‹ L'art contemporainChapitre 18 sur 24 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

Suivez la foule '. — Appétit et chauvinisme. — Emotions variées. — Sculpture : Offenbachet G'— Gravure : Goupil et G».— Architecture : Haussmann et G». ~ La critique descriptive.— De l'importance relative des différents arts. — L'architecture, art primordial, joignant l'utilité à la beauté. — La sculpture, art du trompe-l'œil. — Il faut être du bâtiment. — Énumération et épithètes. La Source et le Ruisselât de M. Chatrousse. — La Psyché repentante de M. Gabet. — M Mathurin Moreau : le Repos , souvenir de Michel-Ange. — M. Perraud, candidat sérieux au grand prix de 100,000 francs.

Suivez la foule !

La foule va tout droit au Salon d'honneur, où elle compte bien trouver les morceaux les plus appétissants, les plus succulents de l'Exposition, et où il ne se rencontre guère que les peintures officielles — les plus indigestes de toutes.

Mais la foule a l'estomac et la foi robustes.

Les portraits des empereurs , des rois , des princes , des ministres , des maréchaux , les épisodes des légendes dynastiques, les souvenirs des guerres récentes, ont pour elle un attrait irrésistible. Elle prend plaisir à voir l'attitude imposante des Majestés , la haute mine des Altesses , l'air candide des Excellences ; elle s'intéresse aux anecdotes les plus apocryphes etsesentfière d'être française en contemplant les tableaux de la gloire militaire.

Du Salon d'honneur, la foule passe dans les galeries adjacentes où, en face des innombrables tableaux qui y sont accrochés, elle

subit les impressions les plus diverses , tantôt indécises , souvent fausses, le plus souvent justes. C'est ainsi qu'elle rit avec M. Zamacoïs, pleure avec M. Guillaumet, ouvre de grands yeux devant M. Ghenavard qu'elle ne comprend pas, cligne les paupières devant M. de Beaumont qu'elle comprend trop bien, parle devant M. Gliintreuil d'aller en villégiature , se dit avec M. Cabanel que les Parisiennes sont bien belles, baille devant M. Lecomte-Dunouy, s'extasie devant M. Grérome, s'exaspère devant M. Manet.

Quand elle est restée de longues heures à parcourir ces interminables galeries, quand elle est bien rassasiée d'émotions , fatiguée de marches et do contre-marches, aveuglée par le iDapillotage des couleurs, à bout d'admiration et de force, la foule se décide à aller respirer dans le jardin; les femmes secouent la poussière dont leur toilette est couverte, les hommes allument un cigare.

Et puis, tandis qu'on est là, on en proiite pour jeter aux statues un regard distrait. On trouve que ces marbres sont bien froids, ces bronzes bien lourds, ces plâtres bien ternes.

On se dit — et en cela on a cent fois raison — que tous ces faunes, ces Bacchus, ces Vénus, ces Gupidons ne valent pas, pour la gaité, les divinités mythologiques qu'Offenbach et ses collaborateurs mettent en scène ; et on s'en va en fredonnant un air d'Orphée aux enfers.

Quand on est rentré chez soi, on pense qu'on a oublié de visiter la section d'architecture et la section de gravure. Mais on se console vite : pour la gravure, on sera toujours à temps d'aller se renseigner chez Goupil ; et quant à l'architecture , n'a-t-on pas M. Haussmann et les quatre-vingt-huit autres préfets de France qui se chargent de réaliser plus de projets qu'il n'y en a d'exposés?

En général , les critiques font comme la foule : ils se complaisent , ils s'attardent dans les salles consacrées à la peinture ; ils y trouvent matière à une longue série de descriptions propres à mettre en relief leur talent littéraire ; ils font si bien, en un mot, que le jour où le Salon ferme ses portes, ils n'ont pu trouver encore l'occasion de parler de la sculpture , — un art bien ingrat [)Our les descripteurs , à dire vrai, car il n'exprime que des idées simples.

Donc les critiques, surpris par la fin de l'exposition au milieu de leurs promenades à travers les tableaux, se contentent, pour ne pas paraître ignorants , de résumer dans un article rapide leurs impressions sur les œuvres de la statuaire.

De l'architecture et des autres arts, ils ne s'occupent guère plus que le public.

Ce serait une marche diamétralement opposée que la critique devrait suivre , si elle tenait compte de l'importance relative de chacun des arts. L'architecture n'a pas seulement l'avantage de la primogéniture, elle est, suivant un mot de M. Pelletan, la base et le cadre des autres arts; elle les abrite, elle les porte tous, et elle joint au caractère de beauté qui leur est commun , le caractère d'utilité qui lui est spécial.

Après l'architecture se place la sculpture , art grave , serein . essentiellement idéalisateur , qui exige une inspiration profonde, un travail opiniâtre ; qui, sans faire violence à la réalité, dégage, exagère les côtés typiques , permanents , divins de l'Humanité ; qui purifie la chair, transfigure le corps, spiritualise la matière ; qui dédaigne les séductions du joh, les prestiges du trompe-l'œil ; qui s'interdit l'expression des passions violentes, des actions trop vives, et met tous ses efforts à rendre la tranquillité inaltérable, la douce mais irrésistible puissance de la Beauté.

La statuaire s'adresse moins aux sens qu'à l'âme : c'est un art supérieur.

Les effets esthétiques de la peinture sont plus vifs, plus variés, niais moins purs et moins profonds que ceux de la sculpture. La peinture emploie mille artifices pour provoquer notre attention, pour charmer et tromper nos regards , pour nous dissimuler ses imperfections et nous cacher sa faiblesse ; la statuaire se montre sans voile, nue et belle comme la vérité. Le peintre peut se permettre les sujets les plus frivoles, les plus légers, les plus burlesques même ; le sculpteur doit rester grave, austère : le marbre ne rit pas, a dit Diderot.

La peinture s'adresse moins à l'âme qu'aux sens : c'est un art inférieur.

Tout compte-rendu du Salon devrait donc commencer logiquement , raisonnablement, par l'architecture... si l'on exposait des monuments au Palais de l'Industrie; mais y aurait-il un intérêt sérieux, une utilité véritable à passer en revue des plans et des projets d'édifices qui sont, pour la plupart , des redites ou des amplifications d'oeuvres connues ? Hiéroglyphes fort joliment enluminés d'ailleurSj qui cherchent à séduire le public par de faux airs de peinture , mais dont la clef n'appartient qu'à un petit nombre d'initiés^ et que toutes les légendes explicatives n'expliqueraient pas à ceux qui ne sont pas du bâtiment.

La statuaire doit nous attirer la première. Elle le mérite d'autant mieux cette année, que depuis longtemps elle n'avait pas produit un aussi grand nombre d'œuvres remarquables.

On dit que c'est la promesse d'un prix de 100,000 francs qui a stimulé les artistes. Nous préférons croire que c'est le réveil de la liberté.

L'œuvre la plus poétique que nous offre la statuaire au Salon de 1869 est la Source et le Riiisselet, de M. Emile Ghatrousse; la plus délicate , la Resipiscenza , de M. Gabet; la plus sincère, le Repos, de M. Mathurin Moreau ; la plus savante, le Désespoir, de M. Perraud ; la plus académique, le Diénécès mourant, de M. Le Père ; la plus classique , le Narcisse , de M. Hiolle ; la plus touchante , la Femme adultère , de M. Gambos ; la plus dramatique , les Esclaves marrons en fuite, de M. Louis Samain ; la plus fantasque, la Cléopâtre, de M. Glésinger; la plus étrange, le Lion amoureux , de M. Maindron ; la plus travaillée, la Vénus, de M. Emile Thomas ; la plus lâchée, VHébé endormie, de M. Garrier- Belleuse ; la plus légère, VOphélia, de M. Falguière ; la plus lourde, le Génie de la Métallurgie, de M. Montagny, pour la ville de Saint- Etienne-en-Forez. . .

Le groupe de M. Ghatrousse pourrait passer pour la traduction en marbre d'une poésie de Lamartine, tant le sentiment en est tendre, rêveur, la forme souple et harmonieuse. — La.Source, modeste jeune fille, accoudée sur un rocher, tient de la main droite une urne d'où s'épanche, goutte à goutte, l'eau qu'un gentil bambin, le Ruisselet, reçoit dans une coquille. Ges deux figures sont disposées de la façon la plus heureuse, et présentent, en tout sens, les formes les plus coulantes, les lignes les plus gracieuses. Loin de se nuire l'une à l'autre, elles perdraient à être séparées.

Le petit garçon aune attitude d'une naïveté charmante : à son air mutin, on devine que l'espiègle a hâte de remplir sa coupe rustique pour aller folâtrer, sautiller, babiller, à travers la prairie. La jeune fille est timide , presque sérieuse , comme il sied à une vierge élevée au fond des bois ou dans quelque vallon solitaire. Sa sauvagerie même la rend plus séduisante encore. Elle est belle, mais elle ignore sa beauté ; toute sa coquetterie consiste dans l'arrangement de sa chevelure à laquelle se mêlent quelques fleurettes cueillies au bord de l'eau.

M. Ghatrousse a modelé, caressé ce groupe avec une délicatesse extrême , mais sans tomber dans la mièvrerie de la touche et la puérilité du détail. Nous pourrions citer des morceaux : la poi-

triae, le ventre et les reins de la Source, par exemple, qui sont d'une morbidesse exquise et sur lesquels il y a comme une fleur de jeunesse. Les pieds et les mains ont une perfection de formes vraiment adorable.

La Resipiscenza de M. Gabet est une jeune fille de seize ans qui. pour complaire à l'Amour métamorphosé en pigeon , a dénoué sa ceinture virginale et laissé glisser jusqu'au dessous de ses hanches sa légère tuniqne. Et, maintenant, comme Eve , après avoir savouré le fruit défendu, elle s'aperçoit de sa nudité. Elle croise les bras sur sa poitrine, détourne légèrement la tête et repousse d'une main tremblante l'oiseau de Vénus qui agite victorieusement ses ailes, dresse la tête , allonge le cou et veut becqueter encore les lèvres roses de son amoureuse... A quoi bon, pauvre mignonne , vouloir venir à résipiscence? Aussi avare que l'Achéron, l'Amour ne rend pas sa proie.

Ce qui fait avant tout le charme de cette figure, c'est l'élégance de l'attitude, la sveltesse des formes , la pureté délicieuse du galbe. Le mouvement des épaules et celui de la tête , qui sont en sens contraires , donnent naissance à un concours de lignes des plus gracieux. Le visage est d'un type original : les yeux, légèrement enfoncés sous l'arcade sourcilUère , ont une expression de voluptueuse langueur qui dément la moue pudique des lèvres.

Il y a loin des œuvres délicates , idéales de MM. Ghatrousse et Gabet au groupe robuste que M. Mathurin Moreau a intitulé le Repos, et dans lequel cet artiste s'est borné à reproduire sincèrement, naïvement, la réalité.

Une jeune femme, entièrement nue — une esclave sans doute — s'est endormie en allaitant son enfant ; elle est assise, la tête inclinée vers l'épaule, une jambe mise sur l'autre, les reins appuyés au dossier d'une chaise de forme antique , par dessus lequel elle laisse pendre son bras gauche ; du bras droit, elle enlace son nourrisson , qui sommeille , lui aussi , mollement couché sur le giron maternel. Que de simplicité dans l'agencement de ces deux figures ! que de naturel dans leurs poses I que de vérité dans leur action ! Ne parlez pas trop haut, vous les éveilleriez.

Est-ce à dire que ce groupe soit parfait ? Non, sans doute. Pour avoir voulu serrer de trop près la réalité du modèle qu'il avait sous les yeux , M. Mathurin Moreau n'a pas su éviter certaines lourdeurs de formes ; mais il pourra aisément les atténuer lors de l'exécution en marbre de son œuvre, et, en même temps qu'il fera passer dans la matière inerte l'âme , la vie de la nature , il y mettra l'empreinte de la beauté.

M. Ghatrousse et M. Gabet ont, comme praticiens , une qualité qui ne s'acquiert pas, la main légère qui effleure plutôt qu'elle ne taille le marbre ; ils sont do la famille de Ganova. M. Mathurin Moreau modèle avec une sorte de fièvre , d'emportement , à la manière de Michel-Ange. Moins fin, mais plus fort que les premiers; moins fougueux, mais plus correct que le second, M. Perraud est , sans contredit , le plus savant de nos statuaires , celui qui possède le mieux l'anatomie humaine, qui compose , équilibre et balance ses figures et ses groupes avec le plus de sagesse.

Sa statue du Désespoir, dont le modèle en plâtre a été exposé au Salon de 1861, est, sous le rapport de l'exécution, une des œuvres les plus parfaites qu'ait produites la statuaire contemporaine. Les huit années de travail qu'a réclamées la transformation en marbre de la Première pensée, attestent le soin scrupuleux et patient que Fauteur apporte dans la pratique de son art.

Gomme on pense bien , cette œuvre si consciencieusement élaborée est une figure nue. En sculpture, le nu seul est réputé digne des productions de haut style.

Les anciens ont exprimé la douleur physique dans des chefsd'œuvre incomparables : le Laocoon. les Niobides ; mais je doute qu'ils aient jamais eu l'idée de traduire la douleur morale , le découragement, le Désespoir. Cette idée ne pouvait venir qu'à un artiste moderne. M. Perraud s'est inspiré de ce cri d'amertume échappé à Pétrarque: Ahi! nulValtro che pianto al mondo dura ! Rien en ce monde ne dure que les pleurs ! Vérité éternelle , sans doute, mais dont la représentation eût paru malsaine à l'antiquité, qui ne comprenait, qui n'admettait que le courage , la résistance acharnée, la lutte infatigable. Voyez Prométhée : au milieu de ses tortures incessamment renouvelées , il lève fièrement la tète

et regarde vers l'avenir C'est là un type essentiellement

antique .

L'homme qu'a voulu nous montrer M. Perraud est bien l'homme moderne aux flancs duquel s'est attachée la désespérance, noir vautour qui ronge le cœur et qui tue plus ou moins lentement, mais sûrement. Voyageur lassé dès les premiers pas , luttem- épuisé dès la première lutte, ce faible , ce vaincu attend , dans une rêverie impuissante ^ que le destin lui porte le dernier coup. Il est jeune pourtant, il a les membres souples et vigoureux. Son désespoir est une lâcheté.

Il s'est assis au bord de la mer, une jambe repliée, l'autre étendue, les coudes appuyés sur les cuisses , les mains enlacées , les

épaules courbées, la tête penchée en avant et légèrement inclinée sur le côté, le front soucieux, les lèvres serrées, les yeux fixes ol sans regard. Tout, dans cette attitude et cette expression, indique la fatigue, l'accablement, la prostration.

M. Perraud a cherché , presque dès le début de sa carrière , à traduire cette sombre idée du découragement. Un de ses premiers ouvrages, exposé en 1855, représentait Adam, assis sur un rocher, sa charrue entre ses jambes, et méditant sur cette prédiction du Dieu infaillible : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.» Cette figure, justement remarquée des connaisseurs, n'obtint qu'un médiocre succès près de la foule. Je crains bien qu'il n'en soit de même de la statue du Désespoir qui est cependant d'un caractère beaucoup plus puissant et d'une exécution incomparablement plus forte.

Outre que le sujet est par lui-même peu attrayant , le public n'aime pas les œuvres dont toute la signification se réduit à l'expression d'une idée : — à une pensée de Pascal, il préfère les lazzi, les calembours que lui servent abondamment les pitres de la statuaire et les saltimbanques de la peinture. Mais l'élite des hommes intelligents et sérieux saura gré à M. Perraud de maintenir son art dans les hautes régions, et les critiques le loueront de s'être efforcé d'associer, dans l'exécution de sa statue , l'interprétation du modèle vivant à l'étude du style antique.

Le DUnécès mourant , de M. Le Père : soyons érudit î — Le beau Narcisse , guéri, par M. Hiolle, de sa passion égoïste.— M. Gambos : la Femme adultère,

— Sans la foi , pas d'inspiration.— Pour faire une bergère , prenez une hou, lette et un mouton.— La Sainte Geneviève, de M. Perraud. — L'Eve, de M. Félon , et la Dalila , de M. Frison.— Deux lions amoureux, sans compter celui de Ponsard.— Souvenir donné à la pépinière du Luxembourg. — M. Maindron et sa Velléda.— Grandeur et décadence des Natchez. — M. Boisseau : la Fille de Céluta.— Les insomnies d'un statuaire. — Eloa, berceuse, paroles d'Alfred de Vigny, musique de M. PoUet. — On demande un centaure fossile.— MM. Le Bourg et Schœneverk. — Radotages mythologiques. — L'Hébé endormie , de M. Carrier-Belleuse. — MM. Barthélémy, Montagne , Sanzel , Gumery, Perrey, Marcellin, Marcello.— Une vieille lorette.— M. Ottin et le mont Athos.

— Un dessus de pendule, par M. Truphème.— MM. Peiffer, Marquet de Vasselot et Jules Dalou.

La savante statue du Désespoir, de M. Perraud, occupe l'entrée d'une des quatre allées qui rayonnent autour du rond-point central du jardin ; elle avait tous les droits à être ainsi exposée parfaitement en vue ; les trois autres places correspondantes sont occupées par le Diénécès mourant, de M. Le Père ; le Narcisse, de M. Hiolle , et la Femme adultère, de M. Gambos. Le Diénécès et le Narcisse ne méritaient pas tant d'honneur.

Les lauriers du Soldat de Marathon empêchaient M. Le Père de dormir ; M. Le Père a ressuscité Diénécès... pour le faire mourir sur le champ de bataille des Thermopyles, Connaissez-vous Diénécès? — Non. — Consultez Hérodote [Polymnie , livre VII , chapitre 226). C'est M. Le Père lui-même qui vous y engage par une note manuscrite collée sur le socle de sa statue.

Nous avons consulté Hérodote ; il nous a appris que de tous les héroïques vaincus des Thermopyles , le Spartiate Diénécès fut le plus brave. Quelques heures avant la bataille, un Trachinien, parlant des nuées d'ennemis qui avançaient , dit que le soleil serait obscurci par les flèches des barbares.

— Si les Mèdes nous cachent le soleil , répliqua Diénécès , nous aurons le plaisir de combattre à l'ombre.

Un pareil homme dut tomber en souriant. M. Le Père nous le

montre , la face horriblement convulsée , occupé à tracer sur le sol , avec le pommeau de son épée brisée , ces ûères paroles : « Passant, va dire à Lacédémone que nous reposons ici pour avoir obéi à ses lois.»

M. Le Père n'a pas compris qu'il fallait faire rayonner sur les traits de son héros expirant l'amour de la patrie et l'enthousiasme guerrier. Il a voulu faire parade de ses connaissances anatomiques et il s'est borné à sculpter un homme nu qui se tord — un casque sur la tête — dans les souffrances d'une atroce agonie.

L'exécution ne manque pas de science , mais elle sent par trop l'académie , le poncif.

Nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier le Narcisse de M. Hiolle , qui figurait parmi les derniers envois de l'école de Rome. C'est l'ouvrage d'un bon élève , d'un élève nourri des saines traditions, mais d'un élève qui a encore beaucoup à apprendre, — ne serait-ce qu'à équilibrer une figure et à lui donner une attitude qui offre, de toutes parts, des lignes harmonieuses.

Si le Narcisse de M. Hiolle pouvait se voir le dos , il ne serait plus amoureux de ses charmes.

La Femme adultère , de M. Gambos , est peut-être de toutes les statues du Salon , celle qui attire et retient le plus l'attention du public. Elle doit son succès à sa tournure dramatique et éminemment pittoresque. Je ne saurais dire au juste de quel tableau de maître M. Gambos s'est inspiré pour composer sa statue; mais j'ai certainement vu en peinture cette belle suppliante qui, un genou en terre , la tête penchée , les regards effarés , les lèvres entr'ouvertes par l'émotion, les bras liés aux poignets et levés au-dessus de la tête , contemple , frémissante et fascinée , Jésus demandant grâce pour elle aux Pharisiens.

Originale ou non , cette figure fait honneur à M. Gambos : la physionomie est des plus expressives; l'attitude joint le naturel à l'élégance. Le visage a bien la beauté à la fois sévère et voluptueuse du type oriental ; le torse, jeune, souple, vigoureux , ondule gracieusement sous les draperies légères qui l'emprisonnent; la gorge , relevée par une étroite bandelette , déborde de la tunique et semble palpiter. Peut-êîre M. Gambos a-t-il poussé trop loin le rendu des étoffes et n'a-t-il pas su éviter la sécheresse qui résulte presqu3 toujours de la minutie des détails. Mais ces défauts même sont de ceux que la foule prend pour des qualités. Le succès de la Femme adultère ne peut donc que grandir.

La sculpture religieuse ne nous offre pas d'autre œuvre vraiment remarquable. On ne peut pas dire sans doute que la Pietà , de M. Sanson , soit dépourvue de tout mérite : l'exécution a de la correction et une certaine vigueur ; mais. . . la silhouette du groupe n'est pas des plus harmonieuses, et, pour ce qui est du sentiment, il se réduit à un pathétique banal.

Gomment veut-on que les artistes modernes traduisent d'une façon saisissante des drames dont la poésie les laisse froids , des symboles et des légendes dont la signification leur échappe ? Comment demander à M. Perraud, qui a rendu avec tant de force la lassitude morale , la douleur concentrée , le désespoir sombra, — ces plaies des générations modernes, — d'exprimer l'ardeur ingénue , l'enthousiasme naïf, la foi touchante qui animaient les saints, les fidèles des premiers âges ?

M. Perraud a été chargé d'exécuter pour l'église Saint-Denisdu-Saint-Sacrement , une statue de Sainte Geneviève. Il a représenté la patronne de Paris, debout, les mains jointes, les yeux levés au ciel , une houlette en cuivre doré sur l'épaule et un mouton derrière les talons. Les mains jointes et les yeux levés, voilà pour la sainte ; la houlette et le mouton, voilà pour la bergère.

— Que vous faut-il de plus ? — Rien sans doute , puisque personne de nous n'a connu l'amie du saint évêque Denis qni obtint de Dieu la faveur insigne de pouvoir porter sa tête dans ses mains.

MM. Félon et Frison se sont inspirés de l'Ancien Testament : le premier a représenté Eve allaitant Caïn; le second, Dalila s'' apprêtant à couper les cheveux de Samson.

VEve est une forte femme, aux puissantes mamelles, comme il sied à la mère du genre humain ; elle est assise sur un rocher que recouvre une peau de bête et tient le petit Gain sur ses genoux. L'enfant tette avec avidité et appuie sa petite main aussi lourdement qu'il peut sur le sein maternel , comme pour en exprimer un lait plus abondant. Dans ce nourrisson vorace on pressent un assassin. Des larmes amères s'échappent des yeux d'Eve : elle aussi , la pauvre mère , elle prévoit que ce fils , enfanté dans la douleur et voué par elle-même au péché, sera maudit de Dieu... Ah ! comme elle se repent d'avoir touché au fruit de l'arbre de la science !... Près d'elle, le serpent fatal , instigateur et témoin de la chute , enroule ses anneaux autour de ia massue qui servira à tuer Abel.

M. Félon a mis, comme on voit, beaucoup de sentiment dans la

composition de ce groupe. L'exécution présente, dans la figure de la femme quelques lourdeurs que le travail du marbre fera aisément disparaître. La ligure de l'enfant nous a paru, au contraire, tout-à-fait réussie.

Nous n'avons guère que des éloges à donner à la Dalila de M. Frison. La courtisane s'est assise près du lit où Samson repose, confiant dans sa force ; elle dissimule le long de sa cuisse les ciseaux sous lesquels va tomber la crinière du lion endormi, et elle se retourne, la main gauche appuyée sur sa joue, la physionomie inquiète, pour épier l'arrivée des Philistins, auxquels elle a vendu son amant. — Il y a dans l'attitude de cette femme quelque chose de félin, de souple, de cauteleux, de bassement féroce. La tète est belle, d'une beauté originale et expressive.

Puisqu'il est question de lion amoureux et victime de l'amour, nous ne pouvons passer sous silence celui de M. Maindron. Il s'agit, pour le coup , d'un vrai lion , d'un lion à quatre pattes , qui sait rugir, qui pourrait nous dévorer, au demeurant le meilleur lion du monde. Ce pauvre diable de roi des animaux, pour plaire à une femme laide dont il s'est sottement amouraché, lui donne sa patte , comme ferait un vulgaire caniche , et se laisse couper les griffes , — non sans rechigner toutefois et sans pleurnicher. — C'est la fable de La Fontaine , traduite de la façon la plus grotesque et sculptée de la façon la plus lourde par l'auteur de Velléda.

M. Maindron n'a jamais eu qu'un succès dans sa vie, — celui de cette Velléda rêveuse qui a fait si longtemps les délices des habitués de la pépinière du Luxembourg. On a loué outre mesure cette statue romantique qui est d'un sentiment délicat, mais d'une attitude un peu contournée, d'une exécution un peu molle ; son plus grand mérite . il faut le reconnaître , a été de faire diversion aux poncifs académiques. Il y a juste trente ans que la Velléda a paru. M. Maindron a fait depuis la Sainte Geneviève arrêtant Attila , hola ! et nous offre aujourd'hui le Lion amoureux , ah ! dieux !

Le temps n'est plus où peintres et sculpteurs puisaient à l'envi dans les œuvres de Chateaubriand les sujets de leurs compositions. Ces romans poétiques , dont la lecture nous remplissait d'une vague mélancolie , nous paraissent aujourd'hui prétentieux et soporifiques ; de tout le pittoresque jargon des Natchez , nous n'avons retenu que le mot de calumet , qui commence même à vieillir ; René nous ennuie de sa tristesse, Ghaclas de son bavardage, Atala de la croix de sa mère , Oulougamiz de son collier d'or. Quelque

gracieux , poétiques et touchants que soient les personnages esquissés par Chateaubriand, ils étaient destinés fatalement à tomber dans l'oubli , car il leur manque à presque tous ce caractère profond, intime, et en même temps général, universel, qui, d'une figure . fait un type vrai chez tous les peuples et à toutes les époques.

En souvenir de Girodet et de Duret , quelques rares artistes s'inspirent encore du roman d'Atala. Cette année M. Boisseau nous montre la Pille de Céluta pleurant son enfant mort, groupe qui se recommande par le naturel de la pose et la vérité , simple et pathétique, de l'expression. La jeune Indienne, accroupie, tient sur ses genoux son enfant mort , le couvant du regard , le caressant , le balançant doucement, lui prodiguant tous les soins qu'on donne à la vie. On croit l'entendre murmurer , d'une voix tremblante , ces tendres paroles : « Si tu étais resté parmi nous , cher enfant , comme ta main eût handé l'arc avec grâce ! Ton bras eût dompté l'ours en fureur : et sur le sommet de la montagne , tes pas auraient défié le chevreuil à la course. Blanche hermine du rocher, si jeune, être allé dans le pays des âmes ! Comment feras-tu pour y vivre? Ton père n'y est point pour t'y nourrir de sa chasse. Tu auras froid , et aucun esprit ne te donnera des peaux pour te couvrir. Oh ! il faut que je me hâte de t'aller rejoindre pour te chanter des chansons et te présenter mon sein . »

Le sommeil qui nous gagne aujourd'hui à la lecture des Natchez, se changerait en léthargie si nous écoutions le récit des amours des anges. M. Pollet, pour se guérir sans doute d'insomnies terribles , s'est mis à tailler dans le marbre une langoureuse Eloa qu'un grand séraphin balance dans ses bras , sur le sommet des nuages. Les paroles de cette berceuse ont été fournies par Alfred de Vigny, l'un des poètes les plus endormants de la Restauration.

Nous avions grande envie de blâmer MM. Schœnewerk et Le Bourg d'avoir l'un et l'autre représenté — dans des dimensions colossales — une femme enlevée par un monstre moitié homme moitié cheval. Nous avions même songé à écrire toute une dissertation pour montrer ce qu'il y a de hideux , de repoussant dans ces fantaisies mythologiques ; mais comme on n'eût pas manqué de nous objecter que VEnlèvement de Déjanire et VEnlèvement de la fiancée de Pirithoils par un centaure ne sont pas plus ridicules que l'enlèvement d'Eloa par un être moitié homme moitié

oiseau, nous avons cru prudent de ne pas entamer une discussion qui nous mènerait loin. . .

On dit beaucoup de bien des centaures de MM. Schœnewerk et Le Bourg : quand on aura trouvé un squelette fossile ou autre de ce genre de bêtes, nous pourrons juger.

flélas ! la mythologie est loin d'avoir dit son dernier mot en statuaire... Tant qu'on lui laissera la parole , il faudra bien nous résigner à l'écouter, heureux quand , parmi les banalités qu'elle débite , il nous arrivera de recueillir quelques expressions agréables , quelques formes délicates rachetant un peu l'insignifiance du fond .

M Carrier-Belleuse est l'un de nos praticiens les plus adroits , les plus spirituels : il a la main légère , le ciseau preste , l'exécution souple et facile. Son Hébé endormie sous l'aile protectrice de Toiseau de Jupin est une figure aux lignes ondoyantes, aux chairs moelleuses : elle a quelque chose de la tnorbidezza que Prudhon donne à ses nymphes. -Peut-être n'est-elle pas d'un dessin bien pur et assez arrêté : la tête , inclinée sur l'épaule droite et noyée en partie dans les boucles de la chevelure , manque tout-à-fait de caractère. La fermeté des contours de l'aigle fait mieux ressortir encore ce qu'il y a de vague, d'indécis, de lâché dans la figure de la jeune fille.

Le Ganymède de M. Raymond Barthélémy a un mouvement de hanche très-disgracieux, mais la tête, coifîée du petit bonnet phrygien , a bien le caractère efféminé qui convient à un mignon de Jupiter. M. Barthélémy a exposé, en outre , un Faune tenant un lièvre . statue en bronze d'un modelé assez ferme. — Le Mercure s apprêtant à trancher la tête d'Argus, de M. Montagne , se distingue par la correction des lignes , la vérité et la simplicité de la pose. — A force d'avoir été travaillée, raclée, frottée, polie, amincie , la Vénus de M. Emile Thomas est prête à s'évanouir : elle a perdu ses pieds et ses mains à la bataille.

M. Sanzel, dont nous avons remarqué au dernier Salon un groupe original et piquant, V Amour captif, a été beaucoup moins heureux, celte année, dans le sujet qu'il intitule : Quand l'amour s'en va. Gupidon n'a pas tort de délaisser la nymphe corpulente qui cherche à le retenir.

MM. Gumery et Perrey ont fait de grands frais d'imagination : le premier a représenté une Nymphe jouant avec un Amour ; le second , une Nymphe jouant avec Bacchus. Voilà des sujets ton*

neufs ! La nymphe de M. G-umery est assez bien tournée, mais elle manque de physionomie; celle de M. Perrey minaude comme une Grande demoiselle du Gymnase.

La Bacchante se rendant au sacrifice , groupe en marbre , de M. Marcellin, a de la désinvolture. La Bacchante fatiguée^ simple buste, par M"" Marcello, a les paupières mi-closes, la bouche lippue, les traits alanguis et flétris par la luxure autant que par l'ivresse ; elle n'a de la bacchante antique que la nébride nouée sur l'épaule et la couronne de pampres ; pour le reste , c'est une lorette sur le retour.

Le Thésée précipitant le brigand Scyron dans la mer, par M. Ottin, est une grande machine, un groupe colossal, aux lignes passablement enchevêtrées ; le talent n'y manque pas sans doute , mais l'intérêt? Et puis , grands dieux ! que pourra-t-on faire de cette énormité? Quel promontoire en décorer? Depuis qu'il a sculpté son Polyphême de la fontaine Médicis , M. Ottin ne veut plus se mesurer qu'avec des géants. Il accepterait de tailler le mont Athos.

Parlez-moi de la Vénus grondant r Amour, par M. Truphème : voilà un gentil petit groupe , délicat et gracieux , qui a sa place

toute trouvée sur une pendule. La prétention n'est pas grande,

la chute ne sera pas lourde.

La Psyché, de M. Peiffer, est une charmante ingénue ; elle tient à la main la lampe fatale d'où est tombée la goutte d'huile qui a souillé et éveillé l'amant céleste ; elle est seule maintenant et baisse tristement la tête, honteuse et confuse, jurant, mais un peu tard , qu'elle ne recommencera plus. Attitude pleine de naturel , expression naïve. L'exécution manque de fermeté, surtout dans la tête.

M. Marquet de Vasselot a représenté Chloé assise sur un rocher, regardant au loin si Daphnis arrive. M. Jules Dalou nous montre les deux amoureux réunis : Daphnis est plein d'ardeur ; il contemple Ghloé avec une tendresse infinie et la presse contre son cœur. Chloé baisse les yeux et se recule doucement. Ces deux figures nues, si étroitement enlacées, n'ont rien d'immoral ; elles ont presque la grâce exquise du groupe de V Amour et Psyché , peint par Gérard.

ni

Les martyrs de M. Falguière: Tarcisius, Ophélie. — Une poignée d'allégories: MM. Schroder, Montagny, Roubaud jeune, Garlier, G. Nast, Travaux, Franceschi, de Blezer. — La Victoire jouant au cerceau, par M. Loison. — L'art qui veut se venger de la Fortune. — M. Ferrât. — Une amplification du Milon de Crotnne. par M. Samam.— La Négresse, de M. Garpeaux. — Ethnographes : MM. Gordier, Moreau-Vauthier, Bartholdi. — La Cléopâtre, de M. Glésinger. — Reines folles et reines sages. — Le François I"', de M. Cavelier ; \q Louis XII, de M. Jacquemart; le Mirabeau, de M. Truphème. — Amiraux, procureur et médecin. — Le Dupin de M. Boisseau. — Le Monument d'Ingres: M. Etex. — Portraits, de famille. Ressemblance garantie.— M. Ch. Garnier, par M. Garpeaux. — Le comte Duchâtel, par M. Chapù, — Le musée de cire de M. Oliva. —Le Massacre des hommes illustres. — M. H. Moulin : buste de Af"« Marthe. — Portraits de bêtes.

M. Falguière aime les martyrs: en 1868, il a obtenu la grande médaille d'honneur pour la figure sentimentale, gracieuse, touchante, d'un jeune chrétien, Tarcisius, martyr de la foi; cette année, il expose une élégante statue 6.^ Ophélie, martyre de l'amour. Ce dernier ouvrage est loin d'obtenir autant de succès que le premier; il vaut pourtant qu'on s'y arrête.

Saisie du vertige amoureux qui l'entraîne vers la rivière, l'infortunée fille de Polonius s'avance, la tête penchée, le front ceint d'une couronne de paille et de fleurs, la robe ornée de guirlandes; elle effeuille les fleurs qu'elle a cueillies dans les champs, et semble m.urmurer quelque plaintive ballade. Sa démarche chancelante, son visage amaigri, son sourire hébété, ses yeux hagards, ses cheveux en désordi-e, tout révèle la folie douloureuse qui s'est emparée de son esprit.

M. Falguière a modelé cette figure avec beaucoup de délicatesse et lui a imprimé quelque chose de la grâce étrange, de la beauté maladive, que M.Hébert donne à ses jeunes Italiennes étiolées par la mal'aria. Mieux vaudrait, à notre avis, sculpter et peindre des héroïnes d'une tournure moins vaporeuse, d'un sentiment moins bizarre, d'un caractère plus calme, plus précis, plus défini. La statuaire surtout répugne essentiellement aux expressions vagues, nuageuses; elle vise, fournie nous l'avons déjà dit, à tra-

cluire des idées simples par des formes joignant une réalité inflexible à la beauté idéale et typique.

Les artistes, — comme les poètes, — ont fait un si déplorable abus des figures symboliques et des allégories qu'ils ont fmi par rendre insipide ce genre de sujets. Il faut avouer pourtant que la statuaire, qui n'a pas. comme la peinture, la ressource des scènes complexes, serait par trop limitée dans ses inspirations si on lui interdisait d'allégoriser certaines idées, de symboliser les vérités, de personnifier les passions. L'essentiel est que ses fictions expriment des idées modernes, des vérités neuves, des passions vivantes, et que, dans ce but, les artistes renouvellent au plus vite le vieux matériel de l'allégorisme païen. Hélas ! la révolution ne semble pas près de s'accomplir 1

Est-il rien de plus banal que la personnification de V Agriculture imaginée par M. Schroder ? Une Gérés épaisse et vulgaire, portant une corbeille d'épis sur la hanche et appuyant l'une de ses mains sur le manche d'une charrue.

Est-il rien de plus trivial que la Béatitude, de M. Amy? Une grosse femme qui digère, en regardant les étoiles.

Est-il rien de plus laid et de plus écrasant que le Génie de la métallurgie^ de M. Montagny? Un hercule forain, faisant parade de ses biceps, tenant un marteau appuyé sur une enclume et se touchant le front du doigt.

M. Carlier et M. Roubaud jeune ont représenté V Hiver par une femme à la mine souffreteuse, qui s'enveloppe de draperies de la tête aux pieds ; M. G. Nast a personnifié le printemps [Primavera) sous les traits d'une jeune fille cueillant des fleurs. A défaut d'originalité, ces trois figures offrent du moins quelques qualités d'exécution.

La Rêverie, de M. Travaux, jeune femme à l'attitude pensive, et le Matin, de M. de Blezer, jolie pécheresse, nue jusqu'aux hanches, ets'étirant les bras, sont plutôt des figures de genre que des allégories. La Rêverie a de l'élégance dans sa gravité ; le Matin a de la grâce dans son abandon. Nul doute que ces deux statuettes ne soient bientôt popularisées par le bronze.

Le Réveil, de M. Franceschi, est une figure de grandeur naturelle, — une jeune femme à demi-couchée, un bras au-dessus de sa tête, regardant deux colombes qui so becquettent amoureusement. Il y a dans l'attitude quelque chose du maniérisme voluptueux de Fragonard.

M. Loison a eu une idée que nous croyons neuve, celle de représenter la Victoire déposant des couronnes sur la tombe des morts, Le lendemain du combat. La femme qu'il a mise en scène est bien drapée, d'un mouvement trop rapide peut-être (elle semble courir), mais babilement rendu. Le malheur est que cette F^c^o^>e, tenant d'une main unepahne et de l'autre une couronne, parait plutôt occupée à jouer au cerceau qu'à remplir une pieuse besogne.

M. Hippolyte Ferrât a cherché aussi à être neuf dans la personnification tant de fois répétée de la Fortune. Il a pensé que le meilleur moyen de faire voir l'acharnement avec lequel cette' déesse maltraite ordinairement les artistes, était de la représenter se démenant et vociférant comme une Furie. Au lieu de lui mettre un bandeau comme à l'Amour, il lui a crevé les yeux. Un pied posé sur un globe et l'autre levé en l'air, cette Mauvaise Fortune, aux cheveux tordus en forme de serpents, retient des deux mains son manteau qui flotte derrière elle et forme un large pli contenant une corne d'abondance, un sac d'écus et des couronnes.

Malgré ce qu'elle a de bizarre et de violent dans la tournure, cette statue n'est pas dépourvue d'une certaine élégance forte (ït souple à la fois. Elle ferait merveille au sommet d'une colonne triomphale élevée à la gloire de Plu tus.

h' Affût, de M. Louis Samain, est une allégorie dans le goût de Boucher et de Carie Vanloo. Une courtisane accroupie cache de ses deux mains un petit Amour ailé qui se baisse, se pelotonne, se dissimule de son mieux, guettant une victime au passage : la femme sourit, — la victime n'est pas loin.

M. Samain est élève de l'Académie des beaux-arts de Bruxelles; il travaille en ce moment à Rome. Outre son groupe de V Affût, il nous a envoyé une composition colossale, très-mouvementée, très-dramatique, représentant des Esclaves marrons en fuite surpris par des chiens. — Un nègre et son jeune fils, traînant après eux leurs chaînes qu'ils ont rompues, n'ont pu échapper aux molosses dressés à la chasse de l'homme. Les bêtes monstrueuses déchirent à belles dents le malheureux père qui cherche à soustraire son enfant à leur fureur en le cachant dans ses bras, et qui, les regards tournés vers le ciel, se tord dans d'horribles convulsions. Tout son corps frémit, se crispe, se contorsionne.

M . Samain s'est évidemment inspiré du Laocoon antique et plus encore du Milon deCrotone,deVuget. Les souvenirs qu'éveillent ces deux chefs-d'œuvre sont écrasants, sans doute, pour

1 oeuvre du jeune artiste, mais il y aurait injustice à ne pas louer la science anatomique et la vigueur avec lesquelles il a accusé la puissante musculature que la souffrance force le nègre à déployer.

Un maître, M, Carpeaux, nous offre le buste en marbre d'une Négresse qui, les bras liés derrière le dos et la gorge meurtrie par une corde, lève vers son bourreau des yeux suppliants. Une immense douleur se lit sur le visage de cette infortunée. Au point de vue ethnographique, ce buste est de la plus grande exactitude; on a peine toutefois à se faire à la blancheur éblouissante de cette négresse aux lèvres charnues, au nez épaté, à la chevelure laineuse. Le bronze eût mieux convenu que le marbre pour un pareil type.

M. Cordier, qui doit sa réputation à ses sculptures ethnographiques, a exposé le modèle d'une fontaine égyptienne dont la vasque supérieure est soutenue par trois figures de femmes, une Fellah, une Abyssinienne et une Nubienne, représentant les pays qu'arrosent le Nil, le fleuve Blanc et le fleuve Bleu. Ces figures, adossées et reliées les unes aux autres par des draperies et des accessoires divers, forment un groupe élégant. Le buste en bronze d'un Cheik arabe cPEgypte, montre l'habileté de M. Cordier à saisir les traits saillants et caractéristiques d'une race.

Parmi les autres types exotiques qui se rencontrent à l'Exposition, nous citerons le Za??i/}o^naro. charmant petitCalabraisjouaut de la cornemuse, par M. Moreau-Vauthier. Nous devons encore à ce dernier artiste une statue de marbre représentant un jeune pâtre accroupi au bord d'une source et se désaltérant dans le creux de sa main. L'attitude et le mouvement de ce Petit Buveur sont d'une vérité saisie sur nature.

Gomme études réalistes dignes d'attention, nous pouvons signaler le Jeune vigneron alsacien, de M. Bartholdi; le Bohémien se désaltérant aune source, de M. Alfred Rosse; le Pecoraro, de M. Delaplanche; la Dernièregoutte du moissonneur, de M. Perrey.

Une des grandes curiosités du Salon est la Cléopâtre devant César, de M. Glésinger.

La statuaire contemporaine ne compte pas de maître plus ardent plus hardi, plus fougueux, plus expressif que M. Glésinger. Nul ne l'égale en souplesse et en fécondité. Il n'est pas un genre de sujets que cet artist(> infatigable n'ait abordé. Il a sculpté des déesses e( des héroïnes païennes, Diane au repos, Ariane, une ]\éréide, une Bacchante, Hélène, Phèdre, Sapho, Lucrèce mourante,

Cornélie; — des compositions religieuses, une Pietà, le Dernier regard et le Dernier soupir du Christ; — des allégories, la Tragédie, V Automne, le Sommeil ; — des figures de fantaisie, la Femme au serpent, la Femme à la rose; — des types ethnographiques, une Femme d/Ischia, une Zingara, une Albanaise; — des animaux, le Combat de taureaux romains ; — des statues équestres, le François F" et le Napoléon I" ; — une foule de portraits, Charlotte Gorday, G. Sand, Rachel, Arsène Houssaye, T. Gautier, Pierre Dupont, les enfants du marquis de las Marismas, M. de Beaufort, etc.

La Cléopâtre qu'expose aujourd'hui M. Clésinger est un essai de statuaire polychrome.

J'avoue me sentir peu de goût pour le bariolage de couleurs qui résulte delà combinaison des marbres, des bijoux, des émaux, des pierreries. Je préfère la limpide et sereine blancheur du marbre, la chaude coloration du bronze ; mais, quel que soit sous le rapport esthétique le mérite de la polychromie, il faut reconnaître que M. Clésinger a atteint, du premier coup, h la perfection du genre.

Ayant pour tout vêtement une jupe d'étoffe légère, d'un vert pâle, qu'elle relève de la main droite. Cléopâtre, debout, présente de la main gauche, au vainqueur d'Antoine, une fleur de lotus. Cette dernière main, le torse et les bras nus sont d'une délicatesse et d'une pureté de formes véritablement idéales. La tête a une expression étrange ; les yeux noirs, d'un émail brillant, ressemblent à ceux des personnages peints sur les coffres de momies ; le masque garde l'impassible sérénité des figures de sphinx. La chevelure, d'un blond pâle, se divise en cinq nattes dont deux descendent sur la gorge et trois sur la nuque. Un diadème, un collier, des bracelets, des boucles d'oreilles et une large ceinture de métal émaillé rehaussent les charmes de cette fantastique beauté. Ces bijoux ont été exécutés avec une habileté irréprochable par M. Froment Meurice fiis, d'après les dessins de M. Clésinger.

J'ignore si la Cléopâtre de M. Clésinger s'éloigne plus ou moins du type fourni par les médailles gréco-romaines ; mais je la crois infiniment plus vraie que les Cléopâtre du Guerchin et du Guide, tant de fois reproduites par la gravure.

Pénélope et Lucrèce, ces épouses modèles dont la chasteté a été presque aussi souvent célébrée par l'art que la luxure de la reine

d'Egypte, ont été représentées, la première par M. Taluet, la seconde par M. Eude. sans grand souci de la vraisemblance historique, mais avec une sérieuse préoccupation de la beauté.

M. Dénéchcau a donné à Jules César l'attitude méditative du Penseur de Michel-Ange, et s'est conformé très -exactement d'ailleurs, pour le visage et pour les détails du costume, aux monuments antiques.

L'Enfance d'Annibal, de M. d'Epinay, nous montre le futur vainqueur de Cannes luttant contre un aigle. La fermeté de l'exécution et un sentiment très-juste de la réalité recommandent ce groupe.

Nous ne manquons pas d'ouvrages relatifs à la jeunesse de personnages célèbres : M. Rocher, qui s'est fait connaître par un Bonaparte enfant, a exposé une statue en bronze argenté de Raphaël, élève duPérugin; M. René de Sain t-Marceaux a représenté le Dante lisant Virgile; M. P.-&. Clère, Jeanne Darc écoutant ses voix. Le Raphaël do M. Rocher est un petit fat; le Dante de M. Saint-Marceaux un rêveur précoce ; la Jeanne Darc de M. Clère une pauvre enfant rachitique. Ce dernier artiste a fait preuve de plus de talent dans sa statue intitulée : la Petite princesse de Babylone.

Le Louis XIl, de M. Jacquemart, est une des meilleures statues équestres que nous ayons vues depuis quelques années ; l'attitude du cavalier est excellente ; pourquoi le cheval a-t-il une tête si fantastique ?

Le Salon nous offre plusieurs autres statues monumentales : le François /"', de M. Gavelier, est bien le géant chevaleresque qui courtisait, avec une égale ardeur, la gloire et les femmes ; le Mirabeau, de M. Truphème, a, dans sa tournure véhémente, quelque chose de cette emphase qui apparaît dans tous les discours du grand orateur. Le Joseph Bonaparte, de M. Vital Dubray, destiné à la ville de Corte; V Amiral Protêt, de M. Barre, destiné à Shangaï ; V Amiral Duperré, de M. Pierre Hébert, destiné cà la Rochelle, et le Dnpuytren, de M. Crauk, destiné à Pierée-BufQères, ne s'élèvent pas au-dessus d'une honnête médiocrité. Le Dupin, de M. Boisseau, commandé pour la ville de Varzy, mérite une mention très-honorable : on ne pouvait tirer meilleur parti d'une tête aussi laide que celle de l'ex-procureur général à la Cour de cassation.

Le monument composé en l'honneur d'Ingres par M. Etex est original. Le célèbre peintre est représenté assis, tenant sa palette et son pinceau, et se retournant à demi vers une des figures de

V Apothéose d'Homère qui se déroule derrière lui, sculptée en basrelief. La statue est bien posée : la tète, d'une grande ressemblance, a un caractère saisissant de fermeté et d'inspiration. Le bas-relièf est exécuté d'après le magnifique dessin où Ingres a repris et développé la composition de son tableau.

Comme toujours, les bustes-portraits abondent à l'Exposition ; mais, dans le nombre, il en est fort peu qui aient une véritable valeur artistique. En sculpture comme en peinture, rien n'est difficile comme de donner à un portrait une attitude simple, une expression naturelle, de rendre l'accent individuel, le caractère intime du modèle. La foule est dans l'admiration la plus complète du moment où l'artiste à réussi à attraper la ressemblance. Nous comxîrenons que ce soit là un mérite de premier ordre aux yeux de ceux qui font faire un portrait dans le but de conserver et de contempler l'image exacte d'une personne aimée ou vénérée; mais ce mérite est des pins secondaires au point de vue de l'art. Nous ne nous inquiétons pas, en effet, de savoir si les portraits exécutés par Van Dyck et le Titien sont ressemblants ; il nous suffit que ces portraits aient une attitude pittoresque, un visage expressif, qu'ils vivent, qu'ils se meuvent dans la lumière, qu'ils semblent prêts à sortir de leurs cadres et à nous parler : nous les tenons pour des chefs-d'œuvre. Si le personnage représenté est un personnage historique, nous sommes bien aise sans doute de connaître sa physionomie extérieure, mais nous nous intéressons bien autrement à sa physionomie morale. Or, beaucoup d'artistes des plus médiocres saisissent facilement la première de ces physionomies et la rendent avec la netteté brutale de la photographie; — il n'y a que des maîtres qui parviennent à fixer la seconde sur la toile ou le marbre.

On peut choisir dix, cent, mille bustes exécutés par des artistes contemporains ; sauf quelques rares exceptions, tous ces bustes paraissent sortis du même moule ; ils ont entre eux un air de famille, quel que soit d'ailleurs le degré de ressemblance que chacun présente avec le modèle d'après lequel il a été taillé. Cela tient évidemment à ce que les sculpteurs se bornent à copier le masque aussi littéralement que possible , et appliquent à tous ces types des expressions convenues : c'est toujours, en effet, le même sourire pour les femmes, la même candeur niaise pour les enfants, la même gravité pour les magistrats, la même crànerie pour les militaires, la même placidité majestueuse pour les souverains.

M. Garpeaux est du très-petit nombre de statuaires qui savent éviter dans le portrait la banalité et la monotonie. Son buste de M. Charles Garnier, architecte de l'Opéra, est très-original, trèsénergique, très-vivant. La tête, tournée vers la gauche, 'se dresse fièrement sur un cou souple et nerveux ; les yeux sont pleins de feu : la bouche, entr'ouverte, semble parler ; les narines palpitent ; le front se modèle puissamment sous une forêt de cheveux noirs et bouclés. L'inspiration illumine cette physionomie expressive ; l'ardeur qui éclate dans le regard dément la fatigue que semblent trahir les joues amaigries, les orbites creusées, les rides naissantes. M. Garpeaux a modelé ce buste avec infiniment de souplesse, de vigueur et d'esprit. Pourquoi donca-t-il crudevoir colorer son bronze de teintes variées ? L'œuvre ne perd-elle pas en gravité ce qu'elle gagne en illusion?

Le buste en marbre du comte Duchâtel, par M. Henri Ghapu, n'est pas fait de verve comme celui de M. Gharles Garnier; il est très-étudié, tres-soigné dans tous ses détails, mais cette précision n'enlève rien à la fermeté du modelé, à la puissance de l'expression. C'est là assurément un des plus beaux portraits que nous ait offerts la sculpture depuis une dizaine d'années. La hauteur du caractère, la noblesse de l'esprit ont marqué leur empreinte sur le visage. Cette belle tête pense.

M. Oliva teint ses marbres d'une coloration ambrée, — nous devrions dire beurrée — qui donne au modelé quelque chose de moelleux, de fondant ; cela n'est pas sans charme dans les figures de femmes et d'enfants, comme celle du jeune prince des Asturies ; mais la rigidité des contours masculins s'accommode mal de cette patine. Le buste de Napoléon III, par M. Oliva, n'en est pas moins un des meilleurs qu'ait enfantés la sculpture contemporaine, si féconde en effigies du souverain. Il est destiné à orner le foyer du Vaudeville, où il fera pendant au buste de l'Impératrice, exécuté et exposé par M"° Dubois-Davesnes.

Le Salon nous montre quantité de bustes de personnes célèbres.

Si la postérité manque de documents iconographiques sur les notabilités de ce temps-ci, ce ne sera la faute ni du gouvernement qui fait fabriquer des centaines de portraits par année, ^li des artistes qui se disputent ces commandes, ni des grands hommes qui, faute d'y être provoqués par l'Etat, livrent d'eux-mêmes leurs têtes aux bourreaux de la peinture et de la statuaire.

Et les bustes anonymes l Il y en a de prétentieux, d'égril-

lards, de bouffis, de grotesques : il y en a de faméliques, d'idiots, de navrants, d'atrocement laids. Quels crimes ont donc conunis les misérables ainsi portraiturés, pour qu'on leur ait infligé les honneurs de l'exposition publique?

Au milieu de cettefoulede suppliciés qui se pressent tristement dans le pourtour du jardin, — cercle lamentable que Dante n'avait pas prévu, — nous avons distingué deux figures angéliques: i/i'« de L..., par M. Aimé Millet, et il/''^ Marthe H..., par M. H. Moulin. La grâce exquise, la pureté suave de la jeune fille sont exprimées dans ces deux bustes avec une extrême délicatesse. i/"« Marthe, surtout, est adorable ; la tête légèrement penchée vers l'épaule, les yeux levés, cette jolie enfant nous regarde avec une douceur qui attire et qui charme. Sa bouche, qu'effleure un léger sourire, révèle la candeur de son âme. Sa chevelure, relevée par un ruban sur le haut de la tête, retombe sur les épaules en boucles soyeuses.

i/iie £"..., dont M. L. Auvray nous a offert un spirituel portrait en terre cuite, a la mine beaucoup plus éveillée que il/"« Marthe.

Il y a aussi quelques bons portraits d'animaux : le Tigre terrassant un crocodile, groupe très-énergique, très-mouvementé par M. Gain, qui est décidément le plus habile des successeurs de Barye ; le Tigre gardant sa proie, et le Sanglier surpris par un lion, par M. Masson ; la Lionne et ses petits, le Bœuf et le chien, par M. Isidore Bonheur; la Jument normande et son poulain, de M. Mène ; les Chevaux, de M. Levéel, etc.

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