ENVOIS DE L'ÉCOLE DE ROME
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Depuis quelques années, les envois de l'Ecole française de Rome étaient d'une médiocrité désolante; aussi n'a-t-il pas manqué de gens qui ont prétendu qu'en perdant le protectorat de l'Académie des beaux-arts pour tomber sous celui de l'Etat, cette école avait été frappée pour toujours de stérilité.
La vérité est que le changement de patronage a été sans influence appréciable sur la marche des études : les errements classiques sont restés absolument les mêmes ; au lieu d'accorder aux élèves l'indépendance promise, on a continué à faire peser sur eux le joug des traditions surannées.
L'illustre M. Ligres a pu mourir en paix.
Si les élèves de Rome se sont montrés si faibles dans ces derniers temps, il ne serait donc pas juste d'en rendre responsables les promoteurs du changement dont nous venons de parler.
La nouvelle direction a fait, au contraire, tout ce qu'elle a pu pour susciter des artistes d'un ordre supérieur; elle n'a ménagé ni les encouragements, ni les commandes. Si elle n'a pas réussi, c'est qu'apparemment le génie n'obéit pas à la première réquisition venue et ne se produit qu'à ses heures.
Toujours est-il que les dernières expositions de l'école de Rome — celle de 1867, en particulier — étaient fort tristes. La banalité des compositions et l'insignifiance des types y disputaient la palme à la pauvreté du style et à la faiblesse de l'exécution. Gomme cela est arrivé au bon Homère lui-même, les pensionnaires de la villa Med^ci semblaient sommeiller.
L'exposition des envois de 1868, annonce un brillant réveil. On y compte trois ou quatre morceaux dignes des plus grands éloges.
La meilleure peinture a été envoyée par un élève de première année, M. Regnault. C'est une vaste toile où, sans autre prétention que de faire une étude, l'artiste a brossé avec une verve
extraordinaire et dans des tons superbes, un Automédon cherchant à dompter deux chevaux . Les trois figures sont de grandeur naturelle. L'homme, jeune, vigoureux, ayant pour tout vêtement une draperie rouge qui flotte derrière ses épaules, est suspendu à la bride de l'un des chevaux qui se cabre, tandis que l'autre fait un écart et tâche de rompre sa bride. La scène se passe dans un site sauvage, au bord de la mer.
Je ne crains pas de le dire, bien qu'il s'agisse de l'œuvre d'un élève : il n'y a pas aujourd'hui, dans toute l'Ecole française, un peintre qui soit capable d'exécuter un pareil morceau avec autant d'éclat, de fougue, de puissance. Le torse de V Automédon, modelé en pleine lumière, s'enlève avec une vigueur incomparable sur la draperie rouge, dont le ton est magnifique ; la tête, vue de profil perdu, et qui se renverse en arrière, est très-énergique, très-vivante ; le pied gauche se cramponne au sol par un mouvement d'une grande vérité ; la jambe droite fuit en raccourci dans une pénombre transparente.
les chevaux rappellent ceux de Delacroix par leur allure quelque peu fantastique et aussi par la richesse et la force de la couleur. Celui qui se cabre est bai-brun, l'auti-e est Isabelle. On les entend piétiner, souffler, ronger leur frein qu'ils blanchissent d'écume.
Est-ce à dire que ce tableau soit une œuvre parfaite, et que M. Regnault n'ait plus rien à apprendre?
Si nous étions en présence de l'ouvrage d'un artiste en renom, nous pourrions critiquer le dessin un peu lâché et les formes massives des chevaux ; nous ferions remarquer que le bras de V Automédon, tordu par l'efl'ort, se présente de telle façon, qu'on ne dislingue pas si le peintre a voulu nous en montrer le coude ou la saignée; nous dirions que le paysage, si sobre, si austère, et qui fait si bien valoir les figures, pêche néanmoins par un peu de lourdeur dans le ciel chargé de nuages. Mais ces imperfections, — largement compensées parles grandes qualités que nous avons signalées, — ne témoignent, en définitive, que d'une exubérance de verve.
M. Regnault débute comme beaucoup de peintres voudraient pouvoir finir. Il y a deux mois, nous avons eu l'occasion d'admirer un portrait de femme exposé par lui au Salon. Son Automédon est venu confirmer et agrandir les espérances que ce portrait nous avait fait concevoir. J'ai dit que certaines parties de cette nouvelle peinture faisaient songer à Delacroix; je ne sais si M. Regnault
aurajamais l'imagination poétique de ce grand maître ; mais, à coup sur, il en a naturellement le tempérament fougueux ; comme lui, il possède à un degré éminent le sentiment de la couleur, de la lumière, du mouvement, de la vie. Il n'en est pas moins très-original, très-personnel ; car, si j'ose exprimer toute ma pensée, il s'annonce comme voulant être à la fois dessinateur et coloriste.
V Angélique, de M. Machard, élève de deuxième année, contraste avec VAutomédon, par l'élégance et la pureté des contours, la délicatesse du modelé, la pâleur tendre des carnations. Ici la force est remplacée par la grâce, l'énergie par la douceur. L'héroïne de l'Arioste, enchaînée au rocher de l'ile des Plaintes et sjjspendue au-dessus de l'abîme, renverse en arrière sa belle tête éplorée; son corps, aux lignes souples et coulantes, a une blancheur idéale dont l'éclat est avivé par le voisinage de draperies rouge, jaune et blanche. Il y a beaucoup de poésie dans le tableau de M. Machard, et l'exécution est des plus distinguées.
M. Maillard, élève de troisième année, n'a pas été heureux dans sa Néréide : cette figure, étendue à plat ventre sur les vagues, a des formes qui n'ont rien de gracieux ; elle voudrait nous rappeler la Vénus Callipyge, elle ressemble à la Vénus hottentote.
La copie de la Viei^ge au saint Jérôme, du Gorrége, exécutée par le même artiste, reproduit les lignes de l'origi nal, mais n'en rend pas la suave harmonie : les couleurs se juxtaposent durement et le modelé des chairs manque complètement de morbidesse. Le titre donné à cette composition par une inscription placée en bas du cadre est : Saint Gérôme. Est-ce une flatterie à l'adresse de l'auteur du Maréchal Ney"?
Si réaliste qu'il puisse paraître, leGaravage n'a ni la grossièreté de dessin , ni la lourdeur de coloris que M. Layraud , élève de quatrième année , s'est plu à lui attribuer dans la copie qu'il a faite d'un fragment de Y Ensevelissement du Christ. Bien que ce ne soit là qu'une étude, je ne m'explique guère le motif qui a décidé l'artiste à couper à la hauteur du front les deux figures de disciples qui portent le cadavre deTIIomme-Dieu. Il seraitbon que les copies exécutées par les élèves de Rome, d'après les chefsd'œuvre des anciens maîtres, fussent faites d'une manière assez consciencieuse et assez intelhgente, pour que l'Etat à qui elles appartiennent put en disposer en faveur des musées ou des églises de province.
M. Layraud a reproduit d'un crayon un peu pesant, un frag-
ment de la Transfiguration de Raphaël, le groupe du possédé et de ses parents. Ici encore l'un des personnages a la tête coupée par la moitié.
Pour ce qui est du Supplice de Marsyas, composition originale du même artiste, ce qu'on y trouve le moins, c'est précisément l'originalité. Le vieux Marsyas, attaché à un arbre et sur le point d'être écorché vif par ordre d'Apollon, ressemble à tous les Saint André et à tous les Saint Barthélémy connus des écoles bolonaise et napoUtaine. C'est une bonne académie. L'esclave, agenouillé derrière le tronc d'arbre auquel il assujettit les pieds de la victime, apporte à sa besogne l'indifférence bestiale que le bourreau met à dépecer saint Barthélémy, dans la superbe eau-forte de Ribera ; comme ce bourreau, il tient entre les dents le couteau qui va lui servir à écorcher Marsyas. Le fond du tableau est tout à fait manqué : on y voit, sous les arbres d'une forêt privée d'air, — à une distance très-éloignée si l'on en juge d'après les dimensions des figures, très-rapprochée si l'on n'a égard qu'à la perspective, — Apollon et un autre personnage qui se retournent pour regarder de notre côté.
Les Funérailles de il/oïse, par M. Monchablon, élève de cinquième année, sont une œuvre d'un caractère et d'un sentiment élevés. L'archange qui ouvre le flanc du mont Horeb pour que les anges y déposent le corps du législateur des Hébreux , est une figure du style le plus noble ; il écarte les roches énormes avec une tranquillité majesteuse , et son beau visage garde une sérénité vraiment céleste. Sa robe blanche, drapée avec élégance et originalité, est d'un ton très-fin, très-harmonieux. L'ange, vêtu de rose, qui soutient la tête de Moïse, n'est pas dépourvu de beauté et de poésie; mais celui qui tient les jambes, donne simplement l'idée d'une femme bien portante. La tête de Moïse n'a pas non plus un caractère assez saisissant ; la mort seule a laissé son empreinte sur la face livide ; on voudrait y trouver un reflet du rayonnement divin qui illuminait le législateur sur le Sinaï.
Ces réserves faites , on ne peut qu'applaudir à la sévérité et à la grandeur de la composition ; l'ordonnance a quelque chose de symétrique qui rappelle les œuvres des préraphaélites . L'exécution est digne du sujet; le dessin a de l'élégance et de la simplicité ; la couleur est pleine de finesse dans sa pâleur un peu froide. Les envois des élèves de sculpture, quoique moins remarquables que ceux des peintres, sont satisfaisants pour la plupart. Plusieurs ont figuré au dernier Salon. De ce nombre est le Pécoraro, de M. Delaplanche, qui a mérité une médaille.
Outre un buste très-ressemblant de Robert-Fleury, qui a été exposé aussi au Salon, M. HioUe, élève de cinquième année, a envoyé un autre buste-portrait en bronze d'un caractère énergique et une statue en marbre représentant le beau Narcisse étendu au bord de la fontaine où il se mire, et sur le point d'y tomber. L'exécution de cette statue est assurément digne d'éloges, le modelé est savant, les détails sont traités avec finesse ; mais la pose n'a pas cette tranquillité imposante que réclame la statuaire : on croit voir le pâle Narcisse glisser du haut du piédestal où il est couché. Une pareille illusion, qui ferait merveille dans un tableau, est tout à fait déplacée dans un morceau de sculpture.
La Pileuse de M. Barrias , élève de deuxième année , est accroupie, les jambes croisées, et regarde son fuseau qu'elle tient de la main droite, tandis que, de la main gauche, elle élève la quenouille. Le mouvement du corps, qui est nu jusqu'à la ceinture, est d'une grande vérité ; les mains sont fines et spirituelles; la tête quoique un peu lourde, n'est pas sans charme.
Le même artiste a envoyé une tête en marbre de Paysan romain étudiée avec soin sur nature.
M. Degeorge, élève de première année, a envoyé deux basreliefs assez faibles, l'un copié d'après l'antique, l'autre représentant un jeune berger jouant avec un chien.
M. Chaplain, élève de quatrième année, a gravé une médaille commémorative de l'Exposition universelle de 1867. Voici l'allégorie qu'il a imaginée : un génie ailé, tenant un flambeau à la main, dirige ses regards et son vol vers le ciel ; à sa droite et à sa gauche sont placées deux belles femmes, drapées à l'antique : l'une représente l'Industrie, elle a pour symbole un marteau ; l'autre, tenant une palette et des pinceaux, personnifie les Beaux- Arts. Au-dessous de ces trois figures s'étend l'immense palais du Champ-de-Mars, entouré des édicules les plus remarquables du parc. A bien prendre, ces constructions, représentées dans des proportions microscopiques, sont la seule partie commémorative de la médaille ; la génie n'a aucune signification, et les deux autres figures peuvent convenir à la représentation de la plupart des solennités publiques.
Le besoin de renouveler le matériel du symbolisme se fait véritablement sentir.
La médaille de M. Chaplain se recommande d'ailleurs par l'élégance du dessin et la délicatesse du relief. Le même artiste a envoyé plusieurs dessins, parmi lesquels nous avons remarqué une charmante étude au crayon, représentant une Jeune Italienne.
Les élèves de la section de gravure en taille-douce ont fourni de bons dessins, à défaut de bonnes gravures.
M. Huol (cinquième année) a gravé, avec mollesse, le fameux Suonatore di violino, du palais Schiarra, et ébauché la gravure d'une Terpsichore, de Le Sueur. Parmi ses dessins, nous avons distingué les portraits du Dante, de Côme de Médicis et de Filippino Lippi .
Le Polyphème, d'Annibal Carrache, a été gravé par M. Jacquet, qui a dessiné un fragment de V Incendie, du Bourg et un fragment du Châtiment d'Héliodore.
M. Laguillermie (première année) a fait une gravure très travaillée, mais un peu trop noire, du superbe portrait d'Antonello de Messine, qui de la galerie Pourtalès est passé au Louvre. Il a envoyé, en outre, diverses études d'après Raphaël et Michel- Ange, et un dessin des Cariatides de l'Erechtheion .
Les envois des élèves de la section d'architecture sont très nombreux et très-intéressants. Comme toujours, les représentations des monuments gréco-romains sont en majorité : il y en a de fort belles et qui n'ont qu'un tort, celui de reproduire ce que nous avons déjà vu cent fois. Le Portique d'Octavie, le Temple de la Concorde, le Temple de la Fortune, à Palestrine, le Forum de Trajan, le Palatin , le Parthénon, les Ruines de Pompéi ont fourni à MM. Pascal, Gerhardt, Dutert, Noguet, l'occasion de savantes études et de dessins remarquables ; mais ces types de l'antiquité, si beaux qu'ils soient, devraient-ils préoccuper presque exclusivement des artistes qui seront un jour appelés k bâtir dans des pays où les mœurs, les usages, le climat, sont tout différents de ceux de la Grèce et de l'Italie?
SALOM DE 1869
Des circonstances qui sont expliquées ci-après nous ont conduit à publier deux études sur le Salon de 1869, l'une dans l'Indépendance Belge, l'autre dans la Presse. Bien qu'ils soient relatifs aux mêmes œuvres, ces deux comptes-rendus parallèles se répètent aussi peu que possible et sont mêmes rédigés de façon à se compléter l'un l'autre sur beaucoup de points. C'est ce qui nous décide à les réimprimer ici tous deux.