WILLIAM BURGER
Le 30 avril, au moment même où les artistes et les journalistes étaient admis à visiter le Salon dont les portes ne devaient s'ouvrir au public que le lendemain, la critique d'art faisait une perte irréparable : William Bûrger, Théophile Thoré, rendait le dernier soupir.
Nous étions sept personnes, sept amis groupés autour du
lit du mourant. Le cœur brisé, nous contemplions cette face honnête qui gardait jusqu'à la fin une imposante sérénité, ce front large dont la pâleur faisait mieux ressortir la puissante structure. Comprenant que tout allait bientôt finir, nous épiions, nous convoitions un dernier regard de cet œil ami, nous cherchions à recueillir un dernier serrement de cette main loyale.
Hélas ! il n'était déjà plus avec nous...
Ses mains étaient froides, inertes. De sa poitrine s'exhalaient, à intervalles de plus en plus éloignés, des soupirs qui n'avaient plus rien d'humain. Ses yeux^, grands ouverts, semblaient fixer un point brillant dans le vague de l'infini.
Involontairement, je suivis la direction de ces regards et je vis qu'elle aboutissait à une superbe peinture de Rembrandt, un Temps d'orage, sinistre amoncellement de nuées noires et pesantes , étendant leurs ailes de chauves-souris sur un paysage frappé à l'horizon d"un coup de soleil étincelant.
J'aperçus une relation mystérieuse qui me fit frissonner, entre le sujet représenté par ce tableau et l'état actuel de notre ami, dont la belle et radieuse intelligence, après avoir jeté de si vives lueurs, s'enveloppait pour toujours de ténèbres épaisses.
Dans les derniers temps de sa maladie, lorsqu'on eut dû renoncer à le porter jusqu'à son cabinet, Bûrger avait demandé que l'on accrochât cette page du grand maître hollandais au pied de
son lit, au-dessous d'une magnifique Lisière de forêt, de Théodore Rousseau.
Il avait voulu avoir sous les yeux, jusqu'au dernier moment, les deux maîtres qu'il avait le plus aimés : Théodore Rousseau, avec qui il avait passé les vaillantes années de sa jeunesse, combattant les mêmes combats, souffrant les mêmes douleurs, jouissant des mêmes triomphes ; Rembrandt, dont il avait fait le compagnon inséparable de son âge mûr ; Rembrandt, dans l'intimité duquel nul n'a jamais pénétré aussi avant que lui, que nul n'asi bien compris, si intelligemment admiré.
Près de lui encore, il avait fait placer trois ou quatre tableaux de ce Vander Meer de Delft, qui lui doit d'être compté aujourd'hui parmi les plus halnles peintres de la Hollande. Que de fois il avait pris plaisir à nous montrer ces tableaux représentant de gracieuses jeunes filles occupées à leur toilette ou faisant de la musique! Et maintenant, tandis que nous recueillions les derniers soupirs de notre ami, il nous semblait que du haut de leurs cadres, ces charmantes jeunes filles se penchaient vers lui, avec de gentils sourires, comme pour l'exhorter à franchir sans crainte le seuil de l'autre monde et pour lui promettre une part de cette renommée impérissable qu'il a donnée lui-même à leur auteur.
Oui, le nom de Thoré, le pseudonyme de Biirger, vivront aussi longtemps que la gloire des maîtres dont le vaillant critique a été le prophète, le champion, l'interprète, le révélateur.
Nous n'entreprendrons point de passer en revue les travaux considérables dont Thoré-Bûrger a enrichi la critique et l'histoire de l'art, durant un espace de près de quarante ans, ni de raconter les luttes qu'il a si brillamment soutenues pour l'honneur de la nouvelle école dont ses amis , Delacroix, Decamps, Rousseau, étaient les coryphées. Dès 1832, il était sur la brèche, et depuis, — sauf quelques rares interruptions occasionnées par les entraînements et les disgrâces delà poUtique, — il ne cessa d'être l'apôtre ardent, convaincu, de la régénération de l'art par le sentiment humain, par l'amour de la nature.
Il exhorta les jeunes artistes à briser les formules étroites, surannées, où se cantonnait aveuglément l'enseignement ofiîciel; il cribla de ses sarcasmes les poncifs académiques, protesta sans relâche contre la reproduction servile de types, de symboles devenus inintelligibles, et réclama avec éloquence des œuvres conformes au génie moderne. Ennemi de la théorie égoïste de « l'art pour l'art, » il souhaitait que l'on fit « l'art pour l'homme, »
c'est-à-dire qu'au lieu d'être seulement une distraction de raffinés et d'érudits, une sorte de curiosité aristocratique, comme il a toujours été depuis la Renaissance, l'art devint une monnaie courante pour l'échange et la transmission des sentiments, une langue usuelle à la portée de tous. Il sentait qu'à une société nouvelle il fallait nécessairement un art nouveau ; que l'humanité, dégagée des préjugés philosophiques, religieux, politiques, littéraires, qui l'avaient si longtemps enlacée et paralysée, éprouvait le besoin de secouer aussi le joug des préjugés artistiques. Et, selon lui, la révolution à faire ne concernait pas seulement la forme, le style, la manière, l'expression, mais plus directement encore la pensée et le sujet même des arts.
C'est la même idée qu'exprimait, l'autre jour, Victor Hugo, dans le passage suivant de sa lettre au Rappel :
« Nous, issus des nouveautés révolutionnaires, fils de ces catastrophes qui sont des triomphes, nous préférons au cérémonial de la tragédie le pêle-mêle du drame, au dialogue alterné des majestés le cri profond du peuple. L'art, en même temps que la société, est arrivé au but que voici : Omnia et omnes. »
En demandant à l'art de marcher et de se métamorphoser en même temps que la société, Thoré n'entendait pas dire qu'il dût se faire l'apôtre de telle ou telle doctrine littéraire, philosophique ou politique. Il savait trop bien que l'artiste véritable est essentiellement naïf, spontané, indépendant; qu'il a une répugnance invincible pour les systèmes préconçus, pour les théories toutes faites, pour les spéculations pures ; qu'il est impressionné, non par des idées, mais par des images, et que ses conceptions se traduisent subitement sous une forme animée, vivante, comme la Minerve antique s'élançant tout armée du cerveau de Jupiter.
Thoré voulait donc que la préoccupation du sujet ne fit pas perdre de vue au peintre et au sculpteur la beauté plastique, qui, pour parler la langue des philosophes, est la véritable caractéristique de l'art. S'il aimait, s'il préconisait l'innovation, il avait bien soin de signaler aux novateurs les dangers de l'exagération et du parti pris : selon lui , l'artiste ne devait avoir d'autre système que d'étudier la nature avec passion et de la reproduire avec franchise. Toute œuvre qui ne lui paraissait pas née d'une émotion sincère, d'une étude naïve de la réalité, il la déclarait mauvaise, l'auteur fût-il de ses amis.
On lui a reproché d'avoir eu des préférences exclusives pour certains groupes d'artistes. La vérité est, comme il l'a dit lui-
même, qu'il aimait tout en général, si ce n'est qu'il abhorrait « les vieilles routines. » Doué du goût le plus délicat, le plus sûr, il se montra également sévère pour les dévergondages de couleur des ultraromantiques et pour la raideur compassée des préraphaélites, pour les trivialités d'un certain réalisme et pour les créations subtiles des abstracteurs d'idéal , pour les niaiseries des peintres de chic et pour les restitutions minutieuses, pédantes, des peintres archéologues.
Il n'était pas de ces critiques qui érigent en système la bienveillance et qui, sous prétexte que Vart est difficile^ témoignent à tout venant une mansuétude infatigable. Il croyait être plus utile aux artistes en leur disant toujours la vérité. Et en cela il avait bien raison. D'ailleurs, s'il lui est arrivé parfois de traiter un peu rudement certaines réputations, on n'a jamais pu lui faire le reproche de n'être pas sincère, loyal et parfaitement désintéressé. Pour ce qui est des révolutionnaires de l'art dont il s'est fait, envers et contre tous, l'ardent apologiste, son enthousiasme ne trouve-t-il pas aujourd'hui sa justification dans l'admiration raisonnée, réfléchie, qu'excitent partout ces mêmes révolutionnaires, les Delacroix, les Decamps, les Rousseau, les Ary Scheffer, les Rude, les David d'Angers?
M. Henri Martin a dit de Thoré, — dans un éloquent discours prononcé sur sa tombe, — qu' « il fut un des très-rares écrivains qui eurent le secret de la critique vivante dans les beaux-arts, de la critique qui ne dissèque ni ne décompose, mais qui s'identifie avec les œuvres qu'elle interprète et en manifeste pour ainsi dire l'âme. » Et l'éminent historien a ajouté : « On peut dire que Thoré ressaisit, pour écrire ses Salons, ses notices, ses articles de revue, la plume de Diderot, avec qui il avait tant d'affinité morale, mais en ajoutant à la critique du dix-huitième siècle ce que lui découvraient les horizons plus larges du dix-neuvième. »
Ce n'est pas la première fois que l'on a comparé Théophile Thoré à Diderot ; il est impossible de ne pas être frappé des analogies qui existent entre les deux critiques. Même verve, même sève, même humour ; même délicatesse de goût et même originalité de vues ; même fantaisie et même profondeur ; même sensibilité et même fougue ; mêmes attendrissements à l'endroit de l'humanité, et mêmes indignations contre tout ce qui est injuste, tyrannique, hautain ou rampant. Il n'est pas jusqu'au style de l'un qui ne se rapproche du style de l'autre par la netteté, la vigueur, la rapidité, les saillies imprévues et les éclats soudains, la
franchise et le sans-façon. Ce sans-façon, Thoré l'a poussé parfois un peu loin, surtout clans ses derniers écrits, où, — pour me servir d'une allusion littéraire dont il n'eût pas manqué de rire, — il ne sacrifiait pas suffisamment aux Grâces. Il avait une horreur insurmontable pour les anas, les mots consacrés, les citations ressassées, les périodes ronflantes, les métaphores surannées et tout ce qui sent la rhétorique. Il voulait que l'écrivain fût naturel et simple dans sa manière d'écrire comme l'artiste dans sa manière de peindre. Dans son amour extrême de la concision, il eût volontiers admis une sorte de style télégraphique, ne conservant du langage que les mots sous lesquels peuvent se placer des idées. Aussi n'avait-il rien de commun avec les critiques qui dissimulent la pauvreté de leurs connaissances en art sous les brillants pompons de leurs phrases. Il ne croyait pas qu'il fût bon de faire de la poésie descriptive à propos d'un tableau, de se substituer au peintre et de refaire au besoin avec des mots une peinture manquée. Une pareille méthode lui semblait de nature à causer un réel préjudice à l'art, en ce qu'elle induit en erreur le public sous les yeux duquel elle fait passer des images de pure fantaisie et en ce qu'elle enfle démesurément la vanité' du peintre, toujours disposé à accepter les éloges les plus outrés, bien étonné sans doute qu'on aperçoive dans son œuvre ce qu'il n'a pas songé à y mettre, mais se croyant d'autant plus de génie, qu'il produit, naturellement et avec une sorte d'inconscience, de telles merveilles.
Il suffisait à Thoré de quelques phrases courtes et rapides pour apprécier un tableau, pour en indiquer le sujet, pour en fixer les traits saillants, pour en faire ressortir les qualités ou les défauts. Ses descriptions n'étaient que des esquisses, mais des esquisses de maître, lumineuses et mouvementées. S'il dédaignait les fioritures et les orfèvreries du style, il n'en avait pas moins l'âme, la sensibilité, la chaleur, l'enthousiasme du poëte. Nous n'en donnerons pour preuve que cette belle et touchante apostrophe qu'il adressait à la jeunesse, en 1857, dans une étude sur les nouvelles tendances de l'art : « 0 jeunesse immortelle, c'est toi qui as l'audace et la conviction. C'est toi qui te hasardes résolument vers l'inconnu. C'est toi qui passes à la nage les fleuves et les torrents pour aller sur l'autre rive cueillir des fleurs d'un parfum étrange et d'une couleur innommée. C'est toi qui escalades les montagnes et les glaciers pour aller regarder d'en haut ce qui resplendit tout autour. C'est toi qui cours après les chimères, qui les apprivoises et finis par les asservir au foyer domestique. C'est de toi qu'il faut
attendre toute initiative et toute pénétration, tout entraînement salutaire vers la destinée.
« Ornes chers artistes, que je ne connais pas, et qui ambitionnez la Beauté et la Vérité, tournez-vous vers ce qui est jeune comme vous, et qui demeure éternellement jeune, et qui ne meurt point, vers la Nature. C'est par l'amour et l'étude de la Nature que se sont renouvelés, comme elle qui se renouvelle sans cesse, tous les arts et toutes les poésies. Attachez-vous à la pensée qui embrasse « le genre humain. » Car l'art est comme le chèvrefeuille ; il a besoin de s'accrocher à quelque tige ferme et vivace, qui ne dépende point des saisons, de s'enrouler autour d'une idée résistante ; et quand le chèvrefeuille a trouvé ce tuteur complaisant que lui préparent les buissons et les hallierSj alors ne grimpe-t-il pas en toute liberté, souvent jusque parmi les branches des chênes; alors il s'enfeuille, il boutonne et il fleurit.
« 0 mes jeunes amis, que je n'ai jamais vus, votre divination mieux que l'expérience, votre expérience mieux que la sagesse, vous crient, n'est-ce pas, que ce qui est ne doit pas être, par la seule raison que cela est ; car ce qui est le présent n'est pas l'avenir, et sera le passé demain. Ce qui doit être, — le mol indique à la fois l'avenir et le devoir, — c'est à vous de le réaliser. Chaque génération a charge d'idées, comme on a dit du poëte qu'il avait charge d'âmes.
« Pensez, parlez, agissez. En vieillissant, on se reproche toujours de n'avoir point assez fait. Faites. Il n'y a rien d'indifférent. Il n'y a pas un de vos gestes qui ne se répercute à l'infini. Tout homme est un dieu dont le froncement de sourcils agite l'univers.
« Quand on jette le moindre caillou dans un lac, tout en est émouvé jusqu'au fond des abîmes. Chaque molécule d'eau en est déplacée et s'engage dans une série nouvelle. Et si, après le plissement de la surface, qui a glissé d'un bord à l'autre, tout semble comme auparavant, le niveau du lac n'en est pas moins exhaussé d'un degré imperceptible et incalculable. L'ancien ordre a été bouleversé — par un caillou. »
Qui donc a jamais tenu un langage plus poétique, plus élevé par le style, plus élevé surtout par les idées?
On a eu raison de le dire : les Salons de Théophile Thoré et ceux de William Bûrger resteront des modèles du genre. Les premiers, écrits au Constitutionnel, à V Artiste, au Réformateur, au Journal du Peuple, au Siècle, à la Revue de Paris, ont été réunis, en partie du moins, sous ce titre piquant : les Salons de T. Thoré avec une
préface par W. Burger (1868). Les seconds, publiés au Temps e\. à V Indépendance belge, ont été groupés aussi et paraîtront prochainement.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des études de Thoré sur l'art contemporain, il nous resterait à examiner ses travaux surl'arl ancien, — notices historiques, biographies, descriptions de musées et de galeries, — qui lui ont valu la réputation bien méritée d'être le connaisseur le plus fin, le plus compétent, le plus sur, en ce qui concernait du moins les maîtres des écoles du Nord. Nous ne donnerons pas la liste de ces travaux qui sont considérables : la plupart ont été publiés dans la Gazette des beaux-arts et dans V Indépendance, sous le pseudonyme de W. Biirger, et ont paru ensuite en volumes qui sont entre les mains de quiconque s'intéresse à l'histoire de l'art.
Ce fut pendant les onze années de son exil (1849-1860) que le citoyen Thoré, — W. Biirger, — acquit cette connaissance profonde des maîtres anciens. II visita et étudia successivement les galeries publiques et particulières de l'Allemagne, de la Suisse, de la Hollande, de l'Angleterre, de la Belgique. Il avait fait autrefois un voyage en Italie , il alla plus tard à Madrid. Partout il se livra à un examen approfondi des chefs-d'œuvre de l'art, apportant à cette étude le sentiment qui s'imprègne de poésie, l'amour du vrai et du naturel qui détourne des exagérations mystiques et des raffinements d'idéal, la sagacité, la pénétration, la puissance et la sûreté du coup-d'œil qui perçoivent les beautés matérielles de l'exécution, débrouillent les analogies de style et les filiations d'école, saisissent les fraudes des copistes et les méfaits des restaurateurs.
Sensible à toute poésie, à toute beauté, il eut des admirations ardentes pour les maîtres de tous les temps, de toutes les écoles. Il a consacré à Raphaël, à Michel-Ange, au Gorrége, au Titien , à Murillo, à Velaz(^iioz, des pages empreintes du plus vif enthousiasme; et nous lui avons entendu dire que de toutes les œuvres du génie de l'homme, celles qui l'avaient remué le plus fortement étaient les sculptures du Parthénon recueillies au British Muséum. Il eut toutefois une prédilection constante pour les peintres néerlanlais. Il saluait en eux les historiens consciencieux et naïfs des mœurs et des actions de leurs compatriotes, les interprètes de la nature, de la vie, de l'humanité. Et au-dessus de tous, au sommet même de l'art, il plaçait Rembrandt, le plus grand des poètes et le plus grand des peintres, le plus exact « et pourtant le plus bi-
zarre, le plus chimérique, le plus original de tous les inventeurs d'images. »
Est-il besoin d'insister sur des travaux de fine érudition et de critique sagace qui sont connus de toute l'Europe et dont les lecteurs de V Indépendance ont eu si souvent la primeur? W. Bûrger avait le plus grand attachement pour ce journal qui lui a servi, pendant plus de dix ans, à propager ses idées, ses impressions.
Dès ]a fin de mars dernier, il se préoccupait vivement de l'approche de l'Exposition. Bien que la maladie dont il souffrait cruellement parût à ce moment entrer dans une phase de décroissance, il sentait bien qu'il ne serait guère en état, au mois de mai, de parcourir les galeries du Salon et d'adresser, en temps utile, un compte-rendu à V Indépendance. Il s'en désolait, lorsqu'il lui vint tout à coup à l'esprit la pensée de charger celui qu'il se plaisait à appeler son élève du soin d'écrire les premiers articles d'une revue des œuvres exposées, revue qu'il terminerait luimême par des considérations générales.
Quelques jours plus tard, rejeté par la souffrance sur le lit d'oii, hélas ! il ne devait plus se relever, brisé à jamais, épuisé, à demi-mort déjà, il montra la joie la plus vive en apprenant que la combinaison dont nous venons de parler avait été agréée par le directeur àe V Indépendance : « Tout va bien, nous dit-il; vous commencerez le feu et, sitôt que j'aurai repris mes forces, j'arriverai à la rescousse. Ce ne sera pas la première fois, ajouta-t-il gaiement, qu'on se sera mis à deux pour faire un Salon. »
A deux ! . . . Il croyait encore à l'avenir. , .
Plût à Dieu, cher maître, que Thonneur redoutable de travailler côte à côte avec vous m'eût été réservé ! Mais, au lieu d'une collaboration dont j'eusse été si fier, c'est votre succession même que je suis appelé àrecueilUr dans ce journal. Lourd, bien lourd héritage que je n'eusse certainement pas osé briguer et que je n'accepte qu'en tremblant !
Qui donc ne se sentirait pas troublé en venant parler d'art à cette place où vous avez jugé les écoles anciennes et les écoles modernes avec une profondeur de science, une largeur de vues, une sûreté de goût qui donnaient à vos arrêts une autorité souveraine?
Si quelque chose pouvait m'enhardir, ce serait de penser que, pendant près de sept ans, dans nos conversations fréquentes, en présence des chefs-d'œuvre du génie moderne ou devant ceux des maîtres anciens, vous avez pris la peine de m'expliquer les véri-
tables beautés de l'art ; vous avez cherché à m'initier à la connaissance des différentes manières et des différents procédés d'exécution ; vous m'avez communiqué votre amour pour les vieux Flamands et les Hollandais, ces vaillants traducteurs de la réalité; vous avez combattu mes préjugés classiques en faveur de ce que les académiciens nomment le style et l'idéal : vous m'avez appris qu'il y a autant d'espèces de style et d'idéal qu'il y a d'artistes originaux ; vous m'avez montré enân que l'art ne peut grandir, se développer, se régénérer que par la liberté, et à la condition d'être de son temps, d'en exprimer les passions et les aspirations, d'êire vivant et humain.
Ces leçons que j'ai écoutées avec respect, avec enthousiasme, resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Puisse le lecteur, habitué à votre parole, — maître, — reconnaître en moi un disciple fidèle! Je n'ambitionne rien de plus.
M. Thiers critique d'art. — L'industrie des images et les traités de commerce.
— Les révélations de la statistique. — Les douaniers de M. de Nieuwerkerke.
— L'art est devenu un métier. — Les faits accomplis, l'avenir. — Renouveau.
— Décrépitude des genres mystagogiques . — M. Bouguereau, candidat au sénat des beaux-arts. — De l'influence de l'esthétique. — Un concert à la cour de Sa Majesté Jupiter. — Mieulx est de ris que de larmes escrire. — Plafonds perpendiculaires. — Un païen de la critique dart. — Grâce pour les poncifs ! — Les utopies de M. Chenavard. — Le Divinum Pandemonium. — Le Prométhée crucifié de M. Gustave Moreau et le Prométhée enchaîné de M. Bin. — La Descente de la Vierge par M. Bonnat. — La jgrande peinture est morte, vive la petite peinture 1
Ceci n'est pas une réclame électorale : M. Thiers qui s'occupait autrefois avec succès de critique d'art, qui s^occupe aujourd'hui, — et depuis longtemps — de critique politique , ou , ce qui est souvent la même chose, de politique critique, M. Thiers s'en va répétant à qui veut l'entendre que les traités de commerce ont tué l'industrie en France.
M. Pouyer-Quertier applaudit, M. de Forcade proteste.
Ce que nous pouvons certifier , — nous qui ne possédons ni hauts-fourneaux, ni filatures , et qui ne sommes pas payé pour voir tout en noir ou tout en rose , — c'est qu'il nous reste au moins un genre d'industrie très-florissant.
Jamais la fabrication des images peintes, sculptées ou autres n'a été plus prospère.
Gomme il n'est pas permis d'avancer un fait économique, sans faire manœuvrer immédiatement tout un peloton de chiffres, nous nous empressons de mettre sous les yeux des lecteurs la statistique suivante des objets exposés au Salon de 1869 :
Peintures à l'huile 2,452
Dessins, aquarelles, miniatures, émaux, etc. . 758
Sculptures (bustes, statues, bas-reliefs) 554
Gravures en médailles et en pierres fines. ... 27
Plans et projets d'architecture 93
Gravures et lithographies 346
Total 4,230
Quatre mille deux cent trente images pour une seule année 1
Ajoutez tout ce qu'ont arrêté aux barrières du Palais de l'Industrie (si bien nommé) les douaniers de M. de Nieuwerkerke ; tout ce qui se dessine, se grave, se colorie (itse débite à la grosse dans la librairie; tout ce qui se fabrique de copies, de pastiches et de croûtes pour l'exportation; tout ce qai s'exécute et se consomme sur place, — dans les églises , dans les théâtres , dans les hôtels de préfecture , dans les cafés, dans les cercles... et vous aurez une bien belle idée de la puissance productive de la France dans l'industrie des images.
Cela peut consoler du repos forcé des broches et de rextinction des hauts-fourneaux...
Mais l'art? Qu'est donc devenu l'art, cette libre reproduction de la beauté morale et de la beauté physique , ce langage élevé de l'âme interprétant pour d'autres âmes la poésie de la nature, cette expression sensible d'un idéal , cette concentration, cette synthèse des éléments en apparence les plus disparates et les plus insaisissables, cette fantaisie ardente qui parcourt le champ illimité de l'esprit et qui s'asservit volontairement à des règles presque mathématiques, cette force qui fait de l'homme un créateur et qui, chez les peuples les plus barbares comme chez les plus civilisés , a toujours été l'objet d'un culte enthousiaste et religieux !
L'art est devenu un métier pour ceux qui l'exercent , un luxe poui le public qui en jouit.
On a persuadé à la nation française que le premier de tous les intérêts était l'intérêt matériel, que la satisfaction des appétits brutaux donnait le véritable bonheur, qu'il importait dès lors de réaliser au plus vite les moyens d'obtenir cette satisfaction , et que, dans ce but, il ne fallait pas hésiter à s'alléger des sentiments gênants, des scrupules trop lourds , des aspirations superflues. Gomment l'âme humaine n'aurait-elle pas sombré en se livrant à ce courant mauvais? L'esprit, l'imagination, la passion du beau, l'amour du vrai, l'enthousiasme, les élans généreux, tout ce qui faisait notre grandeur, notre force, notre vitalité , tout a disparu dans le gouffre du positivisme.
La tyrannie de l'argent a com^bé toutes les intelligences, pétrifié tous les cœm's.
Les artistes ne sont plus ces amants désintéressés de la Beauté et de la Vérité, vivant au jour le jour, oublieux des souffrances de la veille, dédaigneux des misères du lendemain, n'ayant qu'une préoccupation , réaliser un idéal , qu'un but , devenir célèbres. Comme tout le monde, ils sont affamés de jouissances matérielles;
ils ont besoin de réussir vite et, satisfaits d'un succès éphémère, mais productif, ils s'inquiètent moins de l'avenir que du présent, de l'admiration de la postérité que des bénéfices immédiats. Et tandis que leurs devanciers aspiraient à imposer leur idées , à dominer, à diriger , à régénérer la société , ils subissent , eux , le joug des faits accomplis et s'abandonnent complaisamment à toutes les excentricités, à toutes les bassesses oiiil plaît au mauvais goût du public de les entraîner 1
Qui réagira contre cet abaissement de l'art ? Qui relèvera l'école contemporaine de cette chute dont, après tout, elle n'est pas responsable ? Qui nous rendra les hautes pensées , les pures jouissances? Qui lavera les souillures dont la matière a enveloppé l'esprit ? Qui donc, si ce n'est la liberté?
Déjà circulent dans l'air des souftles vivifiants. La société se ranime, se redresse et veut se remettre à marcher. L'esprit a rompu ses entraves et essaie son aile que les orages avaient brisée, qu'un peu de liberté a suffi pour raffermir ; bientôt, il aura repris son essor et, — remonté vers les hautes sphères d'où il a été précipité, — il planera de nouveau dans les lumineuses régions de l'idéal.
A la chaleur de ce renouveau , l'art semble vouloir renaître , lui aussi. Il renaîtra, soyez-en sur, et, comme la Belle au bois dormant^ il reparaîtra à nos yeux plus jeune, plus radieux , plus séduisant, plus passionné que jamais.
Le Salon de 1869 vaut beaucoup mieux que les Salons des quinze dernières années. Sans doute, la très-grande majorité des ouvrages exposés accuse encore la décadence par la frivolité du sentiment, la plate vulgarité du sujet, la recherche minutieuse , puérile, de l'exécution. MaiSj au-dessus de ce marais immense, où grouille la nullité, on voit surnager quelques fines fleurs de poésie, se dresser des tiges robustes , amoureuses du soleil , et voltiger , libellules aux ailes d'azur, de gracieuses fantaisies.
Ce qu'il importe de constater tout d'abord à cette expo.sition , c'est la décrépitude des genres qui ont si longtemps occupé le premier rang dans l'art et qui , en certains pays même, ont absorbé complètement le génie national. C'en est fait à tout jamais de la représentation des mythes, des légendes sacrées ou profanes , des allégories païennes ou bibliques. J'en atteste r Apollon et les Muses, peints par M. Bouguereau avec un talent irréprochable, mais avec une froideur glaciale. J'en atteste la Divina Tragedia, de M. Chenavard, imbroglio colossal où la science des Florentins se marie
à l'esprit nébuleux des Allemands. J'en atteste le Prometheus et VEuropa, types surannés que la puissante originalité de M. Gustave Moreau n'a pu rajeunir et rendre intéressants. J'en atteste enfin V Assomption de M. Bonnat, la moins mauvaise des peintures religieuses du Salon.
Examinons, s'il vous plait, ces cinq tableaux que chacun cite parmi les plus importants et qui attirent certainement l'attention du public par l'ampleur de leurs proportions, — sinon par le' charme du sujet. Les figures y sont de grandeur naturelle pour le moins et se comptent par douzaines dans les trois premiers.
C'est là de la grande peinture, sans doute , et nous sommes tenu d'en parler avec le plus profond respect.
Chargé de peindre un plafond pour la salle des concerts au Grand. Théâtre de Bordeaux, M. Bouguereau, artiste nourri des saines traditions, a compris tout de suite qu'il ne pouvait pas décemment prendre pour thème un Hallali de cerf, comme M. Courbet, ni une Scène d'inondation, comme M, Leullier. Il a consulté l'esthétique , cette rhétorique de l'art qui a la prétention de dévoiler les secrets du génie de Michel-Ange , comme la rhéthorique de l'éloquence dévoile les secrets du génie de Mirabeau.
Interrogée par M. Bouguereau , l'esthétique a répondu qu'il fallait chercher un sujet qui eût du rapport avec la destination du lieu où le plafond devait prendre place.
M. Bouguereau a cherché, et il a fini par trouver.
Il a trouvé que le sujet le mieux approprié à une salle de concert était... un concert.
— A merveille 1 Mais quel concert ? M. Bouguereau peindra-til, comme Giorgione, un Concert champêtre, où de superbes femmes nues se mêlent aux musiciens ? comme Annibal Carrache , un Concert sur l'eau, où l'amour tient plus de place encore que la musique? comme le Valentin ou Leonello Spada, un Concert exécuté par des cavaHers richement vêtus? comme Watteau, un Concert galant dans un parc ? comme Pannini, un Concert au milieu des ruines? comme Jordaens, un Concert de famille après le repas, ou, comme Ostade, un Concert de paysans dans une cuisine?...
— Fi donc I tout cela est d'un réalisme odieux. Autant vaudrait représenter un concert à l'Alcazar : ne voyez-vous pas le bel effet que produirait Thérésa, plafonnant au-dessus des dilettanti bordelais, en costume de nourrice ou de déesse du bœuf gras?...
M. Bouguereau, sachez-le. a eu l'honneur d'être grand prix de Home. II sait à quoi oblige cette noblesse-là : elle impose le culte des poncifs et la foi à la légitimité de l'enseignement académique; elle recommande le décorum du style, l'usage des symboles, la fréquentation de l'Olympe ; elle interdit les mésalliances avec la réalité et honnit tout commerce avec l'humble nature. M. Bouguereau est un pur. Il n'a jamais rêvé la fusion des théories surannées et des pratiques révolutionnaires. C'est un conservateur enragé. On lui donnera une place à l'Académie des beaux-arts, ce Sénat dont M. de Nieuwerkerke a si despotiquement limité les pouvoirs.
Le concert de M. Bouguereau, — on devait s'y attendre, — est un concert mythologique, symbolique, allégorique et atmosphérique, donné aux majestés de l'Olympe par Apollon et les Muses. N'est-ce pas là un sujet neuf, original, piquant, bien fait pour distraire les masses occupées à chanter la Marseillaise à la porte des réunions électorales? — Vous allez en juger.
La scène se passe, — je parle du concert de M. Bouguereau , — à vingt-cinq ou trente mètres au-dessus du sol. Dans la partie la plus élevée, sur une estrade de nuages, le chœur des Muses accompagne en faux-bourdon le ténor Apollo-Phœbus qui, la tête scintillante et laurée, les épaules couvertes d'un manteau rose, une main sur le coeur et l'autre sur sa lyre , roucoule une romance sentimentale.
A droite, dans une loge d'avant-scène, le souverain de céans, le grand Zeus, veut bien laisser dormir un instant son tonnerre pour regarder des danseuses qui viennent répandre des fleurs jusque sur sa tête. Accoudée sur les genoux de son royal époux , dans une attitude pleine d'abandon , la belle Héré , aux yeux de génisse et aux bras blancs, prend plaisir à étaler une magnifique robe jaune d'or. A la droite du fauteuil où Leurs Majestés sont assises , se tient S. Exe. Vulcain , qui cumule les fonctions de ministi^e d'Etat avec celles de ministre des travaux pubhcs ; à la gauche, S. Exe. Dionysios, ministre de la liste civile. Par derrière, se pressent les princesses du sang : Pallas, la belliqueuse ; Diane, la chasseresse; Gérés, la charitable ; Aphrodite, la voluptueuse : celle-ci semble quelque peu maussade ; elle ne conçoit pas sans doute que l'on puisse s'occupe]- d'autre chose que de sa beauté ; elle entend dominer partout où elle parait, même dans le palais de Zeus.
La loge qui fait face à celle du souverain,— derrière les Muses,
— est occupée par le préfet de police, Pluton, et le ministre de la marine, Neptune, tous deux accompagnés de leurs épouses, comme il sied à d'aussi graves fonctionnaires. Aux fauteuils d'orchestre, on remarque trois autres Excellences : Mars, ministre de la guerre ; Hercule , ministre de l'intérieur , et Pan , ministre de l'instruction publique et des cultes. Les deux premiers , placés aux extrémités les plus reculées de la salle, paraissent s'intéresser médiocrement à la romance d'Apollon : ils ont tant d'autres préoccupations ! Il n'en est pas de môme de Pan ; sa pose nonchalante et son sourire malin lui donnent un faux air de journaliste assistant à une première.
Au parterre, enfin, dans des attitudes familières qui trahissent leur nature inférieure, sont groupés les représentants du peuple : les Fleuves , députés de la majorité, gens de l'humeur la plus coulante; les Satyres, députés de l'opposition , et les Faunes, députés du tiers parti.
Par une porte ouverte sur un couloir au fond duquel on aperçoit un souverain détrôné, — ce pauvre Midas , aux longues oreilles, — accourt Mercure, ministre des relations extérieures , apportant dans ses bras Psyché, une noble étrangère qui ne parait pas très enchantée de son annexion à l'Olympe...
Qui donc a osé dire que le tableau de M. Bouguereau était banal, insignifiant ? Insignifiant I Vous voyez bien qu'on peut y découvrir tout ce que l'on veut et autre chose encore. Insignifiant ! Jamais machine de guerre plus infernale n'a été admise dans une exposition.
Nous entendons d'ici les érudits, les amateurs de l'idéal , nous accuser de chercher à tourner en ridicule, à parodier cette œuvre grave. Vaudrait-il donc mieux en pleurer? Nous sommes de l'avis de Rabelais :
Mieulx est de ris que de larmes escrire. Pour ce que rire est le propre de l'homme.
Ce sera déjà trop , du reste , que de nous apitoyer au sujet de l'exécution de cette peinture. Mais on doit la vérité aux savants ! Nous demanderons donc d'abord à M. Bouguereau s'il a bien entendu faire là un plafond , comme le prétend le catalogue , ou s'il n'aurait pas voulu peindre plutôt une toile destinée à être accrochée à la paroi perpendiculaire d'une muraille.
L'idée qu'ont eue les maîtres italiens de simuler une ouverture dans les voûtes plates ou convexes des édifices et d'y peindre des
figures se culbutant et tournoyant dans l'espace ne nous paraît pas très-heureuse. Il a fallu tout le génie déployé par le Gorrége pour faire admirer et adopter de pareilles supercheries : les personnages de V Assomption, du Dôme de Parme , et de V Ascension, de San-Giovanni, paraissent véritablement se mouvoir , planer , monter dans l'espace. Mais combien d'artistes ont approché du Gorrége pour la science de la perspective verticale , l'audace des raccourcis, l'art d'envelopper de lumière et de rendre intéressantes des figures vues de bas en haut ? La plupart des coupoles et des plafonds , qui sont revêtus de peintures , — au lieu d'être allégés par elles, en sont comme écrasés, et pour peu que l'exécution atteigne un certain degré de trompe-l'œil , le spectateur s'attend à voir tomber sur sa tête les personnages qui y sont représentés. Au reste , les peintres de ce temps-ci ne prennent même plus la peine de dessiner les sujets de leurs voûtes suivant les règles de la perspective verticale ; ils font comme Ingres pour l'Apothéose d'Homère, comme M. Bouguereau pour son Olympe, ûs peignent comme si leurs plafonds étaient destinés à être vus par des gens couchés. Ce qui est tout simplement ridicule.
Si nous l'envisageons comme un tableau ordinaire, V Olympe de M. Bouguereau nous frappe par le décousu de la composition. Les différents groupes présentent entre eux de grands vides et ne se rattachent pas même les uns aux autres par la communauté des sentiments et des expressions. Les divinités terrestres, par exemple, paraissent tout à fait étrangères à ce qui se passe sur les nuages et, ici même, certains personnages ont bien plus l'air de poser pour le public que d'écouter Apollon-Soleil. La lumière qui rayonne de la tête de ce dernier et qui éclaire toute la scène a la blancheur froide et crue de la lumière électrique.— Après cela, nous ne pouvons nous dispenser de louer la correction du dessin et la tournure élégante de certaines figures, entre autres de Mercure et de Psyché, groupe dont l'élan vers le ciel est plein de hardiesse et pour lequel M. Bouguereau a su s'inspirer de Raphaël sans se faire copiste.
Un des païens les plus convaincus de la critique d'art, M. Paul de Saint-Victor, a remarqué, non sans chagrin, que M. Bouguereau, en peignant les dieux de son Olympe , s'était contenté de reproduire les effigies courantes du poncif, au lieu de se pénétrer des travaux de la science moderne sur les mystères et les origines de la mythologie grecque. Nous avons pour les opinions et pour le talent de M. de Saint- Victor la plus grande déférence, la plus
vive sympathie : aussi regrettons-nous d'être d'un avis tout opposé au sien sur le point dont il s'agit. Les tableaux mythologiques sont déjà suffisamment inintelligibles pour nous autres profanes ; si vous les surchargez des gloses et des commentaires de l'érudition, nous perdrons à les déchiffrer le peu de latin qui nous reste. Voyez plutôt ce qui nous arrive avec M. Chenavard et sa Divina Tragedia.
M. Chenavard est, au su de chacun, l'artiste le plus érudit , le plus lettré, le plus philosophe de l'école française. Ce n'est pas lui qui aurait imaginé la théorie de l'art pour l'art ; il semble ne s'être fait peintre ou dessinateur que pour exprimer d'une manière plastique ses idées philosophiques et politiques , pour propager ses doctrines , ses rêves , ses utopies. Car il est utopiste au premier chef : il ne s'en cache pas, il s'en vante , et nous n'avons pas le courage de l'en blâmer. Un utopiste est un amant de l'idéal qui, indifférent à ce qu'il laisse derrière lui, tourne sans cesse ses regards vers le but suprême de la société, — la perfection, — et qui , pressé de l'atteindre et d'y conduire ses semblables, ne s'aperçoit pas que l'ambition, l'égoïsme creusent sans relâche des abîmes où tombent pêle-mêle les bons et les méchants. Nobles aspirations, généreux empressement, aveuglement causé par une lumière trop vive pour les yeux de l'homme !
Gomme tous ceux qui ont rêvé l'avènement impossible de la Vérité absolue, M. Chenavard a éprouvé bien des désillusions, subi bien des défaillances, sondé les théories les plus contradictoires, tenté les routes les plus divergentes, pour s'égarer en définitive dans l'inextricable labyrinthe du scepticisme. Et depuis, ce lion captif n'a plus eu de repos, cet affamé d'idées a rempli sa prison de ses rugissements, ce champion de la vérité s'est fait l'apôtre du doute.
Depuis la grande croisade qu'il prêcha au Panthéon , un peu après 1848, et qui fut comme le résumé de ses doctrines sur la palingénésie sociale, M. Chenavard s'était tu. On supposait qu'il avait été épuisé par cet effort gigantesque et effrayé de sa propre audace. Mais les athlètes de sa trempe se croient toujours invaincus. Il nous revient aujourd'hui plus hardi , plus téméraire que jamais, et nous apporte la conclusion, l'épilogue de l'épopée philosophique qu'il avait déroulée sur les murailles du Panthéon. Cet épilogue qui veut être à lui seul un poëme et que l'auteur intitule : Divina Tragedia , ~ sans doute en commémoration de la Divina Comedia de Dante, —est, à nos yeux, la démonstration
la plus éclatante de l'inanité des rêveries métaphysiques, de l'absurdité des visions mystagogiques, de l'impuissance des systèmes religieux. La conclusion qu'a cru découvrir M. Chenavard , n'est qu'une confusion ; sa Divina Tragedia n'est qu'une farce colossale et lugubre.
Analyserai-je ce cauchemar où tourbillonnent le Christ expirant, les bras en croix • sur les genoux du Père éternel, Satan luttant contre l'archange, Prométhée dévoré par le vautour, Marsyas écorché par Apollon, Thor aux prises avec le monstre Jormoungardour, Vénus portée par Bacchus et Cupidon , Minerve agitant la tête de la Méduse , Hercule chevauchant Pégase , Mercure emportant Pandore, Maïa pleurant sur les restes de Jupiter- Ammon et d'Isis « à tête de vache et aux nombreuses mamelles, » Typhon l'Egyptien et Démiurge le nègre vaincus par la Mort , l'Ange et l'Esprit, les Parques faisant pendant à la Vierge, et, — brochant sur le tout, — « l'éternelle Androgy ne, symbole des principes contraires, » assise sur la Chimère ?
Une page entière du livret a été consacrée par M. Chenavard lui-même à l'explication de ce Pandémonium. Cette explication, qui n'explique rien, est la meilleure critique qu'on puisse faire d'une œuvre si ambitieuse et si vide.
Il est inutile, après cela, de parler de l'exécution. Tout le monde sait que M. Chenavard n'est pas un peintre ; il se contente d'être un dessinateur extrêmement érudit, si érudit, qu'il lui arrive de s'approprier , à son insu , les dépouilles des maîtres anciens dont nul n'a étudié et copié les œuvres plus activement que lui.
M. Gustave Moreau est un rêveur , lui aussi, mais il s'égare moins que M. Chenavard et il a de plus que lui une qualité qui a bien son prix en peinture : il sait peindre. Nous désapprouvons complètement sa persistance à vouloir rééditer sous des formes nouvelles les types frustes et les symboles usés de la Fable ; mais nous sommes bien obligé de reconnaître qu'il dépense beaucoup de talent à cette tâche stérile. Son Prométhée^ h tête de Christ , plongeant dans les lointains de l'avenir un regard brillant de foi et d'espérance, est une figure d'une tournure énergique et fière. Le vautour qui se gorge de sang est d'une férocité saisissante. Malheureusement , les rochers qui occupent le fond du tableau ont l'inconsistance du liège et sont illuminés par un feu de Bengale. — VEurnpe enlevée par Jupiter est d'une exécution plus l^énible, d'une invention plus bizarre : la jeune fille est modelée en plâtre teinté en rose ; le taureau à face humaine est la bête la plus grotesque qu'ait jamais enfantée le cerveau d'un mystagogue.
Le type de Prométhée a trouvé en M. Bin un interprète moins fantaisiste que M. Moreau. M. Bin s'est inspiré d'Eschyle , un guide excellent , sans doute , pour qui est de force à le suivre. La poésie du vieux tragique a quelque chose d'imposant , de terrible, comme la fatalité qu'elle célèbre. M. Bin n'a cru pouvoir mieux la traduire sur la toile qu'en adoptant des proportions titanesques et en imitant le style de Michel-Ange. Mais ses forces l'ont trahi. Y.n voulant atteindre au grandiose , il a failli tomber dans le grotesque. Son Prométhée enchaîné est d'une lourdeur monumentale. Peut-être gagnerait-il à être exposé à une plus grande hauteur. La figure de Vulcain rivant la chaîne du Titan, est d'un caractère robuste et vraiment michelangesque , comme dirait T. Gautier.
L'Assomption de la Vierge , de M. Bonnat, donne plutôt l'idée d'une chute que l'idée d'une ascension. La madone, paysanne aux traits vulgaires et aux formes épaisses, lève vainement vers le ciel des bras suppliants : les anges qui la soutiennent en roidissant leurs biceps et tendant leurs jarrets, vont la laisser tomber sur les apôtres groupés autour du sépulcre. Ceux-ci le comprennent bien, si nous en jugeons à leurs gestes désespérés et à leurs visages frappés d'épouvante.
M. Bonnat a colorié cette Descente de la Vierge avec une brutalité de touche qui rappelle un peu le style du Caravage. Cette manière violente qui trouverait sans doute son emploi dans l'exécution de certaines scènes de la vie réelle, est tout à fait déplacée dans une peinture religieuse.
Parmi les tableaux de cette catégorie, on distingue encore les Funérailles de Moïse , de M. Monchablon ; une Prédication de Jésus, de M. Meynier. Mais à quoi bon insister sur des œuvres dont la signification véritable échappe au génie moderne.
Où donc va l'art nouveau ? Il va vers la vie, vers la vérité. Il regarde autour de soi et s'intéresse à l'humanité dont l'art ancien s'est si obstinément isolé. Il jette les idoles en bas de leurs piédestaux et les remplace par une divinité unique, toujours belle, toujours jeune, éternelle et immuable, la Nature, source de toute vérité et de toute poésie.
Scènes de mœurs, comédies sociales, drames historiques, portraits d'hommes, portraits de bêtes, portraits de fleurs, paysages, marines, voilà les genres qui attirent et qui inspirent les artistes de la génération nouvelle.
ni:
Un Messie nous est né ! — Les leçons de la vieille Académie et celles de Velazquez. — M. Henri Regnault. — Juan Prim faisant son entrée à Madrid^ le 8 octobre 1868. — César ou Washington'? — Le Rubicon et la roche Tarpéienne. — ■ Un coursier andalous. — Une adorable comtesse. — Un prince détrôné, un souverain endormi, un démocrate éveillé. — Une collection de diplomates. — Après vous, messieurs les Anglais. —Le portrait deM. Duruy, par M"' Nélie Jacquemart.— Les victimes de M. Lehmann : M. Haussmann et M. Pelletier. — Un Hégésippe qui n'ira pas mourir à l'hôpital. — Quel dommage queM. de Nieuwerkerke n'ait pas vécu du temps où Titien peignait! — Un architecte succombant sous le poids de son monument : M. Garnier, par M. Baudry. — Exhibition d'hommes et de femmes célèbres, sous la direction de M. Lazerges. Great attraction ! — M. Pils, collaborateur du Journal des Chasseurs. — A quelles extrémités sont réduits les peintres de batailles: MM. Pils, Pro tais, Détaille.
Voici enfin une œuvre originale, énergique, saisissante, pleine de fougue et de science, de spontanéité et d'observation profonde, une de ces pages qui frappent tout d'abord par leur audace et déconcertent par leur nouveauté, qui excitent la colère des uns et arrachent aux autres des cris d'admiration, devant lesquelles nul ne passe sans se sentir remué ! Le portrait équestre du général Juan Prim, par M. Henri Regnault, est, de tous les tableaux du Salon, celui qui donne les plus hautes espérances, qui éveille le mieux l'idée de la grande peinture, de la peinture passionnée et vivante.
M. Regnault est un jeune homme, presque un inconnu. Il a remporté, il y a trois ans, le grand prix de Rome et, aujourd'hui encore, il est élève à la villa Medici. Ce jeune homme a marché à pas de géant ; cet inconnu est en train de tîonquérir la célébrité ; cet élève sera demain le chef de l'école française. Il prendra la place restée vide depuis la mort d'Eugène Delacroix.
Au dernier Salon déjà, M. Regnault avait exposé un portrait de femme d'une tournure originale et iière, d'une couleur hardie et puissante. Depuis, parmi les envois de l'école de Rome, on a vu de lui un Automédon maîtrisant deux chevaux, figures de gran-
deur naturelle, largement dessinées et peintes avec une vigueur peu commune. Dans le temps où elle avait la haute direction de l'école de Rome, l'Académie des beaux-arts n'eût pas manqué d'accueillir cet Automédon avec la plus grande sévérité. Elle se serait empressée de tancer l'auteur pour ses négligences de dessin, de le chapitrer pour ses audaces de coloris, de le morigéner pour son dédain du style et de l'idéal. Elle aurait tant fait qu'elle serait parvenue à refroidir son ardeur, à paralyser l'élan de son imagination, à étouffer sa supériorité naissante, à en faire un Bouguereau, un Schopin ou un Norblin . . . Grâce à Dieu et à M. de Nieuwerkerke, les pensionnaires de la villa Medici sont délivrés de la tutelle académique; ils peuvent suivre l'impulsion de leur génie, se développer dans le sens où les entraînent leur goût, leurs aptitudes, étudier les maîtres pour lesquels ils se sentent le plus d'affinité, et, après quelque temps passé à Rome, aller chercher des modèles, des inspirations, partout où ils pensent pouvoir en trouver.
Je soupçonne M. Regnault de s'être rendu en Espagne pour y étudier Velazquez, ce maître peintre qui ne ressemble à aucun autre, ce coloriste qui a trouvé le moyen de fixer le mouvement sur la toile et d'y faire ondoyer la lumière, ce réaliste qui s'est élevé à la poésie la plus haute par la seule force de la vérité, ce portraitiste qui, avec une netteté énergique et vibrante, a saisi et traduit les caractères apparents et la physionomie intime des personnages qui lui ont servi de modèles. M. Regnault ne pouvait choisir un meilleur guide que le peintre de Philippe IV et d'Olivarès pour représenter Juan Prini faisant son entrée à Madrid, le 8 octobre 1868.
Le héros de la révolution espagnole vient à nous, monté sur un superbe cheval bai brun, qu'il arrête subitement, comme pour envisager un obstacle imprévu, sonder un abîme et se préparer à le franchir. Le corps penché en arrière, la tête haute, le visage pâle, le front soucieux, Toeil étincelant, il retient de ses deux mains les rênes de sa monture. Sur ses pas se presse le peuple émancipé, qui mêle les vivats en son honneur aux accents patriotiques de l'hymne de Riego. Le cavalier prête-t-il l'oreille à ces acclamations enthousiastes où n'écoute-t-il pas plutôt une voix intérieure qui hii crie, au milieu de ce triomphe : «Juan Prim, ton courage, ton énergie, ton intelhgence ont fait de toi l'arbitre des destinées de l'Espagne. Les flots que tu as soulevés ont renversé la royauté, purifié la nation, lavé des souillures sticulaires. Demain ces flots
s'apaiseront; ce fleuve, qui a tout submergé pour tout féconder, rentrera dans son lit. Le peuple régénéré te glorifiera comme un sauveur et mettra toute sa confiance en toi. La terre, redevenue fertile, voudra reverdir et te réclamera des semences... Alors Juan Prim, que feras-tu? Imposeras-tu à ce noble peuple un joug nouveau ou le pousseras-tu plus avant dans la voie du progrès? Laisseras-tu briller sur cette terre généreuse la liberté, ce soleil dont la chaleur vivifiante réconforte les nations et permet à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, à tous les arts de se développer (!t de fleurir? Ou bien, ramèneras-tu le fléau du despotisme qui flétrit les races les plus robustes, les pousses les plus vivaces, qui stérilise les sols les plus féconds et détruit tout germe de prospérité ? Abuseras-tu de ton prestige militaire et du pouvoir que les circonstances t'ont donné, pour te substituer aux tyrans, ou te contenteras-tu de l'honneur insigne d'être le premier citoyen d'un pays libre? Seras-tu César? Seras- tu Washington? »
Inquiet et troublé, Juan Prim s'arrête subitement dans sa marche triomphale. . . Qui l'oblige à contenir ainsi sa monture et ;\ se rejeter en arrière ? Est-il donc arrivé au bord du Rubicon ? Ou, déjà sur la voie qui mène au Gapitole, a-t-il entrevu la roche Tarpéienne ?
Ce portrait si émouvant, si poétique, vaut le plus beau tableau d'histoire. M. Regnault l'a exécuté avec une verve, une ampleur et une solidité de touche vraiment admirables. La tête du cavalier, vivement éclairée et vue de face , s'enlève sur un ciel d'un gris argentin. Le corps, dans une attitude fièreet hardie, s'accuse rigoureusement sous l'uniforme. Les accessoires sont traités avec un soin presque minutieux, mais tous les détails se noient dans l'harmonie vigoureuse de l'ensemble. Le cheval est superbe : il se présente de trois quarts, prêt à bondir hors de la toile, sitôt que son cavalier lui aura lâché la bride ; l'œil en feu, les naseaux palpitants, il baisse la tête, blanchit son mors d'écume, roidit ses jambes de devant, ploie ses jarrets d'arrière et se ramasse comme s'il allait se cabrer. Sa crinière flotte au gré du vent et sa queue est une avalanche de crins noirs qui tombe jusqu'à terre. Il appartient à cette race robuste de l'Andalousie qui, selon la pompeuse expression de Palomino, aspire, en buvant les eaux du Betis, nonseulement la légèreté de ses ondes^ mais encore la majesté de son cours, — que bebio del Betis, no solo la ligerezza con que corren sus aguas sino la magestad con que caniinan. Ceux qui ont critiqué dans ce cheval les formes arrondies, la tête busquée et l'a-
bondance des crins, en ont jugé d'après les chevaux français et anglais. M. Regnault a mis à peindre la robe une énergie et une conscience extrêmes : au lieu de se borner, comme la plupart des peintres d'histoire, à indiquer par des glacis et des épaisseurs de pâte les reflète du pelage et son plus ou moins de flnesse, il s'est appliqué à marquer, d'après nature, comme faisait Gréricault, les endroits oii le poil est couché et ceux où il se relève pour changer de direction.
La foule qui s'agite confusément derrière le cavalier, un peu en contre-bas, forme un fond des plus animés, des plus pittoresques. Les gens du peuple, les ouvriers, portant des drapeaux rouges, se mêlent fraternellement aux soldats. Quelques belles têtes de chevaux, une grise entre autres, émergent au-dessus de cette marée humaine qui s'avance vers nous en ondoyant bruyamment. Tout ce fond est légèrement touché et offre un bariolage de couleurs vif, gai, spirituel, provenant de la variété des costumes.
Nous n'avons signalé jusqu'ici que des qualités : l'oeuvre estelle donc sans défauts ? — Non, sans doute. M. Regnault a l'ardeur, la témérité, l'exubérance des tempéraments généreux ; il est jeune, inexpérimenté, il cède volontiers aux entraînements de sa nature fougueuse. Mais comme son instruction est solide, son esprit ferme et vigoureux, il parviendra aisément à maîtriser, à diriger, à régler son imagination et son pinceau; sans rien perdre de son originalité, il se corrigera de ses emportements. Le portrait de Juan Prim accuse déjà un très-grand progrès sur VAutomédon : ce dernier ouvrage se ressentait un peu trop de l'influence de Delacroix ; le Juan Prim parait se rapprocher davantage de Velazquez et aussi de Géricault, ce qui ne l'empêche pas d'avoii" un caractère très-libre, un accent très-personnel. M. Regnault aspire é\idemment à réconcilier ces deux frères ennemis, le dessin et la codlôur, — le dessin qui fixe les apparences linéaires des objets, la couleur qui reproduit la lumière, le mouvement. Réussira-t-il dans cette entreprise où tant d'hommes habiles ont échoué? Nous ne pourrions, dès aujourd'hui, le prévoir; mais ce qui est certain, c'est qu'il a déjà fait un grand pas vers le but où tendent ses efforts, et qu'il possède toutes les qualités nécessaires poar continuer cette marche ascendante. Doué d'une organisation vraiment privilégiée, il joint la délicatesse à la force, la grâce à la véhémence. En regard de son tableau épique de Juan Prim, il a exposé un petit portrait, du sentiment le plus un, de l'exécution
la plus vive, la plus coquette, la plus spirituelle : ce portrait est celui d'une jeune comtesse espagnole, en robe rose et mantille noire ; il produit l'impression délicieuse que produiraient la fraîcheur et le parfum d'un bouquet, l'épanouissement d'un sourire de femme, le frôlement d'un baiser, l'éclair d'un regard amoureux.
M. Regnault est sans doute un artiste trop obscur et le général Prim une autorité trop contestée, pour que le portrait de ce triumvir ait été admis à figurer dans le salon d'honneur réservé aux images officielles. Il eût été par trop cruel, d'ailleurs, de placer le chef de la révolution espagnole en face de sa victime, — Juan Prim, en face de Son Altesse royale le prince des Asturies. Il n'appartient qu'à la diplomatie de faire de tels rapprochements : cette rouée est sans pitié.
Le jeune fils d'Isabelle nous regarde avec la mine hautaine et quelque peu morose qui est particulière à sa race. Il descend en droite ligne de Philippe IV, dont il a la mâchoire volumineuse. Vêtu d'un costume de velours noir, sur lequel se détache la Toison d'or suspendue à un ruban rouge, il tient ses gants de la main gauche et appuie la main droite sur une carabine richement ciselée et incrustée. Près de lui est accroupi un grand lévrier, symbole ironique delà fidélité.
C'est une femme, M"« Cécile Ferrère, à qui est échu l'honneur de représenter ce jeune souverain sans couronne : elle s'est acquittée de cette tâche non sans talent ; le portrait est bien posé, les accessoires sont soigneusement peints, le coloris a de la vigueur. Malheureusement il n'y a pas d'air dans le tableau, la figure se découpe durement sur le rideau qui sert de fond.
Un portrait équestre de Sa Hautesse le Sultan, par M. Tabar, fait pendant à l'image du prince des Asturies. Monté sur un cheval blanc qui marche au pas, le successem* de Mahomet a l'air de dormir, les yeux ouverts . . .
Mais quel est donc le roturier qui se prélasse à la place d'honneur qu'occupait justement, l'an dernier, Sa Majesté Isabelle, alors souveraine de toutes les Espagnes? — Vêtu d'un uniforme assez semblable à celui d'un officier de marine, sans insignes particuliers, sans décorations, sans crachats, assis sur un canapé d'étoffe grossière, une jambe placée sur l'autre, ce roturier, cet intrus est le général Grrant, président de la république des Etats-Unis. Il n'y a vraiment qu'un démocrate pour avoir eu l'idée de se faire peindre dans un équipage si vulgaire, dans une attitude si peu majes-
tueuse. Encore un peu et ce brave Américain allait s'offrir à nous, les pieds posés sur le dossier de son canapé ou sur l'appui de sa cheminée ! Le sans-façon et la nonchalance de ses manières n'empêchent pas ce petit homme d"avoir la mine très-éveillée : son visage, hâlé par le soleil et par l'air marin, a le caractère de la fermeté et de l'obstination ; ses yeux bleus nous lancent un regard acéré, pénétrant; sa bouche fine, légèrement sardonique, n'a pas ce sourire banal figé sur les lèvres accoutumées aux paroles pompeuses, aux protestations mensongères ; on devine qu'il ne doit en sortir qu'un langage mâle, sincère, fait pour des hommes libres.
L'exécution de ce portrait n'est pas des plus correctes, des plus précises, mais elle a quelque chose de simple, de large, de naïf, qui nous plait fort en un pareil sujet. L'auteur est M. Georges Healy, de Boston, qui avait envoyé à l'exposition universelle de 1867 un portrait du général Sherman.
Un autre portrait de Grant a été exposé cette année par M'" Esther Wilson, de Richmond. Un Français, M. Etienne Haro, élève d'Ingres, nousoSrele portrait de Jefferson Davis. M. Edv^^ard May, de New-York, a peint son compatriote, M. Anson Burlingame, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de l'empereur delà Chine. Nous devons enfin à M. Nicolas Xydias, de Céphalonie, le portrait de M. Rangabé, cet ambassadeur grec si spirituel, si habile, que l'on aurait pu surnommer le Fabius Cunctator de la diplomatie.
Et maintenant que, fidèle aux traditions de politesse de nos ancêtres de Fontenoy, nous avons permis aux illustrations étrangères de défiler les premières, nous pouvons laisser venir à nous les grands hommes de notre monde officiel. Le premier qui se présente est S. Exe. M. Duruy, ministre de l'instruction publique. M. Duruy préfère aux splendeurs du costume ministériel le simple appareil d'un honnête bourgeois. C'est de la modestie; c'est aussi du bon goût lorsqu'il s'agit de se faire peindre. Je ne sais rien de plus insipide que ces portraits de personnages pomponnés, chamarrés, constellés, qui ressemblent aux étalages du Palais-Royal : les brinborions et les dorures dont la vitrine est encombrée vous empêchent de voir le boutiquier qui est par derrière et qui a les yeux braqués sur vous. M. Duruy a cru pouvoir se dispenser aussi de prendre l'attitude compassée, l'air solennel, le sourire protecteur qu'adoptent si aisément les parvenus. Il est assis, dans une pose familière, le coude appuyé sur le bras de son
fauteuil, la main droite à demi-enfoncée dans la fente de sa redingote, la gauche posée sur la cuisse.
Ce portrait si expressif est l'un des plus grands succès du Salon. L'auteur, M"» Nélie Jacquemart, s'est révélée, l'an dernier, par un portrait de jeune fille d'une tournure gracieuse et d'une exécution pleine de finesse. En peignant M. Duruy, elle a fait preuve d'une fermeté, d'une énergie toute virile. La tête, finement éclairée, est étudiée dans ses moindres détails, mais sans que cette précision tombe dans la sécheresse ; les mains sont largement et vigoureusement modelées ; le mouvement du corps est indiqué avec une remarquable justesse. Je n'ai qu'un reproche — peu grave d'ailleurs — à faire à cette peinture : la j-edingote est d'une couleur dure et fausse ; on ne sent pas assez le moelleux de l'étoffe. Il serait peut-être à désirer aussi que le ton des chairs fût moins jaunâtre dans les parties éclairées.
Le portrait de M. Haussmann, par M. Lehmann, pâlit singulièrement à côté de celui de M. Duruy, auquel il fait pendant. Il est d'un dessin plus habile, je le reconnais, d'un modelé plus ferme, je l'accorde; mais quelle couleur terne, violacée, blafarde 1 Si le cimetière de Méry-sur-Oise existait, on pourrait croire que M . le préfet de la Seine en revient.
Eh quoi ! ce serait là ce terrible mangeur de millions, ce démolisseur effréné, ce puissant chef des nomades? Ah I monsieur Lehmann, vous avez pensé nous faire prendre le change. Mais nous ne serons pas vos dupes. L'homme que vous avez peint est quelque honnête entrepreneur de bâtisse retiré des affaires, et qui vous a commandé son portrait pour faire vis-à-vis à celui de M"" son épouse. Il a mis son habit noir, son gilet blanc, sa cravate blanche. Son foulard de soie rouge le gênait, il l'a logé entre son gilet et sa chemise. N'ayant pas l'habitude de se présenter dans le grand monde, il est fort embarrassé de ses bonnes grosses mains, il voudrait bien les cacher, mais les tailleurs d'aujourd'hui font les poches d'habit si étroites! Et ses jambes 1 Ah! ciel, quelle torture ! Le lit de Procuste était un lit de roses en comparaison du fauteuil où ce malheureux est assis. N'importe, ce supplicié sait faire contre fortune bon cœur ; il nous adresse son plus gracieux sourire, comme s'il reconnaissait en nous d'anciens clients.
M. Pelletier, président de chambre à la cour des comptes, est une autre victime de M. Lehmann : à la raideur de son cou, à sa mine effarée, on devine que le peintre n'a pas craint d'infliger à cet honnête magistrat le supplice du carcan.
M. le conseiller d'Etat Flandin ne se plaindra pas de M, Hégésippe Vetter. M.Hégésippe Vetterl'a représenté tout aimable, tout guilleret, prenant un air penché et faisant la bouche en cœur.
M. Vetter n'a de commun avec Hégésippe Moreau que le prénom : ses œuvres ne le conduiront pas à l'hôpital. On n"a pas oublié que cet artiste a vendu 25,000 fr. son tableau do Bernard Palissy exposé en 1861.
M. Bonnegràce nous offre un assez bon portrait en buste de M. Bussy, directeur de l'école supérieure de pharmacie ; M. Sébastien Cornu, un portrait en pied du duc de Luynes, très-soigné dans les accessoires.
Vous connaissez la belle tête et la superbe prestance de M. le comte de Nieuwerkerke. Quel chef-d'œuvre le Titien ou le Tintoret auraient exécuté d'après un pareil modèle! M. Dubufe, qui n'est pas un Vénitien, — nous ne le savons que trop, — M. Dubufe a fait du surintendant des beaux-arts l'image lapins lourde, la plus vulgaire, la plus prosaïque qui se puisse imaginer. Le portrait du général Fleury, exécuté par le même peintre, est, dit-on, d'une ressemblance frappante. Je n'en veux rien croire. M. Dubufe a le don d'enlaidir tout ce qu'il touche, — sans doute pour faire contraste avec son père qui avait le don d'embellir, d'adoni serions ses modèles.
Est-il possible que l'enfantement de l'Opéra ait été , pour M. Charles Garnier, aussi douloureux que parait l'annoncer le portrait de cet architecte, peint par M. Baudry. Les yeux rouges de sang, les paupières battues et ridées, les joues enfoncées, les pommettes saillantes, les lèvres plissées par le dédain ou le dégoût, les cheveux épars sur un front pâle, M. Garnier a l'air d'un homme épuisé par les veilles, ravagé par les soucis, écrasé par le poids de son œuvre . . . Tête originale, quelque peu étrange même, et, malgré tout, très-sympathique.
Les camarades ont fait beaucoup de bruit à propos de la toile de M. Lazerges, intitulée : le Foyer de POdéon, un jour de première représentation. Les attroupements qui se renouvellent constamment devant ce tableau sembleraient justifier les réclames dont il a été l'objet. Quand vous saurez que cette toile représente une trentaine de journalistes, quelques peintres, M"° Agar, M"''Antonine. M"' Damain, M"" Ferraris, les deux Alexandre Dumas, Rochefort et M. Lazerges, vous comprendrez la curiosité du public .
Du mérite de l'œuvre, d'ailleurs, il ne saurait pas plus être question pour nous que pour les badauds.
Quand un peintre de sujets religieux comme M. Lazerges en est réduit à demander le succès à des moyens aussi étrangers ù l'art, il ne faut pas s'étonner qu'un peintre de batailles comme M. Pils, soit condamné à faire de méchantes illustrations pour le Journal des Chasseurs.
Le Retour d'une battue au château de B*** est une vignette coloriée, aussi mal réussie que possible. Chasseurs, chiens, gibier, château, voiture, chevaux, tout est de la même couleur.
Le métier va très-mal pour les peintres de tableaux militaires et de tableaux religieux : on ne se bat plus et on croit si peu 1 C'est bien triste. . . pour ceux qui ont usé leur jeunesse à peindre des pantalons rouges et des crucifix.
MM. Protais et Détaille se vengent des soldats en les réduisant à des dimensions lilliputiennes et en les représentant dans des fonctions aussi peu belliqueuses que possible. M. Protais nous montre des chasseurs de Vincennesse précipitant vers une Mare pour s'y désaltérer et de simples tourlourous exécutant le Percement d'une route. Ce dernier tableau est charmant d'ailleurs, un peu maigre de touche, mais finement éclairé et plein de mouvement.
Le Repos pendant la manœuvre^ de M. Détaille, est peint avec la pointe d'une aiguille. Les figures ont d'aiUeurs des mouvements, des attitudes, des expressions d'une justesse extraordinaire. Le malheur est que le tableau reçoit partout la même lumière, ce qui est très-favorable pour que chaque troupier fasse valoir ses avantages^ mais ce qui est tout à fait contraire aux règles de l'art.
Les peintures décoloratives de M. Puvis de Chavannes : Massalia. colonie phocéenne : Marseille, porte d'Orient. — Les amoureux de la lune. — Le Vercingétorix, de M. Ehrmann.— La Révolution française caricaturée par MM. Muller et Dauban.— Harengs frais, harengs nouveaux ! — La Légende napoléonienne mise en madrigaux par MM. Patrois, Vigier, Maignan et Jacquand.— Vaudevilles et mélodrames. — Les facéties de M. Biard. — La Morl de Dupetit- Thouars.— Un trio de fléaux : l'Inondation, par M. LeuUier; la Famine, par M. Guillaumel : la Peste, par M. Delaunay. — Le parti des coloristes se renforce.— La Femme au ventre jaune, de M. Humbert, et la Femme au ventre gris , de M. Henner.— Le Musée secret.— Une banalité de M. Leconite-Dunouy.— Une excentricité de M. Lambron.
M. Puvis de Chavannes s'est, posé le problème suivant : « Etant donné tout l'attirail nécessaire pour exécuter une peinture à l'huile mouvementée, lumineuse, vivante, imiter une vieillefresque. »
M. de Chavannes est un habile homme : il est parvenu à résoudre ce singulier problème. Sa méthode est d'ailleurs à la portée de tout le monde .• employer les teintes les plus ternes , les plus mates; simplifier l'exécution; ne dessiner que les contours des ligures; atténuer autant que possible le relief et la perspective; étouffer la lumière, supprimer l'expression, immobiliser la vie.
On n'a pas oublié le très-grand succès d'estime qu'obtinrent au salon de 1861 les deux premières toiles — la Paix et la Guerre — dans lesquelles M. de Chavannes fit l'application de son système Une composition savante, d'heureuses réminiscences des maîtres quelques figures d'un dessin élégant , des détails ingénieux , recommandaient ces vastes peintures où le sentiment de la réalité était remplacé par je ne sais quel idéal, solennel et imposant, qui plongea les esthéticiens dans l'admiration. L'auteur fut proclamé un homme de style, un poète, un héritier des pures traditions, un continuateur du grand art.
A dire vrai , la masse du public , la foule , s'intéressa médiocre-
meut aux guerriers homériques et aux pâtres virgiliens de ces deux tableaux; les troupiers d'Horace Vernet et les paysans de Jules Breton eussent bien mieux fait sou affaire. Mais ce qui la dérouta et la dégoûta tout-à-fait fut la coloration plate et blafarde que l'artiste avait cru devoir donner à ses figures et à ses paysages ; les Aristarques du feuilleton eurent beau expliquer que c'était là une des conventions de la peinture décorative , la foule ne voulut pas admettre qu'un peintre eût la faculté de représenter ses héros dans un milieu privé d'air et de lumière.
Dieu merci, M. Puvis de Chavannes est du petit nombre des artistes qui , suivant les nobles traditions de l'ancienne poétique , méprisent les sympathies du vulgaire et ne travaillent que pour quelques initiés. Aussi a-t-il continué, avec un recueillement profond, avec une gravité sereine, à déployer sur d'énormes toiles ses rêveries allégoriques, — mortifiant de plus en plus ses couleurs, châtiant rigoureusement son dessin, employant les indications les plus sommaires pour exprimer sa pensée , au risque de tomber dans la consomption à force d'ascétisme, de s'atrophier par la macération, de devenir inintelligible par excès de laconisme. Toutes les œuvres exposées par lui, depuis 1861, attestent la persévérance infatigable avec laquelle il s'est efforcé d'atteindre à l'idéalisation la plus raffinée , par la sobriété de l'effet et l'appauvrissement volontaire de l'exécution. Dans le Repos et le Travail du Salon de 1868 , dans r Automne de 1864 , dans l'Ave Picardia nutrix de 1865 , l'élégance des lignes et le bel arrangement des groupes rachetaient encore , jusqu'à un certain point , la froideur du coloris et le manque de réalité ; la poésie du sentiment voilait l'indigence de la forme. Mais la Fantaisie, le Sommeil et le Jeu, qui parurent successivement aux salons de 1866 , 1867 et 1868 , n'étaient plus que des ombres impalpables , de vagues silhouettes , sans caractère, sans tournure , sans charme. Le fantôme que l'artiste avait pris pour l'idéal s'était emparé de son imagination et l'avait paralysée. Le mort avait saisi le vif.
M. Puvis de Chavannes a-t-il pensé qu'il était temps de s'arracher à cette terrible étreinte et de revenir à la vie ?.. . Les deux toiles qu'il expose cette année semblent révéler un effort en ce sens, mais le but est loin encore d'être atteint. Ces tableaux destinés à décorer le grand escalier du nouveau musée de Marseille . représentent , — d'une façon moitié historique , moitié allégorique, — l'humble origine de la grande cité commerciale et la brillante prospérité dont elle jouit aujourd'hui.
Massalia , colonie grecque , et Marseille^ porte d'Orient , — tels sont les titres de ces deux peintures.
Les colons phocéens sont à l'œuvre ; de blanches constructions commencent à s'élever sur le sommet d'une colline , en face de la mer aux flots d'azur. Au premier plan , sur une aire disposée en forme de terrasse, des femmes déploient des étoffes ; d'autres, assises autour d'un foyer creusé en terre , font griller des poissons ; un enfant nu, couché à plat ventre et accoudé , contemple gravement cet apprêt culinaire. A gauche , au bas de la terrasse , une jeune femme, en tunique rose, cueille des fruits. Plus loin, deux jeunes filles reviennent de la fontaine , Tune tenant sa cruche à la main , l'autre portant la sienne sur la tête , à la façon des canéphores. Au bas de la colline , sur la plage , on dislingue des gens qui vont et viennent , débarquant et transportant des matériaux. Sur les eaux bleues, toutes moirées de lumière, glissent quelques barques de pécheurs, aux blanches voiles. Les trois îlots qui s'appelleront plus tard If , Pomègue et Ratonneau , découpent à l'horizon leur silhouette grisâtre. Déjà , elles sont nues et pelées comme aujourd'hui. En revanche, les hauteurs du Pharo, des Catalans et d'Endoume nous apparaissent couvertes d'un manteau de verdure.
Deux mille cinq cents ans sont révolus. La petite colonie phocéenne est devenue l'opulente métropole du commerce finançais ; Massalia a été remplacée par Marseille. Des marchands, venus de tous les points de l'Orient , des Grecs , des Turcs , des Egyptiens , des Arméniens, des Persans , des Indiens , des Chinois , des Japonais, apportent à ce vaste entrepôt leurs denrées les plus précieuses. Encore quelques instants , et leur navire pénétrera dans l'un des ports. Groupés sur le pont , ils voient se dérouler devant eux cette magnifique cité que Lamartine a si justement appelée : « la façade de la France sur la Méditerranée.» A gauche se déploient les jetées énormes des nouveaux bassins d'où émerge une forêt de mâts et que domine la cathédrale bâtie à l'endroit même où les Phocéens avaient jadis élevé leur modeste bourgade. Au centre s'ouvre l'entrée du vieux port, protégée par deux forteresses, muettes depuis bien des années, le fort Saint- Jean , dont les murailles de granit rougeàtre prennent au soleil les tons les plus liches , et le fort Saint-Nicolas placé au pied de la colline escarpée que couronne le superbe sanctuaire de Notj-e-Dame-de -la-Garde. Plus à droite , sur les hauteurs du Pharo , s'élève la résidence impériale qui n'a pas encore eu l'honneur d'être habitée par le souverain
pour lequel elle a été construite. Les montagnes, aux crêtes escarpées , aux flancs assombris par les pinèdes , servent de fond à ce splendide panorama sur lequel le soleil épanche des flots de lumière.
Il semble que ce généreux soleil du Midi ait ranimé M. Pu vis de Gha vannes , réchauffé son imagination , excité sa verve : les deux toiles que nous venons de décrire ont beaucoup plus d'éclat que celles qui ont été exposées précédemment par cet artiste, ce qui ne veut pas dire qu'elles en aient assez. La vérité est que la nuit noire où M. de Chavannes avait fini par s'égarer , a été égayée tout-àcoup par un clair de lune. Cette bienheureuse clarté ne brille encore que dans les fonds : les personnages placés en avant, — entre nous et la lune, — ne nous montrent ainsi que leurs faces restées dans l'ombre. Quel dommage que nous ne puissions pas les voir de l'autre côté ! Quand la lune aura tourné , nous apprécierons mieux les œuvres de M de Chavannes.
M. Ehrmann est un styliste lui aussi : il a pour la ligne une passion très-prononcée , ce qui ne l'empêche pas d'avoir quelque amitié pour la couleur; peut-être n'est-il pas très au fait des révolutions du soleil , mais il connaît toutes les phases de la lune et il en profite pour éclairer ses personnages du côté où il lui plaît. Au reste, il a un défaut qui lui est commun avec M. Puvis de Chavannes et les autres amants plus ou moins favorisés de la pâle Phœbé : il ignore l'art d'obtenir la perspective par la dégradation des tons. Ce défaut est très-saillant dans le tableau où il a voulu représenter Vercingétorix appelant les Gaulois à la défense d'Alesia. Il a groupé là, — sur les premiers plans, — une douzaine défigures qui ne pourraient pas faire un pas sans se heurter, bien qu'en réalité , — si l'on s'en rapporte à la perspective linéaire , — elles soient assez distantes les unes des autres. Le sujet comportait sans doute un .peu de confusion, mais c'était le cas ou jamaisde rendre ce désordre avec art. Le tableau de M. Ehrmann ne répond guère à son titre ; on y voit un guerrier debout sur un tertre , levant les bras au ciel et poussant des cris ; autour de lui , des vieillards qui gesticulent , des femmes qui se désespèrent, des soldats qui grimpent. Tout ce monde paraît saisi d'une folle panique : il ne s'agit pas d'une lutto, d'une défense. Nous avons sous les yeux une débâcle , le dernier épisode d'un siège. Le personnage qui occupe le sommet du tertre n'est pas l'intrépide Vercingétorix, dirigeant ses troupes avec une habileté égale à son audace ; c'est quelque moine fanatique prêchant la croisade à des gens qui ne l'écou-
tent pas. Je reconnais volontiers, après cela , que le dessin de cette figure est énergique et élégant.
Rien n'est difficile en peinture comme de traiter un sujet émouvant sans tomber dans le mélodrame ; les physionomies , les attitudes que la passion modifie sans cesse, paraissent violentes, outrées , du moment où elles sont en quelque sorte immobilisées sur la toile; le pathétique, en ce cas, est très-voisin du grotesque; l'expression de la colère on de la douleur ressemble à une grimace. En pareils sujets , les moindres détails prennent parfois une importance capitale qui achève de jeter du ridicule sur la scène. On se souvient du rôle que joue un simple chapeau à la Bolivar dans la Mort du général Ney , de M. Gérome : pour justifier l'importance donnée à ce couvre-chef , un critique n'a pas craint de dire qu'il datait le tableau. Il y a aussi un chapeau et surtout une chaise renversée qui tiennent une très-grande place dans la fameuse toile de M. Millier représentant l'^^j/^e/de^conc^amnes. M. Millier incline d'ailleurs volontiers à la charge mélodramatique : il sait que le public se laisse prendre facilement aux grands gestes, aux grands cris, aux yeux écarquillés, aux contorsions et aux larmes. Le succès de V Appel l'a décidé à exploiter spécialement les scènes de la révolution française , qui prêtent si facilement à la déclamation. Cette année il nous montre Lanjuinais à la tribune, le 'ijuin 179.3. C'est le triomphe de la peinture commune, prétentieuse et mollasse. Entouré de Montagnards qui veulent le jeter en bas de la tribune et qui lui mettent littéralement le pistolet sur la gorge, Lanjuinais n'a de remarquable que son habit gris , son gilet blanc , sa culotte noire et sa perruque à marteaux. Les gens du peuple qui emplissent la salle . brandissant des fourches , des sabres, des piques, et agitant des bonnets rouges, agissent comme agiraient des comparses au théâtre ; au lieu de regarder Lanjuinais qu'ils menacent de la voix et du geste , ils regardent presque tous de notre côté pour voir si nous sommes contents de la manière dont ils jouent leurs personnages. Au premier plan, on distingue un Gavroche qui se fait un porte-voix de ses mains pour hêler un camarade qu'il a aperçu au paradis , et une harengère qui, les poings sur les hanches, la tête relevée, le visage empourpré , semble crier sa marchandise : harengs frais ! harengs nouveaux !
Nou.s ne disons rien de l'exécution : il ne sei)eut rien voir de plus inconsistant et de plus fade. Mais que M. Millier, membre de l'Institut , y prenne garde : il pourrait bien être dépassé dans le
mauvais par M. Jules Dauban, à qui nous devons une si jolie caricature de Jf"' Roland se rendant au tribunal révolutionnaire.
Ils sont quatre qui ont entrepris de mettre en madrigaux la légende napoléonienne. M. Patrois célèbre le général Bonaparte faisant sa première visite à M""" de Beauharnais et accordant au fils de cette dame la permission de conserver le... sabre de son père ; M.Viger nous raconte les Loisirs de la Malmaison: M.Alb. Maignan nous montre Napoléon et Marie-Louise . le jour de leur mariage , parcourant la grande galerie du Louvre où avait trouvé place toute la population opulente de Paris (sic) ; M. Glaudius Jacquand nous fait voir Bonaparte à Nice soignant son nègre malade Qu'on dise, après avoir vu ces scènes touchantes, que Bonaparte n'était pas le plus galant des hommes, le plus aimable des époux , le plus tendre et le plus humain des guerriers !
Nous ne manquons pas d'autres épisodes sur la vie du « grand homme. » M. Beaume l'a représenté à Toulon, M. Leduc à Boulogne, M. Huysmans à Anvers , M. Armand Dumaresq à Austerlitz, M. Brovi^n à Waterloo.
C'est une justice à rendre aux peintres de la légende napoléonienne : qu'ils fassent des madrigaux ou qu'ils tentent de s'élever au style épique, leurs peintures sont détestables.
Chose singulière , la scène de guerre la plus émouvante que nous offre le Salon , — La Mort de Dupetit-Thouars , — est l'œuvre d'un caricaturiste , M. Biard, qui a exposé en même temps un tableau sur cet étrange sujet : Passagers incommodés par une invasion de moustiques^ de cancrelas et de maringouins 1 1 M.. Biard es* un peintre des plus médiocres : il n'entend absolument rien à la peinture et n'obtiendrait pas même un accessit de dessin dans la classe de M. Cabanel. Il se contente d'être un croquiste plein de verve, moins profond mais presque aussi amusant que Daumier. Il a obtenu, — il y a une trentaine d'années, — d'éclatants succès de fou rire , avec des charges comme celles-ci : le Bon gendarme , le Suisse dans l'exercice de ses fonctions , le Bain en famille , la Garde nationale de la banlieue , les Demoiselles à marier, le Gros péché, le Triomphe de l'embonpoint , etc. Il a pris ensuite la fantaisie de voyager : il est allé en Suède; il a visité le Spitzberg, il a parcouru d'un bout à l'autre les deux Amériques , croquant partout les scènes les plus bizarres , les types les plus grotesques qui s'offraient à lui . faisant avec le plus grand sérieux du monde des caricatures qu'il nous a présentées depuis comme étant des images d'une exactitude irréprochable. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'un
photographe nous eût moins bien renseignés que lui sur les excentricités américaines, sur les bizarreries physiologiques et morales des peuplades sauvages, sur les incidents plus ou moins plaisants des longues traversées. Les Passagers incommodés, — véritable scène à la Paul de Kock , — pourraient faire pendant au Baptême sous la ligne , l'une des plus désopilantes facéties que M. Biard ait rapportées de ses voyages. Libre à l'amateur délicat de condamner de pareils sujets comme étant indignes de la majesté de l'art. Pour nous , si l'artiste eût mis à les peindre autant de verve qu'à les croquer , nous les accepterions volontiers à titre de délassements. On peut prendre plaisir à voir les bambochades de Brauwer après avoir admiré le Jugement dernier de Michel-Ange.
M. Biard a tenu, d'ailleurs, à prouver qu'il était capable de concevoir et de traiter les sujets les plus sérieux, les plus pathétiques. Sa Mort de Dupetit-Thouars donne le frisson : la composition est bien ordonnée , pleine de mouvement et d'épouvante. Il est vraiment dommage que la couleur en soit si lourde, si opaque.
Nous l'avons déjà constaté : les peintres de sujets militaires font triste figure à l'exposition. La Guerre est reléguée à l'arrière-plan . Mais nous avons trois autres fléaux dont on parle beaucoup à l'exposition : l'Inondation, la Famine et la Peste.
M LeulUer s'est chargé de nous présenter l'Inondation et il a obtenu pour elle une place d'honneur dans le salon réservé aux peintures officielles. Sous prétexte de représenter les Inondés de la Loire , il a couvert une toile gigantesque d'une boue noirâtre où s'agitent, gesticulent et se lamentent , — suivant toutes les règles de la stratégie académique , — des hommes roulant des yeux en boules de loto , des femmes en chemise , le sein au vent et la chevelure éparse, de généreux sauveteurs tendant les bras aux noyés.
Gageons que M. Leullier a rêvé de faire un pendant au Radeau de la Méduse.. . Si jamais un marchand, embarrassé de son énorme toile , a l'idée de la couper en morceaux , — comme cela a failli s'exécuter pour l'œuvre de Géricault , — j'offre de payer vingtcinq francs le fragment contenant la femme aux jambes violettes qui se pâme sur le toit. C'est la hgurante la moins sinistre de ce sinistre mélodrame.
M. Guillaumet a peint la Famine; le catalogue officiel ne dit pas quelle famine , mais les costumes nous font supposer qu'il s'agit de celle qui a décimé dernièrement les misérables populations de l'Algérie.
Accroupie sur le sol , une vieille femme à la face hâve et ridée,
aux yeux allumés par la fièvre , aux épaules et à la poitrine décharnées , soutient sur ses genoux une femme jeune encore , sa fille sans doute , prête à rendre le dernier soupir. Celle-ci , ayant pour tout vêtement une jupe de toile blanche , est hideuse à voir; son corps a déjà la lividité et la maigreur du cadavre ; à ses mamelles vides et flasques se suspend un enfant. Adroite, un vieillard, enveloppé d'uuedraperiegrise, attend, résigné, impassible, qu'Allah vienne mettre un terme à ses souffrances. Un autre vieillard, debout et s'appuyant à la muraille , soulève par le bras un jeune homme demi-nu et cherche à l'entraîner vers le fond du tableau où l'on aperçoit une main de femme sortant d'une fenêtre et jetant du pain à un groupe d'affamés.
Cette scène affreuse a été rendue par M. Gruillaumet d'une façon très-énergique, très-saisissante. Le groupe de la vieille femme et de sa fille est ce qu'on peut appeler une belle horreur. Le jeune homme demi-nu est trop disloqué , peut-être ; mais la tête du vieillard qui le soulève est des plus expressives. L'exécution rappelle la manière passionnée et puissante d'Eugène Delacroix ; la couleur est riche et harmonieuse, dans une gamme assez semblable à celle du Massacre de Scio.
M. Delaunay s'est inspiré à la fois du Poussin et de Delacroix pour peindre la Peste à Rome, mais il ne les a pas imités servilement. — Le sujet de son tableau est tiré de la Légende dorée. La Peste est personnifiée par un Génie, enveloppé de sombres draperies que guide et stimule l'archange Michel , ministre des vengeances divines. Celui-ci , soutenu en l'air par ses ailes blanches , armé d'un glaive et vêtu d'une robe flottante, d'un rouge pâle, désigne du doigt la porte d'un temple qu'encadre de riches colonnes corinthiennes. Le Génie de la Peste enfonce violemment un épieu dans cette porte , impuissante à défendre les païens abrités derrière elle. Les dieux aux pieds d'argile ne prévaudront pas contre Jéhovah. Une femme qui s'était agenouillée, à l'entrée du temple, se renverse et meurt en montrant le poing à la statue d'Esculape. Près d'elle, un jeune homme, assis et grelottant la fièvre, regarde devant lui avec une fixité farouche. A gauche, des gens, épouvantés à la vue du génie exterminateur , s'enfuient en s'enveloppant de leur manteau. De nombreux cadavres jonchent le sol. Au fond, une procession de chrétiens descend les degrés d'un vaste escalier, au pied duquel s'élève la statue équestre de Constantin.
Ce tableau, petit par les dimensions, est grand par le style. Le dessin est élégant et souple dans sa précision. Les figures idéales
de l'Archange et du Génie de la Peste sont originales. Les autres personnages ont des attitudes et des expressions pleines de naturel. Le drame est sobrement , fortement traduit. Le coloris, sombre et riche à la fois, est admirablement approprié au sujet.
Après avoir commencé par peindre gris^ suivant la méthode de son maître Flandrin , M. Delaunay a fiai par comprendre que le succès était du côté des coloristes. Il n'a encore mis qu'un pied dans leur camp , mais son succès de cette année le décidera à y passer résolument avec armes et bagages.
M. Ferdinand Humbert est une nouvelle recrue sur laquelle on peut compter. 11 est encore plein d'inexpérience, mais il a de l'audace. La fortune lui sourira. En attendant, les raffinés criblent de sarcasmes sa Messaoûda , mauresque absolument nue , étalée sur un divan rouge à ramages d'or , le torse relevé , les bras jetés à droite et à gauche comme ceux d'un crucifix, la tête appuyée sur un coussin violet. Elle a quelque chose de terrible dans son impudique nonchalance, cette odalisque aux cheveux roux, aux yeux cernés de bistre , aux larges hanches , à la poitrine robuste. Tout son corps tressaille de désirs inassouvis. On croirait voir une lionne en rut. La peau, la robe de cette fille du désert a la couleur fauve, ardente, des sables du Sahara. Nos blanches Parisiennes en sont scandalisées.
Que l'on critique tant qu'on voudra le réalisme brutal de ce tableau, l'inélégance des formes, la trivialité de l'attitude, je vous le dis en vérité , il n'y a pas un membre de l'Institut qui soit capable de peindre un morceau de cette couleur. Les accessoires sont traités avec une habileté et une énergie extrêmes. Le divan , le collier de perles qui s'enroule autour de la main droite, le coffret à bijoux, les carreaux vernissés à dessins verts qui garnissent le pourtour de l'appartement, offrent une richesse de tons qui ne nuit en rien à l'éclat de la figure couchée. Je regrette seulement que la pénombre du fond soit si noire et je voudrais supprimer la suivante accroupie dans ce fond ténébreux.
En face de cette redoutable mauresque , que la pudeur du jury a reléguée au sommet d'un panneau; la Femme couchée, de M. Henner, se prélasse , à portée de la vue , sur un canapé noir. Celleci est une Parisienne, à moins que ce ne soit une Andalouse. Elle a la taille souple, les reins cambrés, les seins déhcats, les jambes fines, les bras flexibles, la chevelure brune, les chairs d'une blancheur d'ivoire. Elle est nue , elle ne demande pas mieux qu'on la voie ainsi , mais elle ne veut pas s'apercevoir qu'on la regarde :
elle retourne la tête et nous dérobe une partie de son visage. Il n'y a qu'une femme civilisée pour avoir cette pudique indécence.
M. Henner a fait preuve d'une grande délicatesse et d'une science consommée dans le modelé de ce corps charmant. Il a eu recours , il est vrai , à un artifice assez grossier pour accentuer le relief. Cet artifice n'était pas sans inconvénients d'ailleurs. Les carnations reçoivent du divan noir qui les avoisine des reflets grisâtres qui leur donnent une apparence morbide. Ce n'est qu'à distance que ces reflets malencontreux paraissent s'éteindre.
C'est sans doute au grand succès qu'a obtenu , l'an dernier , la Femme couchée de M. Jules Lefevre , que nous sommes redevables de celles de MM. Henner et Humbert et de beaucoup d'autres femmes nues , parmi lesquelles nous citerons : la Judice de M. Jacquet, — dont le minois provoquant fait excuser les vilaines jambes ; r Ariane abandonnée de M. UUmann, belle désolée, aux formes souples et moelleuses ; — la Nymphe Echo de M. Gordier , et la Diane de M. H. Dubois, divinités d'une tournure peu idéale, mais bien faites pour charmer d'humbles mortels ; — la naïade aux chairs transparentes comme le cristal, que M. de Foulongne nous montre penchée Aubord d'une source; la Velleda de M. Voillemot, qui s'est affublée d'une tunique de tulle noir peu propre à la garantir contre la bise, mais très propre à nous laisser voir des formes jeunes et délicates.
Puisque je parle de nudités , il faut bien que je signale la prétentieuse et plate allégorie que M. Lecomte-Dunouy a peinte sur ce sujet banal : V Amour qui passe et l'Amour qui reste. Un éphèbe (il faut parler grec avec M. Lecomte-Dunouy) demande à sa vieille mère de le consoler du départ de sa Calypso : celle-ci , trop laide vraiment pour être regrettée , s'esquive dans les airs , portée par des amours. La peinture est à la hauteur de l'idée. C'est lisse , c'est froid, c'est terne.
Allégorie pour allégorie, je préfère l'excentricité que M. Lambron intitule : l'Amour et la Veuve. Une jeune Parisienne , pour se distraire de son veuvage et voir si elle ne pourra pas prendre dans ses filets quelque nouvel époux, est allée se promener sur les bords de la Seine , en compagnie de son caniche. Celui-ci , un havanais de la plus belle espèce, a trouvé dans l'herbe un arc qu'il porte triomphalement entre ses dents. Mais cet arc a un propriétaire , — un collégien qui profitait d'un jour de congé pour faire une pleine-eau. Sitôt qu'il s'aperçoit du larcin dont il est victime , notre jouvenceau s'élance hors de la rivière et court après
la veuve pour réclamer sou arc. La veuve fait la sourde oreille , non sans jeter un regard de côté à l'adolescent qui se présente à elle sans caleçon et qui n'est vraiment pas mal découplé.
— Cette scène est grotesque, allez-vous vous écrier. — Qui vous dit le contraire? M. Lambrou n*en fait jamais d'autres. Malheureusement il sait peindre.
Femmes décolletées. — M. Cabanel , Magister elegantiarum : portraits de M°" Garrette et de la marquise de B. — Un portraitiste marseillais. — M. Lecomte-Dunouy, M. Giacomotti et M"° Jacquemart. — Une Parisienne, par M. Garolus Duran. — MM. Jules Lefebvre, Cet, Landelle, de Pommayrac. — La parfumerie de M. Winterhalter. — Les gracieux mensonges de N. Chaplin et la pléiade féminine qui gravite dans son système. M™"' H. Browne, G. Ferrère, A. Dubos, M. Nicolas.— Les lithographies de MM. Jourdan et Perrault. — Les terres cuites de M. F. Millet. — Un chef-d'œuvre de M. Gourbet : l'Hallali du cerf. — M. Manet : le Balcon et le Déjeuner. — M. Ribot : Ombres chinoises ; Philosophes de grand'route. — Les moines de MM. Legros. Muraton, Lindenschmidt, Gide, Pinelli, Zacamoïs, Vibert, et les moines de Rabelais. — Une Sœur de charité, par M. Bonvin. — Rabbins, par MM. Moyse et Brandon.— Idylles, par MM. Heilbuth, E. Lévy et J. Bertrand. — M. de Beaumont : Pourquoi pas ? — Les gros cadeaux entretiennent l'amour: Bien venu qui apporte, dit M. Worms. — Le Bibelot, considéré au point de vue moral. — Japonaiseries, par MM. Tissot et Toulmouche. — Antithèses, par M. Sainlin. — M. J. Goupil. — Les poissons rouges de M. Gaume — Scènes de chasse, par MM. Berne-Bellecour et Maxime Glande. — Les imitateurs de Meissonier. — Les archéologues : MM. G. Boulanger, H. Le Roux, etc. — Les petits cochons savants, de M. Comte.
Les nudités mythologiques ou autres dont l'exposition regorge sont beaucoup moins provocantes et séduisantes que les portraits de femmes habillées. Les femmes se vêtissent si peu aujourd'hui pour aller dans le monde et pour se faire peindre ! Les toilettes les plus élégantes, les plus gracieuses, ne semblent-elles pas faites tout exprès pour mettre mieux en évidence ce qu'elles ont l'air de vouloir cacher?...
L'exiguïté des corsages n'ayant rien qui nous effarouche, nous allons passer en revue les effigies féminines les plus remarquables du salon.
M. Cabanel, le peintre des grâces mondaines, le maître des élégances aristocratiques, a exposé deux portraits, celui de la belle M"" Garrette, lectrice de l'Impératrice, et celui de la jolie marquise de B...
M""" Garrette est vue jusqu'aux genoux, la tête de face , le corps de trois quarts, les bras nus tombant, les mains réunies. Elle est
vêtue d'une robe d'étoffe bleuâtre bordée de zibeline et laissant à découvert de superbes épaules. De sa chevelure blonde se détachent deux repentirs qui tombent sur la nuque. Les yeux pleins de vie, sous les sourcils bruns finement arqués, ont une expression de tranquillité quelque peu hautaine. Un grain de beauté placé sous l'œil droit, comme une mouche assassine, fait ressortir la blancheur légèrement rosée du visage aux contours délicatement arrondis.
On ne peut nier que M. Cabanel, sans rien perdre de la précision savante de son dessin, n'ait modelé cette belle tête avec une souplesse à laquelle il ne nous avait pas accoutumés. La figure tout entière ne se détache pas aussi vigoureusement que nous le souhaiterions sur le fond de tapisserie d'un bleu dur et lourd ; elle n'est pas franchement éclairée et ne tourne pas assez ; mais n'est-ce pas déjà beaucoup que M. Gabanel ait tenté d'infuser un peu de sang dans ses carnations jadis inertes et d'adoucir la sécheresse de son dessin ? Il devra veiller , d'ailleurs , s'il continue de suivre cette voie , à ne pas tomber dans un excès contraire à celui que nous lui reprochions autrefois, à ne pas adopter un faire inconstant et flou, aussi fade que la dureté est froide. Le portrait en buste de la marquise de B. . . est vaporeux , léger et délicat comme un pastel de Rosalba Garriera ; c'est charmant à première vue, mais on tremble que le moindre souffle ne fasse disparaître cette gracieuse apparition. Le modèle est une blonde ravissante , aux cheveux frisottants, à la bouche mignonne, aux yeux bleus légèrement cernés , doux et profonds comme ceux des Italiennes d'Hébert. Elle est vêtue de rose et ramène sur ses épaules nues un burnous blanc.
Un artiste marseillais, M . Lagier, a exécuté dans cette manière subtile, diaphane, d'une fausseté séduisante, un portrait de femme qui est d'un ton fin, distingué et d'une tournure originale. M. Lecomte-Dunouy est aussi creux, aussi terne, aussi banal, dans son portrait de M"' E. T..., que dans son allégorie : V Amour qui passe et l'Amour qui reste ; jamais disciple d'Ingres et de Flandrin n'a fait aussi scrupuleusement abstraction de la vie.
M. G-iacomotti , — mou et indécis dans le portrait en pied de la jeune marquise de V..., -• a fait preuve de franchise, de largeur, de fermeté, dans le portrait à mi-corps de la comtesse douairière de J. S... : les mains sont belles, le visage, vu de face et que couronnent deux larges bandeaux de cheveux blancs , est bien éclairé, très-expressif, très-vivant.
Le portrait de M"' G..., par M"" Nélie Jacquemart, ne vaut pas le portrait de M. Duruy : la pose est originale, la physionomie parlante ; mais le corps , enveloppé d'une ruLe de velours noir, s'aplatit trop sm' le fond qui est de couleur sombre.
Le portrait de femme le plus remarqué, le plus admiré du salon, est celui qu'a exposé M. Garolus Duran. Jamais Parisienne n'a été mieux saisie dans sa désinvolture coquette, dans son aban don charmant, dans sa grâce exquise. Celle-ci est jeune, élancée, jolie sans être belle, d'une élégance parfaite, d'une séduction irrésistible. Elle vient de rentrer de la promenade , elle se dégante, elle marche , elle semble traverser le tableau , en allant de droite à gauche , le visage tourné de notre côté , la bouche souriante, les yeux pétillant de vie et de malice. Elle porte avec une distinction toute aristocratique sa robe de soie à longue traîne , son corsage de velours noir, son chapeau formé d'une rose jaune posée sur le haut de la tète avec de longues brides de satin garnies de dentelles. Tout ce costume est peint de façon à faire pâmer d'aise les couturières et les marchands de nouveautés ; la robe de soie surtout est un véritable trompe-l'œil , mais elle ne retient pas plus qu'il ne faut l'attention du spectateur, bien qu'elle occupe une large place dans le tableau. La tête, si attrayante par la grâce de l'expression et le caractère profondément individuel du type , présente des demi-teintes bleuâtres un peu exagérées ; c'est un défaut qu'il serait facile de faire disparaître ou tout au moins d'atténuer, et qui n'empêche pas, d'ailleurs, ce beau portrait d'être très-vivant.
M. Jules Lefebvrea été si applaudi, l'an dernier, pour sa Femme couchée et pour son portrait d'une jeune fille blonde et rose, candide et résolue , qu'on s'était attendu à ne voir sortir désormais de son pinceau que des chefs-d'œuvre. Or, il se trouve que le portrait de M"" L... qu'il expose cette année est tout simplement une œuvre estimable ; c'est beaucoup assurément que de mériter l'estime ; mais ceux qui se préparaient à s'extasier, savent mauvais gré à M. Lefebvre de les avoir déçus.
Gomment ne pas regarder et ne pas admirer les portraits de MM. Got, Landelle et dePommayrac I Ils représentent des femmes si belles, si séduisantes I M'"' C... par M. Got, est une blonde de keepsake , dont la tête est si pure , si suave , qu'elle conserve sa fascination, malgré le voisinage d'une terrible robe de velours rouge qui couvre les trois quarts du tableau et qui est peinte, d'ailleurs, de main de maître. La Baronne de K..., par M. de Pom-
mayrac, vêtue d'une robe rouge moins éclatante , a les cheveux dénoués et ressemble à Charlotte Gorday ; ^/"'' Blanche d'O..., par le même , est délicieuse en costume Pompadour. La Comtesse (VA..., par M. Landelle, est une brune du type le plus distingué, le plus aristocratique : il y a de la flamme dans ses grands yeux noirs et l'on s'en effraierait presque, si la bouche n'avait un sourire enchanteur.
Nous avons encore quelques bons portraits de femmes par MM. Pérignon, Escudier, Ad. Piot, Glaize fils, Jobbé-Duval, Leyendecker, Léon Olivié, Bonnegrâce, Ad. Leleux, F. Gaillard, par M"" Félicie Schneider, Lucile Doux , etc. Je ne parle pas du célèbre M. Winterhalter, qui continue à blaireauter, à pommader sa peinture jusqu'au dernier degré de l'affadissement.
Le portrait de M'"" P.., par M. Chaplin, nous représente une jeune femme avenante, accorte, potelée, aux carnations fraîches, satinées, presque transparentes, vêtue d'une robe de soie maïs avec seconde jupe de gaze blanche garnie de dentelles. Il ne se peut rien voir de plus léger, de plus souple, de plus chatoyant que ces étoffes bouffantes dont on croit entendre le frou-frou. M. Chaplin a la fantaisie, la grâce, la fraîcheur, le brio des peintres du dix-huitième siècle. Outre le portrait que nous venons de citer, il a exposé une allégorie, — les Premiers Liens, — où il semble avoir cherché à unir la manière de peindre de Boucher au sentiment de G-reuze. Une délicieuse fillette de quinze à seize ans — une sœur de la Fille à V oiseau mort, de la, Fille à la cruche cassée, de la Pelotonneuse, — est entourée par quatre petits Amours joufflus qui lui ont lié les mains avec une faveur rose et qui l'enlacent d'une guirlande de fleurs . Elle abaisse naïvement vers ces polissons ailés des regards qui, n'ont rien de farouche ; elle sourit à leurs jeux perfides, ne se doutant pas, la pauvrette ! qu'elle ne pourra pas briser ces liens de fleurs et de rubans. Sujet d'un rococo charmant ; peinture où la convention s'allie à la réalité de la façon la plus piquante.
M. Chaplin est un maître aimable ; on ne saurait en douter, puisque c'est à son école que se forment la plupart des dames qui embrassent aujourd'hui le difficile métier de la peinture. Quelques-unes de ses élèves ont acquis de la réputation, par exemple M"" Henriette Browne, qui a exposé deux scènes orientales finement observées et chaudement coloriées : Un Tribunal à Damas et des Danseuses à Assoun. M"^ Cécile Ferrère, qui s'est révélée,
cette année, par son portrait du prince des Asturies, nous aoffert en outre une Dormeuse , figure de paysanne de grandeur naturelle, peinte en pleine lumière avec une hardiesse et une largeur toutes viriles. M"« Nicolas et M''^ Angèle Dubos ont fait preuve d'un talent très-gracieux , — la première dans une figure de grandeur naturelle, le Rêve^ et dans une petite scène à la Chardin, le Jeu de Voie ; — la seconde, dans un tableau de genre, le Thé, où l'on retrouve non-seulement le faire, mais jusqu'aux minois charmants des compositions de M. Chaplin. Nous citerons encore parmi les exposantes de cette année appartenant à la même école: M"" Lucile Doux et Marie Anselma, M"'" Hermance Saint-Paul, Isidore Mikulska et Andrée, qui ont exposé des portraits ; M"" Marie de Tocqueville et Madeleine Lemaire , M''«^ Pockels et Bertha Formstecher, qui ont exposé des tableaux de genre.
M. Adolphe Jourdan, auquel le jury a décerné une médaille, est élève de M. Jalabert, ce qui ne l'a pas empêché d'imiter M. Chaplin dans un tableau qu'il a intitulé : le Lecture, et où il nous montre une belle jeune fille en corsage blanc, aux épaules et aux bras nus. Il est plus personnel dans ses Jeunes pêcheurs, — un petit garçon demi-nu, assis sur un rocher au bord de la mer et cherchant à prendre un crabe, et une fillette qui regarde naïvement par-dessus l'épaule de son frère. Scène gracieuse , exécution légère, coloris harmonieux , absence d'accentuation et de relief.
Les Orphelines de M. L. Perrault. — figures de grandeur naturelle, comme celles des deux tableaux de M. Jourdan — forment un joli groupe très-naïf et très-touchant dont la lithographie et la photographie ne manqueront sans doute pas de s'emparer.
M. François Millet est plus heureux dans ses tableaux de petite dimension que dans ses figures de grandeur naturelle. La Leçon de tricot est loin de valoir V Angélus, les Planteurs de pommes de terre, la Récolte, la Bergère, et les autres compositions que nous avons tant admirées à l'exposition universelle de 1867. La petite fille en tablier bleu et coiffe rose, qui apprend à tricoter, est bien naïve; la mère, coiffée d'un mouchoir rouge, est tout à ce qu'elle enseigne. Mais il faut se placer à vingt pas pour ne discerner que l'ensemble de la composition, la vérité des attitudes et du mouvement. Vues d'un peu près, ces figures déplaisent par la lourdeur du dessin et la grossièreté du modelé ; le ton rougeâtre des carnations leur donne une apparence de terre cuite.
Nous avons deux tableaux de M. Courbet: l'uij, — la Sieste
pendant la saison des foins — où, à côté de morceaux peints d'une façon magistrale, comme le groupe des vaches placées à gauche et certaines parties du paysage, on remarque des négligences de dessin incroyables ; l'autre, — V Hallali du cerf, — qui peut être regardé comme le chef-d'œuvre du maître d'Ornaus. Un dix-cors, entouré d'une meute ardente, mordu à la gorge par un chien, saisi par un autre à l'un des jarrets de derrière, se renverse en bramant. Debout devant lui, un piqueur tient d'une main un chien suspendu par l'oreille, et, de l'autre main lève un fouet pour cingler le plus vorace des assaillants. Sur la droite est un jeune chasseur monté sur un magnifique cheval gris, vu de croupe, qui se cabre et hennit en regardant le dix-cors. Du côté gauche, arrive le reste de la meute. La scène se passe sur la lisière d'un bois de sapins, au miUeu d'un vaste paysage couvert de neige, d'une exécution superbe. Les figures sont largement et vigoureusement accusées ; le pelage du cerf est un peu noir, mais celui des chiens est fort beau. Peut-être trouverait-on à reprendre çà et là quelques témérités de dessin. Le piqueur, qui est au second plan, a un mouvement très-énergique et très-juste ; mais il nous paraît d'une taille colossale. Le cavaher et sa monture sont du dessin le plus fier et en même temps le plus exact ; ils rappellent le Bonaparte gravissant le Saint-Bernard, de David.
Il serait bien à souhaiter que ce tableau prît place au musée du Luxembourg où, seul des maîtres contemporains, M. Courbet n'est pas encore représenté. Il est vrai que M. Courbet n'est pas un talent ofîiciel. Il n'est pas de l'Institut, il n'est pas même décoré.
M. Manet ne suit guère non plus la voie qui conduit aux honneurs. L'essentiel pour lui est que le public remarque ses peintures, et il ne recule devantaucune audace, — j'allais dire devant aucune excentricité, — pour attirer cette altention. Ses deux tableaux de cette année, le Balcon et le Déjeuner, ont fortement scandalisé les amateurs de la peinture proprette, nette, sentimentale et bourgeoise. Dans l'un, il a mis en scène un balcon de fer et deux persiennes vertes fraîchement décorés par un peintre en bâtiment. Derrière ce balcon, entre ces persiennes, apparaisraissent, sur un fond noir, deux femmes en robe blanche, l'une assise, l'autre mettant ses gants, et un gandin à la poitrine bombée, aux moustaches en crocs, qui fume un cigare. La femme assise a de beaux yeux noirs; l'autre a l'air gauche d'une pensionnaire ; le gandin a la mine d'un satisfait. — L'autre tableau nous montre un jeune garçon, en veston de velours noir, panta-
]on jaunâtre et chapeau de paille, assis au premier plan, sur le bord d'une table recouverte d'une nappe et chargée de vaisselle. De l'autre côté de celte table, à droite, dans la pénombre, un monsieur, coiffé d'un chapeau gris à haute forme, fume en attendant que la servante lui serve le café; celîe-ci apparaît, sur la gauche, apportant une cafetière d'argent.
Le premier aspect de ces deux toiles est peu agréable, nous devons le reconnaître ; les personnages, — à l'exception de la femme assise, — ne sont rien moins que beaux, les faces ont quelque chose de morne , de maussade , comme celles de gens qui posent, et, de fait, tous ces gens-là ont l'air de nous dire : regardez-moi ! Ils ne pensent pas à autre chose ; nous en excepterons toutefois le monsieur qui attend son café et qui rumine tranquillement son déjeuner, sans s'occuper de nous. Ainsi, pas d'expression, pas de sentiment, pas de composition. Que reste-t-il donc dans ces tableaux qui vaille la peine d'être regardé? — Il reste deux ou trois têtes modelées en lumière avec une franchise rare, des natures mortes d'une vérité extraordinaire, et, — dans le tableau du Déjeuner surtout, — une harmonie de tons gris trës-puissants. N'estce rien ?
C'est beaucoup, assurément. Mais il n'en faut pas moins blâmer M. Manet de s'obstiner, possédant un vrai tempérament de peintre, à reproduire des sujets d'une vulgarité repoussante, des types sans caractère, des scènes dépourvues de tout intérêt. Il est d'autant plus coupable qu'il pasvse pour être un homme d'esprit. Puisse la critique sincère le détourner des excentricités où son vigoureux talent finirait par s égarer, et le ramener à une observation plus élevée, plus saine, de la réalité ! Il peint admirablement la nature morte : tous ses efforts doivent tendre à exprimer la nature vivante, et, dans la nature vivante, les formes les plus belles.
Il sera bon aussi que M. Manet évite les fonds noirs, lourds, opaques, comme celui de son tableau du Balcon. Qu'il voie plutôt à quelles aberrations l'emploi d'un pareil repoussoir a conduit M. Ribot I
M. Ribot est un des praticiens les plus savants, les plus robustes, de la jeune école : il dessine avec une précision, une sûreté extraordinaire ; il modèle avec une fermeté presque sculpturale ; il a le sentiment de l'harmonie et la science du détail. Mais, hélas! toutes ces belles qualités ont sombré dans le pot au noir... Le catalogue s'est trompé en donnant à l'un des tableaux de M. Ribot, ce titre: les Marionnettes au village. Lisez : Ombres chinoises. Quant aux
Philosophes, — quatre têtes patibulaires sortant des ténèbres et se présentant à la lueur d'un ré cerbère, — ils doivent avoir leur dossier à la préfecture de police. Approchez-vous pourtant: ces gredins sont superbes. Ils descendent en droite ligne des lazzaroui et des bravi que peignait Ribera. Si ce sont vraiment des philosophes, ils appartiennent, sans nul donte, à la secte des cyniques; ils ne se sont jamais débarbouillés.
Les trois moines que M. Alphonse Legros nous montre attablés dans nn Réfectoire sont plus rassurants et plus propres, ce qui ne les empêche pas d'être très-solidement peints et très-vivants. L'air et la lumière circulent dans ce tableau.
Depuis quelques années il se fait beaucoup de moines en peinture. On se croirait revenu aux temps de Zurbaran et de Lesueur. — Les moines de M. Muraton (la Conversion) ont de la bonhomie, de la simplicité, de la sainteté ; ils sont largement et vigoureusement peiîits. Les jésuites de M. Lindenschmidt {Fondation de la Société de Jésus à Rome en 1540) ressemblent à des conspirateurs. Les dominicains de M. Gide [Chœur du couvent de Saint-Rarthélemy) et les capucins de M. Pinelli (le Lutrin) psalmodient gravement, machinalement; la plupart d'entre eux semblent dormir debout dans leurs stalles ; ils ne sont pas de l'avis de frère Jean des Entommeures qui disait que « les heures sont faites pour l'homme et non l'homme pour les heures. » M. Zamacoïs pourrait nous apprendre, avec le même frère Jean, « pourquoi les moines ont le nez plus grand les uns que les autres ; » il a étudié la gent monacale italienne dans ses travers, ses ridicules, et il en fait des caricatures (le Ron pasteur eila. Rentrée au couvent) d'une drôlerie un peu forcée, d'une exécution vive et piquante. M. Georges Vibert peint, lui aussi, de joyeuses moineries; mais, sans être de vieux matagots et des cafards empantouflés, ses moines ont plus de tenue que ceux de M. Zamacoïs: le Retour de la dîmeestun des meilleurs tableaux de genre du Salon.
M. François Bonvin a représenté, avec toute la gravité nécessaire, une Religieuse tricotant, dans un intérieur d'hôpital: le maintien austère, la physionomie attristée de cette vieille sœur de charité révèlent une existence partagée entre les pratiques de la dévotion et les soins donnés à la souffrance. La peinture est sobre, claire, tranquille, comme il convenait en un pareil sujet.
M. Moyse est le peintre attitré des rabbins : le tableau dans lequel il a représenté une Circoncision, offre quelques types ca-
ractéristiques, mais il ne vaut pas, pour l'exécution, le Grand Sanhédrin du salon de 1868. — Il y a plus de fermeté et une observation non moins juste dans la Sortie de la Loi, le jour de Sabbat, de M. Brandon ; nous connaissons, pour les avoir vus à la Bourse et à la salle Drouot, la plupart des personnages de cette composition.
M. Heibuth, qui doit sa réputation à ses spirituels croquis de monsignori romains, est trop artiste pour s'enfermer dans l'exploitation d'une spécialité, pour refaire constamment le même tableau. L'an dernier, il peignait dans la manière rembranesque une scène biblique, Job sur son fumier, et un délicieux petit portrait de femme ; aujourd'hui il nous offre une charmante idylle, le Printemps, où deux amoureux, en costume de la Renaissance, sont groupés (^ans un paysage frais, vaporeux, que Corot ne désavouerait pas.
Le genre idyllique est justement la spécialité dans laquelle s'est cantonné M. Emile Lévy. La première Idylle de M. Lévy remonte à 1864, si nous avons bonne mémoire ; elle représentait un jeune berger buvant avidement à la vasque de marbre d'une fontaine, tandis qu'une fillette, sa compagne, se dressait vainement sur la pointe des pieds pour atteindre le niveau de cet le vasque. Ces deux figures, d'un caractère bien naïf, d'une tournure très-élégante, obtinrent un légitime succès. Depuis, à chaque exposition nouvelle, nous avons vu reparaître ce couple villageois, grandissant d'année en année, partageant las mêmesjeux, les mêmes fatigues, se poursuivant, se cherchant, se fuyant, se retrouvant toujours. Aujourd'hui, nous touchonsau dénoûment de cette pastorale, ou, pour mieux dire, au commencement de la fin: la gente pastourelle est venue chercher de l'eau à la fontaine ; elle s'est assise sur la pierre d'oîi l'eau jaillit, et, pensive, mélancolique, elle se dit que, depuis qu'il est devenu un homme, le compagnon de son enfance semble éviter de la rencontrer. Elle se trompe, car voici qu'il a quitté son troupeau ou sa charrue pour venir à elle ; mais il y a de la timidité dans sa démarche ; il ne l'aborde qu'en tremblant ; il lui prend doucement le main et d'une voix émue il lui dit tout bas, bien bas, deux ou trois paroles qu'il voudrait retenir et qu'il lui tardait tant, tout à l'heure, de prononcer. Elle, saisie d'un trouble délicieux, elle écoute ce murmure qui retentit dans son cœur et la fait tressaillir. Elle n'ose pas se retourner, mais sa main, qu'elle abandonne au berger, dit assez qu'elle ne sera pas cruelle.
Cette composition charmante que M. Lévy a intitulée l'Hésitation, n'obtient pas le succès qu'elle mérite : on en vevt à l'auteur de s'être obstiné, depnis cinq ans, à ne mettre en scè que ses deux jeunes bergers; on voit dans cette obstination preuve de la stérilité de son imagination et l'on assure qu'il ne lui reste même plus assez de talent pratique pour se faire pardonner la monotonie des sujets auxquels il s'est voué. — Il est bien vrai que dans ses tableaux du Salon précédent, M. Lévy avait un dessin moins pur, moins distingué, un coloris moins fin, moins harmonieux, que dans son Idylle de 1864; mais il y aurait injustice à ne pas reconnaître que l'Hésitation est égale, sinon supérieure à ce dernier ouvrage, pour la facture comme pour le sentiment.
Après cela, nous nous joindrons volontiers à ceux qui demandent à M. Lévy de renoncer à ses deux bergers; il les a amenés à se faire une déclaration d'amour; qu'il les marie au plus vite; c'est une conclusion honnête à laquelle tout le monde applaudira, surtout si les noces ont lieu à huis-clos.
Les idylles, hélas! ne se terminent pas toujours commodes vaudevilles, — témoin cette charmante Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, que M. James Bertrand nous montre étendue sur la plage où une vague l'a jetée, où une vague va la reprendre, et qui nous sourit, dans la mort, avec une grâce virginale. Cette figure, de grandeur naturelle, est peinte avec une exquise délicatesse. M. Bertrand méritait bien la médaille que le jury lui a décernée.
Quittons ces sentimentalités. A en croire M. Edouard de Beaumont, il y aurait des femmes pour qui l'amour ne serait rien sans l'argent. — Une beauté aux cheveux roux, nonchalamment accroupie sur un sofa, voit afQuer dans son boudoir des culs-dejatte, des bossus, des tubercules vivants, qui viennent mendier ses faveurs; — mendiants aux mains pleines de joyaux, d'or, de banknotes, fantoches monstrueux qui rampent et grouillent, demandant l'aumône d'un sourire ou d'un baiser.
— Pourquoi pas? telle est la réponse de la beauté aux cheveux roux; tel est le titre que M. de Beaumont a donné au tableau dans lequel il a retracé, d'un pinceau leste et vif, la scène étrange que nous venons de décrire.
Inutile d'ajouter que ce tableau est un de ceux qui ont le privilège de captiver le plus l'attention" publique.
Il paraît que, dans tous les temps, l'offre de bijoux, de parures,
n'a rien gâté à l'offre d'un cœur faite à une femme d'esprit. . . . pratique. Bien venu qui apporte, nous dit, dans un tableau de M. Worms, une merveilleuse du Directoire à laquelle se présente, un bouquet à la main, un incroyable suivi d'un laquais qui ploie sous une charge de cadeaux bien et dûment empaquetés. Cette composition, finement observée, est rehaussée par tous les agréments d'une touche légère et spirituelle.
Il y a des femmes auxquelles il n'est pas permis d'offrir des robes et des bracelets ; mais toutes les femmes acceptent des bibelots, ces riens charmants qui garnissent si bien les étagères et qui peuvent être des souvenirs si peu compromettants. M. Tissot a peint deux Jeunes femmes regardant des objets japonais : elles sont fort jolies et paraissent examiner la collection avec un vif intérêt. Le public fait comme elles. — M. Tissot a le très-grand tort de peindre les accessoires de ses tableaux avec autant de soin, autant de minutie, qu'il en met à peindre ses figures. Ce défaut est plus apparent et plus choquant encore dans le tableau où il a représenté une Veuve des plus séduisantes, assise dans un jardin public entre sa mère et son enfant, deux remparts contre la galanterie.
L'importance exagérée donnée aux détails de costume et d'ameublement nuit beaucoup aussi aux gracieux petits tableaux de M. Toulmouche. Ses trois jeunes filles, penchées sur une Lettre d'amour qu'elles cherchent à lire toutes ensemble, ne gagneraientelles pas à ce que leurs toilettes fussent moins tapageuses — d'exécution ? Le temps que nous consacrons à examiner ces toilettes si brillantes de couleur, si vraies dans leurs moindres détails, ne serait-il pas mieux employé à regarder les minois souriants, mutins, chiffonnés des trois aimables liseuses?
M. Emile Saintin imite ordinairement M. Toulmouche, — témoin le Deuil de cœur, petit tableau qui a été remarqué au Salon de 1868. Cette année, il semble s'être inspiré de la Phryné et de la Pénélope, de M. Charles Marchai, — qui ont obtenu un si grand succès à ce même Salon, — pour peindre les deux antithèses qu'il intitule Fleurs de fête et Fleurs de deuil. Il y a dans chacune de ces compositions une jeune femme debout, contrastant par sa mise et l'expression de son visage avec celle qui lui fait pendant. Les deux figures s'enlèvent sur un fond gris, mais sans une vigueur suffisante. Les accessoires sont traités avec sobriété.
Un des adeptes les plus habiles de M. Toulmouche est M. Jules Goupil: son tableau, la Fête de la sœur, a de la grâce, du sentiment, et l'exécution en est fine sans mièvrerie. M. Gaume appar-
tient à la même école, mais c'est un excentrique : il a groupé sur le bord d'un Aquarium doux petites demoiselles qu'à leur costume écarlate on pourrait prendre, — de loin, — pour des poissons rouges.
M. Edouard Richter a de l'originalité : il cherche l'harmonie dans les gammes de tons les plus riches, les plus brillantes, et il la trouve souvent. Le Salon ne nous offre pas beaucoup de tableaux plus hardiment et plus curieusement coloriés que la Veille d^un bal masqué et le Dernier coup-d'œil. M. Richter doit être jeune : il arrivera.
Le jury a médaillé MM. Berne-Bellecour et Maxime Claude, pour des scènes de chasse. M. Berne-Bellecour a peint un vieux piqueur Désarçonné qui, rompu, plié en deux, s'appuie sur le bras d'un jockey, à la porte d'une chaumière oii il vient demander l'hospitalité. Des deux tableaux de M. Claude, le Rendez-vous de chasse et le Récit d'un chasseur, nous préférons le second: dans un intérieur confortable, au coin du feu, un chasseur, en train de raconter ses prouesses à un ami, se lève et fait le geste d'un homme qui vise une perdrix au vol ; à cette vue, son chien dresse l'oreille, agite la queue et attend que le coup de fusil retentisse pour aller ramasser le gibier. Une agréable couleur blonde ajoute au charme de cette petite scène observée et rendue avec esprit.
M. Brillouin, qui a été médaillé aussi, a exposé deux intérieurs du xvni" siècle, — la Lettre de recommandation et le Libraire ambulant, — où l'on remarque des physionomies et des attitudes expressives. M. Brillouin est un sectateur de M. Meissonier qui compte d'ailleurs au Salon quantité d'autres disciples et d'adeptes: M. Ghavet, assez lin dans son Atelier de peinture; M. Plassan, banal de sentiment, mais assez bon coloriste dans sa Prière; M. Fauvelet, insignifiant et confus dans son Enfant prodigue ; M. Pécrus, aigre et maigre dans son Héritier eirsa Toilette; M. Gh. Loyeux, large et gras dans le portrait d'un gentilhomme vêtu de noir, assis et accoudé sur une table où sont des papiers et une sphère, et qu'il nomme Franklin ; M. Alfred Gués, qui a peint avec une perfection de détails dont Mieris serait jaloux, Boccace racontantune de ses nouvelles àun jeune seigneur et à une jolie dame blonde ; M. Fichel. qui a fait une excellente traduction de la fable de La Fontaine : « Le fou qui vend la sagesse, » etc.
Dans la Promenade sur la voie des tombeaux à Pompéi, M. Gustave Boulanger, — prix de Rome en 1849, — a ciselé, avec une
précision que pourrait lui envier tout disciple de Meissonier, une demi-douzaine de figurines très-élégantes de tournure, très-piquantes d'expression, très-intéressantes au point de vue des costumes : ce sont des hétaïres ou pour mieux dire des cocodettes habillées à l'antique, minaudant à qui mieux mieux et agaçant les Pompéiens de la décadence.
Parmi les scènes antiques, il nous faut citer encore: la Lucrèce, de M. Gendron, et le Miracle de la bonne déesse, de M. Hector Le Roux, peintures dont la couleur un peu blafarde empêche qu'on ne remarque, autant qu'il le mériterait, le bon style des figures; Aristide et le paysan, de M. Hillemacher; une Vestale se laissant entraîner hors du temple, par M. Etex le sculpteur ; le Chien d'Alcibiade, composition disposée en manière de bas-relief, par M. Ch. Doerr, élève de L. Gogniet.
Une anecdote racontée avec infiniment d'esprit par M. Charles Comte, d'après Saint-Gelais, est celle des Bohémiens faisant danser des petits cochons devant Louis XI malade. Un zingaro, crépu, maigre, élancé, vêtu d'un costume très-original, souffle gravement dans un flageolet et bat du tambour, jouant un menuet que dansent deux cochons savants. Le danseur, vu de dos, a la toque sur la hure et l'épéeau flanc; la danseuse, coiffée d'une cornette en forme de pain de sucre, laisse tomber délicatement ses mains, — ses pattes veux-je dire, — et penche la tête pour se donner des grâces; elle est à croquer. Le vieux roi, enfoncé dans son lit à courtines, regarde en riant. Près du chevet, se tient le médecin Coictier, roide et impassible. Devant le foyer, à droite, deux moines sont agenouillés, marmottant des prières et lançant un regard effaré aux deux danseurs qu'ils prennent apparemment pour des incarnations de Satan. A gauche, la femme du bohémien habille trois autres acteurs de cette troupe savante. Des seigneurs et des hallebardiers témoignent leur gaieté avec plus ou moins d'expansion. Ce tableau obtient un succès mérité : composition, physionomies, attitudes, dessin et couleur, tout y est expressif, pittoresque, charmant.
Encore de la statistique. — Les écoles coalisées . — Les généraux se sont retirés sous leur tente. — les belges .• Deux soldats qui ont dans leur sac le bâton de maréchal : MM. Hennebicq et Franz Vinck. — Arcades ambo : MM. Jules et Albert Devriendt. — MM. Alfred Cluysenaar, Nieuwenhuys et Smits. — La dernière heure de Pompéi, par M. Goomans. — Le Départ de la mariée, de M. Baugniet. — MM. Hamman, VanElven et Eechaut. — M"' Gollart.— Animaux en bois par MM. Verlat etNoterman. — Animaux vivants par M. Xavier De Gock. — Une Matinée, par M . César De Gock . — Une bande de paysagistes.—M. et M"" Van Hove.— les hollandais ; Un baptiste : M. Bisschop.
— MM. Israëls, Burgers, J. Maris, Kaemmerer, Moormans, Jongkind, etc.
— Le célèbre M. Van Schendel. — les allemands : MM. Lindenschmidt et A. deRamberg. — Les spirituels peintres de la spirituelle école de Dusseldorf. — La Bouteille de Champagne de M. Schloesser, et le Parapluie rouge de M. Saal. — Le Printemps de M Heilbuth.— M. Spangenberg et M. Paulsen. — M. Kauffmann et M. Werner. — Oh ! ces Prussiens ! — L'Attelage de boeufs de M. Weber. — La farine de maïs de M. Schreyer. — M. Schenck et M. Rouher. — Annexeurs et annexés. — les adtrichiens : MM. 0. von Thoren, Bakalovickz, Weisz, Friediander, Schoen, Madarasz et un peintre dont le nom s'écrit avec quinze consonnes. — les russes : Polonais et Moscovites. Finis Poloniœ ! — les Scandinaves : MM Nordenberg, Jernberg, Baade, etc.— les italiens : MM. Palizzi. Castiglione, Nitis, Zuccoli.etc. —les espagnols : MM. Rodriguez, Sans, Mercadé, R. de los Rios, Rico, Escosura.
— Réjouissances monacales, par M. Zamacoïs. — les anglais. — Distinguons ! Anglais de l'Angleterre : MM. Mac Gallum, Wells, Yeames. Anglais de la France : MM. Wyld, Dicey, etc. — les américains : MM. Mayer, Bacon, Bierstadt. — les suisses : MM. Potter, Baudit, Gastan, Vautier, Anker.
Sur 1,787 peintres qui ont exposé 2,452 tableaux au Salon de 1869, on compte 280 artistes étrangers à la France, dont l'apport est de 384 peintures. Le contingent fourni par les écoles étrangères est donc d'un sixième environ, tant pour le nombre des exposants que pour celui des œuvres exposées. Il va sans dire que dans cette statistique nous laissons à la France les artistes nés à l'étranger de parents français, comme M. de Pommayrac, le portraitiste, qui a vu le jour à Porto-Rico, et M. Gélestin Nanteuil, qui est venu au monde à Rome, — et ceux qui se sont fait naturaliser Français, comme M. Lehmann, membre de l'Institut, qui est né à Kiel; M. Laemlein, qui est né en Bavière; M. Kuwasseg,le paysagiste, qui est né à Trieste; M. Maximilien de Waldeck, élève de
Vien et dePrudhon, qui est né à Prague, «il y a plus d'un siècle,» et qui, pour charmer ses loisirs de centenaire (c'est son mot), peint avec une patience extraordinaire de petits tableaux archéologiques fort curieux : Ariane et Thésée, un Episode de l^ histoire du Mexique en 1509.
Ce chiffre de 280 exposants étrangers se répartit ainsi entre les divers pays : Allemagne, 54 ; Belgique, 53 ; Italie, 23 ; Espagne, 19; Suisse, 19; Pays-Bas, 19; Angleterre, 18; Etats-Unis, 18: Russie, 17; Autriche, 15; Suède et Norwège, 9 ; colonies anglaises, 4; colonies espagnoles, 3; Danemark, 2; Grèce, 2; Roumanie, 1 ; Turquie, 1 ; Pérou, 1 ; Mexique, 1 ; colonies danoises, 1.
Gomme on le voit, les Belges tiennent avec les Allemands la tête de la coalition pacifique qui vient disputer à notre école les succès du Salon. Cette année, il faut le reconnaître, les écoles étrangères ne nous ont offert qu'un bien petit nombre d'oeuvres remarquables ; leurs chefs se sont généralement abstenus d'exposer ou n'ont exposé que des ouvrages très- secondaires. Pour ce qui est de la Belgique notamment, les meilleurs peintres de Bruxelles, d'Anvers et de Gand ont fait défaut ; je ne parle pas de MM. Gallait, Madou et de quelques autres qui, depuis fort longtemps, n'ont pas exposé à Paris et qui en cela ont grand tort, au point de vue même de leur célébrité, car Paris étant le centre où affluent sans cesse les curieux du monde entier, c'est là que se forment et de là que se propagent les réputations. M. Leys reconnaîtra facilement que Texposiiion universelle de 1867, où l'on voyait toute une série de chefs-d'œuvre de son pinceau, a considérablement accru sa renommée. Nous regrettons qu'il ne nous ait rien envoyé cette année, car nous le tenons, non-seulement pour le premier peintre de la Belgique, — mais pour l'un des plus grands peintres de l'Europe. Nous eussions été heureux aussi de retrouver au Salon : MM. Alfred Stevens, Florent Willems et De Jonghe, qui comptent au nombre des maîtres de la pjeinture de genre; M. De Groux, le Millet belge; M. Alma-Tadema, le piquant égyptologue; M. Dewinne et M°" O'Gonnell, les excellents portraitistes; MM. Joseph Stevens et Verwee, les vigoureux animaliers ; M. Clays, le brillant mariniste ; MM. Lamorinière, Fourmois, Roffiaen, Robie, H. Bource, Van Moer, Bossuet, etc.
En l'absence des maîtres, deux nouveaux venus, MM. André Hennebicq et Franz Vinck, se recommandent à notre attention. Nous ne savons s'ils sont jeunes et s'ils ont déjà acquis quelque
réputation dans leur pays ; mais c'est la première fois, croyonsnous, qu'ils exposent à Paris. M. André Hennebicq est élève de M. Portaels. Il a entrepris de mettre en peinture le passage suivant des Lamentations de Jérémie : « Voici ce que dit le Seigneur des armées ; L'affliction passera d'un peuple à un autre, et une grande tempête sortira des extrémités du monde. Ceux que le Seigneur aura tués ce jour-là seront étendus d'un bout à l'autre de la terre ; on ne les pleurera pas, on ne les relèvera pas, on ne les ensevelira pas ; mais ils resteront à la surface de la terre comme du fumier. » Il y a véritablement de l'horreur, de l'épouvante, dans la composition de M. Hennebicq : du bout de l'horizon s'avance une nuée sinistre devant laquelle fuient les populations effarées; les femmes échevelées, demi-nues, entraînent, emportent leurs enfants ; les pasteurs emmènent leurs troupeaux ; et, à chaque pas, un des fugitifs s'affaisse : le sol est jonché de cadavres. — Ce tableau, de dimensions restreintes, est exécuté avec véhémence ; peut-être l'éclat des parties éclairées est-il obtenu aux dépens des demi-teintes qui sont un peu opaques ; mais l'ensemble a de la vigueur et de l'harmonie. Quelques figures sont d'un dessin assez ferme, par exemple, le groupe formé d'un homme qui appuie la main sur la tête d'un bœuf noir attelé à un char, d'une jeune femme qui, de son bras nu tendu en avant, semble faire un geste de colère ou de désespoir, et d'une autre femme renversée, ayant déjà la lividité du cadavre. En somme, beaucoup de qualités qui font passer par-dessus les défauts et annoncent un tempérament artiste.
Un autre élève de Portaels, M. Van den Kerckhove, a exposé aussi une composition biblique qui n'est pas sans mérite : les Espions de Josué à Jéricho.
M. Franz Vinck est élève de M. Leys : le catalogue ne nous l'aurait pas dit que nous l'eussions deviné du premier coup. Gomme tous les vrais maîtres, Leys marque de sa forte empreinte tous les talents formés à son école. L'imitation, — je dirais presque le pastiche, — est très visible dans le plus important des tableaux de M. Vinck : la Joyeuse entrée d'un roi de tir. Le défaut mênie du modèle — le manque de profondeur dans la perspective — se retrouve ici, naturellement exagéré. La composition ofi're d'ailleurs des types bien saisis, des costumes et d'autres accessoires étudiés avec soin. Le défilé des tireurs a lieu dans le fond du tableau. Parmi les curieux placés au premier plan, on distingue trois groupes principaux : deux hommes du peuple mar-
chant bras dessus bras dessous, et dont l'un prend la main d'une femme en cornette blanche ; un gentilhomme, en manteau rouge et feutre gris orné d'une plume noire, qui se retourne vers une dame vêtue d'une robe à grands ramages et d'un manteau court en velours vert ; une vieille femme et une jeune précédées de deux enfants à qui un marchand ambulant offre des gâteaux.
L'autre tableau de M. Vinck nous intéresse davantage, bien qu'il ne contienne que cinq figures. Le sujet est une scène de mœurs actuelles. Nous étions bien aise de voir si le style si habilement renouvelé des vieux Flamands par M. Leys, et exclu~ sivement appliqué jusqu'ici au résurrectionnisme des tjçes et des usages du seizième siècle, s'accommoderait à la représentation de la vie moderne. Le succès de M. Vinck prouve que toute manière de peindre qui interprète naïvement et consciencieusement la réalité, peut s'approprier à toutes les époques et à tous les sujets.
Sous ce titre : Entre la paix et la guerre, M. Vinck nous montre une jolie bonne d'enfants assise sur un banc du Parc, entre un caporal qui lui conte fleurettes et un vieux prêtre qui lui lance un regard de doux reproche. Voilà unehistoiie réaliste qui vaut certes bien l'antique fable d'Hercule entre la Vertu et le Vice et la légende saugrenue de la Tentation de saint Antoine 1 Pas n'est besoin de dire qui personnifie ici la paix et qui personnifie la guerre. Les femmes ont l'humeur belliqueuse — en amour. Tout en ayant l'air de se tourner du côté de la Paix, la jeune bonne prête l'oreille aux propos du guerrier : elle a bien soin d'ailleurs de bercer le baby couché sur ses genoux, de peur qu'il ne crie. Un autre baby plus âgé, tout habillé de blanc comme son petit frère, va prendre la main du prêtre comme pour l'engager à venir jouer avec lui. — Ce charmant tableau que le jury a oublié de médail- 1er appartient au roi des Belges ; l'exécution en est franche et robuste, un peu trop robuste même pour un aussi petit cadre ; les attitudes sont excellentes, les physionomies expressives, surtout celle du militaire dont la tête est modelée avec une finesse et une fermeté rares.
Deux autres disciples de Leys, deux frères, MM . Jules et Albert Devriendt, sont en progrès. Le premier a représenté Christine de Pisan lisant à sa mère le poëjne dédié à son fils; le second, Jeanne et Marguerite de Constantinople prisonnières au Louvre. Les deux frères ont entre eux une grande ressemblance, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'ils procèdent du même maître : toutefois, M. Jules Devriendt a la touche moins sèche et la couleur plus lumineuse que M. Albert.
Un des bons portraits du Salon est celui d'une femme blonde, en robe blanche, assise sur un fauteuil, les bras croiséSj par M. Alfred Gluysenaar : c'est de la peinture large, harmonieuse, d'un sentiment tranquille et chaste, qui tranche sur les œuvres des portraitistes français où il est fait une si grande part aux élégances mondaines et aux provocations de la chair. M. Gluysenaar s'est formé à l'école de L. Cogniet, mais il travaille maintenant à Bruxelles. M. Edouard Nieuwenhuys, élève de M. Comte, habite Paris : le Salon a de lui un tableau d'histoire bien composé et d'une brillante couleur, Louis XIII et Richelieu au siège de Perpignan.
M. Eugène Smits, — élève de Navez. — qui s'est révélé au Salon de 1865 par une vigoureuse peinture de types italiens, Roma, a exposé, cette année, un Jardin romain — où l'on remarque quelques personnages d'élégante tournure, — et une figure de grandeur naturelle, vue jusqu'aux genoux, une Sert;an^e flamande, en robe noire à petites fleurs roses, aux manches retroussées, portant un plat d'huîtres. Cette dernière toile, d'une couleur blonde assez distinguée, produit peu d'efletau milieu des peintures tapageuses qui l'environnent.
La Dernière heure de Pompéi, de M. Joseph Coomans, a été fort remarquée de cette très-grande partie du public qui s'intéresse plus à un tableau arrangé avec esprit et rempli d'épisodes qu'à un tableau bien peint. M. Coomans nous introduit dans la Maison du poète au moment où le Vésuve, dont nous apercevons le cratère par une ouverture de l'atrium, commence à vomir des torrents de lave. Personne dans cette maison ne prévoit la catastrophe : le poëte compose, étendu sur un cubiculum ; les femmes se parent, les enfants jouent, les esclaves vont et viennent; tout est joie et sérénité dans cet intérieur, où bientôt tout aura péri. — Les détails de mobilier et de costumes sont traités avec soin, avec érudition ; mais la touche n'est pas assez fondue, la couleur pas assez harmonieuse.
Le Départ de la mariée de M. Baugniet obtient plus de succès encore que la Dernière heure de Pompéi. Songez donc ! Une épousée d'hier disant adieu à sa mère, à ses sœurs, qu'elle n'a jamais quittées, pour suivre un mari qu'elle connaît à peine... M. Baugniet a eu le bon esprit de ne pas nousmontrer l'odieux ravisseur. Il n'y a dans son tableau que la mariée et sa mère qui s'embrassent, deux grandes demoiselles fort tristes, une fillette qui sourit en examinant le bouquet de fleurs d'oranger, et une ro-
buste servante, en grand tablier rouge, qui porte le sac de nuit et ouvre la porte. Cette dernière figure est excellente. Les étoffes et les accessoires sont peints avec infiniment de délicatesse. M.Baugniet se rapproche beaucoup de M. Toulmouche, non-seulement par le choix des sujets qu'il traite, mais encore par l'habileté de l'exécution. M. De Jonghe qui n'a rien exposé, comme nous l'avons dit, appartient à cette même école dont les tableaux, d'une sentimentalité un peu bourgeoise, seront très-intéressants pour la postérité, à cause de la fidélité avec laquelle nos modes, nos usages, nos types mêmes y sont reproduits.
M. Hamman fait de la pein'.ure rétrospective, comme Meissonier et ses nombreux adhérents, comme M. Comte aussi, avec lequel il a d'assez graiides analogies d'exécution. C or elli jouant du violon dans râtelier de Stradivarius est une bonne petite toile, grassement peinte et soigneusement étudiée dans les costumes.
M. Pierre Van Elven, élève de son père, expose une vue du Portail de la cathédrale de Chartres, par un temps de neige, et une Noce à Lisbonne .• il y a dans ce dernier tableau des types grotesques et de grandes faiblesses d'exécution; mais M. Van Elven a le goût du pittoresque et le sentiment de la composition ; on dit qu'il a fait une étude particulière de Léopold Robert, un excellent guide pour ce qui est du dessin et de l'ordonnance d'un tableau.
C'est à l'école néerlandaise, aux Ostade, à Teniers, à Terburg, que M. Constant Eechaut, d'Anvers, demande ses inspirations : il fait même à ces maîtres des emprunts qu'il ne prend pas la peine de déguiser ; son Déjeuner dans la cour d^une hôtellerie au dixseptième siècle est plus qu'un pastiche : c'est une compilation.
M"° Marie Collart a toujours le vif sentiment de la vie rustique et la main vigoureuse que vous lui connaissez : de ses deux tableaux, le Fournil et la Source, nous avons surtout remarqué le premier, — paysage d'hiver avec une chaumière, une femme donnant à manger à des pourceaux, et des arbres dont les ramures dépouillées s'entrelacent sur un fond de ciel teinté de rose par le soleil couchant. Couleur juste, harmonieuse. Beaucoup d'air.
Les animaux de M. Verlat (Chien en arrêt sur des faisans) menacent de devenir aussi secs que ceux deM. Z. Noterman (la Vigilance déconcertée) et ils n'ont pas le même esprit. A quoi M. Verlat dépense-t-il donc son énergie ?
Il y a beaucoup de mouvement dans V Arrivée d'un troupeau de vaches au bord de la Lys, de M. Xavier De Gock : la vache noire
et la vache rousse, du premier plan, font de belles taches sur le fond verdoyant de la prairie ; la rivière, d'un gris ardoisé, et les nuages, d'un gris d'argent, sont très-lumineux Le Site des bords de la Lesse^ — un coteau couvert de vertes broussailles, parmi lesquelles s'ébattent des moutons et des chèvres, — est peint avec une grande souplesse, dans des tons riches et vigoureux.
M. César De Gock et un Prussien dont nous reparlerons, M. Otto Weber, sont les seuls peintres étrangers qui aient été médaillés. Le Matin dans les bois à Sèvres, de M. César De Gock, est sans contredit l'un des plus séduisants paysages du Salon : la fraîcheur de l'air, la légèreté du feuillage, la finesse de la lumière qui se joue à travers les branches et s'éparpille gaiement sur le sol, tout dans ce tableau donne une impression délicieuse de poésie matinale et bocagère. La Pin de la journée dans le bois à Longueville est loin d'avoir le même charme : l'exécution est lourde et molle à la fois.
Le Soleil couchant dans la Campine, de M. de Knyff, a de la grandeur et de la mélancolie. Le Verger à Rhodes, de M. Jules Goethals, est une étude d'arbres et de pré d'un vert tendre, doux et harmonieux. Le Rhin près d'Arnheim, de M. de Schampheleer, le Dormoir aux vaches, de M. Féhx Cogen, les vues d'automne et d'hiver prises dans la forêt de Tervueren, ~ le Fontainebleau des peintres bruxellois, — par MM. Coosemans et Boulenger, et les vues des Côtes de S. Raphaël en Provence, par M. Papeleu, se recommandent par la sincérité de l'impression et la justesse de l'effet. Nous ajouterons toutefois, en ce qui concerne M. Papeleu, que ses marines méditerranéennes nous paraissent inférieures aux paysages qu'il exécutait autrefois dans la manière de Jules Dupré, son maître.
M. Victor Van Hove, de Renaix, peint à Saint-Germain en Laye des types de la Hollande. Sa paysanne en coiffe blanche, s'habillant pour aller au temple, le Dimanche matin, rappelle, par le sentiment et un peu aussi par l'exécution, les excellents tableaux de M. Bisschop. 11 a exposé en outre un portrait de M"* Macé-Montrouge, et sa femme, M°" Anna Van Hove, née de Heusch, a exposé un portrait de M. Montrouge, l'impressario.
Les baptêmes sourient à M. Bisschop. En 1865, il nous a offert le Départ pour un baptême à Stinloopen ; son tableau de cette année nous fait assister au Retour de la cérémonie : la jeune femme, qui porte le nouveau-né recouvert d'un grand châle, et
la vieille qui précède, chargée de sa hi])le et de sa chaufferette, ont une gravité de puritaines. La vieille se profile sur un pilier d'une blancheur éclatante. A gauche, une autre femme vue de dos s'enlève avec non moins de vigueur sur un fond de hoiserie peinte en rouge où le soleil découpe un triangle lumineux d'une réalité extraordinaire.
Le Débarquement des pêcheurs de M. Israels n'a pas le charme des intérieurs où cet artiste distingué exprime si poétiquement la misère et la souffrance. — H y a des têtes d'enfants bien naïves dans VElude de M. H. Burgers, et les Fiancés de Vile de Maiken, que le même peintre nous montre assis sur une éminence, en face de la mer, forment un groupe largement et fermement accusé. — Deux débutants qui se sont formés en France, M. Jacques Maris, élève de M. Hébert, et M. Kaemmerer, élève de M. Gérome, ont exposé des tableaux de genre très-dignes d'attention : M. Maris a plus de sentiment ; M. Kaemmerer plus d'habileté pratique.
M. Moormans, de Rotterdam, élève de l'école d'Anvers, a peint d'une main très-délicate et très-adroite les figurines de ses deux compositions, la Romance et la Lecture. Ce dernier tableau est particulièrement réussi : on y remarque une succession de pièces finement éclairées, à la manière de Pieter de Hooch.
Nous citerons encore, parmi les ouvrages exposés par des peintres hollandais, les paysages quelque peu fantastiques de M. Jongkind (la Meuse à Dordrecht et une Vue de Rotterdam), les bestiaux de M. Stortenbeker, les chevaux de MM. Bombled et Verschur, les fleurs de M"" Adreana Haaren et Alida Stolk ; et puis. . . . réternel Marché hollandais du célèbre et infatigable M. Van Schendel.
Passons aux Allemands. Les peintres de grandes machines, les compositeurs de cartons sont absents. L'école de Munich n'est guère représentée que par M. Lindenschmidt dont nous avons déjà signalé le vigoureux tableau, la Fondation de la Société de Jésus, , et par M. Arthur de Ramberg qui a mis en peinture un des beaux dessins qu'il a composés pour illustrer VHermann et Dorothée de Goethe, et qui ont figuré à l'exposition universelle de 1867.
Le peintre le plus spirituel de la trop spirituelle école de Dusseldorf, M. Knaus, nous a fait également défaut ; mais nous avons quelques-uns de ses imitateurs, MM. Dieffenbach, R. Dahlen, Garl Schlœsser. Ce dernier est vraiment très-amusant dans le tableau qu'il intitule une Bouteille de Champagne. M. Georges Saal, formé à la même école et tourmenté par conséquent du désir de parai-
tre spirituel, a exposé une méchante caricature où l'on voit un taureau piétinant un parapluie rouge et menaçant de ses cornes une bande de pourceaux ; les Derniers honneurs rendus à un pécheur norwégien valent mieux ; les figures sont médiocres, mais le contraste entre la lumière rose du soleil couchant et la lumière blanche de la lune qui surgit au sommet des montagnes est habilement rendu. M. Saal ferait bien de s'en tenir à ces effets curieux qu'il est allé étudier dans les climats hyperboréens.
Rien des deux frères André et Oswald Achenbach ; mais un pastiche assez réussi des vues italiennes d'Oswald par un de ses élèves, M. Ruinart, de Goblentz : la Dogana délia Marina, à Naples.
Presque rien de M. Schlesinger : un portrait de femme insignifiant et un tableau de genre que personne n'a vu.
Une métamorphose : M. Heilbuth, de Hambourg, si original et si amusant autrefois dans ses croquis de monsignori romains, s'est mis à imiter Corot, après avoir, l'an dernier, imité Rembrant. Rien de plus frais et de plus poétique, d'ailleurs, que son Printemps, — un paysage luxuriant où roucoulent deux amoureux.
Deux noms nouveaux : M.Paul Spangenberg, élève de MM. Steffeck et Flever, et M. Fritz Paulsen, élève de M. Piloty, qui sont nés tous deux à Mecklembourg, qui habitent tous deux à Paris la même maison et qui tous deux imitent M. Toulmouche avec une habileté qui devrait donner à réfléchira M. Toulmouche lui-même ; car, en vérité, je ne sais si M. Toulmouche a une exécution aussi souple, aussi moelleuse, un sentiment aussi juste du clair-obscur. Deux autres inconnus, domiciliés à Paris : M. Hugo Kauffmann, de Hambourg, et M. Fritz Werner, de Berlin, élève deMenzel; l'un et l'autre coloristes un peu sombres, mais pleins de hardiesse et de force. Sous ce titre : Souvenir de Paris, M. Werner a peint une vue très-originale des hauteurs de Montmartre ; les premiers pians, avec des figurines microscopiques, sont d'une réalité étourdissante.
Tous ces Prussiens sont bien inquiétants ! Est-ce que la meilleure peinture d'animaux du Salon, un Attelage de bœufs, n'était pas l'œuvre d'un Berlinois, M. Otto Weber ? Oh ! les superbes bêtes traînant, à travers les broussailles d'un taillis, un char chargé de fagots I Le magnifique paysage, solide et bien éclairé ' Le jury français n'est pas chauvin : il a décerné une médaille à l'auteur de ce chef-d'œuvre. Je sais bien que M. Weber, pour se concilier nos sympathies, se déclare disciple de Couture, mais il reconnaît
en même temps M. Steffeck pour maître; — et puis c'est un Prussien !
M. Schreyer, de Francfort, — un annexé, — ne se réclame d-aucun maître, ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup de talent ; toutefois son Temps cVhiver en Valachîe ne nous a séduit qu'à moitié. Ce n'est pas dans la neige qu'est empêtré son attelage de douze chevaux ; c'est dans de la farine de maïs.
Sont-ils gentils les petits Moutons auvergnats de M. Schenck I Sont-ils proprets et frisés, — malgré la Pluie ! Je soupçonne M. Schenck, du Holstein, d'avoir voulu flatterie pouvoir. M. Rouher fera bien de se défier. — A ces aimables montons qu'un vilain loup menace de ses crocs, je préfère les Têtes de chevaux de course, groupées comme les Têtes d'ânes, du dernier Salon, Autour d^une auge • ce sont d'excellents portraits qui ont été commandés à M. Schenck par M. Schickler, le sportsman .
Qui avons-nous encore à citer en fait de Prussiens ou d'Allemands prussianisés ? — M.Otto Scholderer, de Francfort, trèsénergique dans un Braconier éventrant un chevreuil, figure de grandeur naturelle; M, Théodore Weber, de Leipzig, bon mariniste dans sa Pèche du hareng; M. Graef, de Koenigsberg, assez
lumineux dans le portrait de il/'" G , en robe jaune ; M. Alex.
Bluhm, très-fin dans une vue de la Forêt de Fontainebleau et le Moulin d'Esclinjos (Landes) ; M"' Anna Peters, qui a peint un bouquet de Lilas, dont on croit respirer le parfum, etc.
L'Autriche, si arriérée naguère, fait ce qu'elle peut pour se mettre au niveau de la Prusse; elle y parviendra, — ii'en doutons pas, — si elle continue k marcher dans la voie libérale. En attendant, elle n'a guère de bons peintres à nous offrir : encore, ceux que nous pouvons nommer habitent-ils Paris, comme M . Otto von Thoren. qui peint les chevaux /^les Nomades en Hongrie) dans la manière de M. Schreyer, et les bestiaux (Pâturage en Normandie) dans la manière de Troyon ; comme M. Ladislas Bakalowickz, de Gracovie, qui a imité Willems et un peu aussi Meissonier, dans son tableau la Chanson au dessert.
M. Ad. Weisz, deBude, élève deM. Jalabert, a exposé un tableau de genre d'une exécution délicate et d'une couleur distinguée, la Sœur de lait ; M. Victor de Madarasz, élève de L. Cogniet, un assez bon portrait de femme; M. Aloys Schoen, de Vienne, une scène orientale un peu trop jaune, mais pleine de détails intéressants, les Vendanges près Constantinople; M. Friedlander, membre de
rAcadémie des beaux-arts de Vienne, une composition familière (le Retour à la maison paternelle) du genre de celles auxquelles il doit sa réputation — en Autriche. M. Strassgschwantdner, élève de la même académie, peut bien être assuré qu'il ne sera jamais célèbre en France tant qu'il n'aura pas changé de nom.
Nous avons dix-sept Russes à l'Exposition ; mais, à vrai dire, plusieurs de ces Russes sont des Polonais; exemples : M. Kaplinski, auteur d'un vigoureux portrait du comte Branicki ; M. Arthur de Gassowski, qui peint la nature morte ; M. le comte Boratynski, élève de P. Delaroche, qui a exposé un sujet de genre, la Rêverie; M"' LeontineSaulson, élève de M. Breton, dont nous avons remarqué une jolie scène enfantine. En pénitence, etc.
En fait de tableaux exposés par des Russes de la vraie Russie, on peut citer : l'Entrée de Louis XI à Paris, composition pornographique, de M. BonczaTomachevski, de Pétersbourg; les portraits de M. Axenfeld, d'Odessa; une Vue de Finlande, de M. Lindholm, élève de Grude; un Repas de moines, de M. Guillaume Grommé; etc.
A propos, il parait que la malheureuse Pologne est décidément morte. C'est une Danoise, M"" .Jerickau, la femme du sculpteur, qui nous l'apprend dans un tableau énergiquement peint, qu'elle intitule : Finis Poloniœ. Pauvre Pologne ! . . .
L'école Scandinave est représentée par deux peintres de genre qui travaillent à Dusseldorf, MM. Nordenberg et Jernberg, fort estimés l'un et l'autre en Suède, leur pays natal ; par deux marinistes norwégiens dont le meilleur, M. X. Knud Baade, habite Munich, et l'autre, M. Benneter, élève de MM, Meyer et Gudin, habite Paris; par un portraitiste, M"'= Christine de Post, un peintre d'animaux, M. Kiorboe, et un paysagiste, M. Alfred Wahlberg, etc. Ces trois derniers artistes, nés en Suède, travaillent parmi nous; ils ne sont pas sans talent. Un Danois, M. le comte de Schmettow, a exposé une marine où le mouvement et la couleur des eaux sont bien étudiés et les navires dessinés avec soin.
Allons nous réchauffer en Italie. . . Hélas ! l'art, si longtemps échpsé, n'y brille pas encore d'un éclat bien vif ; mais, patience ! le souffle puissant de la liberté finira par dissiper les brumes malsaines qu'une oppression de plusieurs siècles avait agglomérées sur ce malheureux pays. Remarquez qu'après la Belgique, c'est
l'Italie qui a fourni le plus d'exposants. Il y a donc véritablement un réveil dans la patrie de Michel-Ange et du Titien.
Les meilleurs tableaux italiens du Salon sont dus à des artistes qui se sont fixés à Paris depuis plusieurs années. M. Palizzi, de Naples, auteur de deux charmantes toiles, Moutons allant aux champs elles Chardons [ànon et chevi'eaux), a été médaillé en 1848 et décoré en 1859. Un autre Napolitain, M. Gastiglione, n'a pas encore obtenu de récompense, ce qui ne l'empêche pas de peindre d'une façon remarquable des tableaux de genre dans le goût de M. Comte; cette année, il a exposé un charmant petit portrait de femme et une scène monacale, le Passé, d'une couleur forte et lumineuse.
Quelques nouveau-venus ont attiré notre attention. M. Joseph do Nitis a peint avec une finesse excessive un paysage (Forêt de la Pouillè) où galopent des chevaux noirs, et un intérieur (Visite chez V antiquaire), où six gentilshommes, de taille lilliputienne, examinent des ouvrages d'orfèvrerie : la touche, posée avec beaucoup d'esprit et très-brillantée, semblerait indiquer que l'auteur procède plus de M. Fromentin ou de M. Zamacoïs que de M. Gérome, dont il se dit l'élève. M. Luigi Zuccoli, de Milan, nous a envoyé de Rome, où il travaille, deux études de mœurs locales, le Déjeuner du pauvre et le Repas de noces àNettuno, qui sont d'un observateur sagace, d'un praticien à la main légère et adroite. M. Guglielmo Guglielmi, de Rome, s'est contenté de pasticher M. Heilbuth, dans une peinture très-médiocre, représentant une Antichambre de cardinal. Un autre Romain, M. Garloni, a imité avecun véritable talent M. Biaise Desgoffe, en peignant diverses curiosités archéologiques du Louvre.
L'Espagne se réveille aussi et nous envoie quelques bons peintres : M. R. Rodriguez. de Cadix, large et ferme dans une figure de Spadassin; — M. Martin Rico, de Madrid, très-lumineux dans un paysage des Bords de la Marne, avec une rangée de laveuses ;
— M. Benito Mercadé, do Barcelone, sombra et austère dans une vaste composition, Sainte Thérèse faisant sa confession devant les sœurs de son couvent; — M. Fr. Sans, auteur de deux compositions peu (Compréhensibles, mais peintes avec talent, dont la plus petite, le Jugement de Paris, nous montre un évoque, un général et un magistrat comparaissant devant un pierrot et un arlequin ;'
— M. Ricardo de los Rios, de Valladolid, coloriste hardi et robuste dans une étude de mœurs rétrospectives, VEmbarras du choix ;
— M. Ignacio de Léon y Escosura, moins brillant mais tout aussi énergique dans un grand tableau représentant Velazquez faisant le portrait de l'Infante; — M. Zamacoïs de Bilbao., . Mais M. Zamacoïs a droit à un paragraphe spécial.
Après avoir commencé par peindre des Bouffons de cour qui lui ont valu une médaille au Salon de 1867 , M, Zamacoïs s'est avisé de peindre des moines, — des moines enluminés et trognonnants, des moines pour rire. Il prétend en trouver des modèles en Italie. Nous ne le contredirons pas. L'an dernier, il nous introduisait dans un Réfectoire de trinitaires ; aujourd'hui, sous le titre de Rentrée au couvent, il nous fait voir un capucin, aux joues empourprées, aux yeux sortis de leur orbite, essayant, mais en vain, de faire avancer un âne qni s'est butté au moment même de franchir le seuil monacal ; et les bons pères, présents à cette scène, de s'esclaffer de rire, comme dirait Rabelais. Le Bon Pasteur est d'un comique plus fin : dans une église de Rome, deux moines, — l'un pansu, joufflu, béat, l'autre maigre, sec, bilieux,
— sont assis dans leurs confessionaux, une longue gaule à la main, suivant l'usage local et comme il sied, du reste, à des pêcheurs d'âmes. Le confessionnal du béat est assailli par un troupeau de dévots de tout âge et de tout sexe ; le confessionnal du bilieux est solitaire. Inde irœ. Il faut voir la mine allongée, les sourcils froncés, le regard sournois du délaissé ; et comme contraste à cette physionomie revêche, l'air paterne du Bon pasteur qui promène sa ligne — sa houlette, veux-je dire, — sur les têtes de ses pénitents.
M. Zamacoïs n'est pas moins spirituel dans l'exécution de ses tableaux que dans la composition ; la Rentrée au couvent n'est peut-être pas exempte de sécheresse; mais quelle touche fine, pétillante, ravissante, dans le Bon Pasteur .' Il y a tel morceau, — par exemple la jeune fille agenouillée dans le confessionnal et vue de dos, — qui vaut à lui seul un long poëme, un grand tableau.
M. Zamacoïs est un élève de Meissonier. — Il est à remarquer d'ailleurs que la plupart des artistes espagnols contemporains se sont formés à Paris ou y ont achevé leurs études; M. Rodriguez est élève de L. Gogniet; M. los Rios, de M. Pils; M. Sans, de Couture ; M. Escosura, de Gérome, etc.
Les Anglais restent chez eux, — pour apprendre à peindre, — ce à quoi ils doivent sans doute leur physionomie si originale et si. . . britannique. Toutefois, il existe partout des réfractaires, et
ce sont justement des Anglais de cette espèce qui font leur apparition au Salon ; car, pour ce qui est des Anglais pur sang, tels que MM. Millais, Leslie, Ward, Grant, Orchardson, Hunt, Hook, Landseer, nous ne les voyons que dans les grandes solennités, aux exhibitions internationales universelles, où ils se font présenter par leurs ambassadeurs. Aussi tenons-nous pour certain que c'est à leur insu que trois gentlemen de cette seconde catégorie, MM. Mac-Gallum, H. Wels et W. Yeames, ont des tableaux au Salon de 1869 : M. Mac-Callum, une Vue de la forêt de Burnham, où il ne nous est pas fait grâce d'une feuille, d'un brin de mousse, d'un fétu; M. Wels, une Scène de pêche, avec des types très-anglais et un effet de lumière comme Rosa Bonheur en met dans ses vues d'Ecosse; M. Yeames, une composition historique peinte avec beaucoup de franchise et de solidité, Jeanne Grey à la Tour de Londres.
Parmi les réfractaires, nous citerons : M. Wyld, — un Ziem tempéré, — médaillé en 1839 et 1841, et décoré en 1855, qui a exposé une vue du Mont-Saint-Michel et une vue des Environs de Constantinople ; M. W. Dicey, élève de MM. Laugée etBonnat, qui a fait preuve d'un sentiment assez rustique dans sa Ménagère; M. Richard Hearn, élève de Couture, qui a peint une vue de la Forêt de Fontainebleau, etc.
Les Américains sont très-excusables sans doute de venir chercher en Europe ce qu'ils ne trouveraient pas chez eux, — des maîtres et des modèles. Et puis, ils peuvent a^ojp, comme nous, le goût de l'ethnographie : du moment où un M. Constant Mayer. de Besançon, s'en va peindre une Femme iroquoise de P Amérique du Nord, on ne verrait pas pourquoi M. Francis Mayer, de Baltimore, ne viendrait pas étudier dans notre vieux monde le Dix-neuvièmesiècle ■ ce quïl a fait avec intelligence, comme l'indique le petit tableau auquel il a donné ce titre et où il nous montre un ouvrier en vareuse rouge, accoudé sur son enclume et hsant le journal Qui représente mieux l'esprit du dix-neuvième siècle que l'ouvrier suspendant sa lourde tâche pour s'instruire de ses droits de citoyen ?
M. H. Bacon, élève de M. E. Frère, a peint une scène de foire ; M"° Jane Gardner, élève de M. Merle, un Retour de chasse; M. H. Loop, élève dé Couture, un Flûteur italien ; M. Milne Ramsey, élève de M.Bonnat, des Bijoux, style Desgoffe ; etc. — Nous avons parlé précédemment de MM Healy et May qui ont exposé des portraits de personnages américains.
M. Albert Bierstadt, auteur d'un vaste tableau représentant un Orage dans les montagnes Rocheuses, est né aux Etats-Unis et habite New-Kork ; il ne nous dit pas quel est son maître ; mais son habileté pratique prouve suffisamment qu'il a étudié en Europe, et, à sa façon méticuleuse d'accuser les moindres détails du paysage, on pourrait avancer, sans se compromettre, qu'il s'est formé soit à Munich, sous la direction de M. Mjllner, soit à Genève, à l'école de M. Diday. On est véritablement effrayé à l'idée des longues journées que M. Bierstadt a dû consacrer à l'exécution de son tableau. Faire deux ouvrages pareils, — et puis mourir !
M. Bierstadt nous amène en Suisse, au milieu des convulsions gigantesques de la nature, — si gigantesques qu'elle n'ont jamais trouvé un peintre qui en ait rendu la majesté grandiose. Dieu merci, nous n'avons au Salon — sauf peut-être M. Bierstadt, — aucun des fabricants de petits chalets, de petits sapins, de petits lacs, de petits troupeaux, qu'a enfantés l'école suisse. M. Adolphe Potter, de Genève, élève de Rousseau et de Daubigny, a exposé deux vues — un peu monochromes, — mais très-savamment peintes, prises en Camargue et en Italie. Deux autres paysagistes, MM. Baudit etCastan, adhèrent à l'école française et y font bonne figure.
M. Albert Anker, d'Anet, et M, Vautier, de Morges, rivalisent avec nos meilleurs peintres de genre. Le premier, élève de Gleyre, apporte un sentiment bien naïf dans la peinture des scènes enfantines [léPUarionnettes] . Le second, qui s'est formé à Dusseldorf et qui y est devenu maître à son tour, peint av^c une correction et une précision qeulque peu monotones des scènes de moeurs allemandes très-intéressantes sous le rapport ethnographique et remarquables, d'ailleurs, xjar la vérité de !a mimique, par la justesse des expressions ' la Rixe appaisée est un petit chef-d'œuvre en ce genre.
M. Hébert : La Lavandière et la Pastourelle. — Réjouissance napolitaine, par M. Reynaud. — M Mouchot. — La Vengeance du sire de Francornard, par M. Merino. —Volontaires, bandits, mendiants et toreros espagnols. — MM. E. Giraud et Worms. — M. Dehodencq, imitateur de Delacroix. — La Fantasia, de M. Fromentin. — Coups de soleil, par MM. Guillaumet et Huguet. — Un Orient tempéré. — M. Gérome, successeur de W. van Mieris. — Prix de propreté à l'élève G. Boulanger. — MM. Brest. Th. Frère, Berchère, Belly. — M. Delamarre. le sinologue.— Les éléphants de M. de Tournemine. — MM. Pille et Jundt. — Solennités alsaciennes et bretonnes. — MM. Brion et J. Breton. — Autres paysanneries. — Les Paysagistes. — L'Espace, par M. Chintreuil. — Deux classiques convertis. — Un député qui s'amende.— MM. Daubigny. E. Breton, F. Chenu, Nazon, P. Huet, E. Michel et autres paysagistes. — Les marines de M. Masure. — Architecturistes. — Peintres d'animaux et de nature morte; MM. Van Marcke, J. Didier, A Servin, Ph. Rousseau, E. Villain, etc. — La sculpture est en progrès : MM. Perraud, le Père, HioUe, Mathurin Moreau, Carrier-Bel leuso, Ghatrousse, Cabet, Franceschi, C. Vignon. Falguière, Glésinger, Garpeaux. Ghapu, Boisseau, Truphème, Jacquemart, Etex, Samain. — Conclusion.
Il semble que M. Hébert n'ait accepté la direction de l'Académie de France à Rome qu'afin de se trouver au milieu de ces délicieuses jeunes filles italiennes dont il reproduit, avec un charme si pénétrant, la grâce un peu sauvage, la beauté fière, la rêverie mélancolique. Il n'a pas cru qu'il fût nécessaire d'afQrmer sa maîtrise en peignant les poncifs classiques, et il a continué de puiser ses inspirations dans la nature vivante, comme s'il n'avait pas devant lui les chefs-d'œuvre de Michel Ange et de Raphaël. Nous le félicitons sincèrement de donner cet exemple aux jeunes pensionnaires de la villa Médicis. Après cela, — nous pourrions souhaiter qu'il apportât un peu plus de variété dans ses sujets et qu'il prit la peine de faire des compositions , au lieu de nous offrir de simples figures d'expression telles que sa Lavandara et sa Pastorella du Salon de 1869. Si séduisants que soient ces deux tableaux , ils ont produit assez peu d'impression sur le public qui cherche avant tout la nouveauté. La critique ellemême est si bien persuadée qu'elle a toujours affaire aux mêmes types, que, d'une façon à peu près unanime, elle a reproché à la
Lavandara et à la Pastorella d'être atteintes de la niai' aria comme l'étaient les Cervarolles , les Fiénarolles , les Filles d'Alvito , Bosa Ner^a^ la Jeune fille au puits. Tout plein du souvenir de ces types morbides , notre spirituel confrère , M. Paul de Saint-Victor, s'est écrié que, puisque les femmes de M. Hébert vont si souvent à la fontaine , elles devraient bien suivre le conseil que le Trissotin de Molière donne à la princesse Uranie à propos de sa fièvre :
Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage , Noyez-la de vos propres mains.
Or, il est à croire que la Lavandara avait devancé cet avis, car elle jouit d'une santé florissante : son charmant visage, qu'emprisonne un capuchon d'étoffe rayée, a des teintes vermeilles ; ses grands yeux noirs j tournés vers nous , mais un peu baissés , sont pleins de feu ; ses lèvres sont presque aussi rouges que son collier de corail ; sa taille, d'une gracilité enfantine (cette petite laveuse n'a guère que treize à quatorze ans), se dessine svelte et souple sous sa robe blanche ; un sang vif et généreux colore ses mains appuyées sur du linge mouillé , au bord du lavoir vers lequel elle se penche. La Pastorella se porte à merveille aussi ; mais, à dire vrai, elle a quelque chose de somnolent et dé rêveur comme ses compagnes de Cervara et d'Alvito : enveloppée dans une cape rayée , debout dans l'intérieur d'un bois et tenant à la main une branche coupée, en guise de houlette, elle regarde vaguement devant elle. Faut-il s'étonner qu'une bergère, accoutumée à vivre seule au milieu des montagnes, dans les forêts, au bord des précipices et des torrents , ait l'humeur un peu sauvage et soit portée à la mélancolie ?
Ce qu'il importe de remarquer dans ces deux figures, c'est que les contours sont plus purs, le coloris et le modelé plus fermes et serrés que dans les tableaux précédents de l'auteur. Il est juste de tenir compte de ce progrès à M. Hébert, à qui il ne reste plus qu'à entreprendre, — ce qu'il pourra faire même sans quitter ses domaines d'Italie, — l'exécution d'un tableau k plusieurs personnages, représentant une scène dramatique ou joyeuse, historique ou de pure fantaisie , par lequel il prouvera que son imagination n'est point aussi stérile qu'on l'a prétendu.
M. François Reynaud ne possède ni le dessin savant, ni le sentiment poétique de M. Hébert ; mais il a l'instinct du style , le goût du pittoresque, le don du mouvement, et avec cela une ma-
nière de peindre très-originale, franche , large et vigoureuse. Sous le titre à.'' Allegrezza (pourquoi pas tout simplement Réjouissance?), il a représenté une bande de lazzaroni parcourant, pieds nus, un faubourg de Naples en chantant à tue-tête et en agitant des rameaux de laurier. Les femmes s'arrêtent pour montrer à leurs enfants cette singulière procession ; les volailles se sauvent effarées ; un cochon noir se jette à la traverse et fait trébucher un petit garçon. Il y a beaucoup d'animation dans ce tableau : la gaieté violente des peuples méridionaux y est bien rendue. Le vieux lazzarone, en pantalon blanc, gilet vert et bonnet brun, qui ouvre la marche, et les trois polissons qui le suivent ont des tournures excellentes : on les voit marcher , on les entend crier. Le défaut de cette peinture est de manquer de solidité dans les terrains et d'être trop indécise dans les derniers plans : la perspective eût gagné à plus de précision.
De l'Egypte, où il a trouvé les sujets des compositions qui lui ont valu ses premiers succès , M. Mouchot est passé à Rome et il en a rapporté un fort beau tableau : les Ruines de Varc de Titus; l'architecture est accusée avec largeur et fermeté, les figures sont très vraies d'allures et de costumes. Aucune note ne détonne dans cette peinture harmonieuse.
Un artiste péruvien que nous avons omis de citer dans notre article sur les peintres étrangers, M. Ignacio Merino, élève de M. Monvoisin, a exposé une petite ébauche fort spirituelle, représentant un Repos de jeunes pi fferari , et une assez grande toile, solidement peinte, la Vengeance du seigneur Cornaro. Quel est donc ce seigneur Cornaro? — Un mari vieux et laid, le dos courbé, les genoux ployés, épiant, à travers une serrure, une scène qui ne paraît pas du tout le réjouir ; derrière lui se tiennent les ministres de sa vengeance, deux bravi à mine truculente et joyeusement féroce, attendant , le pistolet et la rapière au poing , que le moment de gagner la récompense promise soit venu.
Sous prétexte de nous raconter un épisode de la dernière révolution espagnole et de nous montrer les Volontaires de la liberté, M. Victor Glairin a groupé au coin d'une ruelle quatre bandits armés jusqu'aux dents et méditant un mauvais coup. Tableau d'une exécution robuste, mais un peu lourde, comme celle des Mendiants à la porte d'une église à Avila, de M. Roger Jourdain.
La Course denovillos à Pasages de M. Gustave Colin a beaucoup d'éclat ; l'effet, très-hardi , est d'une justesse extraordinaire. Les
toreros et les matadores qui cherchent à exciter les novillos (jeunes taureaux qu'on se contente de renverser sur l'arène); les curieux qui garnissent les galeries des maisons ; la populace qui se pousse, se presse, se hisse, s'entasse derrière les barrières ; les costumes aux vives coulears, les banderolles flottantes ; tout brille et s'agite dans ce tableau exécuté avec la franchise, la pétulance et l'esprit que Goya déployait dans ses mordantes esquisses. En faveur de cette animation si vivement rendue, on pardonne aisément à l'auteur — qui n'en est d'ailleurs qu'à ses débuts — quelques négligences de dessin et quelques notes criardes.
On ne peut pas reprocher aux Espagnols de M. Eugène Giraud d'être des Espagnols d'opéra-comique : ils ont bien le type et la désinvolture de leur race , et il n'est pas un détail de leur costume qui ne soit d'une parfaite exactitude. Le public a pris grand intérêt au tableau dans lequel un toréador , blessé mortellement et transporté dans la chapelle attenante au cirque , donne à sa maîtresse qui s'évanouit le nœud de rubans — la Devisa — enlevé par lui au taureau qui l'a frappé.
M. Worms est beaucoup plus gai et n'est pas moins sincère. Sous ce titre : Un talent précoce , il a représenté un petit garçon étreignant et raclant une guitare plus grosse que lui, aux applaudissements des parents , des amis et des voisins. Le grand frère bat la mesure, le père est dans l'extase, monsieur le curé sourit tout en fumant sa cigarette, la mère montre le petit virtuose à un autre enfant, un peu plus âgé, qui tourne le dos et se cache contre la muraille. Ce tableau est plein de détails charmants , traités d'un pinceau alerte et spirituel.
U Adieu du roi Boahdil à Grenade, de M. Dehodencq, est une composition sans caractère, médiocrement dessinée et lourdement peinte. En revanche, la Sortie du Pacha , scène marocaine, du même auteur, nous offre une collection de types très-expressifs : l'air majestueusement ennuyé du pacha ; l'attitude arrogante du grand nègre qui l'escorte ; la mine obséquieuse du solliciteur qui lui adresse la parole ; l'impassibilité farouche des soldats alignés au soleil le long d'une muraille blanche ; tout cela est traduit avec une remarquable énergie. Les couleurs vives et éclatantes sont appliquées sur la toile par touches larges et heurtées ; de près, cette rudesse d'exécution déconcerte ; à distance , les contrastes se fondent dans une harmonie puissante.
Tout pétille , éclate , flamboie et tourbillonne dans la Fantasia
de M. Fromentin : les costumes blancs, roses, jaunes, bleus, resplendissent au soleil ; les selles brodées d'or et d'argent et les fusils damasquinés étincellent ; les bannières multicolores, que le vent soulève, se déploient et ondulent; les chevaux, à la queue et à la crinière échevelées, bondissent, se cabrent , ou fendent l'air, entraînés par un galop vertigineux ; les cavaliers , en proie aune sorte d'ivresse furieuse, s'agitent, crient, élèvent leurs armes et font parler la poudre. Deux chefs arrêtés sur un tertre, avec leur suite, assistent, impassibles, à cette fête guerrière donnée en leur honneur par la tribu. M. Fromentin a traité avec sa prestesse , sa légèreté et son brio ordinaire cette scène éblouissante et mouvementée ; peut-être a-t-il abusé de sa merveilleuse facilité et a-t-il laissé courir son pinceau un peu à l'aventure pour le seul plaisir de montrer la vivacité et l'esprit de sa touche ; l'unité , — cette qualité que l'art doit trouver même dans le désordre , — manque à sa composition ; et enfin l'exécution , si subtile et si pimpante dans les figures, parait lourde et pénible dans le ciel. Aussi , malgré ce que cette Fantasia a de brillant et de séduisant, préférons-nous la petite toile dans laquelle M. Fromentin a représenté une Halte de muletiers : jamais il n'a été plus fin, plus harmonieux, plus spirituel et en même temps plus vrai ; les mulets, arrêtés près de constructions à demi ruinées, sont peints avec une précision et une justesse admirables.
M. Guillaumet, qui avait commencé par suivre les traces de M. Fromentin et que nous avons retrouvé , cette année, s'inspirant à la fois de Gros et de Delacroix pour peindre son beau tableau de la Famine en Algérie , — M. Guillaumet a fait preuve d'une complète originalité dans son Labour sur les frontières du Maroc ; rien d'étrange et de fantastique comme l'effet de soleil couchant qui découpe une zone lumineuse oii apparaît un chameau qu'une femme, portant un enfant sur son dos, conduit par la bride et qui est attelé à une charrue dirigée par un Arabe armé d'une longue gaule.
Les Femmes des Ouled-Nayls à Boghari, de M. Huguet, sont groupées d'une façon pittoresque dans une ruelle en pente, bordée de blanches maisons qui prennent au soleil un éclat aveuglant et ne projettent qu'une ombre claire et rare. Decamps n'a jamais fixé sur la toile une lumière plus crue, plus intense et plus vraie.
Le Midi et l'Orient ne sont pas toujours ainsi chauffés à blanc,
si nous en croyons M. Gérome qui, dans sa Promenade du harem, a peint un crépuscule vaporeux et presque froid , planant sur les eaux du Nil oii glisse un caïque mystérieux. Au milieu de cette svelte embarcation que font voler huit robustes rameurs, on entrevoit, dans un pavillon grillagé, les dames du harem enveloppées de leurs féredjés. A la porte veille un eunuque noir, debout et tenant une ombrelle. A l'une des extrémités du caique est accroupi le seigneur et mailre fumant nonchalamment son narghilé. A l'autre bout, un esclave assis fait manœuvrer une rame servant à la fois de gouvernail et d'hélice. — Ce tableau, d'une exécution un peu indécise en apparence , mais très-volontaire en réalité , pourrait faire pendant au Prisonnier du musée de Nantes, une des toiles les plus poétiques de M. Gérome.
Dans le Marchand ambulant au Caire, du même auteur, la fermeté et la précision de la touche dégénèrent en sécheresse : les étoffes — une veste de soie rose , une écharpe rayée, etc., — le casque de cuivre, le fusil au canon damasquiné et à la crosse incrustée de nacre , sont prodigieux de fini et éclipsent tout le reste du tableau, à commencer par le marchand qui les porte. Du reste , le fond où s'ébauchent , dans une ruelle obscure , un assez grand nombre de personnages , est dépourvu de toute transparence.
Si M. Gérome ne s'arrête pas bien vite sur la pente où il glisse depuis quelque temps, s'il continue à se proposer pour but T imitation matérielle des choses, il cessera d'être un artiste, il ne sera plus qu'un ouvrier plus ou moins adroit, un miniaturiste à classer à côté des Van Toi, des Denner, des Schalcken, des Van Schendel.
M. Gustave Boulanger exagère aussi les finesses de l'exécution. Les auditeurs qu'il a groupés autour de son Conteur arabe, dans des attitudes assez h(iureuses, sont d'une netteté minutieuse, d'une propreté irréprochable ; ils sont tout neufs, ils sortent d'une boîte à joujoux. Ah ! les jolis bonshommes !
Le défaut de M. Brest n'est pas la minutie ; on voudrait, au contraire, un peu plus d'accentuation dans les détails du tableau, d'ailleurs si frais, si riant, où il a représenté la Fontaine des Eaux douces d'Asie. Il ferait bon venir respirer sous les beaux ombrages qui abritent cette fontaine, après avoir senti l'haleine brûlante du Simoun , ce fléau terrible que M. Théodore Frère nous montre déchaîné au milieu des Ruines de Palmyre. M. Frère est un des artistes qui connaissent le mieux l'Orient : outre le tableau
que nous venons de citer et qui est d'un effet puissant, il a exposé une curieuse peinture d'une représentation du Théâtre de Karagheuz au Caire.
Le Halage sur une digue du lac Menzaleh , de M. Berchère, est une composition d'un sentiment grave et même un peu triste, vigoureusement exécutée. Il y a des détails très-intéressants dans \a.Fête religieuse au Caire de M. Belly ; mais ce tableau est gâté par un effet de lumière jaunâtre qui affadit singulièrement le modelé.
Deux orientalistes de l'extrême Orient , MM. Th. Delamarre et de Tournemine, ont exposé d'excellents tableaux. M. Delamarre, le sinologue , nous fait assister à une Lecture chez un mandarin ; types, attitudes, costumes, accessoires, tout dans cette peinture a un caractère bien exotique ; mais l'exécution , large et forte, n'a absolument rien de chinois.
Il ne manque vraiment que la parole aux éléphants que M, de Tournemine a placés dans son Episode de chasse et sa Fête dans rinde : l'homme se sent humilié en face de ces montagnes vivantes qui ont la force , le courage , la douceur , l'intelligence ; sans être cartésien , on peut croire qu'il y a une âme des plus subtiles emprisonnée dans ces masses gigantesques. Telle est apparemment l'opinion des Indiens qui ont pour l'éléphant une vénération profonde ; or, nous pouvons nous en rapporter à eux , puisqu'ils ont été les initiateurs des religions modernes , comme cela ressort clairement du beau travail que notre ami le docteur F. Pillon vient de publier dans le deuxième volume de son Année philosophique.
Les tableaux de M. de Tournemine ont beaucoup d'éclat. VEpisode de chasse est d'une couleur chaude, énergique, vigoureusement empâtée à la manière de Decamps. Dans la Fête indienne, des palais blancs et roses, d'architecture bizarre, forment un fond brillant sur lequel se découpent des éléphants portant sur leur dos de magnifiques pavillons. Des gens richement costumés occupent ces pavillons ; d'autres sont à cheval.
Revenons en Europe. — M. Pille nous arrête au Coin d'un marché à Munich et nous y montre une collection très-variée de types et de costumes féminins de la ville et de la campagne. M. Jundt nous conduit dans l'une des Iles du Rhin, où deux jolies Alsaciennes, venues pour couper des roseaux, aperçoivent dans le brouillard des biches qui avancent timidement la tête : tableau
quelque peu bizarre, d'une couleur grise très -harmonieuse. M. Brion nous retient en Alsace et nous fait assister à un Mariage protestant : la mariée, robuste paysanne en corsage bleu de ciel et tablier rose, est debout, à droite, près d'une table qui la sépare de son épouseur ; tous deux étendent la main sur une bible , au commandement du ministre placé entre eux, de l'autre côté de la table. Quatre couples villageois, en habits d'étoffes voyantes, sont témoins de la cérémonie ; les physionomies sont graves, les attitudes solennelles. M. Brion n'a jamais dessiné avec plus de cor rection et peint avec plus de fermeté ; il a cherché aussi à élever le diapason de son coloris et il y est parvenu sans cesser d'être harmonieux. Pourquoi donc s'obstine-t-il à crever les yeux à tous ses personnages ?
De même que M. Brion , M. Jules Breton sait donner du style aux figures les plus vulgaires et de la solennité aux occupations les plus humbles de la vie rustique. Le paysan en sabots, casquette , culotte grise et gilet verdàtre , qui porte au bout d'une fourche un paquet de Mauvaises herbes auquel il a mis le feu , a la tournure d'un lampadophore antique donnant le signal des jeux dans les fêtes en l'honneur de Vulcain. Le Grand pardon breton est une composition capitale : les paysans qui , nu-tête , le cierge d'une main, le chapelet de l'autre, défilent processionnellement entre deux haies compactes de villageoises en coiffes blanches, ont des airs de componction, des attitudes de recueillement admirablement rendus. On croirait assister à une fête du moyen âge, tant il y a de foi naïve et de ferveur chez ces braves gens. Il semble aussi que, pour l'exécution de cette peinture, M. Breton se soit inspiré des tableaux que M. Leys a faits des mœurs et des types du quinzième siècle. Le dessin a beaucoup de fermeté; la couleur est claire, tranquille, quelque peu monotone et grisâtre, surtout dans le fond qui manque de profondeur. Les physionomies ont un caractère bien individuel ; les vieillards qui ouvrent la marche ont une sorte de majesté patriarcale. Qa et là, on aperçoit de charmants visages de femmes et des têtes d'enfants très-naïves.
Avant de quitter les paysans, signalons : les Joueurs de boules à Pont-Aren, de M. Gh. Giraud, excellents d'attitude ; les Vanneuses de Cancale de M. Feyen-Perrin , figures d'une tournure élégante, d'une couleur fine et moelleuse ; la Porteuse d^herbes de M. Jean Desbrosses, assise près de son fardeau ; la Partie de M. le waire, étude réaliste très-amusante, par M. Pierre Billet; le
liergervauclusois de M. Paul Vaysou, œuvre pleine de sincérité, dans laquelle le paysage, nu et triste, est peint dans des tons gris, fins et harmonieux.
Si nous devions avoir égard au nombre et à la valeur des paysages exposés, leur examen devrait nous occuper longtemps. Mais nous devons nous borner à faire connaître succinctement ceux de ces ouvrages qui ont le plus frappé notre attention :
L'Espace de M. Chintreuil a droit à une mention spéciale. Ce n'est pas seulement le plus beau tableau qu'ait produit jusqu'ici son auteur ; c'est une des peintures les plus hardies, les plus originales, les plus saisissantes, les plus poétiques qu'ait enfantées notre brillante école de paysagistes. L'œil parcourt avec ravissement, dans cette toile si bien intitulée, une immense étendue de pays coupée de vallons, semée de bouquets d'arbres, constellée de hameaux dont les toits s'ébauchent à travers les blanches vapeurs du matin et se dorent des lueurs du soleil le vaut. — M. Chintreuil a peint un effet plus intense et non moins juste dans son Bois ensoleillé où une végétation luxuriante encadre une allée vivement éclairée.
M. Corot s'est montré plus frais, plus tendre, plus moelleux que jamais dans son Souvenir de Ville- d'Avraij. où Ton aperçoit, à travers les découpures d'un bouquet d'arbres, les maisons d'un village et quelques lambeaux de ciel bleu d'où rayonne une,douce clarté.
MM. Français et Gabat ont eu le bon esprit de renoncer aux poncifs de la campagne italienne que MM. Paul Flandrin et Aligny perpétuent avec une sécheresse lamentable. M. Français a peint le Mont-Blanc vu de Saint-Cergue : les premiers plans se modèlent savamment dans une ombre légère ; les accidents pittoresques de la plaine et l'immensité du lac sont indiqués avec justesse. M. Cabat, un peu froid dans sa. Solitude du Tyrol, a retrouvé la sincérité et la franchise de sa première manière pour peindre un recoin du Berry, Après Vondée.
M. Charles Le Roux, député au Corps-Législatif, aurait-il fini par comprendre que la gloire artistique est mille fois plus précieuse que l'honneur de siéger au sein de la majorité ? Après dix ans d'absence, il a fait sa rentrée au Salon avec deux excellentes toiles : un Souvenir du Poitou et une Mare. J'aime surtout ce dernier tableau où est parfaitement rendu le calme solennel des grands bois, et où des troncs d'arbre, modelés avec énergie dans
des Ions très-riches, se tordent et se penchent au-dessus de la mare noire et profonde.
Le Verger de M. Daubigny est une variante du Printemps^ qui a obtenu un si légitime succès au Salon de 1857; mais la variante est d'une couleur moins fine, d'une exécution moins légère, que le tableau du Luxembourg. Je la préfère cependant à la Mare dans le Morvan , où la lourde opacité des ombres n'est pas suffisamment rachetée par la verdeur intense de la végétation.
Signalons encore , parmi les meilleurs paysages du Salon : le Soleil couchant de U. Emile Breton, tableau très-poétique avec un ciel empourpré se reflétant dans l'eau d'une rivière ; VEntrée d'un village du même auteur, effet de nuit par un temps de neige, exécuté dans des tons cendrés très-harmonieux, mais beaucoup moins justes que la blancheur lumineuse du paysage d'hiver de M. Fleury-Chenu ^le Garde) ; — leLaita à marée haute, de Paul Huet ; les deux Vues des Alpes, de M. G. Doré; un Intérieur de forêt, de M. Nazon , où. le soleil couchant darde ses flammes à travers les découpures du feuillage; les Mauvais jours, deM. E. Michel, paysage d'automne où des nuées de corbeaux noirs planent audessus d'une rivière débordée ; — les tableaux de MM. Lansyer, Lambinet, Bernier, L. Ghabry, Saint-François, Alex. Segé, Porcher, Amédée Rosier, G. de Foucaucourt, Flahaut (Côtes de Normandie), Hanoteau (les Roseaux), Auguin, Al. Defaux (le Soir), Appian , Desmarquais, Dardoize (Solitude), D. Dubois, P. Robinet (médaillé), L. Gros (Bords du golfe Jouan, très-fin, très-lumineux), Harpignies (médaillé), de Gurzon (Côte de Sorrente), etc.
Les marines sont peu nombreuses ; il n'y a guère à citer que la Brise et le Calme, vues méditerranéennes d'une grande vérité, par M. Masure, et deux études de rochers, les Spatules et les Côtes de Belleville, où M. Penguilly l'fiaridon a déployé une conscience et une patience extraordinaires.
Les vues architecturales sont rares aussi ; M. Justin Ouvrié reste, parmi nous , un des maîtres du genre ; un nouveau venu, M. Sauvageot, s'est montré bon dessinateur et habile coloriste dans une Ruelle au seizième siècle.
Dans la peinture d'animaux , les artistes français rivahsent de talent avec les étrangers qui, depuis quelques années, avaient pris en ce genre les premières places : les bœufs que M. Van Marcke a groupés dans son Marais d' Incheville, soat vigoureusement modelés et méritaient bien la médaille que leur a décernée
le jury ; les Chiens de M. Jules Didier uni été médaillés aussi à bon droit ; les vaches du Chemin perdu dans les Pyrénées , de M. Auguste Bonheur, ont trop de prétention ; le chat, le chien et le perroquet, que M. Lambert appelle les Maîtres de la maison , ont beaucoup d'esprit — naïvement ; les chevaux du Souvenir de la Varenne, de M. Jules Etex, le frère du sculpteur, sont peints fort délicatement.
Le Puits de mon charcutier^ de M. Amédée Servin, est une des peintures les plus finement touchées, les plus riches de tons et les plus harmonieuses que le Salon nous ait offertes : le cochon éventré , accroché à la muraille, les saucissons , la vessie et les quartiers de lard pendus au plancher , le seau et la terrine verte remphs d'eau , le chaudron renversé , tous les détails pins ou moins ragoûtants de cet intérieur sont peints en trompe-l'œil avec une véritable magie de couleur.
Dans la peinture de fleurs, de fruits, de nature morte, nous avons eu bon nombre de tableaux remarquables : VEté et VAutomne^ magnifiques pendants, par M. Ph. Rousseau ; les Chrysanthèmes de M"" E. Escallier ; les savoureux Fruits tombés de M. Maisiat ; un Dessert digne de Chardin , par M. Eugène Villain ; les Bijoux de MM. Biaise Desgoffe, Marchais , Roscew^szki ; les Fleurs de printemps de M. Eug. Petit ; les Pommes de M"° Cl. Daubigny; le vigoureux tableau que M. Vollon intitule : Après le bal, etc.
La sculpture est en i^rogrès. Depuis longtemps nous n'avions pas eu au Salon un aussi grand nombre d'oeuvres importantes.
Le Désespoir de M. Perraud , qui a obtenu la grande médaille d'honneur est, sans contredit, une des figures les plus correctes, les mieux pondérées de la statuaire contemporaine. Il est à craindre que la signification morale n'en ait pas été bien saisie par la foule (jui aime les scènes compliquées, les mouvements dramatiques, les expressions violentes. Mais les gens de goût auront certainement admiré le caractère de découragement profond , de lassitude et de défaillance , que l'artiste a si fortement exprimé dans son œuvre.
Une académie de la pire espèce , qui rappelle les bonshommes nus, mais casqués, de l'école de David, c'est le Diénécès mourant de M. Le Père : ce héros ne tombe pas avec grâce. Le Narcisse de M. Hiolle, qui trébuche dans la fontaine où il se mire, manque aussi d'élégance, mais sa tête est bien celle du gandin mythologique infatué de sa beauté.
Il y a beaucoup de naturel dans la pose abandonnée de la dormeuse que M. Mathurin Moreau nous montre assise et à demi renversée sur un siège de forme antique, avec un enfant endormi sur son giron robuste. Ce groupe, intitulé le Repos, fait songer à la Nuit de Michel-Ange , dont s'est évidemment inspiré le jeune artiste.
VHébé endormie de M. Garrier-Belleuse a des formes souples et moelleuses qui font excuser ce qu'il y a d'un peu contourné dans l'attitude; — la Resipiscenza, de M. Gabet, jeune fille écartant doucement l'oiseau de Vénus qui roucoule à son oreille, a de la pudeur et de la grâce ; — ia Source et le Ruisseau, de M. Ghatrousse forment un groupe délicieux , aux lignes flexibles, aux contours harmonieux, qui demanderait à être vu dans une niche de feuillage ou dans quelque grotte moussue ; — le Réveil, de M. Franceschi, a la désinvolture efféminée, voluptueuse des nymphes du dix-huitième siècle ; — le Bacchus enfant, de M"" Claude Vignon est un bronze charmant qui pourrait passer pour avoir été exhumé à Pompeï ; le petit dieu joufflu et ventru trébuche en levant en l'air son rhyton ; il y a de la gentillesse dans son ébriété.
On a beaucoup loué et beaucoup admiré la Femme adultère de M. Gambos. Ge succès est dû à l'élégance pittoresque de l'attitude, au pathétique de l'expression, au goût reclierchéde l'ajustement, à la finesse des détails , — toutes qualités qui impressionnent la foule bien plus vivement que ne pourraient le faire la sévérité de style, la simplicité de caractère et la largeur d'exécution réclamées par la grave statuaire.
U Ophélie-Nillson de M. Falguière est exécutée aussi dans une manière plus pittoresque que sculpturale : à l'exception des mains qui sont modelées' avec beaucoup de finesse et de pureté, toute cette figure est traitée de chic, fort prestement et fort spirituellement sans doute , mais sans grand souci des conditions spéciales de l'art statuaire.
La Cléopâtre polychrome de M. Glésinger est bien plus éloignée encore de ces conditions : le travail très-habile, très-intéressant et surtout très-apparent du joaillier surcharge et écrase le travail si fin et si délicat du sculpteur.
M. Garpeaux a cru devoir aussi faire un emprunt à la peinture pour donner plus d'animation à son buste , d'ailleurs si vigoureusement modelé, de M. Gh. Grarnier, architecte de l'Opéra : il a coloré en noir les cheveux et les prunelles, artifice qui ajoute peut-être à l'illusion de ce portrait de bronze, mais qui nous parait indigne d'un art élevé.
Deux bustes en marbre d'une facture très-fine et d'un caractère très-expressif sont ceux du comte Duchàtel, par M. Chapu, et d'une petite fille, M"° Marthe, par M. H. Moulin. Une statuette de la princesse Mathilde, par M. Barre, se distingue par la dignité et l'aisance de la pose. Parmi les statues monumentales, il faut citer celles de Mirabeau , par M. Truphème , du président Dupin , par M. Boisseau, de François /", par M. Jacquemart, et la belle statue équestre de Louis AT/, par M. Cavelier.
Le monument d'Ingres, par M. Etex, est conçu d'une façon originale, mais plus pittoresque, peut-être, que sculpturale.
Un groupe colossal représentant des Esclaves marrons en fuite surpris par des chiens est dû à un élève de l'Académie de Bruxelles , M. Samain : l'agencement pittoresque des figures , l'énergie saisissante de l'expression , la science avec laquelle est accusée la musculature convulsée par la soufl'rance, recommandent cette œuvre qui rappelle à la fois le Milon de Crotone et le Laocoon. M. Samain a exposé en outre un groupe spirituel et gracieux : V Affût. Un autre Belge, M. Bernaerts, élève de l'Académie d'Anvers, nous a envoyé une Charmeuse qui n'est pas sans charme. Un Hollandais, M. Leenhoff , a été médaillé pour une statue de Guerrier au repos, d'un caractère bien antique et d'une exécution très-ferme.
Qu'avons-nous encore remarqué au salon de 1869 ? — Les fusains de MM. Lalanne et Allongé ; les aquarelles de MM. Brillouin, Vibert, Worms, A. Gautier, Harpignies, P. Martin, Z. Astruc , Tourny ; les pastels de M. Galbrund ; les crayons de MM. Chaplain, Vély, Paul Flandrin ; une Tête de vieillard, à la sanguine, du plus beau caractère et de l'exécution la plus souple, par M"°Fanny Ghéron ; les miniatures de M. Gamino et de M"°° Parmentier ; les eaux-fortes de MM. Jacquemart, Flameng, Bracquemond, Appian, Hirscb, Feyen-Perrin, Hédouin, Lalanne, Fréd. Henriet, Veyrassat (médaillé), Potémont (idem), L. Desbrosses, Elmerich, Taiée, Rochebrune et autres membres de la Société des Aquafortistes ; les burins de MM. Flameng, F. Gaillard (médaillé, Adr. Didier (idem), Rajon (idem), Bertinot, Kaiser: les bois de MM. Boetzel et Bertrand ; les lilhographies^de i\IM. Vernier (médaillé), Lassalle et J. Laurens, etc.
Il nous resterait à tirer la conclusion de ce compte-rendu , si nous ne l'avions formulée dès la première page : le Salon dé 1869
est supérieur à ceux des dernières années ; tandis que la peinture dite de style, — celle qui vit de mythes et de symboles, — se noie dans les banalités classiques et les pastiches et cesse d'attirer les jeunes artistes , comme elle a cessé d'attirer le public, les genres dits secondaires, — ceux qui traduisent la vie, la réalité. — nous offrent une foule de peintures intéressantes, composées avec esprit et exécutées avec adresse : portraits, scènes anecdotiques, tableaux de genre, paysages, peintures d'animaux et de nature-morte. Dans ces divers genres nous avons rencontré au Salon plusieurs morceaux de premier ordre. L'école française, affranchie de la tradition italienne qui a si longtemps pesé sur elle, se conforme de plus en plus au génie national et aux aspirations modernes.