genre. L'une de ces devinettes pourrait se formuler comme une charade, dans les termes suivants :

« Mon premier est un homme étendu près d'un mur, la face contre terre, la joue égratignée ; il a une grande redingote bleue, des bas de soie noire, des escarpins bien cirés ; son chapeau bolivar (notez ce détail!) est délicatement posé à quelques pas de lui ; le poil en est soigneusement lustré et, avec une lorgnette, vous liriez sur le fond de la coiSe le nom du fabricant.

» Mon second est un peloton de gardes nationaux qui se drapent de leur mieux dans leurs longues capotes, car il fait du brouillai'd, et qui regagnent précipitamment leur corps-de-garde ; un ofBcier qui marche en serre-file se retourne et lance un regard de travers à l'homme au bolivar.

» Mon troisième est un massif d'arbres estompé par la brume et dominé par le dôme d'une église.

» Mou tout est une scène de barrière, éclairée par une aube blafarde et par un réverbère fumeux ; elle se passe le SeptdécemhrelSio. »

11 n'a pas manqué de gens courageux qui aient cherché à devi-

ner cette charade mimée. Voici ce que les plus perspicaces ont compris : Un chapelier endimanché est allé passer la nuit dans un tripot de la barrière; n'ayant pas eu la force, le matin, de regagner son domicile, il s'est couché au coin d'un mur, après avoir eu soin toutefois de mettre son bolivar hors de toute atteinte (il n'y a que des gens du métier pour avoir de pareilles précautions!) Une patrouille passe ; mais elle dédaigne de ramasser cet ivrogne ; le capitaine, cependant, pris d'un remords de conscience, se retourne vers le chapelier : il regrette de ne pas avoir donné l'ordre de conduire cet homme au poste, ne fût-ce que pour le préserver d'une pleurésie. A l'époque où la scène se passe, l'indulgence était recommandée aux gardes nationaux : il s'agissait de rallier le plus de sympathies possible au gouvernement de la Restauration.

Quelque séduisante que m'ait paru l'explication qui précède, j'avoue n'avoir pu me décider tout de suite à croire que le chantre d'Auguste, de César, de Gléopâtre, de Louis XIV, se fût décidé à célébrer les mésaventures d'un vulgaii'e chapelier. Persuadé que le mot de sa charade devait être un mot historique, j'ai pris le Moniteur pour me renseigner et voici ce que j'y ai lu à la date

indiquée :

« Paris, 7 décembre 1815.

« Le maréchal Ney a subi sa condamnation aujourd'hui à neuf heures du

matin. Il avait demandé les secours de la religion, et il a été accompagné au

lieu de l'exécution, sous les murs de l'Observatoire, par M. le curé de Saint-

Sulpice. Il a donné le signal du feu et est à l'instant tombé sans mouvement. »

Le fait tragique, relaté dans cette note que sa sécheresse officielle rend plus émouvante, serait-il le sujet mis en scène par M. Gérôme? A dire vrai, rien n'empêche de voir dans l'homme aplati contre le sol, le maréchal Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa ; dans les soldats qui s'éloignent, les vétérans qui l'ont fusillé ; dans l'officier qui le regarde à la dérobée, un de ses vieux compagnons d'armes navré de la lugubre besogne qu'il vient de diriger. Avec un peu d'attention, on finit par apercevoir à terre des cartouches déchirées qui fument encore, et, sur la muraille grise, des étoiles blanches qui ressemblent à des traces de balle. Le bolivar enfin, ce chapeau dont la forme paraîtrait ridicule aujourd'hui, prend ici, suivant le mot d'un de nos maîtres dans la critique, un sérieux terrible dans son rendu minutieux, car il date la scène. — Soit. Mais nul ne contestera qu'il ne faille connaître d'avance les intentions du peintre, pour interprêter ainsi son œuvre. Une scène qui a besoin d'être datée par un chapeau,

n'a évidemment aucun caractère historique : l'intérêt des personnages se subordonne à celui de l'accessoire qui leur sert pour ainsi dire de commentaire.

On a beaucoup loué le peintre d'avoir représenté le cadavre du maréchal, seul, abandonné, au premier plan du tableau, comme si l'horreur de l'exécution avait fait fuir tout le monde. Mais quelque ingénieuse que puisse sembler une pareille idée, elle a le tort de méconnaître le cœur humain, que ne rebutent pas les spectacles les plus sinistres, et elle a le tort plus grave encore de trahir la vérité de l'histoire. Le coi'ps du maréchal fut laissé sur le lieu de l'exécution pendant dix ou quinze minutes : cela est vrai ; les règlements militaires voulaient que les choses se passassent ainsi. Mais il n'y resta pas seul. Où donc est la foule qu'attira ce drame lugubre ? Où donc sont les troupes chargées de contenir l'impatience des curieux et de réprimer au besoin par la force toute manifestation de sympathie pour le condamné ? M. Gérome a retranché de son tableau tout ce qui pouvait en faire une page intéressante, pathétique, ayant toute la grandeur et toute la solennité de l'histoire.

Que dire de son autre composition, de sa seconde charade? Le sujet mis en scène, — révélons-le tout de suite, — c'est le drame du Grolgotha ou, pour mieux dire, sa silhouette fantastique. Imaginez, au premier plan, un amas de roches grisâtres entre lesquelles croissent ça et là quelques oliviers au feuillage pâle et de maigres touffes de gazon roussies par le soleil. A travers ces roches, serpente un étroit sentier où se pressent des soldats armés de lances, cinq à six officiers à cheval, des bourreaux portant des échelles et quelques hommes du peuple. Ces personnages, de dimension très-réduite, se dirigent vers le fond du tableau, où l'on entrevoit, sur une colline, les remparts, les tours et le temple de Jérusalem qu'enveloppe un crépuscule livide ; c'est la pluie de ténèbres dont parle l'Evangile, la nuit lugubre qui précéda l'aurore radieuse des temps nouveaux. Le sublime sacrifice est accompli ; ces soldats, ces bourreaux, ces spectateurs misérables s'enfuient honteux, épouvantés de l'immensité de leur forfait. Comme dans la composition précédente, un officier se retourne à demi et cherche du regard la victime. Où donc est-elle ?

Elle est hors du tableau.

Trois ombres sinistres, redoutables, les ombres des trois crucifiés, se projettent sur le sol et s'allongent dans la direction de la

bande assassine, qu'elles semblent poursuivre comme des spectres vengeurs.

Invention originale, fantaisie spirituelle, baroque, attrayante par son étrangeté même, telle est cette œuvre que, par un sentiment de pudeur bien naturel^ l'artiste s'est contenté d'intituler : Jérusalem.

Sans parler de la satisfaction naïve qu^on éprouve à déchiffrer cette énigme, on ne peut se défendre d'un certain émoi, — la toile une fois comprise, — tant le sujet a, par lui-même, de grandeur et de majesté ; mais cette première impression s'efface vite, et l'on en vient à se demander si cet effet de lanterne magique, appliqué à une pareille scène, n'est pas une profanation.

Nous n'avons rien dit de l'exécution matérielle du Sept décembre et de la Jérusalem ; la peinture n'est réellement pour M. Gérome qu'une façon minu lieuse, nette, correcte, d'écrire ses idées; il souligne les moindres détails ; il appuie lourdement sur certaines particularités insignifiantes, dont il attend de l'effet, comme l'avocat novice enfle la voix pour lancer un bon mot. Il n'a garde, d'ailleurs, de s'abandonner aux témérités de l'improvisation, aux fantaisies de la couleur : il craindrait trop de compromettre la sûreté de sa main. Aussi, ses tableaux ont-ils, dans leur sage précision, la monotonie, la froideur d'une page de calligraphie.

Et pourtant il y a eu un peintre sous ce littérateur, un observateur sous ce calligraphe !

M. Emile Bin n'a aucune des qualités de M. Gérome, ni l'ingéniosité, ni l'adresse, ni la netteté, ni les goûts littéraires, ni le reste ; il est laborieux, il est instruit de tout ce qui tient à son art, il dessine savamment, honnêtement, il accuse le nu avec une largeur et une fermeté peu communes, il dédaigne les petits moyens et les petits effets, il ne cherche pas à exciter la convoitise des vieillards par l'appât des nudités, ni l'attention de la foule par des mélodrames ou des lazzi.

M. Bin ne deviendra jamais populaire.

En vérité, il ne méritera pas qu'on le plaigne s'il continue à traiter des sujets aussi peu intéressants que ceux qu'il nous offre cette année : la Naissance d'Eve et le Triomphe de Minerve.

Conçoit-on que des artistes intelligents s'enferment obstinément dans des genres tombés en désuétude et d'où la vie s'est retirée ? Ils ont beau se battre les flancs, ils ne réussiront pas plus à attirer l'attention du public qu'à rajeunir des motifs mille et

mille l'ois répétés. Quoi qu'ils fassent, on leur jettera toujours à la tète les œuvres de leurs illustres devanciers.

On a reproché à M, Bin de s'être beaucoup trop souvenu, en peignant sa Naissance d'Eve, de la fresque exécutée sur le même sujet par Michel-Ange, à la chapelle Sixtine. Les deux compositions présentent de notables différences pourtant : dans la fresque, Eve joint les mains et s'incline avec une grâce adorable devant l'Eternel qui la bénit; dans le tableau de M. Bin, elle surgit étonnée et ravie, sous la main du Créateur, qui la touche au front et semble l'évoquer du néant. A la chapelle Sixtine, la mère du genre humain a des formes jeunes, délicates, un peu frêles ; le terrible Michel-Ange s'est fait aussi doux, aussi gracieux que Raphaël pour modeler ce corps charmant, vierge de toute souillure. M. Bin a voulu peindre aussi une Eve rayonnante de jeunesse et de pureté, mais il n'a pas su se préserver de l'exagération ; il a pris la maigreur pour la jeunesse, la gracilité pour la grâce ; de même qu'en donnant à la Minerve, de son autre composition, des formes amples et massives, il a pris la lourdeur pour la majesté. Ce dernier ouvi'age, qui n'est qu'un simple carton, offre, d'ailleurs, des parties fort belles.

Il n'y a guère de tableaux religieux aujourd'hui auxquels on ne puisse adresser le reproche de plagiat, soit pour les idées, soit pour l'exécution. Le Péché originel, de M. Hesse, est du Lemoyne tout pur : même fadeur d'expression, même rondeur de dessin, mêmes carnations flasques et beurrées, même fond de vieux arbres d'occasion ; le démon en baudruche, à tête et à gorge de femme, a été fabriqué d'après le modèle donné par Michel-Ange à la chapelle Sixtine. Le Saint Siméon Stylite, de M. Schutzenberger, n'est pas d'une facture bien robuste ; mais du moins la tournure ne manque pas de caractère et la physionomie est assez expressive. M. Heilbuth a eu grand tort de renoncer à ses croquis de monsignori romains, pour piller la garde-robe des juifs de Rembrandt ; son Job, paré des couleurs du maître, pourrait tout au plus passer pour un Léonard Bramer. M. Albert Devriendt, dans sa Vieillesse de la Vierge, imite assez adroitement Van Eyck et Memling que son frère, M. Jules Devriendt, parodie gauchement dans une Sainte Cécile.

La Notre-Dame de Grâce de M. Alexandre Grellet (en religion frère Alhanase), les Prophètes àe M. Doze, VImmaculée Conception de M. Pichon, sont des compositions symétriques dans le goût des maîtres italiens du quinzième siècle ; l'exécution en est su£B-

samment correcte ; les têtes sont étudiées avec soin ; mais l'ensemble est d'une froideur extrême. M. Garolus Duran veut être pathétique et tombe dans le grotesque : son Saint François recevant les stigmates^ peint dans la manière de Salvator Rosa, peut donner l'idée d'une scène d'épilepsie. M. Adolphe Brune a dépensé beaucoup de talent pour remplir un cadre immense de personnages richement costumés : cette composition dans le goût du Véronèse, est on ne peut plus décousue. M, Lazerges délaye Paul Delaroche en l'additionnant d'un grain de sentimentalisme puisé dans Ary Scheffer : son Christ au calice plaira aux femmes et aux lithographes.

M. Janmot pastiche le Pérugin ; M. Vély pastiche Van Dyck ; M. Duez pastiche le Garavage ; M. Sellier pastiche Honthorst ; M. Gruérin pastiche M. Lazerges; M. Nanteuil pastiche tout le monde; M. Glaize ne pastiche personne et n'en vaut pas mieux...

J'ai nommé les meilleurs peintres de sujets religieux que j'ai rencontrés au salon. Qu'on juge des autres !

L'art chrétien est mort depuis longtemps. Les premiers coups, les plus terribles, lui ont été portés par les maîtres de la Renaissance, ces prétendus idéalistes qui célébrèrent à qui mieux mieux la beauté plastique et retrouvèrent la poésie de la matière, perdue, oubhée depuis l'antiquité. L'art chrétien, l'art catholique est mort le jour où Raphaël peignit la Madone sous les traits de la Fornarina, où Michel-Ange donna au Christ de son Jugement dernier les formes, l'expression et le geste du Jupiter tonnant.

Où donc s'est retrouvé, depuis, le vrai sentiment chrétien, celui qui précipitait l'Angelico, baigné de larmes, au pied de l'image du Calvaire., celui qui animait le Pérugin et Raphaël luimême dans sa première manière, celui qui inspira au Vinci l'admirable tête du Christ de la Cène de Santa Maria délie Grazie.

Vous n'irez pas le chercher, sans doute, dans les Noces de Cana de Paul Véronèse, festin pompeux qui réunit à la même table .Tésus et Soliman I" ; vous ne le trouverez pas davantage dans les Disciples d^Emmaiis, dans V Assomption de la yierge. dans la Mise au tombeau., du Titien, peintures d'une couleur splendide, où les draperies ont presque autant d'intérêt que les figures.

Prendrez-vous pour des œuvres catholiques ces Pietà sinistres du Caravage, de Ribera, de Schidone ? ces Martyres où l'école bolonaise et l'école espagnole n'ont vu que des thèmes à mélodrames violents, des prétextes à montrer leur science do l'anatomie? ces Vierges minaudières et ces Christs bellâtres du Baroche, du

Sassoferrato, de Carlo Dolci, de Mignard? ces scènes bibliques de Rembrandt, si belles, si émouvantes, mais si profondément humaines ?

Qu'on passe en revue les merveilles de la peinture des trois derniers siècles : on n'en trouvera pas dix, on n'en trouvera pas une peut-être qui reproduise, dans sa perfection, cet idéal catholique, qu'un grand orateur (1) définissait naguère avec tant d'éloquence dans la chaire de Notre-Dame.

Le savant M. Rio, qui a raconté dans un beau livre les triomphes de l'art chrétien, a cru devoir s'arrêter sur le seuil du seizième siècle et n'a pas craint d'accuser Léon X, le protecteur de Raphaël, d'avoir contribué à l'avihssement de la peinture, en favorisant le débordement du naturalisme païen.

Le naturalisme, en effet, a tué l'art catholique.

Il y a quelques années, des hommes de talent, à la tête desquels s'étaient placés Overbeck, Orsel et Flandrin, tentèrent une réaction. Tous leurs efforts devaient échouer devant- la profonde indifférence de la société actuelle pour les mythes et les symboles. dont elle ne possède plus le sens véritable.

(1) Le P. Félix.

Invasion des Prussiens : MM. Menzel, Otto Heyden et Meister. — Grandeur et décadence de la peinture militaire : M. Pils, peintre de madones; M. Yvon, peinture de natures-mortes. — Les obligations mexicaines : MM. Beaucé, Janet-Lange, Chamerlat. — M. Eugène Bellangé et M. Eugène Charpentier. — Les Sapeurs, de M. Regamey. — Les loups de mer de M. Protais. — Les illustrateurs de la légende napoléonienne. — Avis à la Société des auteurs dramatiques : la Folie d'Ajax le Télamonien , de M. Lecomte-Dunouy, contrefaçon d'un type de la Belle-Hélène. — Ahl pour l'amour du grec!... — C'est la faute à Alexandre Dumas fils! — Un cours d'histoire ancienne à l'usage des gens du monde, par M. Ch. Marchai : Pénélope et Phryné. — MM. Fouque, Klagmann, Biennoury. — Les Auteurs latins et les Auteurs grecs commentés par MM. Hector Leroux, Baader, Schutzenlîerger, Bouguereau, Lévy, Alma-Tadéma. — Un nouvel égyptologue : M. Pinchart. — Les Sauvageries. de MM. Leloir et Biard.

Les Prussiens ont franchi le Rhin et se sont emparés des places d'honneur au Salon.

Le Couronnement de S. M. le roi Guillaume I", jjar M. Menzel, occupe le panneau réservé d'ordinaire aux portraits de la famille impériale de France : nous ne dirons rien de cette immense composition qui ne vaut ni plus ni moins que les machines officielles dont s'enrichit de temps à autre le palais de Versailles. Il nous suffira de constater que M. Menzel a fait preuve d'un grand courage en abordant la peinture de cinq ou six cents uniformes et d'autant de paires de moustaches , et qu'il a dépensé à ce travail d'Hercule des qualités qui eussent été suffisantes pour mener à bonne fin une douzaine de tableaux d'une taille raisonnable.

M. Meister a exposé une grande toile, lui aussi, mais il est trois fois excusable : il n'a mis dans cette toile qu'un petit nombre de figures, il les a peintes avec talent et il a traité un sujet qui ne doit nous causer aucune angoisse patriotique : la Revue du 6 juin

Tout le chauvinisme dont nous sommes capable ne saurait nous empêcher de reconnaître que la bataille la plus réussie du^ Salon est la Bataille de Sadoioa, de M. Otto Heyden. Son premier mérite est de ne pas afficlier des proportions écrasantes. 11 n'est pas inutile d'appeler sur cette réserve de bon goût l'attention de

nus peintres français, de MM. Pils et Yvon notamment, qui i-atlulent des gros Lataillous. M. Heyden est, d'ailleurs, un coloriste vif et plein de chaleur; s'il dessinait avec plus d'esprit, il pourrait donner des inquiétudes à notre école.

Qui donc a dit que la Paix était la nourrice de tous les arts ? Ce n'est pas un peintre de batailles, bien sur.

Si la bonne entente avec nos voisins continue longtemps , M. Pils, déjà nommé, sera réduit à peindre des madones ; M Yvon exécutera peut-être des natures-mortes. Les madones ont leur poésie et les natures-mortes ne sont pas sans charmes. Mais couvrez donc six mètres de toile avec de pareils sujets I

Donc, les tableaux militaires sont rares au Salon. Il y a bien, je le sais, quelques épisodes de la campagne du Mexique, par MM. Beaucé , Janet-Lange , Ghamerlat, etc.; mais les j)orteurs d'obhgations mexicaines et les gens qui s'intéressent aux progrès de l'art me permettront de n'en rien dire.

Quelques artistes bien avisés vivent des souvenirs de notre gloire mihtaire : M. Eugène Bellangé et M. Eugène Charpentier sont de ce nombre. L'Exposition a, du premier, un Episode de la bataille de VAlma^ petit tableau peint avec esprit, d'après un croquis de feu Hippolyte Bellangé ; — du second, le*Gwe (Grimée) et les Tirailleurs (Italie) , véritables scènes de genre, plus intéressantes que les compositions à grand fracas.

M. Guillaume Regamey, inconnu hier, vient de s'élever, d un seul bond, au rang des peintres les plus habiles de notre jeune école. Ses Sapeurs du 2' régiment de cuirassiers de la garde impressionnent vivement par l'arrangement pittoresque de la composition, par la vérité et la force du coloris. Ils se présentent de front, montés sur des chevaux noirs dont les raccourcis hardis excusent quelques imperfections de dessin. La pluie qui tombe, détrempe le terrain. Le vent s'engouffre dans les manteaux rouges des cavaliers et agite les crinières des chevaux .

M. Protais, l'élégiaque de la peinture militaire (quel genre, hélas! comporte plus l'élégie!), M. Portais est plus langoureux, plus pâle que jamais dans sa Prière du soir à bord du Solferino : ses matelots, des loups de mer métamorphosés en agneaux, ne seront bientôt plus que des ombres et s'évanouiront dans le brouillard gris qui les enveloppe. La Grand^ Halte est d un coloris plus vif : les tons rouges des pantalons donnent la réplique aux tons verts des arbres et des arbustes ensoleillés, et pourtant la scène manque de gaité.

Nos Iruiipiers auraient-ils donc perdu de leur belle humeur depuis qu'ils n'oul plus Giiurlet. Raffet, Bellaugé, puur portraitistes ?

On sait avec quelle verve, avec quelle conviction ces trois artistes ont illustré la légende napoléonienne : le petit caporal et ses vieux grognards ont pris sous leurs crayons des proportions épiques. Les peintres d'aujourd'hui semblent s'être donné le mot pour affadir cette légende; quelques-uns même la rendent grotesque, ce qui n'empêche pas leurs tableaux de jouir des honneurs du Salon carré. Mais ne nommons personne.

Les héros de l'antiquité ne sont pas mieux traités que ceux du premier empire : le cul-de-jatte Scarron applaudirait aux travestissements que leur inflige la fantaisie de nos peintres archéologues. Pour nous , plus surpris qu'étonné de tant d'irrévérence, nous nous demandons comment il se fait que la Société des auteurs dramatiques laisse ainsi la peinture empiéter sur le théâtre. Elle ne saurait se le dissimuler pourtant : les peintres pillent sournoisement les pièces en vogue ; M. Lecomte-Dunouy, par exemple, vient de s'approprier l'un des types les plus extravagants de la Belle Hélène.

M. Lecomte-Dunouy est le meilleur élève de M. Gérome : comme son maître, il se pique de littérature ;

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence ,

Et sait du grec , madame , autant qu'homme de France.

— Du grec ! ô ciel ! du grec ! — Du grec ! quelle douceur ! .

Si nos souvenirs sont fidèles, M. Lecomte-Dunouy débuta, au Salon de 1865, par une traduction d'Eschyle (la Sentinelle grecque, sujet tiré de VOrestie]', l'année suivante, il fut médaillé pour une Invocation à Neptune ] aujourd'hui, il s'attaque à Sophocle, et, dans un petit tableau sur la bordure duquel il a inscrit un passage de ce poète, il déroule la scène suivante :

Ajax, fils de Télamon, l'invincible Ajax, vient de massacrer dans sa chambre, — où il les avait réunis, — d'innocentes génisses et des agneaux bêlants, qu'il a pris pour les Atrides ; tout à coup, il reconnaît son erreur et, saisi d'un juste dégoût, il écarquille les yeux, se drape en frémissant dans son manteau et s'applatit contre la muraille ; une femme gigantesque, blanche et morne comme la statue du Commandeur, ayant une lance à la main , un casque sur la tête et un hibou sur l'épaule , — vous avez reconnu Minerve, — descend du plafond, au milieu d'un

feu de Bengale , et ap^juie sa lourde main sur le front du Télamonien ; les parents de ce dernier, ses amis, ses esclaves, placés au fond, dans la coulisse, regardent avec stupéfaction ce qui se passe ... ; ils s'attendent à voir disparaître le héros dans une trappe.

M. Lecomte-Dunouy voudrait nous faire croire qu'il a découvert dans Sophocle cet égorgeur en chambre , cette géante qui exécute une pose blanche , ce feu de Bengale et ces comparses anodins. — Nous ne prendrons pas le change. Figurants et accessoires viennent des Variétés ; la Minerve est, peut-être, une cariatide en carton-pierre détachée de quelque temple de la Sagesse, — du palais du Corps législatif, par exemple, — mais, pour sûr, l'Ajax est bien l'idiot belliqueux que nous avons vu dans la Belle Hélène. Toute cette scène, d'ailleurs, est une charge héroïque.

L'auteur de la Folie d^Ajax le Télamonien nous pardonnera la franchise un peu crue de nos observations : il est jeune, il dessine bien, et saura sans doute se débarrasser de cette touchemaigre et lisse qu'il a empruntée à son maître ; il a une ambition louable , celle de s'élever au-dessus de la banalité ; il a lu dans Horace que la couronne de lierre, récompense des fronts savants, doctarum ederœ prœmia frontium, donne aux hommes l'immortalité, et que, pour ne pas être confondu avec la foule, il n'est rien de tel que de hanter les bois sacrés, de regarder danser les nymphes et les satyres, et d'évoquer les ombres des héros...

Tout cela est fort beau, sansdoute, maisle moindre grain dévie, de réalité, ferait bien mieux notre affaire.

Eh ! que nous importent les Atrides, les Ajax, les Ulysse, les Achille et autres grands hommes antédiluviens , pour lesquels nous n'aurions pas assez de cordes et assez de potences, s'ils revenaient aujourd'hui! Trop longtemps ces héros ont traîné sur la scène leurs cothurnes et leurs passions bestiales. Le romantisme littéraire en a débarrassé le théâtre. D'où vient donc qu'ils gardent encore en peinture un reste de leur antique omnipotence ?

— C'est la faute à David ! ne manqueront pas de s'écrier les peintres chevelus, qui oublient volontiers que Delacroix a peint Bacchus, Orphée, Ariane, Médée, Andromède, et bon nombre d'autres dieux, demi-dieux, héros et héro'ines de l'antiquité.

— Non, mes amis, ce n'est pas pins la faute à David que la faute à Delacroix. C'est la faute au public inconséquent qui bâille à une tragédie de Racine et tolère la tragédie du premier rapin venu.

C'est la faute aux critiques assermentés qui décrivent minutieusement ces peintures héroïco-comiques et qui prétendent que le grand art est là. C'est la faute aux amateurs qui achètent ces vieilleries, sauf à les reléguer dans un coin de leur cabinet et à ne jamais les regarder. C'est la faute à M. Alexandre Dumas fils qui s'est rendu, dit-on, l'acquéreur des Centaures de M. Fromentin, lui qui sait si bien, pourtant, que Marco vaut Laïs, que tous les viveurs n'ont pas des pieds de bouc, et qu'on voit encore sur le turf, des hommes-chevaux.

Mais, parlons du cours d'histoire grecque que M. Charles Marchai vient d'ouvrir par deux charmantes leçons, l'une sur Pénélope, l'autre sur Phryné. A la bonne heure! voilà de l'histoire qui n'a pas besoin de longs commentaires pour être comprise et goûtée!

Une jeune femme, assez jolie pour prétendre à un trône, voire à celui d'Ithaque, mais qui se contente d'être une des mille reines du grand monde parisien, travaille à un ouvrage de tapisserie, debout devant un petit guéridon chargé d'écheveaux de laine détentes couleurs. Elle pousse activement l'aiguille , mais l'expression de son gracieux visage trahit une légère préoccupation. Sur le guéridon, parmi les écheveaux, une fleur, une pensée est placée dans un vase à côté d'un médaillon. Il n'est pas besoin de savoir le grec pour deviner que ce médaillon est le portrait du mari absent, l'image de TUlysse auquel rêve cette belle Pénélope. Quelle pureté exquise dans le profil de cette jeune femme ! quelle grâce pudique dans son maintien ! quelle élégance de bon ton dans sa parure !

Phryné ne travaille pas, ne rêve pas : elle est debout aussi, près d'une table de toilette garnie de guipure, sur laquelle on aperçoit, à côté d'une coupe à bijoux et d'une boîte à poudre de riz, un billet doux illustré d'une couronne de comte; d'une main, elle arrange un collier sur ses épaules nues, de l'autre elle soulève sa jupe de velours noir, et met à découvert, sous des flots de dentelle, un pied mignon et un bas de soie blanc soigneusement tire' ; elle fixe sur nous ses grands yeux, vagues et profonds comme l'abîme qui attire et qui renferme la mort ; son visage, à la fois morne et provoquant, est encadré par une abondante chevelure colorée en or et se détache vigoureusement sur un fond de tenture jaunâtre. Cette tête est une création extrêmement heureuse et originale.

Oui aurait jamais soupçonné le peintre des servantes de Bouxwiller et des petites Alsaciennes endimanchées , de connaître si

bien son Paris? Qui l'aurait cru capable de rendre avec tant de délicatesse ce type si fin, si suave, de la femme honnête, avec un accent si pénétrant, cette physionomie lascive de la prostituée? M. Marchai a eu le bon goût, d'ailleurs, de ne pas trop insister sur le contraste ; Pénélope n'a pas l'air revêche d'un dragon de vertu et Phryné ramène fort à propos, devant sa gorge nue, un bras qui voile en partie son impudicité. Le seul tort de ces deux femmes est d'avoir, l'une et l'autre, une taille démesurée : peutêtre aussi ne sont-elles pas suffisamment enveloppées d'air et de lumière. L'exécution ne laisse rien à désirer, du reste , dans les accessoires ; la robe de faille grise de Pénélope et la robe de velours noir de Phryné viennent des ateliers de MM. Stevens, Toulmouche, De Jonghe et G*.

Gomme on voit, il n'est pas besoin de faire de grands frais d'érudition pour peindre des caractères el;,des types qui sont de tous les temps et de tous les pays. Est-ce que M. Fouque, qui a représenté avec talent Vénus et Adonis, aurait été bien embarrassé de trouver à Arles, sa ville natale, une belle femme amoureuse d'un jeune chasseur ? Est-ce que M. Klagman, l'auteur d'une Médée, à laquelle le jury a décerné une médaille, n'aurait pas découvert, hélas ! bon nombre de mères dénaturées sur les bancs de la cour d'assises?

Est-ce que M. Biennoury, pour nous montrer un mari s'exerçant à la patience, avait besoin d'exhumer ce pauvre Socrate, de l'asseoir au milieu d'un amoncellement de bibelots archaïques, et de ramener près de lui son épouse acariâtre, échevelée et gi'imaçante comme une harpie ?

Malgré nos préférences pour les sujets modernes qui n'imposent au peintre d'autre préoccupation que celle de son art, et que le public comprend sans effort, nous n'entendons certes pas contester l'intérêt que peuvent avoir un tableau d'histoire ancienne et une scène de mœurs grecques ou romaines : l'essentiel est que de pareilles compositions ne soient pas des poncifs ou des restitutions pédantesques.

M. Hector Leroux ne se borne pas à reproduire avec soin le bric-à-brac antique, recueilU au musée des Studj et au musée Gampana, il s'applique surtout à traduire les passions, les caractères du monde romain, tels qu'ils nous sont révélés par les témoignages des auteurs contemporains. Ses compositions pourraient se passer, d'ailleurs, d'une exactitude rigoureuse, au point de vue

archéologique, car il y apporte quelque chose qui vaut mieux que l'érudition, il y met un sentiment personnel et poétique. On n'a pas oublié les Croyantes ^1863), le Columbarium (1864), 17mtiationaux mystères d'Isis (1865), charmantes toiles qui auraient enlevé tous les suffrages, si elles eussent été peintes avec plus de fermeté et dans des tons plus vigoureux.

Cette année, M. Leroux expose deux tableaux dont la coloration légèrement blafarde s'explique, jusqu'à un certain point, par le choix des sujets. Dans l'un, on voit Messaline, déguisée en courtisane, qui vient frapper à la porte d'un lupanar ; elle a amené avec elle sa confidente unique, la compagne de ses débauches, la seule prostituée de Rome, si l'on en croit Pline, par qui elle fut vaincue en lubricité. Celle-ci, penchée contre la porte du bouge et épiant avec impatience l'arrivée du leno, respire dans toute sa personne Famour dé^rdonné du plaisir. En revanche, la physionomie de Messaline n'est pas assez accusée ; on ne reconnaît pas ià le monstre de luxure si énergiquement dépeint par Juvénal.

Peut-être devrions-nous faire aussi un reproche à M. Leroux de ce qu'il n'a pas donné à la Sorcière de son second tableau, la (chevelure éparse, la bouche tordue par les hurlements, la pâleur hideuse qu'Horace attribue à Sagana et à Canidia, les magiciennes dont celle-là s'intitule l'élève ; mais, telle qu'elle est, cette devineresse ne manque pas d'un certain catactère fatidique. Quant à la jeune fille, qni est venue la consulter sans doute sur les moyens de fixer la tendresse de son fiancé, et qui l'écoute avidement, les genoux en terre, la tète penchée, le sein haletant, n'est-ce pas là une figure originale et vraiment poétique ? On voudrait pouvoir lui dire à cette pauvre désolée, ce que Sénèque écrivait à une jeune fille amoureuse qui désirait interroger des sorcières : « Mon enfant, ces femmes vous tromperont. Ecoutez-moi; je puis vous servir mieux qu'elles ; toute ma magie consiste dans mon expérience, et cette magie-là n'est point dangereuse. Voici un charme sans drogue, sans plante , sans enchantement , et cependant infaillible : Aimez, et l'on vous aimera. »

Les Esclaves travaillant la tçrre, de M. Schutzeiiberger , et les Esclaves jetés aux murènes, de M. Baader, sont des peintures sinistres , saisissantes , d'énergiques satires de la civilisati(ni romaine. Le premier de ces tableaux déconcerte, d abord, par les attitudes et les expressions bestiales des misérables presi^ue nus occupés à piocher la terre, sous un soleil ardent ; mais on ne tarde

pas à reconnaître la vérité de la scène, on est ému de tant de souffrances, de tant de dégradation, et l'on se rappelle involontairement les lignes poignantes que La Bruyère a consacrées aux paysans de son temps.

Pour montrer, d'ailleurs, qu'il n'a pas retracé cette scène d'abjection par amour du laid. M. Schutzenberger a placé au premier plan de son tableau, à droite, une figure équestre de la tournure lapins distinguée et du dessin le plus ferme; cette figure est celle du maître des travaux [operum magister) , monté sur un cheval blanc et qui tient à la main un croc en guise de sceptre.

La composition de M. Baader est bien faite pour donner le frisson : ces esclaves entassés au fond d'un vivier ténébreux, sur le bord d'une eau noire où l'on entrevoit un squelette humain, cette mère qui suit d'un œil hagard les mouvements des murènes prêtes à dévorer son enfant, cette jeune fille qui lève désespérément ses beaux bras vers le ciel, ce jeune homme vigoureux qui cherche en vain à ébranler la porte de fer du vivier, ce vieillard étendu sur le dos et enlacé déjà par les anneaux visqueux des poissons reptiles... n'est-ce pas horrible?

Pour faire contraste à ces monstruosités de l'âge de fer, MM. Bouguereau et Lévy retracent les occupations innocentes de l'âge d'or. M. Bouguereau voudrait être le Théocrite de la peinture idyllique; M. Lévy se contenterait d'en être le Longus. Il y a dans la Pastorale, du premier de ces artistes, deux jolis petits enfants qui font danser des bergères ; celui qui se tient sur un pied en agitant un tympanum au-dessus de sa tête , a presque la pureté et la grâce de contours d'une statuette antique. Mais la couleur est froide et plate. Les Enfants endormis valent beaucoup mieux sous ce rapport : il semble que M. Bouguereau se soit efforcé d'atteindre à la fraîcheur de coloris de Murillo et à la morbidesse de Prudhon, en peignant ces gracieux bébés dont les chaii's roses et rebondies se dorent de reflets d'une exquise finesse.

M. Lévy s'est épris de Daphnis et de Ghloé, et ne les quitte plus. Après nous les avoir montrés tantôt buvant à la vasque d'une fontaine, tantôt traversant un ruisseau, et, une autre fois, près de tomber dans un abîme, il les représente aujourd'hui courant à travers des bosquets fleuris {les Lilas) et puis, obligés de se réfugier sous un arbre à cause do Forage (l'^lrc-en-Cîe/). Que penseriez-vous de Bernardin de Saint-Pierre, monsieur Lévy, s'il s'était borné à écrire six variantes de Paul et Virginie?... Prenez

garde que votre talent, si fin et si distingué, ne s'affadisse dans de pareilles répétitions. Déjà, vos tableaux de cette année sont bien inférieurs à ceux des Salons précédents.

L'amour de la nouveauté, la soif de l'originalité, voilà ce qui égare M. Alma-Tadema : tant il est vrai qu'il y a danger à abuser des meilleures choses ! La Sieste est une composition tout à fait bizarre, un morceau de frise encadré : on n'y voit que trois figures, de grandeur naturelle, un vieillard à front chauve et à barbe de philosophe, un jeune Romain frisé à la mode orientale et une esclave blonde qui joue de la flûte à deux tuyaux pour charmer la somnolence des deux premiers personnages. La musicienne est représentée à mi-corps et de profil ; les deux hommes sont étendus sur des lits antiques. En avant, sur une table, on voit des roses, des fruits, une amphore étrusque, des rhytons dor et une statuette en argent de Vénus Gallipyge : ces accessoires sont rendus d'une façon très remarquable et jouent, à vrai dire, le principal rôle dans le tableau.

On n'a pas oublié les étranges scènes égyptiennes du temps des Pharaons qui ont commencé la réputation de M. Alma-Tadema. Un débutant, M. Pinchart, s'annonce comme devant continuer, non sans talent, la restitution des types et des usages de ces époques lointaines. Son tableau, le Culte des ibis, n'est peut-être pas d'un dessinateur irréprochable, mais il dénote un esprit curieux et distingué que nous voudrions voir préoccupé de sujets plus vivants.

A quels peuples, hélas ! ce résurrectionisme archéologique ne va-t-il pas s'étendre? Voici M. Leloir qui nous fait assister à un Baptême de Sauvages aux îles Canaries, en 1404 ! Et il nous faut croire que de pareilles inventions ont beaucoup d'admirateurs, puisque le tableau de M. Leloir, exécuté d'ailleurs avec une habileté incontestable, est une commande du ministère des Beaux- Arts.

Sauvages pour sauvages, je préfère les Pêcheuses de la rivière Saguasson, de M. Biard : c'est laid, c'est grotesque, mais, du moins, M. Biard a peint ce qu'il a vu.

Peintres et photographes. — Portraits-cartes et portraits-croûtes. — Une statistique navrante. — Le mur de la vie privée. — Pièges tendus à la critique. — Portraits ofBciels : L'Ennui naquit un jour de l'uniforme ôté. — M. Lehmann et la méthode ingriste. — M. Gabanel et la tachydermie. — MM. Jalabert et Dubufe. — Le triomphe du paletot d'orléans. — M. Jules Lefebvre et M"" Nélie Jacquemart. — Compliments aux dames. — MM.Ghiffard, Dehodencq, Heilbuth,Pérignon, Loyer, de Pommayrac. — Les portraitistes médaillés: MM. Thirion. Paul Cellier, Glaize fils, Lobrichon, de Goninck, Parrot. — Trois indicisplinés : MM. Régnault, Clément et L. Arnaud.— De l'influence des perroquets et des chats noirs sur les décisions du jury. — M. Manet : la Femme rose et le portrait de M. Zola. — M. Renoir. — La Dame aux épingles, de M. Ricardo de los Rios. — MM. Ribot et Vollon. — M. Courbet : l'Aumône du mendiant.

On nous avait prédit que la photographie tuerait l'art du peintre de portraits ; que la fidélité et le bon marché des images héliographiques détourneraient le public des tableaux à l'huile, toujours coûteux et si rarement satisfaisants. — Comme à l'ordinaire, les esprits timorés avaient pris la nouveauté pour un piège, le progrès pour un danger.

La vérité est que l'héliographie a été à la fois très-utile et très préjudiciable aux peintres ; très-utile, en ce qu'elle leur a fourni une foule d'indications précieuses, notamment sur les jeux de la lumière et des ombres; très-préjudiciable en ce qu'elle a propagé cet amour du fini, cette recherche du détail qui sont si contraires aux principes de l'art.

La vérité encore, c'est que certains photographes apportent dans leur reproduction de la figure humaine infiniment plus de goût, de sentiment, d'originalité, qu'il ne s'en trouve dans la majeure partie des portraits peints. Mais, quelle que soit l'habileté de ces collaborateurs du soleil, il faut bien reconnaître qu'ils sont incapables de lutter avec les maîtres peintres, dont ils ne possèdent ni les ressources techniques, ni la variété de procédés, ni la liberté d'allures, ni la puissance d'interprétation morale.

Plût à Dieu, d'ailleurs, que les portraits-cartes nous eussent délivrés complètement des portraits-croûtes I Malheureusement,

le Salon de 1868 est là pour montrer que ces derniers forment encore un imposant bataillon . Nous croirions faire preuve d'une indulgence extrême, en disant qu'on voit à cette exposition une centaine de portraits supportables. Or, sachez qu'on y compte en tout : 320 portraits à l'huile, 203 portraits au crayon, à l'aquarelle, au pastel, en miniature, 238 médaillons, bustes et statues-portraits en plâtre, en marbre, en bronze ; soit environ le cinquième du chiffre total des ouvrages de peinture, de sculpture et de gravure en médailles! N'est-ce pas navrant?...

En présence de ces sept cent soixante-et-une figure d'hommes épanouis et de femmes décolletées, quêtant nos regards, nos sourires, nos applaudissements, qui donc oserait soutenir que la société contemporaine éprouve véritablement le besoin de murer sa vie privée ? Mais ce serait à croire que ces gens-là sont venus tendre un piège à la bonne foi des journalistes et les provoquer à enfreindre les prescriptions de l'amendement Guilloutet !

Supposez, en effet, un critique aussi naïf que consciencieux ; il pourra avoir l'occasion d'écrire ceci : « M. Barbanchu a fait preuve d'une maestria incomparable dans son portrait de M"* Ixe : la difformité physique n'a pas trouvé, depuis Velazquez, un interprète plus vigoureux, plus saisissant. » Ou bien : « Le portrait de M"* Ygrecque, par M. Pommadier, est des plus séduisants ; la langueur des traits, l'expression voluptueuse de la bouche, la flamme dévorante du regard, et cette vague inquiétude et ces tressaillements qui annoncent l'éclosion de la puberté, tout cela est rendu avec une science, une couleur, etc. » Ou encore : « Que les maîtres sont habiles ! Il a suffi à l'illustre M. Patouillard de quelques coups de pinceau pour indiquer nettement le caractère de M. Zède dont il avait à faire le portrait : l'imbécillité marquée par l'étroitesse du front, la fatuité par le port de la tête et la béatitude du sourire. »

Est-il besoin de dire que cette triple appréciation vaudrait à son auteur une triple assignation à comparoir? Et cependant, cette façon de faire de la critique d'art serait la seule intelligente, la seule sérieuse, la seule utile. Ce que nous devons exiger, en effet, du portraitiste, ce n'est pas seulement qu'il copie avec exac-, titude les traits de son modèle ; un peu de patience suffit pour cela. Ce que nous voulons, c'est qu'il fixe, dans l'expression du masque, le caractère individuel et, pour ainsi dire, la physionomie intime du personnage représenté. Voyez tous les portraits-

exécutés par les maîtres : la Joconde, du Vinci ; le Castiglione, de Raphaël ; le Charles-Quint, du Titien ; le Henri VIII, de Holbein; \q Philippe IV, de Velazquez; le Charles I", de Van Dyck..., et dites-moi si ces chefs-d'œuvre ne vous offrent pas les types de la beauté qui fascine, de l'intelligence unie à la probité, de l'ambition froide et tenace, du cynisme brutal, de la raideur aristocratique, de l'élégance aimable ?

A. la vérité, les portraits contemporains ne sauraient avoir, en général, une signification bien précise: à la banalité des sentiments correspond la banalité des types, à l'effacement des caractères, l'effacement des physionomies. Nous pouvons donc aborder sans trop de frayeur la revue des sept cent soixante-et-une figures exposées au Salon.

Les portraits officiels sont, comme à l'ordinaire, d'une médiocrité désolante. M. Viénot a peint l'Impératrice Eugénie avec une mollesse qui ferait presque regretter M. Winterhalter. La reine d'Espagne, son royal époux et ses grands officiers ont été représentés à cheval par M. Charles Porion, qui s'est efforcé d'être grave et n'a su être que maussade.

M. Oscar Dehaes, de Lille, a réussi du moins à conserver au souverain-pontife sa physionomie souriante.

Nous ne dirons rien des généraux, des amiraux, des sénateurs, des députés, tout resplendissants de dorures, de cordons, de croix, d'étoiles et de crachats : pour leurs portraitistes, ces honorables ne sont pas des hommes, ce sont des cotistellations. Gela est tellement vrai que, s'il arrive à quelque personnage chamarré par état de se faire peindre en costume civil, il nous apparaît presque toujours avec un air sombre et taciturne.

M. Hemi Lehmann a su éviter cet écueil en faisant le portrait du vice-amii'al Jaurès : le visage respire une aimable bonhomie : l'attitude est pleine d'abandon et de naturel; mais ce qui est vraiment triste ici, c'est la couleur. M. Lehmann appartient à l'école ingriste, qui fait consister tout le mérite de la peinture dans la netteté des lignes, dans la précision et l'élégance des contours, et qui pousse jusqu'à la monochromie la sobriété de la couleur. Méthode déplorable, absolument contraii-e à la vérité, à la nature, car elle méconnaît la lumière, le mouvement, la vie.

MM. Pichou, TimLal, Cabane! suivent les mêmes traditions que M. Lehmann. Les portraits de grandes dames de M. Cabane!

sont assurémeut très-distingués, très-aristocratiques, à ne considérer que la pureté du galLe, la dignité du maintien, la douce gravité de l'expression ; mais comment croire à la réalité de ces figures? Il n'y a pas d'air dans le milieu qu'elles habitent ; leur visage, leurs bras, leurs épaules gardent l'impassibilité de la matière inorganique. Le sang ne circule pas sous l'épiderme. Belles têtes! mais... qpie la vie semble avoir abandonnées. Je me trompe : la vie n'est pas tout à fait absente ; elle s'est réfugiée dans l'œil humide et expressif où la lumière se joue.

Il y a, dans les muséums, des lionnes, des tigresses empaillées avec une habileté extraordinaire ; tout à coup il vous semble qu'elles vont bondir. Et cependant vous n'êtes pas sans avoir remarqué que leurs membres ont perdu toute souplesse, que leur pelage s'est terni : de quoi donc pouvez-vous être ému ? — d'un éclair qu'un rayon de soleil a fait jaillir de leurs yeux d'émail.

M. Gabanel fait comme l'artiste en tachydermie : il compte sur la vivacité de la prunelle pour produire l'illusion.

Les portraits de M. Jalabert n'ont pas la distinction de ceui de M. Gabanel; mais ils sont un peu plus vivants, ce qui vaut bien qu'on s'y arrête. On remarquera surtout le portrait dei/""* la comtesse H... L'attitude a du naturel, l'expression de la sincérité; la robe de soie bleue, garnie de dentelles blanches au corsage, est d'un ton assez lumineux. Le défaut de cette peinture est d'être brossée avec une sorte de timidité qui affadit le modelé et détruit le rehef .

M. Dubufe a été accablé de tant d'épigrammes, qu'il est bien juste de ne pas lui ménager les éloges pour les progrès très-réels que dénotent ses portraits du prince Paul Demidoff et de M. Mosselmann. A force de s'entendre dire qu'il faisait de la peinture lisse, fade, pommadée, prétentieuse, M. Dubufe s'est décidé à copier simplement ce qu'il voyait ; peut-être n'a-t-il pas su éviter tout à fait la vulgarité et ne s"élèvera-t-il jamais à une compréhension morale bien puissante ; mais on ne peut nier que les têtes de ses deux portraits ne soient étudiées avec soin et peintes avec fermeté. Nous ne disons rien des accessoires : les étoffes ne sont que trop consciencieusement détaillées; le paletot d'orléans de M. Mosselmann. par exemple, est le triomphe du trompe-l'œil.

C'est un défaut commun à la plupart des portraitistes de notre temps d'accuser avec une précision implacable les contours de

leui-s ligures et les moindres détails du costume. Si Uenner revenait au monde, il aurait un succès étourdissant. Nous ne supposons pas que M. Jules Lelebvre, l'auteur de la Femme couchée, se rende jamais coupable des prodiges qui ont fait la réputation de cet odieux miniaturiste, mais nous voudrions qu'il apportât plus de laisser-aller et de verve dans l'exécution de ses portraits. Celui qu'il a exposé n'en est pas moins l'un des plus attrayants du Salon : il représente une jeune fille blonde, au teint clair et rosé, au regard limpide, à la bouche épanouie par un léger sourire : elle fixe sur nous ses yeux bleus, naïfs et résolus, et semble s'étonner d'être le point de mire de tant de curieux. La tête est bien posée sur le col, et l'on devine, sous le fichu de crêpe noir, les attaches juvéniles du cou et des épaules. Les mains placées sur les genoux jouent avec les feuilles d'un éventail.

Un portrait non moins séduisant, est celui de Mlle G. B., par Mlle Nélie Jacquemart : comme dans le tableau précédent, le modèle est une blonde jeune fille, d'un type original et charmant ; elle est debout et se dirige vers le fond, en retournant vers nous son gracieux visage ; de petites boucles de cheveux, légères et soyeuses, folâtrent autour du front et sur la nuque. — L'exécution, souple et moelleuse dans cette peinture, acquiert plus de fermeté et de relief dans le portrait que Mlle Jacquemart a fait de M. Benoit Ghampy. en costume de président.

Il est assez rare de trouver une femme peintre qui ait autant de fermeté et de sûreté dans la main, que Mlle Nélie Jacquemart; mais il en est plusieurs qui, à défaut de rigueur, savent mettre de la grâce et de la délicatesse dans leurs portraits ; telles sont Mme Laure de Ghatillon, Mme Adrienne Goefiier, Mme Lucile Doux, Mlle Joséphine Houssay, et Mme Alix de Laperelle, dont la Jeune fille portant des fleurs un jour de fête, peut être regardée comme un véritable portrait.

M. Heilbuth a peint dans la manière rembranesque dont il est décidément épris, un déUcieux petit portrait de femme (M^*Clayseymerj .

Les portraits de MM. Pérignon, de Pommayrac, Loyer, se font remarquer par la sincérité de l'expression et le bon goût des accessoires.

Le porti-ait de Victor Hugo, par M. Chifflart. n'est digne ni du modèle, ni des œuvres antérieures de l'artiste. Au contraire, celui de Théodure de Banville fait honneur à M. Dehodencq : c'est une peinture large, énergique.

Les portraitistes ont été particulièrement favorisés, cette année, dans ladistrihutîon des récompenses. Outre M. Lelebvre et Mlle Jacqnemart. on remarque parmi les médaillés MM. Thirion, Paul Cellier, Glaize fils, Lobrichon, de Goninck et Parrot. Ces deux derniers, il est vrai, ont exécuté, comme M. Lefebvre, de grandes figures académiques qui ont dû peser plus que leurs portraits dans la balance du jury.

L'académie de M. de Goninck [V Epreuve) a des chairs violacées ; mais le modelé est assez ferme et la composition ne manque pas d'originalité. L'autre tableau de cet artiste , représentant « trois enfants dans un paysage, » est tout à fait désagréable : l'exécution est sèche et froide, et la perspective des plus défectueuses, M. Parrot a personnifié VElégie sous la figure d'une femme nue, rêvant au bord de la mer, le bras appuyé sur une lyre d'ébène. On peut lui pardonner ce morceau ennuyeux en faveur d'un petit portrait de jeune fille, d'un sentiment gracieux et d'une coloration très fine.

MM. Regnault, Clément et Louis Arnaud n'ont pas eu part aux faveurs du jury : mais aussi, pourquoi s'avisent-ils d'aimer la lumière et les couleurs bruyantes, d'avoir de l'originalité, de la verve, de la franchise ; toutes qualités qui trahissent la jeunesse et que ne sauraient priser des gens d'expérience comme MM. Cabanel, Lehmann et Gérome ?

Vous me direz que M. Regnault a peint une femme bien vivante, dont la robe de velours cramoisi se détache sur un rideau écarlate avec une vigueur extraordinaire ; que M. Clément n'a pas déployé moins de hardiesse dans le portrait d'une jeune demoiselle vêtue d'une robe de soie gris-bleuâtre et assise sur un canapé rouge; que M. Arnaud a représenté, avec une naïveté d'expression et une franchise de couleur tout à fait séduisantes, une fillette qui vient, accompagnée de son chat noir, tendre un morceau de sucre à un perroquet. Vous ajouterez que, par moment, il semble que ces trois portraits s'animent et se remuent dans leur cadi'e. — Eh ! voilà justement ce qui aura effrayé le jury !

Les perroquets et les chats noirs n'ont jamais plu aux classiques : passe pour les chats noirs, animaux fantastiques, s'il en fut; mais les perroquets? — M. Manet, qui n'aurait pas dvr oublier la panique causée, il y a quelques années, par son chai noir (lu tableau d'Op/ie'/m, a emprunté le perroquet de son ami Courbet, et l'a placé sur un perchoir, à côté d'une jeune femme

en peignoir rose. Ces réalistes sont capables de tout! — Le malheur est que ce maudit perroquet n'est pas empaillé comme les portraits de M. Gabanel, et que le peignoir rose est d'un ton assez riche. Les accessoires empêchent même qu'on ne remarque la figure; mais on n'y perd rien...

Le portrait de M. Emile Zola excite moins de colères que la Femme rose : on trouve que le visage est encore d'un modelé un peu sec, faute de demi-teintes, et que le fauteuil de tapisserie sur lequel l'auteur de Thérèse Raquin est assis, n'est pas en équilibre; mais on est bien obligé de reconnaître qu'il y a beaucoup de lumière dans ce tableau et que les détails — étoffes, brochures, estampes — sont indiqués avec une largeur et une puissance peu communes.

M. Manet est déjà un maître apparemment, puisqu'il a des imitateurs ; de ce nombre est M. Renoir, qui a peint, sous le titre de Lise, une femme de grandeur natm-elle se promenant dans un parc ; ce tableau captive l'attention des connaisseurs, autant par l'étrangeté de l'effet que par la justesse du ton. C'est ce que dans la langue réaliste on est convenu d'appeler une belle tache de couleur.

Un portrait passablement excentrique est celui d'une jeune fille espagnole, par M. Ricardo de los Rios. Cette jeune fille est vue à mi-corps, les mains gantées et tenant un éventail, le visage encadré par une mantille de dentelles blanches que d'énormes épingles fixent sur le haut de la tête. Il y a certainement du talent dans l'exécution de cette peinture ; mais le public s'arrête de préférence devant le tableau que le même l'artiste a intitulé : Après le duel, et dans lequel il a représenté un homme étendu à terre, se tordant dans les convulsions de l'agonie et cherchant à comprimer avec sa main la blessure d'où s'échappe son sang.

Cette figure rappelle VOrlando muerto, de Velazquez, qui, de la galerie Pourtalès, est passé à la National GaUery. Le mouvement est juste, expressif, bien qu'on ne sente pas assez le corps sous les vêtements. La couleur est d'une grande richesse : le juste-aucorps de velours vert, la culotte de velours noir, le manteau groseille, les bottes molles à revers chamois et le feutre gris, forment une symphonie à la fois éclatante et harmonieuse. A dire vrai, l'intensité de l'effet est due en partie à ce que la figure s'enlève sur un fond entièrement noir, comme si le duel avait eu lieu dans une cave .

M. Ricardo de los Rios fera bien d'éviter les ténèbres où M. Ri-

bot enfouit obstinément son talent. M. Ribot est un praticien de premier ordre, il accuse le nu avec une science, une fermeté, un relief vraiment extraordinaires; mais il a tort de ne demander ses effets qu'à l'opposition violente des clairs et des ombres. Ribeira, qu'il s'est proposé, dit-on, pour modèle , ne s'est-il pas montré parfois aussi lumineux, aussi éclatant qu'un Vénitien?

M. Ribot a eu l'idée de mettre en scène une des plus jolies fables de La Fontaine, V Huître et les Plaideurs; c'était bien le cas d'égayer sa couleur par un rayon de soleil, de décrasser ses figures et de rabattre un peu de leur férocité habituelle. Il n'en a rien fait.

M. VoUon affectionne, comme M. Ribot, les tons les plus sombres, et étend volontiers sur ses toiles une sorte de patine anticipée. Le grand tableau dans lequel il a représenté, sous le titre de Curiosités, un amas d'armes, d'armures et objets d'art, n'en est pas moins une des plus belles peintures du salon, un morceau digne des maîtres les plus habiles du genre. Le portrait de Pierre Flachat, pêcheur à Mers, près du Tréport, se distingue aussi par la vigueur de l'exécution ; mais on y sent trop l'imitation de M. Courbet.

Le maître d'Ornans doit être content : il a prouvé que le réalisme n'était pas mort

L'Aumône du Mendiant a soulevé presque autant de tempêtes que les Baigneuses. J'avoue que le premier aspect de ce tableau est loin d'être rassurant. Le mendiant est hideux; sa tête, ravagée par la misère et la vieillesse, ressemble à ces figures en caoutchouc auxquelles le doigt fait prendre les formes les plus excentriques ; ses haillons sordides couvrent un corps qui n'a plus rien d'humain. Le petit bohémien, qui envoie à ce mendiant généreux un baiser en échange d'un sou, est affreusement dépenaillé, et la mère, accroupie au pied d'un arbre, à côté d'une charrette à chien, a une tournure de bête fauve.

Une fois remis de l'impression pénible causée par la vue de ces personnages sinistres, si l'on examine la peinture avec quelque attention, on ne peut moins faire d'y reconnaître des qualités de premier ordre. Jamais M. Courbet n'a tenu un tableau de cette dimension dans une gamme aussi claire, aussi harmonieuse; jamais il n'a donné plus de vivacité aux lumières, plus de transparence aux ombres, plus de profondeur aux lointains. Vu à une certaine distance, ce tableau fait l'effet d'une fenêtre ouverte sur la campagne.

La grande peinture se meurt, la grande peinture est morte... Ce n'est pas M. Gérome qui la ressuscitera.— L'ère de la peinture de genre.— Archéologues : MM. H. Leys, Lagye, Jacquet, Pille, Ch. Giraud, Penguilly l'Haridon, Bellet-Dupoisat.— M. Zamacoïs : S. 1. le Favori du roi.~ Les Joueurs de tric-trac, de M. Roybet.— MM. Arnold Scheffer, E. de Beaumont, Calderon. — Le rire en peinture. — La Harangue de maistre Janotus de Bragmardo, par M. Boilvin.— MM. Hillemacher, Picou,Gh. Muller, May, Caraud.

— Les bonbons de M. Gompte-Galix.— M. H. Baron.— Les coups de canon de M. V. Giraud. — M. Tissot : le Déjeuner et la Retraite dans le jardin des Tuileries. — La Romance à la mod', de M. Worms, et Le Pas de gavotte, de M. Viger.— M. Gustave Doré : le Néophyte.— Les moines de MM. Muraton Legros, Gide, Zamacoïs, Vibert.— Les religieuses de MM. Bonvin et Vannutelli. — Les juifs de MM. Moïse et Herbstoffer.— Les protestants de M. Brion.

— Cur opium facit dormire ?

Depuis une vingtaine d'années, nous entendons, à l'ouverture de chaque salon, retentir ces mots lugubres : la grande peinture se meurt, la grande peinture est morte !

Si la grande peinture est celle qui fréquente les dieux et les héros, qui fait commerce d'allégories et de symboles, qui se nourrit d'idéal, de style et de toutes ces belles choses auxquelles on donne les noms les plus pompeux, mais que personne n'a encore su définir clairement, il faut avouer que la grande peinture est bien malade. Qui la guérira? Sera-ce M. Gérome ou M. Gabauel? M. Bin ou M. Pu vis de Ghavannes? M. Jules Lefebvre ou M. Bouguereau?

Les médecins ne manquent jamais. Ce qui fait défaut, — ce n'est même pas la science pratique, — c'est l'intelligence profonde du sujet que l'on veut traiter, c'est la foi dans l'art que l'on exerce, c'est l'inspiration. Qui donc est plus instruit que M. Gérome? Qui sait mieux que lui dessiner une oreille, draper une figure, accuser avec adresse les moindres détails? — Personne, me direz-vous. — Eh bien! vous avez vu ce que M. Gérome a fait du Calvaire et de ce pauvre maréchal Ney...

On ne peut qu'applaudir à la décadence des mythologiades et à la décrépitude du symbolisme ; mais il est permis de regretter

que l'art contemporain soit impuissant à retracer les grands faits de riiisloire. Après cela, nous nous consolerons, en songeant qu'à aucune époque on n'a reproduit avec plus de tinesse et de verve les humbles scènes de la vie privée, les types, les moeurs et les caractères des divers peuples et des diverses classes sociales.

Le genre, — c'est le nom que l'on a donné à ces représentations familières et à ces peintures ethnographiques, — le genre a acquis, dans ces dernières années, une importance dont nous pouvons être âers. Ces tableaux de la vie domestique, ces croquis de mœurs et de caractères ne racontent-ils pas l'histoire de l'homme même? Et cette histoire n'est-elle pas aussi digne d'intérêt, aussi féconde en enseignements, que le tableau des empires ensanglantés par la guerre, que la mise en scène de tels ou tels personnages dont la naissance peut-être a fait tout le mérite, le crime toute l'illustration ?

Le genre est, par excellence, la peinture démocratique, puisqu'il assigne le premier rang à l'individu. Faut-il donc s'étonner qu'il grandisse si vite et qu'il menace d'absorber l'art tout entier?

Ce dont se tourmentent la majeure partie des artistes contemporains, il faut le reconnaître, c'est bien moins l'effet moral d'un tableau que l'effet pictural, c'est-à-dire l'heureux agencement des figures et ce qu'on nomme, en terme d'atelier, le ragoût des couleurs. Aussi, persuadés que notre costume moderne est essentiellement anti-pittoresque, affublent-ils volontiers leurs personnages de défroques empruntées aux siècles passés.

Un des premiers critiques d'art de ce temps-ci, notre ami et notre maître W. Bûrger, blâmait l'autre jour l'usage de ces « déguisements, » comme contraire à l'observation directe de la réalité « qui peut seule sauver et régénérer l'art. »

Il n'est pas douteux que la préoccupation archéologique poussée à l'excès ne détourne les artistes de l'étude de la nature vivante; mais est-il donc impossible d'allier à l'exactitude historique des costumes et des autres accessoires la vérité des types et des caractères, et d'imprimer à l'ensemble un cachet original? Qu'importe, d'ailleurs, au point de vue spécial de l'art, s'il se glisse quelques anachronismes et quelques disparates dans une œuvre poétiquement conçue et vaillamment exécutée! Les vêtements moitié orientaux, moitié de fantaisie, dont Rembrandt a habillé les personnages de ses prétendues scènes bibliques, n'enlèvent rien assurément à la réalité puissante de ces figures.

On sait avec quelle habileté un artiste belge contemporain, M. Henry Leys, restitue les mœurs, les types et les costumes flamands des quinzième et seizième siècles. Il a adopté, pour cette tâche rétrospective, la manière des maîtres de ce temps-là, et il s'est si bien approprié leur sentiment naïf de la nature, leur vigueur et leur franchise d'exécution, que l'on croirait qu'il a vécu lui-même au milieu des gens dont il reproduit la physionomie. Le Bourgmestre Lancelot van Ursel, l'Installation de la Toison-d'Or, le Serment de Varchiduc Charles, et les autres toiles qu'il a exposées au Champ-de-Mars, en 1867, ont obtenu un très grand et très légitime succès.

On devait s'attendre à ce qu'il eût beaucoup d'imitateurs.

Nous avons déjà cité MM. Jules et Albert Devriendt comme ayant appliqué aux sujets religieux ce résurrectionisme flamand qui nous y semble fort déplacé. Nous concevons très bien, au contraire, que M. Victor Lagye se soit inspiré de Quentin Matsys pour représenter une Fiancée en Flandre au seizième siècle : ce tableau est rempli de détails curieux, mais la touche est un peu maigre.

M. Gustave Jacquet, dans sa Sortie d'armée, et M. Pille, dans sa Sibylle de Clèves haranguant les défenseurs de Wittemberg, ont cru devoir pousser l'imitation des vieux maîtres jusqu'à reproduire leurs défauts de perspective, ce qui est par trop naïf. Ils ont, d'aiUeurs, calqué fort scrupuleusement leurs figures et leurs costumes sur les images du temps. Les reitres et les lansquenets de M. Jacquet ont d'excellentes tournures; ils joignent à la raideur gothique une crànerie très réjouissante. Ils ont de si beaux pourpoints à crevés !

M. Pille triomphe dans les armures d'acier bruni : il n'oublie qu'une chose — d'en revêtir des êtres bien vivants. Les défenseurs de Wittemberg feraient merveille, la lance au poing, sur les chevaux du Musée d'artillerie. A tout prendre, la toile de M. Pille offre le même gem-e d'intérêt que celle dans laquelle M. Charles Giraud a peint la Galerie des armes au Musée de Cluny : ce sont des tableaux de nature-morte.

M. Penguilly l'Haridon est bien excusable de faire de la peinture archéologique : il est préposé à la conservation des vieux débris enfermés au musée do la place Saint-Tliomas-d'Aquia. Il a, du reste, un talent très original et un sentiment vraiment poétique. Malheureusement, ses tableaux sont souvent déparés parla sécheresse et la froideur de l'exécution, témoin celui qu'il

a exposé, cette année, sous le titre de Promenade 5itr le bord de la mer, et dans lequel il a représenté une brillante cavalcade du seizième siècle.

11 y a quelque chose d'étrange dans le Conteur d'histoires, de M. Belle t-Dupoisat. L'archaïsme disparait ici sous la rudesse du style et les hardiesses de la couleur.

M. Zamacoïs a entrepris de ressusciter les nains et les bouffons de cour, antiquailles qui en valent bien d'autres pour le pittoresque, comme l'a prouvé Velazquez, le portraitiste du Bobo de Coria et du Nino de Vallecas.

Le Favori du roi, de M. Zamacoïs, est un affi-eux petit bossu, vêtu d'un costume de soie à losanges bleues et rouges, tenant sa marotte comme un sceptre, et accompagné d'un lévrier presque aussi haut que lui ; il descend, avec un air de suffisance tout-àfait comique, le grand escalier d'un palais. Les courtisans, rangés au bas des degrés , s'écartent respectueusement pour laisser passer Son Insolence et lui font des courbettes, dont l'affectation laisse percer une pointe d'ironie. Le nabot se rengorge et répond aux flatteurs par un sourire malin qui découvre des dents blanches, longues et crochues. Gare aux morsures, messeigneurs ! — Un hallebardier, en sentinelle dans la galerie qui règne au haut de l'escalier, jette un regard de mépris sur le favori et son entourage.

Cette composition est aussi spirituellement peinte que spirituellement conçue. Le costume bariolé du nain éclate comme une fusée au milieu du tableau : on dirait l'apothéose de la laideur et de la méchanceté.

Les Joueurs de trictrac, de M. Roybet, sont deux jeunes pages contemporains du fou de M. Zamacoïs. Ils charment, comme ils peuvent, la vie oisive qu'ils mènent dans l'antichambre royale. Assis sur des tabourets, genoux contre genoux pour soutenir le damier, ils font assaut de grands jans et de contre-jans. L'un d'eux, la tête nue et les cheveux blonds flottants, vient de renverser le cornet et de jeter les dés; à sa mine allègre et à l'air légèrement renfrogné de son adversaire, on devine que le coup est décisif.

Ces deux figures espiègles sont peintes avec une précision et en même temps avec une largeur et une fermeté peu communet^. Les lôtes sont fines et expressives et les mains ont presque autant

d'esprit que les têtes. Les hauts-de -chausse collants, les pourpoints à crevés, la toque de velours noir du perdant, la boîte à trictrac, sont des merveilles de couleur. Pourquoi donc M. Roybet a-t-il cru nécessaire de détacher ses deux personnages sur un fond presque noir, où s'ébauchent vaguement les dessins d une tapisserie gothique ? Ce procédé, renouvelé des tenebrosi italiens, n'a pas seulement le tort d'altérer la vérité; au point de vue même de l'effet pittoresque, il a le grave inconvénient de donner de la dureté aux lumières et une netteté coupante aux contours. Le tableau de M. Roybet n'en est pas moins un des meilleurs du Salon.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, à l'époque où florissaient Paul Delaroche, Robert-Fleury, Eugène Devéria et les autres maîtres du genre anecdotique, M. Arnold Scheffer aurait eu du succès avec son tableau intitulé : Procession et cérémonie funèbre en Vhonneur du duc de Guise, assassiné à Blois. Cette composition est habilement ordonnée et les détails en sont étudiés avec soin.

Deux jolies femmes à peu près nues, accroupies au miheud'un monceau d'armures, telle est la Part du capitaine que M. Edouard de Beaumont nous montre exposée sur la place d'une ville prise d'assaut. Vraie part du lion autour de laquelle se presse, l'œil allumé par la convoitise, une bande de soudards qui ont dû se contenter de proies plus vulgaires. Cette fantaisie archéologique, qui n'a rien de pédantesque assurément, est peinte dans des tons vifs et harmonieux.

Comme peintre de mythologiades, M. Edouard de Beaumont appartient à l'école de l'Albane : les amateurs de friandises pornographiques n'auront pas manqué de. goûter le petit cadre dans lequel il a représenté, avec une suavité de coloris des plus séduisantes, xvciQLéda étendue sur l'eau et que le cygne caresse.

On n'a pas oublié les deux excellentes toiles pour lesquelles M. Calderon a obtenu une médaille de 1" classe à l'exposition universelle de 1867. Nous avons admiré la netteté, la vigueur et la justesse de l'elïet lumineux dans le tableau représentant V Ambassade anglaise à Paris, le jour de la Saint-Barthélémy; nous avons été charmé de la gravité enfantine de la petite princesse désignée sous le titre de Sa Très-Haute Noble et Puissante Grâce. Il y a de très-grandes qualités aussi dans le tableau que M. Calderon nous a envoyé cette année, et qu'il intitule ; le Retour après la victoire. Mais la gaité qui accueille le triomphateur, encore revêtu de sa

cuirasse, imprime à toutes les physionomies une expression quelque peu monotone. Tout est en liesse au château : les femmes se pâment, les vieux parents se redressent ; les serviteurs s'extasient ; le poupon lui-même sourit de loin au preux qui arrive peut-être de la croisade; il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne témoignent par de folles gambades la joie de revoir leur maître.

Rien n'est malaisé à rendre en peinture comme le rire. La contraction des traits produite par l'hilarité dégénère aisément en grimace. Quelques maîtres cependant ont triomphé de cette difficulté. Velazquez et Franz Hais ont peint des buveurs dont le rire est communicatif.

M, Boilvin (un nom prédestiné pour un peintre d'ivrognes) s'est montré franchement comique dans sa Harangue de maistre Janotus de Bragmardo faicte à Gargantiha pour réclamer les cloches.

On conçoit que le fils colossal de Grandgousier, que Ponocrates, son précepteur, Eudémon, son page, G-ymnaste, son écuyer, Philotime, son maitre d'hôtel, « s'esclaffent de rire tant profondement que en cuident rendre l'âme, » à la vue de ce « maistre Janotus, tondu à la césarine, vestu de son liripipion théologal, » débitant la superbe requête qu'il a « matagrabolisée pendant dix-huit jours. » Oh! le beau diseur de sornettes! Oh! la mirifique assemblée de beuveurs très-illustres et de rouges museaux !

Un pareil sujet ne pouvait guère être traité qu'en manière de caricature. M. Boilvin s'en est tiré avec beaucoup de verve. L'exécution n'a pas grande solidité; la couleur est appliquée par touches légères, vives et papillottantes ; mais la composition s'accommode bien de cette peinture tapageuse.

Parmi les sujets et les types empruntés à la littérature, je ne vois guère à citer que le Petit Jehan de Saintré, de M. Hillemacher ; — Molière à Versailles, de M. Picou, composition bien agencée, mais d'un coloris déplaisant, où sont groupés les principaux personnages du répertoire de Molière; — Desdémone, figure violacée, larmoyante et lamentable, de M. Ch. MuUer; — Ophélia, création non moins malheureuse, de M. May; — deux scènes du- Mariage de Figaro, traitées par M. Garaud avec une gaîté un peu forcée et un amour des accessoires qui nuit aux personnages ; — la Romance de Chérubin, chantée par M. Pécrus sur un ton de fausset aussi aigre que possible.

Les personnes qui prennent plaisir à lire la Nouvelle Héloïse, doivent savourer la peinture fade et prétentieuse de M. Compte- Galix. Sous la charmille semble un feuillet détaché de ce roman soporifique; mais peut-être faut-il y voir simplement Villuslration d'une élégie de Bertin ou de Parny.

M. Henri Baron tombe souvent dans le maniérisme et la mièvrerie ; mais il se sauve par les agréments d'une touche vive et piquante. Cette année, il n'a pas été très heureux; les figurines quïl a groupées autour d'un Bénitier sont assez gentilles ; mais son tableau, plus important, de l'Arrivée à la villa d'Esté^ peint en collaboration avec M. Français, nous a paru froid et banal. Est-ce la faute du paysagiste ou celle du flguriste?

Laissons-là ces douceurs. M. Victor Giraud nous invite à assister à un drame, le Retour du mari^ une des grandes pièces à succès du Salon de 1868. Le sujet n'est pas neuf, mais il intéresse toujours: c'est Téternelle histoire du mari, de la femme et de l'amant. Le mari n'est pas jeune, la femme est aimable, l'amant a vingt ans. Le mari, revenu d'un voyage vrai ou simulé, surprend sa moitié en tète-à-tête avec le galantin. Celui-ci cherche à se sauver, mais il est atteint d'un coup de pistolet et roule au bas de l'escalier. Vous croyez le Ménélas satisfait? Point 1 II arme un autre pistolet et, debout sur les marches, terrible, hagard, il va achever son rival, qui tend vainement vers lui une main suppliante... Pendant ce temps, que fait la femme? Elle s'évanouit, la pauvrette, les reins ployés sur la rampe de l'escalier. .N'est-elle pas charmante dans cette attitude pâmée ?

Un gai rayon de soleil éclaire cette scène tragique. Les trois figures, étagées sur les degrés de l'escalier, sont de grandeur naturelle; les costumes, de l'époque du Directoire, sont d'une couleur superbe. Au reste, les moindres détails de cet intérieur bourgeois, si soudainement ensanglanté, sont rendus avec la précision méticuleuse qu'un juge d'instruction apporterait à rédiger un procès-verbal.

Le principal défaut de cette composition est d'être traité dans des proportions épiques. Si l'on accorde cette importance à un fait divers, que fera-t-on pour un de ces événements qui changent la face du monde? A dire vrai, M. Giraud. un des tempéraments les plus vigom-eux de notre jeune école, se trouverait fort empêché s'il était réduit à dépenser sa verve dans de petits cadres;

autant vaudrait pour lui qu'il fût condamné à tirer des coups de canon dans sa chambre.

M. Tissot a plus de finesse que de force. Aussi lui sufiit-il, pour se montrer avec tous ses avantages, du moindre espace. Son Déjeuner réunit, sous le treillage vert d'un élégant cabaret, un incroyable en habit rouge et une dame de belle et joyeuse mine. Les physionomies sont des plus expressives; les costumes et les accessoires sont traités avec une fidélité minutieuse, dans cette manière archaïque, pleine d'étrangeté et de charme, qui a fait la réputation de M. Tissot. Un pareil style n'est guère de saison, sans doute, dans un sujet contemporain : la Retraite dans le jardin des Tuileries déconcerte d'abord par son air pseudogothique, mais on ne tarde pas à être séduit par la bizarrerie même et la naïveté baroque de cette peinture.

Revenons au Directoire avec M. Worms. La Romance à la mode a obtenu un succès mérité : un ténor sentimental, en habit bleu barbeau, culotte de nankin jaune, bas de soie blancs et jabot de dentelles, roucoule, la tête penchée, la main sur le cœur; une femme, coiffée d'un turban, l'accompagne sur la lyre. L'enthousiasme des auditeurs est à son comble. Les applaudissements éclatent.

M. Worms a rendu cette scène avec beaucoup d'esprit. Son tableau, d'une couleur vive et piquante, méritait mieux que le Pas de gavotte, de M. Viger, les honneurs du grand salon carré. Ce pas de gavotte, dansé par la belle M"* Récamier et lady Georgina Bedford, n'en a pas moins fait grand plaisir aux badauds, enchantés de trouver sur la bordure du cadre un croquis désignant les divers personnages de cette danse historique.

On ne saurait croire combien les croquis de ce genre sont utiles pour captiver la foule et populariser les plus mauvais tableaux.

Le Néophyte, de M. Gustave Doré, n'est pas si loin qu'on pourrait le croire des salons où l'on danse la gavotte et où se chante la romance. Ce jeune novice, jeté dans la vie claustrale par (juelque chagrin d'amour, est assis, dans la chapelle du couvent, au milieu d'un troupeau de moines courbés depuis longtemps par la discipline et matés par l'ascétisme. Il dresse sa tête effarée, et, les yeux fixés dans le vide, il semble prêter l'oreille à quelque bruit lointain.

Le sujet est simple et poétique, comme on voit. Ce contraste

de l'agitation fiévreuse de la jeunesse et des bouillonnements de la passion, avec la somnolence de la vie contemplative et la morne sérénité du cloître, a été rendu par M. Doré d'une façon saisissante. Peut-être devrions-nous critiquer l'exagération de quelques types et reprocher à l'artiste d'avoir trop compté, pour le dessin de certaines figures, sur sa merveilleuse facilité. Peutêtre aussi faudrait-il le blâmer d'avoir déployé sa composition dans un cadre énorme. Mais ces défauts sont bien rachetés par l'arrangement original de la scène, l'ampleur de l'exécution, la justesse et la tranquillité harmonieuse du coloris.

Jamais nous n'avions vu tant de moines au Salon !

Ceux de M. Mura ton (la Prière, les Deux Ermites) ont de belles têtes ascétiques, et ceux de M. Legros {V Amende honorable) ont des mines d'inquisiteurs, dont je n'augure rien de bon pour le pauvre vieux savant, agenouillé et presque nu, auquel ils font subir un interrogatoire.

Les tableaux de MM. Muraton et Legros se recommandent, d'ailleurs, par une exécution vigoureuse.

M. Gride et M. Zamacoïs nous introduisent tous deux dans un Réfectoire monacal ; mais autant le premier a de gravité et de componction, autant le second est un guide irrévérencieux et indiscret. M. Gide ne nous dit pas quel pays habitent ses moines. M. Zamacoïs assure que les siens sont des trinitaires romains. N'en croyez rien; ces joyeux frocards ne peuvent appartenir qu'à l'abbaye de Thélèmes.

M. Vibert rivalise de malice et de gaité avec M. Zamacoïs : la fantaisie qu'il intitule le Couvent sous les armes, ou l'Espagne en 1811, touche de bien près à la caricature. Vingt moines, affublés d'énormes gibernes et portant des mousquets rouilles, sont alignés sous les arcades de leur cloître; un officier à grosse bedaine leur commande l'exercice et un soldat leur sert de moniteur. Ces militaires improvisés ont une gaucherie bien amusante. Le tableau, de petite dimension, est peint d'une main alerte et spirituelle.

Les Religieuses à Rome, de M, Vannutelli, ont une gravité qui n'exclut pas la grâce ; elles se promènent dans un paysage trèslumineux, mais d'une aridité un peu triste. La Lettre de réception, de M. Bonvin, nous conduit dans le vestibule d'un couvent de l'ordre de Port-Royal. Deux jeunes religieuses attendent, au pied d'un escalier, les ordres de la supérieure, à qui une sœur

tourière vient de remettre la lettre. La peinture de M. Bonvin a plus de solidité que celle de M. Vannutelli, mais elle n'a pas autant d'éclat. Ces deux artistes se valent d'ailleurs pour la Finesse de l'observation.

Le catholicisme n'a pas le privilège exclusif de fournir aux artistes des types et des costumes pittoresques.

M. Moyse s'est montré bon dessinateur et habile coloriste dans son tableau représentant le Grand Sanhédrin des Israélites, convoqué à Paris le 4 février 1807.

L' Instruction religieuse dans une famille juive, de M. Herbsthoffer, offre des qualités de touche et de clair-obscur qui dénotent une préoccupation de la manière de Rembrandt.

M. Brion a obtenu la grande médaille d'honneur pour une Lecture de la Bible dans un intérieur protestant de V Alsace. Composition bien distribuée , physionomies expressives , sentiment grave et touchant, dessin correct et précis, couleur solide, juste, harmonieuse : telles sont les qualités de ce tableau. Pourquoi donc sommes-nous resté froid devant un ouvrage de ce mérite? Pourquoi lui avons-nous préféré dix autres, vingt autres peintures du Salon? Pourquoi?.,. Cur opium facit dormir e'^ — Quia est in eâ virlus dormitiva.

Je ne voudrais pas dire que la peinture de M. Brion a une vertu dormitive; mais, pour sur, elle n'a rien qui enlève, qui enthousiasme, qui éblouisse, qui fascine. Elle est sage, correcte, tranquille; elle charmera les braves gens; elle n'inspirera jamais de violentes passions.

Les scènes parisiennes de M. Toulmouche.— L'Œuf d'autruche, de M. Anatole de Beaulieu. — M. Lambron, artiste en mosaïque et en marquetterie — Les Saltimbanques, de M. Beyle.— Les idylles de MM. Jules Breton, Feyen, Desbrosses.— M"" Browne et M. Jundt.— Bretons bretonnants : MM. Ad.' Leleux, Luminais, Fischer, E. Le Roux, V. Vidal, Hereau, Glairin, Dargent. —Dynasties pittoresques des Jadin , des Daubigny , des Meissonier , des Robert-Fleury, des Paul Huet, des Saint-Jean, etc.— Un peintre sans ancêtres ; M. Fleury Chenu.

Voyage autour du monde.— Les Pyrénées : M. E. Giraud.-- L'Espagne : MM. Doré. Worms, Vibert,Esbens, Mérino. Dejonghe.— Le Maroc : M Landelle.— L'Algérie : MM. Fromentin, Huguet, Washington, Magy et Château.— Le Sahara: M. Guillaumet.— L'Egypte : MM. Belly, Berchère T. Frère, Gourdouan, Barry, et Mouchot.— L'Inde : M. de Tournemine.— La Chine : M. Delamarre. — La Turquie : MM. Germak , Pasini , F. Brest. — L'Italie : MM. Ziem , Achenbach , Hennings , Reynaud , Schlesinger, L. Rossi, etc. — L'Allemagne : MM. Schloesser, Dieffenbac'h , Jernberg ' Horovitz. Anker, peintres d'enfants.— La Leçon de danse, de M. Vautier.— La Hollande: MM. Israëls et Bisschop.— La Laponie : M. Bource.

Paysages.— MM. Corot, Nazon, Ghintreuil, Daubigny, E. Breton, E. Michel.

Les petites scènes familières de M. Toulmouche ont toujours beaucoup de succès ; on y voit des femmes si jolies, si gracieuses si honnêtement provocantes, si parisiennes en un mot, qu'on leur pardonne la frivolité de leurs occupations. Et puis quelles fraîches toilettes ! M. Florent Willems, le célèbre fabricant belge, a-t-il jamais peint une robe de soie rose plus chatoyante que celle du Dernier coup (Tœil ? une robe de velours ponceau plus lustrée et plus finement nuancée que celle du Jour de Fête ? Ah ! si M. Toulmouche mettait un peu plus d'air, un peu plus de lumière surtout, dans ses charmants tableaux I

L'homme est un déshérité, quoiqu'en dise M"' Olympe Audouard .• condamné à paraître en société avec les vêtements les plus monotones, les plus disgracieux, les plus ridicules, il est réduit, pour plaire, — en peinture, — à endosser les costumes les plus extravagants.

Le Pierrot enfariné, de M. Anatole de Beaulieu, a gagné tout

de suite les sympathies du public. Cet aimable vaurien arrive de Habille, où il s'est mieux amusé sans doute que l'honorable M. Glais-Bizoin, mais d'où il rapporte, lui aussi, le besoin de dévorer quelqu'un ou quelque chose, quœrens quem devoret. Ça creuse tant de lever les jambes et de pirouetter toute une nuit sur les mains!

A cet appétit féroce, il faut un mets colossal. Notre Pierrot a choisi un OEuf d'autruche. Pour le faire cuire, il n'a qu'une casserole grande comme la main, et pour le servir un coquetier dérisoire... Un dé à coudre pour vider une tonne! N'importe! Ventre affamé ne connaît pas d'obstacles. L'habitué de Mabille plante son œuf par la pointe dans la casserole, et le voilà écarquillant les yeux, gonflant les joues, attisant le feu avec la bouche autant qu'avec le soufflet. Les charbons étincellent, le fourneau de terre craque et se fend. Benvenuto Gellini, surveillant la fonte de sa statue de Persée, Bernard de Palissy, jetant ses meubles au feu pour faire cuire ses figulines, n'étaient pas plus anxieux que le cuisinier de ce festin pantagruélique.

M. de Beaulieu a peint cette joyeuse fantaisie dans des tons riches et harmonieux.

Si vous aimez les excentricités, M. Lambron vous en régalera. Cet artiste dépense une adresse prodigieuse à exécuter les baroqueries les plus propres à violenter l'attention du public. Ses deux tableaux du Salon de 1868 sont des chefs-d'œuvre de mauvais goût.

Dans l'un, un Clown, en habit rouge et perruque carotte, tient à la main un violon et se penche avec des airs de dilettante, vers un cahier de musique placé sur un pupitre. Dans l'autre, un Arlequin, aussi grave que possible sous son masque noir qui grimace, est occupé à juger le Différend survenu, à propos d'une souris, entre un chat et un chien qu'il tient par la peau du cou et qu'il met face à face.

Ces deux pitres grotesques, dessinés d'ailleurs avec une finesse peu commune, auraient suffi pour nous amuser un instant de leurs lazzi. M. Lambron a cru les rendre plus intéressants en les peignant, l'un sur un fond de mosaïque en marbre, l'autre sur un fond de marquetterie en bois. Or, telle est l'habileté avec laquelle ces deux fonds sont exécutés que l'on se demande si les figures ne sont pas destinées simplement à les faire valoir. On nous accordera, en tout cas, que ce sont là plutôt les productions d'un industriel de talent que les œuvres d'un véritable artiste.

L'humour n'exclut pas le sentiment poétique. Un débutant, M. Beyle, très comique dans un croquis d'Anglais (Aoh! !J, a su être émouvant dans une petite toile où il a représenté un vieux saltimbanque et un jeune acrobate qui n'ont pu obtenir l'autorisation de donner une séance sur la place d'un village, et à qui cette Permission refusée cause de légitimes angoisses. Gomment souperont-ils, s'ils ne travaillent pas?

L'art contemporain a deux grands poètes : François Millet et Jules Breton. Tous deux célèbrent les occupations de la vie rurale : le premier avec une sorte de mélancolie sauvage; le second avec une gravité émue, une grâce austère, une simplicité épique. M. Millet n'a rien exposé cette année, à notre grand regret, mais nous avons eu deux tableaux de M. Breton.

Les Femmes récoltant des pommes de terre, forment un groupe plein d'élégance et de style dans sa rusticité, qui s'enlève puissamment sur un fond de paysage plat et solitaire, et un ciel moelleux où flottent de légers nuages teints en rose par le crépuscule. L'action de ces femmes est bien simple : l'une d'elles, accroupie, vide une manne pleine de pommes de terre dans un sac qu'une autre, debout et de profil, tient ouvert. Sous le pinceau du poète, le motif a perdu toute sa vulgarité : ces deux paysannes d'une réalité si profonde, ont des attitudes d'une imposante gravité et d'une noblesse que n'aurait pas dédaignée la statuaire antique.

La seconde composition de M. Breton est plus touchante encore : dans le jardin d'une habitation rurale, une jeune servante, pauvrement vêtue, s'est baissée pour respirer le parfum d'un Héliotrope; elle attire à elle doucement, presque avec timidité, la fleur qui ne se tourne que vers le soleil. La couleur de ce tableau est fine, distinguée ; nous aurions désiré seulement un peu plus de lumière dans le fond.

Est-ce que ces deux toiles ne sont pas cent fois plus intéressantes que les joa^fora/e^ antiques de MM. Bouguereau et consorts ?

U Idylle de M. Eugène Feyen n'a rien de commun avec les traductions de Longus par M. Lévy. Un jeune paysan, champenois ou lorrain, — fait une déclaration d'amour à une fillette en capeline rouge, assise près de lui, Sur un mur, et qui sourit gentiment en détournant la tête. Une exécution délicate sans mièvrerie et un coloris agréable ajoutent à l'attrait de cette petite scène.

M. Jean Desbrosses a vu de près les paysans et les peint avec une sincérité naïve. Ses deux épisodes de la moisson, le Repos et le Secret, ont une saveur agreste dont nous avons été charmé.

Céline et sa sœur^ de M"* Henriette Browne, sont deux jeunes villageoises, deux orphelines : l'aînée qui verse des larmes a un type d'un caractère assez original ; mais l'autre est peinte avec une indécision extrême. A cette toile de grande dimension, je préfère le Réveil des enfants, petit tableau très gracieux et très lumineux, pour l'exécution duquel M'^^ Browne semble s'être inspirée d'une charmante peinture ( le Ramoneur^ ) , exposée en 1867, au Champ de Mars, par un artiste anglais, M. Hardy.

M. Jundl, de Strasbourg, qui s'est fait connaître par des fantaisies frisant la caricature, — la Vénus de Milo, le Retour du concours régional, — s'est mis depuis quelque temps à traiter des sujets sérieux ; il n'a rien perdu pour cela de sa verve et de son originalité. Ses deux paysanneries alsaciennes, V Heure de l'Office et Marguerite, ont été justement remarquées, la seconde surtout. — Marguerite, belle et robuste fille des champs, est venue faire, en plein air, sa toilette du matin et rafraîchir son visage à l'eau courante qui va alimenter le lavoir : les pieds dans l'herbe humide de rosée, le corsage entr'ouvert, les bras levés, elle arrange maintenant sa chevelure. Les vapeurs de la nuit couvrent encore la campagne d'une gaze d'argent, et laissent à peine entrevoir, sur la gauche, une chaumière abritée sous les arbres.

La mode n'est plus guère aux scènes bretonnes, et il faut bien le dire, les maîtres du genre ne font rien pour l'y ramener.

M. Adolphe Leleux, le chef du clan, néglige les figures pour soigner le paysage, — témoin sa Récolte des noix, dont la couleur est assez lumineuse. H a exposé aussi nn portrait de femme largement et vigoureusement peint, mais oii il n'a que trop laissé percer l'accent armoricain, en donnant à son modèle l'attitude gauche et la mine effarouchée d'une fille de Scaër ou de Bannalec, à qui un gars fait l'oflre de son cœur.

M. Luminais pousse la rusticité jusqu'à la lourdeur, l'énergie jusqu'à la grossièreté dans ses Rraconniers et ses Deux Rivaux; M. Fischer a complètement manqué le fond de son tableau représentant un Barbier ambulant installé en plein air. M. Vincent Vidal, dans son Taupier breton, rachète l'insignifiance du sujet par la finesse du coloris. M. Eugène Le Roux a fait preuve d'une émotion sincère dans sa composition intitulée : Avant Ven-

sevelissement; mais nous y voudrions une couleur plus chaude, pluslrausparente. Il y a de l'origlualité et une sauvagerie assez poétique dans les A7/ewr5 de //ter. "de M. Victor Clairiu. et dans la Roche Maurice, le soir, de M. Yan'Darge'it.

Une composition tout à fait saisissante et bien digne de la médaille qui lui a été décernée est celle dans laquelle M. Jules Héreau a représenté des Ratnasseurs de varechs ; la mer et le ciel , tourmentés par la tempête, sont d'une couleur puissante et harmonieuse.

Les Vanneuses à Kérity de M. Daubigny fils, et les Brûleuses de varechs de M. Jadin fils, ne brillent pas précisément par le dessin, mais elles sont peintes avec assez d'énergie.

M. Daubigny fils a été médaillé ; M. Jadin fils ne peut manquer de l'être prochainement.

Si la peinture était un métier aussi mauvais qu'on veut bien le dire, nous ne verrions probablement pas tant de peintres mettre une palette entre les mains de leurs enfants. Je sais bien que ces enfants bénéficient en général de l'illustration de leurs pères, qu'ils sont sûrs d'être lancés, appuyés, patronnés. Mais encore faut-il qu'ils aient du talent pour conquérir définitivement les suffrages du public; or, ou peut hériter d'un château, d'une ferme, d'une candidature au Corps législatif, d'un emploi supérieur dans une administration publique ; mais le talent n'est pas chose qui se transmette par voie héréditaire.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que de nombreuses dynasties artistiques- sont en voie de formation. Outre la dynastie des Daubigny et celle des Jadin, nous avons rencontré au Salon, celles des Meissonier, des Robert-Fleury, des Glaize, des Giraud, des Paul Huet, des Saint-Jean. Meissonier II, Robert Fleury II, Glaize II ont exposé de fort bons portraits, ma foi! Giraud II est l'auteur du Retour du mari, qui a eu tant de succès; Paul Huet II exécute des tableaux dédiasse; Saint-Jean II a peint, dans le goût de Chardin, des figures de grandeur naturelle, — la Paresse et VÉté. — qui ne sont pas d'un dessin irréprochable, mais qui promettent un coloriste assez franc.

M. Fleury-Chenu, élève de l'école lyonnaise, comme M, Saint- Jean, se passe fort bien d'ancêtres : ses deux tableaux, la Promenade, le soir et le Coup de l'étrier, doivent être cités au nombre des meilleurs ouvrages du Salon, autant pour la sincérité de l'impression, que pour la netteté de la touche et la justesse de la couleur.

M. Eugène Giraud, — le père de Giraud II, nous ('onduit aux Pyrénées, et nous fait voir, à la Sortie des Vêpres, des Béarnaises au costume pittoresque.

Avec M. Brissol de Warville, — dont le grand-père, le célèbre girondin, s'occupait de toute autre chose que de fonder une dynastie, — nous passerons la frontière, à la Douane de Laruns.

Et maintenant que nous avons quitté la France, nous allons exécuter, s'il vous plaît, un voyage à toute vapeur, qui nous entraînera en Cliine et en Laponie.

Les guides ne nous manquent pas en Espagne, et nous pouvons nous fier à eux.

Personne ne connaît mieux les gitanos que M. Gustave Doré, et ne reproduit avec plus de verve leurs physionomies farouches, leurs attitudes nonchalantes ( la Sieste ) .

M. Worms, le spirituel auteui- de la Romance à la mode, nous fait entendre une sérénade (la Ronda) donnée sous les fenêtres de quelque brune Andalouse. M. Vibert nous montre un Rarbier ambulant, entrain de hàbler avec un flâneur, tandis qu'un paysan savonné jusqu'aux yeux et tenant des deux mains l'armet de Mambrin, attend le bon plaisir du bourreau.

Les Gitanos de Alcala de Henarez, de M. Esbens, sont finement peints dans la manière de M. Worms. Le Matador de M. Ignazio Merino se drape dans son manteau avec une crànerie superbe. J'aime moins l'aficionado aux longs cheveux et la blonde manola que le même artiste a représentés, fêtant V Amour et le vin, — le vin beaucoup plus que l'amour, ce semble. Cette fillette langoureuse et bachique doit s'être esquivée de quelque bouge ; elle n'a jamais fréquenté V Allée des Amoureux, à Gibraltar, où M. Dejonghe nous fait voir une belle senorita, arrivée la première au rendez-vous.

De Gibraltar à Tanger, il n'y a qu'une enjambée, — une enjambée d'Hercule.

La Femme mauresque, de M. Landelle, — figure grande comme nature, — ne vaut pas le petit Charmeur de serpents et les intérieurs de prisons marocaines, si finement traités, que cet artiste avait exposés au Ghamp-de-Mars, en 1867.

L'Algérie a inspiré plusieurs tableaux. Nous avons déjà cité les Arabes attaqués par des lions, de M. Fromentin. La Tribu saharienne se rendant à une fête nationale, de M. Washington, est un pasticiie très-réussi de Ghassériau qui imitait lui-même Delà-

croix. M. Victor Huguet a peint dans un sentiment bien original des Chameaux au pâturage, sons la garde d'un jeune Kabyle, et les Ruines d'un aqueduc romain aux environs de Cherchell. Ce dernier tableau aurait mérité d'être distingué par le jury: la composition est des plus pittoresques; l'architecture, dessinée avec une précision remarquable, est d'une belle couleur dorée ; l'air et la lumière circulent dans le paysage.

U Abreuvoir, de M. Jules Magy , et la Citerne romaine , de M. Chataud, possèdent aussi des qualités de couleur dignes d'éloges.

M. Guillaumet a rendu d'une manière saisissante l'effroyable solitude du Sahara : l'océan de sable se déroule à perte de vue, morne, lugubre, offrant à peine quelques ondulations creusées ça et là par le souffle du simoun. Au premier plan git le squelette d'un chameau, sinistre point de repère pour les voyageurs qui s'aventurent dans cette immensité. Et voici justement qu'aux dernières limites de l'horizon apparaît une caravane enveloppée dans les vapeurs roses du soleil levant.

L'Egypte nous réserve des fulgnrescences et des éblouissements non moins terribles que ceux du Sahara. MM. Belly, Berchère, Théod. Frère, Barry, Gourdouan, n'ont pas craint de les affronter et les fixent sur la toile avec autant d'habileté que de conscience. Le Soir en Egypte, de M. Belly, a droit à une mention spéciale : l'effet de soleil couchant qui empourpre un massif de grands arbres, a une intensité, une puissance prodigieuses.

Les figures sont généralement sacrifiées aux détails du paysage dans les tableaux des artistes que nous venons de citer. Elles jouent, au contraire, le principal rôle dans ceux de M. Mouchot : les Femmes fellahs sur les bords du Nil ont l'élégance et la majesté des canéphores antiques; — les badauds grecs, juifs, arméniens, abyssins, groupés à l'intérieur et sur la porte d'un café du Caire, et que cherche à égayer un Montreur de singes, sont croqués avec infiniment d'esprit. Personne, depuis Decamps, n'a reproduit aussi finement que M. Mouchot les types des diverses races orientales.

J'ignore si M. de Tournemine a peint d'après nature ses charmantes scènes indiennes, — la Halte et le Retour de chasse, — où des éléphants gigantesques se profilent majestueusement sur des ciels d'une couleur tendre et harmonieuse. Mais, ce qui est bien certain, c'est que M. Théodore Delamarre n'a jamais mis le pied dans le Céleste-Empire, dont il interprète les types, les mœurs.

les coutumes avec uuo ûdéliLé si scrupuleuse, dil-on, — avec un talent artistique si distingué, ajouterons-nous.

Ce ne sont pas, il est vrai, les modèles vivants et encore moins les accessoires qui font défaut à M. Delamarre pour exécuter ses intéressants tableaux. Nous coudoyons, à tout instant, des Chinois sur le boulevard et, depuis la prise du fameux Palais d'été, Paris regorge de chinoiseries. Au reste, si les œuvres de M. Delamarre font le voyage de Pékin, comme je n'en doute pas, elles doivent paraître d'une réalité brutale aux amateurs habitués aux fantaisies de Kao-Hiao , de Ou , de Lam-Quoy et autres peintres indigènes.

Revenons en Europe.

Un artiste hongrois, M. Cermak, nous arrête sur le chemin d'Andrinople, où sont groupées des Jeunes filles chrétiennes de r Herzégovine, conduites en esclavage parles bachi-bouzouks . L'arrangement de la composition est un peu théâtral ; mais les figures sont d'un beau style et la peinture a de la force, de l'harmonie.

Les Vues de Constantinople, de MM. Pasini et P'abius Brest, sont pleines de détails piquants. M. Brest a exposé aussi une Vue de la Piazeita, de Vejiise, qui contraste par la netteté des indications avec la brillante fantaisie qut; M. Ziem prétend être une Vue du Grand canal. Je n'ai jamais vu les lagunes que dans mes rêves et dans les splendides descriptions de T. Gautier; mais je connais bien le Vieux port de Marseille, et je puis certifier qu'il ne ressemble guère à l'image flamboyante, rutilante, étincelante, que nous en a donnée le peintre du Grand canal. M. Ziem est un enchanteur : tout ce qu'il touche se change en rubis, en topazes, en saphirs. C'est bien amusant, — au théâtre.

Vérone au clair de lune, de M. Hennings, Une rue de Torredel-Greco et la Campagne de fiome, de M. Oswald Achenbach, appartiennent aussi au domaine de la féerie, ce ifui ne nous empêche pas de reconnaître les grandes qualités d'exécution déployées dans ces trois tableaux.

La société de bienfaisance italienne qui a dépensé un zèle si louable pour rapatrier les nuées de pifferari et de jeunes mendiants qui avaient inondé Paiis, à l'époque de l'Exposition universelle, devrait bien purger nos expositions des innombrables images que nous a values cette inondation. Nous demanderions grâce toutefois pour les tableaux de MM. Schlesinger [Seule à

râtelier], Gaston Saint-Pierre {Cache-cache), Giacomotti (la Dernière épingle de Carméla), James Bertrand (la Sérénade), ^eynier '{y Escalier de Tersato), Paul Sautai {la, Scala Santa), Jules Salles (Italienne), et surtout pour les compositions si originales et si colorées de M. Reynaud, la Sœur aînée et les Vanneuses à Capri.

Les petites scènes de mœurs romaines, de MM. Lucio Rossi et Simonetti, méritent aussi l'attention : elles sont finement observées et exécutées avec verve.

Les Allemands ont un talent particulier pour peindre les enfants. MM. Knaus et Lasch, les maîtres du genre, n'ont rien exposé. Mais les mères ont dû regarder avec plaisir la Récréation de M. Dieffenbach, les Petits fumeurs de M. Schloesser, le Premier jour d'école de M. Jernberg. Ce dernier peintre est né en Suède, mais il travaille à Dusseldorf.

La petite Coquette sans le savoir, de M. Horovitz, artiste hongrois, est charmante aussi, et les deux scènes enfantines, — le Hochet et la Sœur aînée. — de M. Anker, peintre suisse, ont beaucoup de naïveté et de grâce.

Un autre artiste suisse, M. Benjamin Vautier. que réclame encore l'école de Dusseldorf, soutient dignement la réputation qu'il s'est acquise aux précédentes expositions : la Première leçon de danse au village eût gagné, peut-être, à être peinte avec plus de vivacité et de chaleur ; mais comment ne pas applaudir à la netteté spirituelle du dessin, à la vérité des types, à la finesse d'expression des physionomies et des attitudes ?

M. Georges Saal, de Coblenz, fera bien de revenir à la peinture des Clairs de lune, dans laquelle il est de première force. La grosse plaisanterie qu'il intitule VIndiscret (un ours qui regarde peindre un artiste au milieu des montagnes), ne s'élève guère audessus de la charge, et le Départ des conscrits ne sort pas de. la banalité.

M. David Blés, de la Haye, a de l'esprit, mais il l'affiche trop. Son tableau la Nourrice et les grands parents, fait l'effet d'un vaudeville dans lequel chaque trait est souligné et mis en musique.

Deux compositions aussi finement peintes que naïvement observées sont les Dormeuses (une vieille femme et une vieille chatte) de M. Israels, et la Brouille, de M. Bisschop. M. Israels et M. Bisschop sont les deux maîtres les plus habiles de l'école hollandaise contemporaine.

Un Belge, M. Henri Bource, nous emmène en Laponie; son Camp aux environs de Karasjok et ses Lapons gardant leurs troupeaux de rennes ne sont pas seulement d'intéressantes études ethnographiques ; ce sont les œuvi'es d'un coloriste de franche race.

Nos pérégrinations sont terminées. Le pays natal nous sourit et nous appelle. Salut, magnifiques ombrages arrondis comme des dômes, grands arbres élancés comme des flèches gothiques, prairies verdoyantes où ruminent les bœufs roux et les blanches génisses, étangs profonds où le soleil se mire, ruisseaux limpides rayant comme des rubans d'argent le velours vert des prés !

M*. Corot n'a jamais été mieux inspiré que dans son Matin à Viile-d'Avray ; une brume argentine s'élève lentement au-dessus d'un marécage et enveloppe, comme une gaze mouvante, les arbres qui frissonnent et les touffes de joncs parmi lesquelles pataugent deux vaches blanches gardées par une petite paysanne. On ne saurait imaginer un effet d'une fraîcheur plus exquise ; mais on tremble que le soleil ne vienne pomper ces vapeurs légères et ne fasse disparaître du même coup les arbres, les joncs, les vaches et la bergère 1

La légèreté de la couleur, la largeur de la touche, la sobriété des détails, la simplification extrême de l'effet, au moyen desquels M. Corot obtient les résultats les plus surprenants, ont séduit une foule d'artistes qui n'y ont aperçu que des procédés commodes, autorisant toutes les négligences et toutes les incorrections du dessin. Imitateurs maladroits qui, sous prétexte de rendre telle ou telle impression de la nature, n'exécutent que des ébauches, des pochades.

Nous n'entendons pas confondre M. Nazon avec ces impuissants du paysage ; nous connaissons de lui des œuvres qui attestent un effort viril; mais son tableau de cette année, le Crépuscule^ est une composition par trop sommaire qu'il aurait pu se dispenser d'envoyer au Salon : on y trouve une impression harmonieuse et poétique, sans doute, mais si vague, si indécise, qu'au moindre souffle, semble-t-il, elle va s'évanouir.'

M. Chintreuil s'en est tenu pendant longtemps à cette façon débile, poitrinaire, de reproduire la nature ; il y apportait, à la vérité, une émotion naïve, une tendresse poétique qui n'étaient pas sans charme.

Il ne s'est pas contenté d'être le Millevoye du paysage.

Abandonnant enfin les brumes malsaines où il s'était égaré à la poursuite de Corot l'insaisissable, il a pris la nature corps à corps, et il est parvenu à la iixer sur la toile avec franchise et énergie.

Le Lever de l'aurore après une nuit cVorage est l'œuvre d'un raaitre : au premier plan, une eau tumultueuse . grise et lourde ; à gauche, sur la rive, de grands arbres échevelés au pied desquels est amarré un batelet que la vague ballotte ; à droite, un coteau sombre ; à l'horizon, au fond de la vallée, quelques bandes d'une pourpre éclatante rayant le ciel livide. Effet juste, imposant, — j'allais dire pathétique.

VOndée est moins sinistre : des champs de sainfoin et de luzerne, constellés de coquelicots et de marguerites, s'étendent à perte de vue. Sur le devant, deux faucheurs et trois faneuses se pressent d'accomplir leur besogne, car le temps menace; les nuages projettent sur la campagne de larges zones d'ombre ; dans le fond même, où le ciel est moins couvert, la pluie tombe mêlée aux rayons du soleil. Gomme on dit en Bourgogne : le diable marie ses filles. — Cet efiet bizarre a été rendu par l'artiste avec une finesse et une vérité étonnantes.

M. Daubigny nous a donné une variante de son Printemps, si justement admiré au Salon de 1859. Je ne crois pas que cette variante soit meilleure, mais, en tout cas, elle est digne du maître. Le Lever de lune est beaucoup moins agréable : le ciel est d'un ton trés-fin, très*moelleux ; le clair obscur qui enveloppe la campagne ne manque pas de puissance: mais M. Daubigny a eu la malencontreuse idée de placer dans le coin de son tableau le globe jaunâtre de la lune, qui fait l'effet d'une de ces lanternes chinoises dont on se sert, au 15 août, pour éclairer les arbres des Champs-Elysées.

La Neige, tel est le titre donné à deux paysages très différents d'aspect, mais fort remarquables tous deux, l'un de M. Emile Breton, l'autre de M. Emile Michel.

Dans le tableau de M. Emile Breton, un linceul grisâtre recouvre la plaine immense où s'élèvent ça et là des meules de paille semblables à des tombes, et où des nuées de corbeaux noirs tourbillonnent autour d'un paysan occupé à charger de la tourbe sur une charrette. Les détails disparaissent d'ailleurs dans l'effet général : à deux pas, on ne distingue plus que la plaine morne et le ciel plombé.

Le tableau de M. Michel est d'une couleur plus vraie, sinon plus

harmonieuse : au bas d'un coteau tapissé de neige, une mare s'étend , entourée de saules aux branches desquels la gelée a suspendu ses brillantes stalactites; sur le bord, parmi les joncs flétris et les herbes desséchées, un héron, debout sur une patte, regarde tristement l'eau qui commence à se couvrir d'une légère couche de glace. Ne préférez-vous pas ce penseur emplumé au centaure que M. Michel a placé dans son autre tableau, la Chasse sur la falaise ?

Paysages (Suite).— Le paysage historique et les c choses » de la nature.— Gonstable et Michallon. — Les apôtres de la vérité dans le paysage. — MM. Français et Paul Huet. — Le Garde-manger des renardeaux, de M. Hanoteau. — MM. Camille Dernier, Harpignies et César de Cock.— MM. Oudinot, Rozier, Appian, Castan, Jongkind, Guigou, de Schampheleer, Goosemans, Lambinet, etc.

Marines. — M. Clays. — MM. J. Noël, Morel-Fatio, Barry, Fréret, Barthélémy, Jeanron, Mazure, Papeleu, Suchet, Ponson.

Vues architecturales. — MM. Stroobant, Sebron, Bossuet, Navlet, Justin Ouvrié.

Animaux et Natures-mortes. — MM. X. de Cock, Schreyer, Otto von Thoren, Otto Weber et Schenck. — MM. Lambert, A. Bonheur, F. Simon et Brissot. — MM. Monginot, Prieur, Ph. Rousseau. Maisiat, Méry, B. Desgoffe, etc.— M"» Céline de Saint-Albin.

Dessins, aquarelles, pastels, miniatures, porcelaines, faïences.— MM. Vibert, Tourny, Bellay, Paul Martin, Allongé, Appian, Bellel, Amaury- Duval, Paul Flandrin, Riesener, Galbfund, Bida, Anker, Michel Bouquet. Devers, etc.— M""" Parmentier, Delphine de Cool, Eléonore Escallier, etc.

« Que deviendrait l'art du paysagiste, si, toujours trop timide, il n'osait s'élancer dans le domaine de l'histoire ? Quelles seraient la haute poésie et les hautes inspirations qui pourraient l'enflammer et le soutenir dans son exécution? Toujours des arbres, des arbrisseaux, de l'air, de l'espace et des pians... Que nous importent toutes ces choses? »

Voilà ce qu'écrivait, en 1824, l'auteur d'une Revue critique du salon ; voilà ce que répétaient sur tous les tous les fanatiques des traditions académiques, indignés du succès qu'avaient obtenu à cette Exposition les paysages dans lesquels Gonstable avait eu l'audace de reproduire la vérité toute nue.

Vaines colères, protestations inutiles.

La dernière heure du paysage historique était sonnée . — Persuadés que la nature est par el];i-même une source intarissable de « haute poésie,» un grand nombre de jeunes artistes s'élancèrent dans la voie indiquée par Gonstable : ils se mirent résolument à peindre « des arbres, des arbrisseaux, de l'air, de l'espace et des plans, » et les applaudissements du public leur prouvèrent

que « toutes ces choses, » rendues d'un pinceau vif, spirituel, brillant, étaient bien autrement intéressantes que les poncifs historiques ou mythologiques des Valenciennes, des Michallon, des Bertin.

C'est le paysage ainsi compris qui vaut encore à l'école française ses plus beaux succès. Cependant les principaux maîtres du genre ont cessé de prendre part aux expositions: Théodore Rousseau. Decamps, Troyon, Fiers sont morts ; Diaz et Jules Dupré se contentent de travailler pour les collectionneurs qui couvrent d'or leurs moindres esquisses; Cabat se repose à l'Académie ; Charles Le Roux préfère l'honneur de siéger sur les bancs de la majorité législative à celui d'être l'un des interprètes les plus sincères, les plus énergiques de la poésie des champs. Seuls parmi les anciens lutteurs, Daubigny, Corot, Français, Paul Huet, sont restés à la tète de l'école militante. Nous avons parlé de Corot et de Daubigny dans notre précédent article. Nous ne dirons rien de Français, qui pouvait être un Corot, qui a voulu être un Poussin, qui a fini par rivaliser de froideur et de monotonie avec MM. Paul Flandrin et Alexandre Desgoffe.

Paul Huet est resté fidèle à sa première manière : ses Ruines du château de Pierrefonds, vues par un temps d'orage, sont peintes avec une verve, une vigueur de coloris et un sentiment poétique qui rappellent ses meilleurs ouvrages.

Les paysages de la jeune école témoignent d'un amour de la vérité et d'une sincérité d'émotion que nous ne saurions assez louer. Peut-être souhaiterait-on des sites mieux choisis, des lignes plus élégantes, des perspectives plus agréables ; nulle part on ne trouvera des effets plus hardiment saisis et plus vivement rendus.

On pourrait tirer deux tableaux de la grande toile que M. Hanoteau a intitulée le Garde-manger des renardeaux : l'un renfermerait le côté gauche de la composition, où des paysans sont occupés à, fouiller les terriers, et où s'ouvre, dans le fond, une percée extrêmement lumineuse sur la campagne ; l'autre contiendrait une partie de l'énorme tronc d'arbre dont le premier plan est ombragé, et les arbrisseaux qui tapissent tout le côté droit deleur verdoyant feuillage. — Mais si l'arrangement de ce paysage est défectueux, l'exécution mérite les éloges les plus complets: jamais la réalité n'a été traduite? avec pins de vigueur et d'éclat.

Nous retrouvons la même manière saine, énergique, de i-epro-

duire la nature dans l'Etang de Quimerc'h et le Sentier dam les genêts, de M. Camille Bernier ; dans le Souvenir de la Meurthe, de M. Harpignies ; dans \ Intérieur de bois à Sèvres et la Bruyère, de M. César de Gock. MM. Harpignies et Bernier ont été médaillés ; M. César de Cock avait droit à la même récompense : on l'a oublié.

Le Matin à Beuzenval, de M. Oudinot, et VEtang de Trappes au soleil couchant, de M. Jules Rozier, ont une tranquillité d'effet et une simplicité de lignes qui charment. Les paysages de MM. Appian et Gastan sont exécutés dans des tons gris, fins et transparents ; ceux de MM. Jongkind et Guigou ont une coloration plus énergique et non moins harmonieuse.

M. de Schampheleer a peint avec beaucoup de vérité, dans son Etang de laHulpe, des arbres au feuillage jauni et roussi par l'été. — Le Chemin de Tervueren en hiver et l'Après-diner d'automne, de M. Coosemans, offrent une délicatesse de touche et une justesse de tons tout à fait admirables.

M. Lambinet, un de nos paysagistes les plus consciencieux, a fait une excursion heureuse hors de son genre ordinaire ; son Bassin de la Retenue de Dieppe à marée basse, est d'une couleur très distinguée. — Des tons clairs et vifs animent le Bac du bourg d^Avessac, de M. Gaussade : le ciel, hardiment brossé, est plein de lumière. — M. Gittard, dans sa Lisière de bois en novembre, a bien rendu l'impression de mélancolie que cause la vue des grands arbres dépouillés par l'automne.

Citons enfin, parmi les paysagistes qui nous semblent être dans une bonne voie : MM. Herson, Orry, Ed. Riou, Paul Sédille, Sauvageot, Lavieille, de Beughem, Lansyer.

Les meilleures marines du Salon sont celles de M. Glays, artiste belge; la couleur en estrich", puissante, harmonieuse. — M. Jules Noël continue à imiter ave • succès la manière pleine de brio d'Eugène Isabey. M. Morel Fatio est plus froid que jamais. M .François Barry a peint un Lever de lune, dans la manière poétique de Joseph Vernet. Le- deux Vues du Havre, de M. Ballin, sont d'une assez grande véri! ■ dans les détails et se recommandent, en outre, par la finesse du c loris.

MM. Fréret, Barthélémy. Bentabole, Artan, traduisent avec talent la sauvage poésie de 1 icéan. La Méditerranée n'a pas moins bien inspiré MM. Jeanrou Mazure, Papeleu, Ch. Boulogne et Suchet ; mais la meilleure p ;inture que l'on ait faite, cette année,

du grand lac d'azur, est, à mon avis, la Calanque de Port Miou, de M. Raphaël Ponson : le soleil du Midi a passé par là.

Les vues architecturales de MM. Stroobant, Sebron, Bossuet, Navlet, Justin Ouvrié, luttent de précision avec la photographie et l'emportent sur elle par tous les agréments d'un travail intelligent et spirituel.

Troyon mort, Rosa Bonheur accaparée par l'Angleterre qui a, d'ailleurs, refroidi quelque peu son talent, — l'école française ne compte plus guère de bons peintres d'animaux. Les plus habiles du genre sont des étrangers; nous citerons entre autres: M. Xavier de Gock, de G-and, qui s'est montré large et vigoureux dans son Arrivée des vaches : — M. Schreyer, de Francfort, pittoresque et harmonieux dans ses Chevaux valaques attaqués par des loups : — M. Otto von Thoren, de Vienne, un peu banal, mais excellent, dessinateur, dans un immense Hallali courant ; — M. Otto Weber de Berlin, très-énergique et très-lumineux dans sa Rentrée du bois de chauffage, et sMTiont dans sa. Curée de chevreuil, un des meilleurs morceaux du Salon ; — M. Schenck, du Holstein. observateur plein de finesse, dans le cadre où il a groupé Autour d'une auge huit tètes d'ânes de grandeur naturelle.

M. Eugène Lambert est français : ses deux tableaux, VOrage qui gronde (chien et chats), le Vol avec escalade (chiens dans une cuisine), sont des scènes amusantes, bien observées et reproduites avec soin.

Le Pont de Quiberville, de M. Ghevandier de Valdrome, nous offre un paysage savamment dessiné, et des bœufs groupés d'une façon pittoresque.

Les moutons de M. Auguste Bonheur sont trop bien frisés et trop proprets; ceux de MM. François Simon et Brissot de Warville sentent mieux l'étable.— Un coloris riche et puissant distingue le tableau que M. Monginot intitule: le Paon et le Miroir. — MM. Gr. Prieur, Lerolle, Leclaire, Servant, peignent avec talent le gibier mort.

Les Fleurs, de M. Philippe Rousseau, sont d'une couleur superbe. Celles de M""^ Géline de Saint Mhin {Canna et hortensia^ de M"« Henriette de Longchamp et de M"' Viger, sont peintes avec une délicatesse toute'féminine. Les Fruits, de MM. Maisiat, Méry. Alexis de Kreyder, et ceux de M"* Emma Chaussât font venir l'eau

à la bouche. On se gardera bien de mordre à ceux de M. Biaise Desgofî'e : on s'y briserait les dents ; ils sont aussi durs que les Bijoux, si merveilleusement ciselés, d'ailleurs, — auxquels ils sont mêlés.

J'adore les dessins, les aquarelles, les sépias, toutes les fantaisies charmantes, où le crayon et le pinceau courent à bride abattue et fixent en quelques traits rapides la pensée de l'artiste. J'aimerais à décrire ces productions légères, où il y a souvent plus d'inspiration, plus de poésie que dans telle ou telle grande œuvre, longuement méditée et laborieusement peinte. Mais il faut nous contenter d'un simple dénombrement.

Mentionnons donc, parmi les aquarelles, les spirituels croquis de types espagnols de M. Vibert; le Convoi de prisonniers , de M. Brown ; la Leçon de musette, de M. Luminais ; la Mélancolie, de M. Tissot; les magnifiques copies de MM. Tourny et Bellay, d'après P. Véronèse, Holbein, Raphaël; les paysages de MM. Gassagne, Taigni, Laurent Pelletier, et les Vues de Provence, si fines, si lumineuses, si poétiques, de M. Paul Martin, qui auraient mérité d'être distinguées par le jury.

Les paysages au fusain de MM. Allongé. Appian et Bellel ont une vigueur, un éclat vraiment admirables. — Les gouaches de M. Brillouiu sont très-piquantes, et les dessins à la plume exécutés par M. Frolich pour des livres d'enfants, sont pleins d'esprit.

Les portraits au crayon de MM. Amaury Duval et Paul Flandrin, rappellent ceux d'Ingres par la pureté du trait et la distinction de la pose. Des qualités diverses recommandent ceux de MM. Regnault Jules Chaplain, Anatole Vély, Monsanto, Eugène Laville, Lagier. W. Borione, et ceux de M""Hermance Saint-Paul, Fanny Chéron, Ernestine Loyer.

M. Riesener a exposé un portrait d'enfant, au pastel, d'une fraicheuV de ton exquise, et M. Galbrund, un portrait de femme, d'une tournure très-distinguée.

Nous signalerons enfin, parmi les dessins, une composition mouvementée et poétique de M. Bourbon-Leblanc, intitulée la Guerre ; — la. Décollation de saint Jean-Baptiste, de M. Bida ; — les Types du Caucase, de M. Horschelt ; — une Baigneuse, de M. Parrot ; — et un savant carton de M. Leveau, représentant le Christ consolateur.

La miniature, à laquelle la photographie fait une si rude con-

currence, n'est plus guère cultivée que parie beau sexe, qui a tout ce qu'il faut, d'ailleurs, pour réussir dans ce genre délicat. Les petits portraits exposés par M""' Parmenlier, Emilie Persin, Jemiy Jacquier, Camille Isbert et Malcor, nous ont particulièrement séduit par la grâce de l'expression, la douceur et la finesse du coloris.

Dans la peinture sur porcelaine, les meilleurs ouvrages sont dus aussi à des femmes : il nous suffira de nommer M" Delphine Gool, M"*' Anaïs Pabre et Caroline Sabaud.

M"' Eléonore Escallier a exécuté avec une énergie virile des faïences décoratives représentant des Fleurs et des Oiseaux. Mais dans cette branche de l'art céramique, le sexe laid ne se tient pas pour battu. MM. Anker, Gh. Houry, Michel Bouquet, Devers, A. Carrier, Adrien Lucy, Ed. Rischgitz, Jean-Paul Laurens, Ehrmann, ont exposé des ouvrages remarquables à la fois par le caractère artistique de la composition, par la vigueur et la justesse des teintes.

Gravures et lithographies.— MM. Thévenin, Danguin, Flameng.J. Jacquemart, Bracquemond, de Rochebrune, Jules Laurens, Emile Vernier, etc.

Architecture. — MM. Gosset, Hédin, G. Hénard, Conin, Sauvageot, etc, etc.

Sculpture. — M. Falguière : Tarcisius, martyr chrétien. — MM. Iguel, J. Girard, Ghatrousse, Gabet, Gambos, Frison, Garlier, Amy, Oudiné, Bartholdi, Gautherin, Sanzel, Tournois, Perraud, Caillé, Deschamps, A. Bourgeois, Lebourg, Delaplanche, Thabard, Perrey, Fremiet, Jacquemard, Ottin, Garpeaux, Guraery, Oliva, Aimé Millet, Préault, etc.

Vaincue « sur le terrain du bon marché » par la photographie, la gravure au burin ne sera bientôt plus, hélas ! qu'un art de pure curiosité, comme la sculpture chryséléphantine.

Parmi les rares artistes cxui s'efforcent de conjurer cette décadence , il faut citer en première ligne MM. Thévenin et Victor Danguin, qui, en traduisant l'un et l'autre le Titien, ont montré combien l'interprétation savante et colorée du burin l'emporte sur la reproduction machinale et froide de l'objectif. Le Portrait d'Alphonse d^Avalos, gravé par M. Thévenin, est une œuvre vigoureuse et brillante. M. Danguin a rendu avec moins d'éclat mais avec plus de netteté peut-être, la Maîtresse du Titien.

La gravure à l'eau forte remise à la mode par la Société des aquafortistes, nous a oSert un assez grand nombre de pièces remarquables. Le Portrait de if°' Duvauçay, d'après Ingres, par Léopold Flameng; les Armes, de la collection de M. de Nieuwerkerke, les Gemmes et bijoux de la couronne, et un portrait d'homme, d'après Frans Hais, par M. Jules Jacquemart, sont de véritables chefs-d'œuvre. Nous signalerons encore : les spirituelles études de M. Bracquemond (entre autres un délicieux petit paysage d'après Rousseau) ; les planches de MM. Hédouin et Veyrassat, d'après M. Bida, pour une édition des iîvan^î/es ; une très-fine reproduction du Cavalier, de M. Meissonier, par M. Ach. Gilbert ; les gravures de MM. Joseph Franck et Rajon, d'après M. Gérome ; une Vue de Paris prise du Trocadéro, de M. Maxime Lalanne ; le Pont de Bordeaux, de M. Teyssonnière ; et deux pièces très-im-

portantes et très-belles de M. de Rochebrune, le Louvre (façade de Henry II) et le Donjon de Chamhord.

Parmi les graveurs sur bois, il faut nommer MM. Chapon, Joliet, Boetzel, Laplante, Sargent, Jules Langeval, Prunaire, Huyot et M""" Glaire Thomas; parmi les lithographes, M, Laureus qui a exposé de très-intéressantes et très-fines reproductions de Rousseau, Decamps, Delacroix, Troyon, Daubigny, Tassaert, — et M. Emile Vernier qui a rendu avec énergie et précision les Joueurs de trictrac de M. Roybet.

La section de l'architecture était, cette année, d'une pauvreté désolante. Les plans et projets originaux nous ont paru généralement très-médiocres ; nous excepterons toutefois les plans du théâtre en construction à Reims, de M. Alphonse Gosset, qui joignent la simplicité à l'élégance, qualités fort rares aujourd'hui . Le projet de théâtre pour Alençon, de M. Hédin, mérite aussi l'attention : nous voudrions en retrancher seulement l'aile mesquine qui flanque le côté droit de la façade et détruit la symétrie de cet élégant frontispice.

Le magnifique Dictionnaire de l'architecture française^ de M. Viollet-le-Duc, est devenu le manuel, le Vignole de nos jeunes architectes ; il leur fournit les indications les plus précises et les plus complètes sur les moindres détails de construction et d'ornemention que l'on rencontre dans les monuments-types du onzième au seizième siècle. Malheureusement, beaucoup d'artistes reproduisent servilement ces détails et les combinent de la façon la plus inintelligente .

Parmi les pastiches du style moyen âge qui figuraient au Salon, nous n'avons guère remarqué que le projet d'église pour la ville de Brest, de M. Gaston Hénard, et celui de l'église de l'Immaculée-Gonception, à Châteauroux, de M. AldolpheConin.

Quelques dessins archéologiques méritent d'être cités. Ce sont ceux de la Chapelle du château de Vincennes, par M. Sauvageot ; du Château de Pau, par M. LafoUye ; de divers monuments antiques d'Athènes, par M. Constant Moyaux; de l'Amphithéâtre de Nimes, par M. Simil ; de divers monuments de la Turquie, par M. Duthoit.

Ces études sont très-intéressantes, sans doute ; mais nous préférerions des compositions originales, des créations architectoniques appropriées aux usages, aux besoins de la civilisation moderne. Sommes-nous donc condamnés éternellement au pastiche?

Si de l'architecture nous passons à la sculpture, notre tristesse redouble.

Jamais, peut-être, nous n'avions vu un aussi grand nombre de praticiens habiles, sachant modeler une figure correctement et manier le ciseau avec adresse. Mais combien compterions-nous de statuaires capables d'incarner une pensée originale dans le marbre ou dans le bronze ? Les ouvriers abondent : où sont les artistes ?

Des imitations inintelligentes de l'antique, des allégories banales, des niaiseries prétentieuses, des babioles bonnes à mettre sur des étagères ou à servir de dessus de pendules : voilà ce que nous avons rencontré, à chaque pas, au Salon de 1868. Vainement nous avons cherché quelque œuvre fortement conçue, exprimant d'une façon vive et saisissante le sentiment moderne, ou reproduisant, avec cette tranquillité majestueuse qui sied si bien à la statuaire, une des faces de l'éternelle Beauté.

Un petit nombre d'ouvrages, toutefois, nous on L paru dignes d'attention : à défaut d'un sentiment original et d'une pensée vigoureuse, nous y avons reconnu des qualités d'expression et de îorme attestant un effort sérieux pour échapper à la vulgarité où se traîne misérablement la majeure partie des sculpteurs contemporains.

La meilleure statue du Salon était, sans contredit, le Tarcisius, martyr chrétien, de M. Falguière, qui a obtenu la grande médaille d'honneur. — Ce martyr est un adolescent d'une quinzaine d'années, qui, d'après ce que nous apprennent quatre vers latins gravés sur le piédestal, préféra mourir sous les coups des païens que de livrer la sainte Eucharistie. Il est étendu à terre, appuyé sur le coude et pressant contre sa poitrine la boite renfermant l'hostie consacrée, qu'il avait été chargé de porter à un malade, Sa tête se renverse légèrement en arrière, ses yeux se ■tournent vers le ciel avec une expression de douleur résignée, sa bouche entr'ouverte exhale un dernier cri d'amour et de foi.

Pour l'expression de cette touchante figure, M. Falguière s'est évidemment inspiré de l'admirable statue consacrée par David d'Angers à Barra, qui tomba lui aussi à la fleur de l'âge, victime de son dévouement à une cause sacrée. On n'a pas oublié ce chefd'œuvre. Le jeune tambour de l'armée républicaine vient de rendre le dernier soupir : il tient encore à la main une des baguettes avec lesquelles il battait la charge, et serre contre sou cœur la cocarde tricolore. Son visage, souriant et fier, semble

défier l'ennemi. David d'Angers a cru devoir représenter l'héroïque enfant dépouillé de ses vêtements ; mais cette concession malheureuse aux traditions classiques est amplement rachetée par la souplesse du modelé, la vérité et la grâce de l'attitude.

M. Falguière a eu le bon goût de ne pas déshabiller son martyr; il s'est contenté d'accuser, avec autant de délicatesse que de science, les formes juvéniles du corps sous la tunique qui les couvre. Tout l'intérêt, toute la poésie de l'œuvre se concentre, d'ailleurs, dans l'expression du visage que l'extase illumine.

Le Tarcisius de M. Falguière est une exception. En général, la statuaire religieuse, comme la peinture religieuse, reproduit servilement des types dont elle ne conçoit pas la grandeur surhumaine, des symboles dont elle ne pénètre pas la mystérieuse profondem".

he Saint Paul, de M. Iguel, quia été jugé digne d'une médaille, n'a d'un peu remarquable qu'une drajjerie assez bien ajustée; mais la tête..., vous l'avez vue partout, sur les épaules de saint Mathieu, de saint Polycarpe ou de tel autre bienheureux. L'épée est là, fort à propos, pour désigner l'illuminé de Damas ; remplacez-la par des clés, et vous aurez la statue de saint Pierre.

Les sculpteurs d'allégories ont cela de commun avec les fabricants de saints, qu'ils font dépendre le plus souvent la signification de leurs figures, des attributs symboliques dont ils les accompagnent.

Les deux grosses femmes et les deux petits génies que M. Jules Girard a placés dans son fronton, représentant la Comédie et le Drame, pourraient devenir les images de la Médecine et de la Charité, par exemple, moyennant de légers changements dans les accessoires. Gela aurait bien son avantage, le jour où il plairait au gouvernement de transformer en Hôtel-Dieu le nouveau théâtre de l'Opéra, pour lequel M. Girard a exécuté son fronton.

C'est à l'expression de la physionomie, à l'attitude, au geste, que la Muse grave et la Muse comique, de M. Ghatrousse, doivent toute leur signification. Ces charmantes statuettes sont des réductions en terre-cuite de figures plus grandes que nature, sculptées en pierre, l'une pour le nouveau Louvre, l'autre pour le théâtre du Châtelet. M. Ghatrousse a exposé aussi un bas-relief trèspoétique et qui conviendrait à merveille à uu monument funéraire : la poudre retourne à la poudre et l'esprit retourne à l'esprit. Un cadavre est étendu, enveloppé d'un linceul et comme enchainé à la terre (]ui réclame sa proie ; mais le visage regarde

le ciel et des lèvres eutr'ouvertes, s'élance et monte vers l'empyrée l'Esprit, figure svelte, aérienne, portant au front une étoile. La figure allégorique que M. Cabet a intitulée : le Réveil du Printemps, est une belle jeune femme qui se détire nonchalamment les bras et qui, de ses deux mains levées au-dessus de sa tête, laisse tomber des roses. Elle est debout, les pieds posés sur le Zodiaque, entre le signe du Taureau et celui de l'Ecrevisse. Près d'elle, un oiseau fait son nid. — Ici encore, nous pourrions critiquer l'abus des accessoires sans lesquels il serait difficile de prendre cette femme langoureuse et somnolente pour une image de la Saison où tout s'anime, où. tout se meut, où tout palpite et tressaille. Nous préférons louer l'exécution pleine de morbidesse de cette figure de marbre, la sveltesse de ses formes et le jet élégant de la draperie qui couvre, sans les cacher, une partie de ses charmes.

La Cigale, — de M. Gambos^ — dans laquelle il est permis de voir une allégorie de l'Hiver, est une pauvre petite chanteuse des rues qui grelotte, vêtue d'une simple chemise que le vent colle à ses membres délicats ; assise sur un tronc d'arbre, elle rapproche l'une contre l'autre ses jambes glacées, croise ses bras sur sa poitrine et soufle piteusement dans, ses doigts. On ne rencontre pas souvent des chanteuses de cet âge et de cette gentillesse réduites à vagabonder par un pareil temps et dans un aussi simple appareil. Mais, comme dit le proverbe italien : Se nonè vero è bene trovato . ~ Cette gracieuse figure gagnerait beaucoup à être réduite aux dimensions d'une statuette.

Sous ce titre : La Première impression, M. Frison a représenté une jeune fille demi-nue, regardant un médaillon qu'elle tient à la main ; la pose est un peu contournée ; mais la tète, d'un type franchement moderne, est assez fine, et l'exécution est pleine de délicatesse.

L'obligation où se croient certains statuaires de ne sculpter que du nu, les conduit souvent aux inventions les plus bizarres. Nous venons de voir une petite Bohémienne bravant les frimas dans un costume plus que printanier; voici une jeune paysanne tout aussi peu vêtue, qui contemple d'un air marri sa Cruche cassée. Pour être plus agile, la Perrette du bon La Fontaine avait mis cotillon simple et souliers plats: la fillette à la cruche n'a gardé que sa chemise. M. Emile Garlier a donné à cette statue une attitude assez gracieuse, mais il a échoué dans l'expression de la physionomie : sa paysanne est une niaise. Greuze, en pareil cas, a peint une délicieuse ingénue.

Les allégories que nous venons de décrire sont tout à fait anodines. Il y en a de terribles, — le Châtiment, de M. Amy, par exemple : un homme luttant contre deux énormes serpents qui lui enlacent les jambes, tandis qu'un saurien fantastique le mord à l'épaule et l'oblige à retourner la tête. — Un peu plus, ce groupe colossal tournait à la caricature. Mais si la composition n'est pas du goût le plus pur, on ne peut refuser à l'exécution une certaine énergie.

M. Oudiné n'a pas été heureux dans le groupe qu'il intitule le Bonheur vrai : les ligures, de proportions gigantesques, ont des formes lourdes et des physionomies inexpressives. — Je préfère infiniment la composition plus modeste de M. Bartholdi, les Loisirs de la Paix : un guerrier est assis sur un banc, auprès de sa jeune femme, occupée à un travail de couture ; il l'enlace de son bras gauche et i'étreint doucement; à ses pieds joue un charmant enfant. Il y a une sérénité exquise dans cette scène de famille: l'attitude chaste et gracieuse de la femme, le mouvement plein de tendresse de l'époux, la gentillesse de l'enfant captivent les regards.

Les figures mythologiques [étaient moins nombreuses que de coutume. M. Perraud avait envoyé une édition en bronze de son Enfance de Bacchus, l'une des œuvres les plus distinguées de la statuaire contemporaine. Le Bacchus inventant la comédie de M. Tournois, le Narcisse de M. Gautherin, VHébéàe M. Franceschini, la Flore de M. Truphème, le Bacchant agaçant une panthère de M. Caillé, ne sont j)as sans mérite au point de vue de l'exécution, mais le sentiment antique leur fait absolument défaut.

Ce sentiment, nous avons cru le trouver dans V Amour captif, de M. Sanzel, gracieux badinage dont le sujet semble emprunté à Anacréon, L'Amour, bel adolescent, est attaché à la gaine de marbre d'un Priape qui penche vers lui sa face narquoise ; le jeune dieu lance au railleur un regard furieux et cherche à se dégager des liens qui l'enchaînent ; sa main gauche crispée et son pied droit qui repousse le socle de l'hermès, indiquent sa colère et ses efforts. Son attitude conserve d'ailleurs l'élégance et la grâce qui conviennent au fils de Vénus, et son charmant visage contraste avec le masque ironique du Priape cornu.

Ce groupe, un peu plus grand que nature, a sa place marquée sous les ombrages de quelque résidence princière.

L'Acteur grec, de M. Arthur Bourgeois, a une pose un peu

tourmentée et une expression comique exagérée. LâLaveuse arabe, du même artiste, se remue aussi beaucoup plus que ne le veut la grave statuaire, mais son mouvement ne manque pas d'élégance.

Le Discobole, de M. Deschamps, est une excellente figure d'étude, qui doit nous faire regretter la mort précoce de l'auteur. Cette figure est une imitation libre et forte de l'antique.

Le Pecoraro, de M. Delaplanche, la Dernière goutte du moissonneur, de M. Perrey, VOiseleur, de M. Charles-Auguste Le Bourg, le Jeune homme agaçant un émerillon, de M. Thabard, ne sont aussi que de simples figures d'étude, des académies qui se recommandent plus ou moins par la science du modelé, la vérité de l'attitude et du geste ; il ne faut leur demander ni la signification morale qui intéresse .et passionne, ni la beauté idéale et typique qui suffit à l'art statuaire.

Bien plus insignifiantes encore sont ces statuettes de petits garçons maigres, dont on fait un si grand abus depuis quelques années : la meilleure de celles qui ont figuré au Salon de 1868, représente un enfant occupé à regarder une sauterelle. N'est-ce pas là un motif bien intéressant. . . pour orner une pendule, dont le cadran porterait cette superbe inscription : « Le Temps, comme la sauterelle, est un moissonneur redoutable. »

La statue colossale de Henri IV, de M. Ottin, est destinée sans doute à quelque collection archéologique ; la tête n'a pas grand caractère, l'attitude est banale, mais les détails du costume sont traités avec une extrême minutie, et les accessoires commémoratifs abondent : c'est fort bien à M. Ottin d'avoir placé aux pieds du Vert-Galant la fameuse poule du paysan ; mais, à côté de cette poule qui picore, n'aurait-il pas dû montrer le pot pour la faire cuire?. . . Quand on prend de Faccessoire, on n'en saurait trop prendre.

La statue équestre de Napoléon I", de M. Frémiet, ressemble à toutes celles que vous avez vues. Le Masséna, de M. Carrrier- Belleuse, a une petite tête et un bel habit ; la Victoire qui inscrit sur un bouclier le nom du héros, a une tournure élégante et fière. La statue de M. Jacquemart, représentant Michel Ney, le 7 décembre 1815, vaut mieux que la peinture de M. Gérome ; mais ici encore le chapeau cà la* Bolivar joue un rôle considérable; ce serait à croire que ce couvre-chef aspire à devenir légendaire et à faire concurrence au « triangle de la gloire » célébré par M. Belmontet.

La statue du Prince Impérial, de M. Carpeaux, est une œuvre charmante, pleine de distinction, de jeunesse et dévie. Le buste en marbre de il/'"' la duchesse de Moiichy a été exécuté par le même artiste dans la manière spirituelle, coquette et séduisante des sculpteurs français du dix-huitième siècle.

Parmi les autres bustes de personnes connues, nous avons remarqué celui de Robert Fleury, par M. Emile Hiolle; celui de Belloc, par M. Itasse ; celui de M. Mathieu, député au Corps législatif, par M. Gumery, et celui ô.q Listz, par M. BernhardSax, qui a exposé, en outre, un buste fin, spirituel, du jeune fils de M. Emile Ollivier.

Signalons, pour finir, les bustes anonymes de MM. Oliva, Aimé, Millet, Elias Robert, de Rougé et Godebski, et le médaillon en bronze du poète Mickiewickz, modelé par M. Préault avec une énergie un peu farouche, mais très-expressif et très-émouvant.

DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES Adx Exposants du Salon de 1868 et anx Elèves de l'Ecole des Beanx-Arts

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