CONCOURS POUR LES GRANDS PRIX DE ROME
Nous avons entendu des artistes se plaindre que la distribution des médailles et des décorations, qui avait lieu autrefois immédiatement après la clôture du Salon, soit maintenant retardée jusqu'à l'époque où les élèves de l'Ecole et les concurrents pour les prix de Rome reçoivent aussi les récompenses qu'ils ont méritées. Mais, quelque légitime que soit l'impatience des exposants, nous regardons comme une heureuse idée d'avoir réuni les deux distributions, et d'avoir ainsi rapproché, dans une même fête, les artistes qui ont grandi dans la lutte et les jeunes gens qui n'en sont encore qu'aux débuts. Les anciens ne peuvent que s'enorgueillir d'être offerts en exemple aux élèves, et ceux-ci doivent éprouver un vif sentiment d'émulation en assistant au triomphe de ceux qui les ont précédés dans la carrière.
Cette cérémonie avait attiré au Louvre, cette année, une foule des plus compactes ; le salon carré était trop petit pour contenir tous les invités : plusieurs ont dû se résigner à se tenir debout dans les galeries voisines et à écouter aux portes.
Le discours du ministres valait la peine d'être entendu.
L'honorable maréchal a rappelé, en commençant, le triomphe remporté par l'école française à l'Exposition universoUe de 1867, — triomphe d'autant plus glorieux que la victoire a été plus vivement disputée.
Le peu de temps qui s'est écoulé entre cette exposition et l'ouverture du Salon de 1868 n a pas permis aux artistes d'envoyer à ce dernier concours une de ces œuvres qui marquent dans l'histoire de l'art. La grande médaille d'honneur a dû être décernée à l'auteur d'un tableau de genre. Tout en s'associant à la pensée du jury, « qui a voulu consacrer par la première des récompenses
une direction de l'art dans laquelle notre école réalise chaque jour des merveilles de bon goût, d'observation, de finesse et desprit, » le ministre a exhorté les artistes à « se dégager des trivialités et des servitudes de notre condition humaine, » et à « appeler les regards curieux et intelligents du public sur un idéal supérieur. »
On ne peut que souhaiter, en effet, de voir l'art puiser toujours ses inspirations aux sources lès plus pures et poursuivre sans cesse la Beauté, cette abstraction merveilleuse dont il est appelé à faire une réalité. Mais nous avons la conviction qu'il n'est pas de forme artistique qui ne puisse prétendre à ce résultat supérieur : un tableau de genre, un simple paysage, exécutés par un artiste de génie, renferment autant de poésie, autant d'idéal, que la mise en scène de tel ou tel fait de l'histoire grecque, romaine ou biblique.
Et puisque le ministre a parlé du rôle de l'art dans une société démocratique, il nous sera permis de dire que de tous les sujets traités par les peintres, il n'en est pas qui soient mieux compris de la foule, plus propres à l'émouvoir, à la moraliser, que ces scènes familières auxquelles on est convenu de donner le nom de tableaux de genre.
Après avoir célébré si longtemps les dieux, les rois, les pontifes, les conquérants, les maîtres du ciel et les maîtres de la terre, l'art a entrepris de célébrer l'humanité, la famille, le travail, la souffrance même. N'est-ce pas là un tendance vraiment démocratique?
— Mais, me dira-t-on, c'est justement parce qu'elle est descendue des hauteurs sublimes où l'avaient maintenue les grands maîtres des siècles derniers, c'est parce qu'elle s'est abaissée aux trivialités de notre monde, que la peinture est impuissante aujourd'hui à réaliser le beau idéal.
— Le beau idéal ! mais il se rencontre dans ce qui est humble comme dans ce qui est élevé ; il s'offre partout à quiconque sait lire dans le livre d'or de la nature. Le paysan qui laboure et ensemence la terre féconde, n'est-il pas aussi beau, aussi imposant que le héros qui triomphe au milieu des cadavres amoncelés sur le champ de bataille?
Au surplus, quelle que soit son importance, le sujet n'est que secondaire dans une œuvre d'art : ce qui fait surtout la valeur de cette œuvre, c'est l'interprétation poétique et pittoresque, c'est la composition, c'est l'exécution matérielle.
Il l'a bien prouvé, ce grand artiste dont la France pleure la perte récente, ce rival d'Hobbema et de Ruysdael, cet illustre Théodore Rousseau qui n'a jamais peint que des lisières de forêt, des métairies, des marécages.
Le brillant éloge que le maréchal Vaillant a fait de ce maître glorieux, a été accueilli par les applaudissements enthousiastes de l'auditoire. Le ministre a payé aussi un tribut de louanges à deux autres artistes morts dans ces derniers temps : Camille Fiers, qui fut, comme Rousseau, un des rénovateurs de la peinture de paysage, et Picot, qui dans les sujets d'histoire, suivit avec fermeté les errements classiques. .
L'école française si cruellement frappée depuis quelques années pourra-t-elle produire au concours de 1869, un chef-d'œuvre digne d'obtenir le grand prix de 100,000 francs créé par l'Empereur ?
Le ministre s'est borné à exprimera ce sujet de vagues espérances.
Pour nous, qui sommes tenus à moins de réserve, nous ne craignons pas de dire que si le chef-d'œuvre en question doit être cherché exclusivement parmi les tableaux d'histoire ou de religion, on aura bien de la peine à le découvrir; mais si le jury daigne abaisser ses regards jusqu'aux genres dits secondaires, sa tâche sera plus facile.
Après quelques réflexions sur l'organisation des Expositions annuelles, qui ont pour avantage d'établir une sorte de contact permanent entre les artistes et le public, M . le ministre a terminé son discours par des félicitations adressées aux professeurs et aux élèves de l'Ecole des beaux-arts .
Le directeur de cette école, M. Gruillaume, a pris ensuite la parole et s'est attaché à prouver la nécessité, la légitimité du patronage exercé sur les beaux-arts par l'Etat.
La discussion de cette thèse nous entraînerait beaucoup trop loin ; nous nous contenterons de dire que si l'art a droit aux encouragements de TEtat, il ne doit, à aucun prix, engager son indépendance ; que la condition même de sa grandeur est qu'il ait sa libre expansion.
Administrer l'art, c'est le tuer.
Qui veut trop prouver ne prouve rien ou finit même par fournir des armes à ses adversaires. M. Guillaume a entrepris de refaire, après bien d'autres, l'apologie de la mesure qui a enlevé à l'Académie des beaux-arts la haute direction de l'Ecole ; mesure excel-
lente assurément, si elle avait eu pour résultat de soustraire la marche des études à l'influence des coteries. Par malheur, il ressort des paroles mêmes de M. Guillaume que cette petite révolution devait aboutir à attribuer à l'Etat nn pouvoir que se partageait auparavant une oligarchie. Rébus non commutatis immutaverunt vocabula.
M. Guillaume a été mieux inspiré lorsqu'il a exhorté les jeunes artistes à se livrer à des études assidues, en vue d'unir une instruction solide, étendue, à l'habileté technique. Nous avons été heureux de constater que les élèves ont accueilli avec la plus vive sympathie les paroles de leur maître, et nous devons espérer qu'ils suivront ses sages conseils. Chacun, d'ailleurs, se plaît à reconnaitre que l'Ecole des beaux-arts a en M. Guillaume un directeur aussi zélé qu'intelligent.
Le discours de M. Guillaume a été suivi de la proclamation des médailles obtenues dans les concours d'émulation de l'Ecole. Les élèves qui ont été le plus souvent nommés sont : dans la classe de peinture, MM. Blanchard, Ponsan, Patrouillard, Pliilippoteaux ; dans la classe de sculpture, MM. Dumilàtre,Idrac, Mercié, AUard; dans la classe de gravure, MM. Rossello et Dupuis; dans la classe d'architecture, MM. Mayeux, Hénard, Ménard.
M. le surintendant des beaux-arts a fait connaître ensuite les noms des élèves qui ont obtenu, cette année, les prix de Rome. Disons quelques mots des ouvrages qui ont concouru pour ces prix ; ils ont été exposés pendant trois jours au palais des Beaux- Arts.
Le sujet proposé pour le concours de peinture était la Mort d'Astyanax. Les indications suivantes ont été fournies aux concurrents :
Après la prise de Troie, Astyanax, fils unique d'Hector et d'Andromaque, donna de l'inquiétude aux Grecs victorieux. Calchas prédit que, s'il vivait, il serait plus brave que son père et vengerait sa mort. Andromaque cacha son fils; mais Ulysse, l'ayant découvert, le fil précipiter du haut des murailles. L'action se passe à l'instant où Andromaque vient arracher son fils des mains de celui qui va le précipiter. Près de là, sur le rempart, Ulysse et Calchas semblent venus pour s'assurer de la mort d'Astyanax.
Les mânes d'Etienne Delécluze, élève et panégyriste de David, ont du tressaillir d'allégresse! L'excellent homme, quifit pendant quarante ans la critique d'art aux Débats et fut un des pontifes du classicisme, exposa, au Salon de 1808, une Mort d'Astyanax^
dont la postérité a complètement perdu le souvenir ; or, c'est la notice même qu'il fit insérer dans le catalogue du Salon, pour expliquer son tableau, qui a été donnée comme thème aux logistes de 1868...
Et voilà comment la nouvelle direction de l'Ecole entend affranchir les élèves du joug des traditions académiques et leur ouvrir de plus larges horizons !
M. Beulé doit bien rire.
S'il est vrai, comme l'a prétendu le ministre, que l'art ait une influence civilisatrice, nous nous demandons comment l'administration des beaux-arts a pu voir dans cette Mort d'Astyanax un sujet capable d'adoucir et de perfectionner les mœurs publiques...
Ce qu'il y a de certain, c'est que les aspirants au prix de Rome n'ont tous aperçu que le côté féroce de cette scène homérique. A la manière dont quelques-uns d'entre eux (le numéro 2, notamment) ont présenté leurs personnages, on croirait voir deux cannibales de la Nouvelle-Calédonie, — un mâle et une femelle, — se disputant un enfant.
— Hum 1 dit l'ogre, ça sent la chair fraîche !
— J'en veux ma part! s'écrie l'ogresse, prête à dévorer tous les Petits Poticets du monde.
Et le couple anthropophage d'écarteler le pauvre enfant I
Nous aurions beau jeu si nous voulions critiquer toutes les imperfections des dix tableaux présentés à ce concours ; mais nous ne devons pas oublier qu'il s'agit d'ouvrages exécutés par des élèves et ayant droit, par conséquent, k toute notre indulgence.
La peinture de M. Théophile Blanchard, qui a obtenu le grand prix, est incontestablement supérieure aux neuf autres. Le dessin a plus de correction et d'élégance ; la couleur, plus d'harmonie et de force. L'esclave bronzé qui s'apprête à lancer Astyanax du haut des remparts est bien posé, et son visage a une expression d'indifférence brutale étudiée avec soin. Andromaque, en revanche, n'est pas assez passionnée, et l'enfant, déjà grandelet, est peu réussi. Quant à Ulysse et au divin Calchas, ils ressemblent à deux traîtres de mélodrame.
Le tableau de M. Blanc-Garin, qui a été jugé digne d'un accessit, aurait mérité un prix de sagesse; il eût été certainement couronné, il y a soixante ans, dans le beau temps de M. Delécluze.
M. Ferry, mis hors de concours pour s'être trop écarté de son esquisse, a fait preuve d'un tempérament plus artiste : de tous les
légistes, c'est celui eu qui je placerais le plus d'espérance, — s'il renonçait au prix de Rome.
Le concours de sculpture valait mieux que celui de peinture. Le sujet proposé était Thésée au sortir du labyrinthe, rendant grâce aux dieux de sa délivrance.
Encore une idée neuve et éminemment civilisatrice 1 Thésée. Ariane, le Minotaure, Pasiphaë, de bien braves gens dont il faut garder soigneusement le souvenir !
Deux concurrents, M. Edme Noël et M. Marins Mercié, ont obtenu chacun un grand prix. La statue du premier se distingue par la correction du modelé; mais l'attitude est celle d'un équilibriste ; la tête renversée en arrière et enfoncée dans les épaules a une expression insignifiante. Nous préférons le Thésée de M. Mercié : la pose est plus grave, plus noble ; la tête a un caractère bien antique; mais cette figure veut être vue de face : la main droite, tendue en avant, offre à qui la regarde de côté, une ligne lourde et disgracieuse.
Les statues de MM. Allar et Trufîot ont droit d'être citées : celle de M. Allar exprime bien l'action de grâces, celle de M. Truffot la joie du triomphe.
Le sujet du concours d'architecture était la construction d'un Calvaire, avec scala santa, stations pour chemins de la croix, chapelles des martyrs entourant une cour sacrée, couvent pour vingt-quatre moines, refuge pour des ecclésiastiques et camposanto.
Les projets et les plans exécutés par les logistes nous ont paru pécher généralement par un excès de magnificence, mais presque tous aussi dénotent, sinon de l'originalité, du moins des études sérieuses et une grande habileté de main. Le grand prix a été remporté par M. Charles- Alfred Leclerc; un rappel de 1" accessit a été accordé à M. Mayeux, un 2°" accessit à M. Montfort, et une mention à M. Bizet.
Dans le concours de gravure, le prix a été donné à M. Waltner, qui s'est montré véritablement supérieur à tous ses rivaux.
M. de Nieuwerkerke a proclamé ensuite les noms des artistes qui ont obtenu des médailles au Salon de 1868. Des applaudissements bruyants et prolongés ont prouvé que le choix de MM. Brion et Falguière, pour les grandes médailles d'honneur^ avait l'assentiment général.
Parmi les artistes dont les noms ont été acclamés avec le plus de vivacité, nous avons remarqué : M. Jules Lefebvre, l'auteur delà Femme couchée ; M. Mouchot, l'orientaliste ; M. Victor G-iraud, l'auteur du Retour du Mari; MM. Hanoteau, Bernier, Emile Breton, peintres de paysages; MM. Regamey, Chenu, Vollon, Worms, Leloir, Vibert. Un jeune artiste qui fera certainement honneur un jour au nom illustre qu'il porte, n'a pas été salué aussi chaleureusement que ses camarades : a-t-on voulu lui faire sentir qu'en ce temps de démocratie, chacun ne doit compter pour réussir que sur son propre mérite.
M"' Eléonore Escallier ne s'est pas présentée pour retirer la récompense que lui ont value ses peintures sur faïence. Peut-être aura-t-elle été effrayée par les bravos qui ont retenti à l'appel de son nom. Plus intrépide, M"' Nélie Jacquemart, l'auteur d'un charmant portrait de jeune fille, s'est approchée de l'estrade. En lui remettant la médaille, le maréchal et le surintendant lui ont galamment baisé la main.
On avait réservé pour le bouquet de cette fête artistique une série de nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur. Aucun artiste n'a été jugé digne, cette année, de la croix d'officier. A notre avis, MM. Paul Huet, Jules Dupré, Diaz, Fromentin, Daubigny, auraient pu prétendre aune pareille distinction.
Ont été nommés chevaliers : MM. Gélestin Nanteuil, Brisset, Anastasi, François Millet, Charles Verlat et Pasini, peintres; MM. Gabet et Daumas, sculpteurs; M. Jules Laurens, lithographe.
La plupart de ces nominations ont été accueihies par de vifs applaudissements. Les nouveaux chevaliers sont allés recevoir l'accolade du maréchal et du surintendant ; quelques-uns y ont mis une ardeur, une fougue, une furia toute française. On a particulièrement remarqué un paysagiste qui, dans l'excès dé sa joie, aurait volontiers embrassé tous les assistants.
Lorsque le nom de François Millet a été prononcé par M. le surintendant, des bravos chaleureux sont partis de tous les points de la salle. Millet n'était pas là pour recevoir cet hgmmage rendu un peu tardivement à son beau talent ; il s'était oublié, sans doute, l'excellent artiste, au milieu des paysans dont son pinceau retrace les mœurs naïves avec une poésie et une éloquence qui mériteraient, mieux que les banalités des grandes machines historiques, d'éveiller l'attentioîi du jury chargé de décerner le grand prix de cent mille francs.