‹ L'art contemporainChapitre 19 sur 24 · PEINTURE · texte numérisé non relu

PEINTURE

La nature et l'idéal. — Si vis me flere, etc. — L'art chrétien est mort. — M. Bonnat et le Caravage. — L'Assomption de la Vierge. — Les bonnes intentions de M. Mottez et ses serpents en baudruche. — M. Montchablon : les Funérailles de Moise. — MM. Cornu, Thirion, A. Colas, J.-P. Laurens, B. Mercadé, Meynier, Glaize père, de Coubertin. — Une orgie de coloriste.

— Tentations sur tentations : MM. Isabey, Leloir, Eugène de Beaumont et Lambron. — Un feu d'artifice au paradis. — Un ermite en enfer. — Les fâcheux eifets de la rôverie. — Fagots et fagots. —Une veuve consolable.— Margaritas anteporcos. — La Mort pour rire. — Une citation d'Henri Heine.

— M. Gagne, l'archiphilanthropophage, et le Petit Poucet de M. Yan'Dargent.

De ce que nous ne cessons de prêcher aux artistes l'étude assidue et l'imitation scruijuleuse de la nature, est-ce à dire que nous méconnaissions la nécessité qui s'impose à eux de s'élever audessus d'une réalité vulgaire et de donner un libre cours à leur imagination, lorsqu'ils traitent des sujets d'un ordre purement idéal? Non certes. Ce que nous demandons avant tout à une œuvre d'art, c'est qu'elle soit la traduction saisissable et saisissante d'un fait intéressant, d'une idée précise, d'une émotion sincère ; plus le fait est pathétique, l'idée haute et l'émotion puissante, plus l'impression produite par l'œuvre qui les réalise, doit être forte et durable. Il est donc indispensable que l'artiste proportionne son style à la grandeur, à l'élévation du sujet qu'il veut traiter ; mais pour que son entreprise ne soit pas stérile, il faut qu'il soit véritablement inspiré, qu'il sente d'abord en soi grandir et se développer son œuvre, qu'il l'exprime ensuite avec passion.

S'il est un genre de compositions oii il soit nécessaire de se dégager d''une observation servile de la réalité, de chercher des formes d'une pureté idéale, des expressions et dos types surhumains, c'est assurément la peinture religieuse. Malheureusement, s'il y a encore des peintres de compositions religieuses, il n'y a plus de peintres religieux, il n'y a plus d'artistes joignant à une

lui ardente, naïve^ l'amour et l'intelligence des symboles du catholicisme. Les sources di; l'inspiration sont taries; — l'art chrétien est mort.

Gomme il y a encore des églises pourtant, il faut bien faire des tableaux pour les décorer. Les peintres qui se chargent de cette besogne, s'en acquittent généralement en véritables ouvriers ; ils font des Madones et des Crucifix, comme ils feraient le portrait d'une nourrice ou d'un garde national. Les plas intelligents imitent les ouvrages des maîtres qui travaillaient aux époques où la foi jetait encore quelques lueurs.

M. Bonnat a pris pour modèle le Caravage et Ribera, — les deux peintres lesp»lus anti-religieuxquiaient jamaisexisté. Gomme eux, sous prétexte de poésie catholique, il se livre à tous les excès d'un naturalisme énergique et brutal; il prétend nous montrer les saints du paradis et il ne nous fait voir que les misérables de la rue. Peut-être nous objectera-l-il que les apôtres, — qu'il a ainsi représentés assistant à V Assomption de la Vierge, — n'avaient pas encore accompli leur mission terrestre au moment où se passait cet acte miraculeux, et qu'il a dû leur conserver, par conséquent, leur nature vulgaire, leurs lourdes allures et leurs guenilles de pêcheurs.

Mais, en admettant que la vraisemblance historique puisse être comptée pour quelque chose dans la représentation d'une scène surnaturelle, M. Bonnat ne pouvait-il se dispenser d'accentuer, comme il l'a fait, la grossièreté supposée des disciples de Jésus, de prendre plaisir, par exemple, à peindre leurs pieds sales et leurs cheveux incultes"? En tout cas, quelle excuse pourrait-il faire valoir pour justifier la physionomie commune et les formes pesantes qu'il a données à la Vierge? Cette lourde créature que quatre grands anges portent sur leurs épaules et ont peine à maintenir en équilibre, n'est pas la madone triomphante et radieuse devant laquelle s'écartent les nuées, s'entrouvre le firmament, se prosternent les bienheureux.

M. Bonnat, — qui parait avoir fait une étude très approfondie des maîtres itahens et des maîtres espagnols , — aurait du remarquer quels effets poétiques et pittoresques ils ont souvent obtenus en opposant, dans le même cadre, des figures idéalisées à des figures copiées sur nature, la poésie à la réalité, le ciel à la terre. Murillo, Fra Barlolommeu, Mariotto Alberlinelli et bien d'autres ont employé ce genre de contraste dans leurs Assoupie

tionsei leurs Ascensions. La Transfiguration, àe Raphaël, en utTre le plus merveilleux des exemples.

Gomme praticien, M. Bonnat n'a aucune des qualités qui conviennent à la peinture religieuse ; il dessine lourdement, il modèle avec une fougue quelque peu brutale, il aime les couleurs éclatantes ; il n'a ni la douceur, ni la grâce, ni la modestie, ni la simplicité, ni la ferveur que réclame l'interprétation des légendes et des paraboles chrétiennes. Son robuste tempérament n'est pas fait pour les rêves mystiques.

M. Mottez a compris qu'il fallait suivre, dans l'art religieux, une voie diamétralement opposée à celle où s'est lancé M. Bonnat ; mais, avec les meilleures intentions du monde et de sérieuses qualités, M. Mottez a fini par s'égarer complètement ; il a pris la platitude pour la naïveté, la niaiserie pour la candeur, la gaucherie pour la grâce. La Chute d'Adam et d'Eve, et la Vierge écrasant la tête du serpent, qu'il a exécutées pour l'église Saint-Séverin, touchent au grotesque. Jamais toile de ménagerie foraine n'a exhibé un serpent plus amusant que celui qui, dans chacune de ces compositions, figure le Tentateur.

Le meilleur tableau religieux du Salon est celui dans lequel M. Montchablon, élève de l'école de Rome, a représenté les Funérailles de Moïse. Nous n'avons rien à ajouter à l'éloge que nous avons déjà fait de cette peinture, en rendant compte des ouvrages envoyés en 1868 parles pensionnaires de la villa Medici. Il nous suffira de dire que. par la belle ordonnance de la composition, la sûreté du dessin, lampleur du style, la légèreté et l'harmonie de la couleur, ce tableau semble promettre un successeur à Ary Scheffer et cà Flandrin.

La Sainte Blandine. de M. Sébastien Cornu, est une figure gracieuse et touchante. Le Saint Séverin distribuant des aumônes, de M. Thirion, et la Vocation de saint Jacques, de M. Alph. Colas, se recommandent par la fermeté de l'exécution, sinon par l'originalité du style et l'élévation du sentiment. Il y a aussi quelques morceaux vigoureusement peints dans le Jésus guérissant un démoniaque, de M. Jean-Paul Laurens.

M. Benito Marcadé, artiste espagnol, a représenté sur une toile de grande dimension Sainte Thérèse faisant sa confession devant le prieur et les sœurs de son couvent. La scène est traitée dans le style de l'histoire; la peinture est assez énergique, mais on voudrait un peu plus de vivacité dans les lumières et de transparence dans les ombres. On étouffe dans cet intérieur monacal.

Sous ce titre : Insultes au Christ, M. Glaize père nous montre des musulmans traînant dans les rues, bafouant et raillant un eundamné vulgaire. La couronue d'épines est le seul détail qui fasse songer à la Passion. Cette composition est toute pleine, d'ailleurs, de traits comiques et de types grotesques.

On croirait assister aussi à une scène moderne et profane en regardant le petit tableau où M. .J.-.J, Meynier a représenté Jésus prêchant sur le lac de Tibériade. Mais ici les figures ont d'élégantes tournures ; les auditeurs, groupés sur le rivage dans des attitudes variées, sont graves et recueillis. La couleur est charmante.

Une scène du genre religieux qui eût beaucoup gagné à être réduite aux proportions du tableau précédent, est le Départ des Missionnaires, de M. de Coubertin. Il y a du sentiment et des détails bien observés dans cette composition : le jeune missionnaire, qui tourne le dos à l'autel et devant lequel sïncline un ouvrier, a une expression de piété des plus louchantes.

Faut-il classer parmi les tableaux religieux la Tentation de saint Antoine, de M. Eugène Isabey ?

Le vieil anachorète, agenouillé devant un autel, lutte désespérément contre trois mauvais génies qui le tiraillent à qui mieux mieux, et veulent le forcer à se retourner pour lui faire voir un amoncellement formidable de femmes nues. Celles-ci se démènent comme des possédées de Vénus, et prennent les attitudes les plus provocantes, les plus irritantes. Autour d'elles sont entassés les flacons de vin vieux, les coupes d'or ciselées, les cassolettes à parfums, les fruits succulents, tout ce qui peut allumer et exciter la luxure et la gourmandise. Et tandis que le pauvre vieil ermite n'a qu'à faire un pas pour entrer dans ce paradis terrestre de Mahomet, le ciel, — le paradis du bon Dieu, — prend les couleurs sinistres de l'enfer: des anges furibonds y tirent des pétards et y allument des feux de Bengale. Pensez s'il y a de la fumée !

M. Isabey a déployé, dans l'exécution de cette fantaisie hagiographique, une verve étourdissante ; il a cédé à la tentation de faire une débauche de couleur. Dieu sait si l'orgie est complète !

La Tentation de M. Isabey couvre une toile énorme. M, Leloira fait, sous le même titre, un petit tableau d'un coloris léger et brillant, où nous voyons un ermite (le catalogue ne dit pas que ce soit saint Antoine) aux prises avec deux jolies pécheresses, courlvèlues, qui paraissent très sùresde la puissance de leurs charmes. Les anciens représentaient Hercule, le vaillant, le robustL; Hercule, arrêté et tenté aussi par deux femmes; mais, du moins,

l'une de ces lemmes personnifiait la Vertu, lou jours prompte à comljattre par ses sages conseils la pernicieuse influence que sa rivale, la Luxure, pouvait exercer sur le héros. Gommenl voulezvous que l'ermite de M. Leloir, qui n'est pas un demi-dieu, puisse résister aux deux sirènes qui le harcèlent et cherchent à l'entraîner sur la même pente ?

Les femmes, — ces tentatrices irrésistibles, ces enchanteresses adorables, — ont-elles, elles-mêmes, des tentations?

— Oui, nous assure M. deBeaumont, et d'aussi étranges, d'aussi grotesques, d'aussi sinistres, d'aussi monstrueuses que celles qui ont jamais pu s'offrir aux regards de saint Antoine, — dans les compositions de Jérôme Bosch, de Breughel, de Teniers, de Gallot. Voyez plutôt cette jeune et belle femme assise dans son boudoir : se croyant seule, elle a laissé tomber les voiles qui cachaient ses appas et s'est prise à rêver. Que faire dans un boudoir, à moins que l'on ne songe ? Et à quoi songer, lorsqu'on est femme, si ce n'est à l'amour ? La première image qui se présente à l'esprit de notre rêveuse, est donc tout naturellement l'image de l'homme aimé. Arthur est jeune, il est beau, il est aimable, il a des délicatesses exquises, des tendresses infinies. Quel bonheur d'unir sa destinée à la sienne !

— Sans doute, mais il est pauvre.

— Qu'importe ! dans un grenier, on est si bien à vingt ans !

— Un grenier?... C'est bien haut, bien froid, bien nu, — bien triste, tandis qu'il y a des entresols si gais, si coquets dans larueLafayette et au boulevard Haussmann. Le tout est d'y mettre le prix. . . Mais est-on embarrassé de se procurer de l'argent, quand on est si belle ?

— C'est vrai, je suis bien belle. . . Mon miroir me le dit tous les jours, et s'il ne me le disait pas. je le lirais dans tous les yeux.

— La toilette augmente encore la beauté. Les couturières sont si intelligentes, les joailliers si habiles, et il y a tant d'hommes qui seraient si heureux de vous combler de parures et de bijoux. Regardez plutôt. . ,

— Horreur ! des bossus, des nains, des culs-de-jalte, de hideux gnomes couverts de loupes et de verrues ! Otez-moi de là ces magots...

— Ne vous effarouchez pas si vite. On s'accoutume à la laideur, surtout quand elle se présente, comme ici, accompagnée de bijoux, de bank-notes, de beaucoup de bauk-notes.

— Pour obtenir ces joyaux, pour jouir de cette fortune, faut-il donc m'accoupler à l'un de ces monstres ?

— Pourquoi pas ?

Pourquoi pas ? Tel est le titre insolent donné par M. de Beaumont à la composition dans laquelle cet artiste a représenté avec infiniment de verve l'apparition grotesque qui prévaudra contre Arthur. Ce tableau obtient un très-grand succès : les collégiens, — qui ont rêvé une chaumière et un cœur, — ouvrent de grands yeux ébahis ; les hommes se demandent s'ils doivent rire ou pleurer ; les femmes rient de bon cœur, sachant par expérience que la tentation ne se présente pas toujours sous des dehors aussi repoussants, et se disant qu'après tout Eve, la mère du genre humain, s'est bien laissé séduire par un serpent.

Inutile, d'ailleurs, d'ajouter que l'héroïne de M. de Beaumont, qui lance la fumée d'une cigarette au nez des gnomes tentateurs, appartient à un monde où les chutes sont aussi faciles pour celles qui s'y abandonnent que coûteuses pour ceux qui les provoquent. Mais, Diable merci 1 il y a femme et femme, comme il y a fagot et fagot. Telle se laisserait attendrir par l'offre d'un cœur, qui résisterait à toutes les séductions d'un luxe qu'il faudrait payer par une liaison ignoble.

Les épitaphes parlent beaucoup de veuves inconsolables: quand les veuves ont de vingt-cinq à trente-cinq ans, elles rencontrent tant de consolateurs sur leur chemin qu'elles finissent vite par se consoler.

M. Lambron va vous le montrer tout à l'heure, dans la fable qu'il intitule : V Amour et la Veuve.

Une jeune Parisienne, portant coquettement son deuil, est allée promener ses grâces et sa mélancolie. Tout à coup, elle entend une douce voix qui lui glisse à l'oreille de tendres paroles. En femme bien apprise, elle se garde bien de se retourner ; mais, du coin de l'œil, elle a vite fait de voir le galant qui la suit. Ce galant n'est autre que monsieur de Cupidon qui, pour être plus agile, a mis ce jour-là une simple écharpe flottante; c'est un gaillard bien découplé, du reste, un peu fluet, mais d'élégante tournure. Dans sa précipitation, il a laissé tomber son arc ; le chien de la dame s'en est emparé, et à la façon victorieuse dont il le rapporte, on devine que sa maîtresse l'a dressé à de pareils jeux. Cette jolie veuve ne demande qu"à être consolée.

Rien de plus bizarre que cet accouplement de la réalité et de la

mythologie, de celte femme vêtue à la dernière mode et de cet adolescent ailé. M. Lambron nous a accoutumés à la parodie; il ne manque pas d'humour et sa peinture est fine, harmonieuse. On lui pardonnerait même son mauvais goût, s'il n'avait pas donné à sa facétie les proportions d'une scène d'histoire.

M . Lecomte-Dunouy a pensé qu'il ne suffisait pas à sa gloire d'avoir mis en tableautins burlesquement sérieux les tragédies d'Eschyle et de Sophocle; il a voulu sur un penser nouveau faire une peinture antique. Il a choisi ce sujet inédit: V Amour qui passe et l'Amour qui reste ; — l'amour qui passe, une grosse femme nue qui s'envole, indifTérente et railleuse, portée à d'autres amants par de petits scélérats ailés; — l'amour qui reste, une vieille mère et un chien vers lesquels se retourne tristement le grand nigaud délaissé par sa maîtresse. Cette scène piquante est peinte avec une lourdeur et une gaucherie sans pareilles. Les figures sont creuses, les expressions niaises, les attitudes banales. Le coloris est terne et lourd.

Un dessin élégant recommande le tableau de M. de Rudder, intitulé : Poésie et Matérialisme. La Muse qui s'envole indignée, laissant tomber des perles devant les pourceaux du matérialisme, a une tournure pleine de style. Le sujet parait étrange à première vue, et la couleur est froide; mais ce tableau gagne beaucoup à être examiné avec soin: c'est l'œuvre d'un artiste distingué.

M. Glaize fils a fait un tableau sur la mélodie de Schubert: La Jeune Fille et la Mort. C'est une œuvre manquée : la jeune fille est d'une maigreur qui n'a rien d'idéal: la Mort qui ouvre de grands yeux lianes, ferait rire un bébé.

•Nous n'avons pas, en France, le génie du fantastique. Henri Heine nous fa dit: «0 spirituels Français, vous devriez reconnaître que le terrible n'est pas votre genre et que la France n'est pas un sol propre à produire des spectres. Quand vous conjurez des fantômes, nous ne pouvons nous empêcher de rire. Oui, nous autres Allemands, qui savons demeurer sérieux en face de vos plus joyeuses facéties, nous nous livrons à la gaité la plus folle en lisant vos histoires de revenants, car vos revenants sont toujours des spectres français. Spectres français ! quelle contradiction dans ces paroles! Dans ce mot spectre^ il y a tant d'isolement, de grondement, de silencieux, d'allemand, et dans ce mol français^ tant de sociabilité, de gentillesse, de babil et. . . do français. »

.le ne connais qu'un Français. — encore est-il breton, archibroton, dirait M. Gagne, i'aichiphilauthropophagc. — je ne con-

nais que M. Yan'Dargent qui soit capable de concevoir et d'exécuter une peinture fantastique. Le tableau dans lequel cet artiste a représenté le Petit Poiicet et ses frères se cachant dans une caverne pour échapper à la poursuite de l'ogre, est une illustration très originale du conte de Perrault : la silhouette gigantesque du mangeur d'enfants se profile d'une façon terrifiante dans le ciel gris.

Les Noces de Protis et de Gyptis. — La Naissance de Massalia. — Mirésopolis.

— Les Peintures allégoriques de M. Puvis de Ghavannes : un Merlan sur le gril et une Paire de moustaches blanches. — Trop penser nuit. — La Gigantomachine,d(i M. Paul Ghenavard. — Un Palais mythologique à trois étiges avec sous-sol, par M. Bouguereau. — Un Plafond, par M. Tony Faivre. — Moyen ingénieux de remplacer la feuille de vigne, par M. Bin. — Christus Prometheus et Europa equeslris: Gustavius Moro fecit. — Guisine pornographique : sauce mythologique, sauce allégorique, sauce littéraire et sauce réaliste.—MM. Parrot, H. Dubois, Gordier , Machard, FeUz, Vély, Ranvier.

— Autres allégories : La Nuit, par M. Henner; le Sérail, par M. Humbert; le Boudoir, par M. G. Jacquet.

M. Puvis de Ghavannes a exécuté, pour la décoration du grand escalier du nouveau musée de Marseille , deux vastes peintures représentant la lointaine origine et la prospérité actuelle de cette riche cité, — Massalia, colonie grecque et Marseille, porte d'Orient.

C'est une poétique et gracieuse légende que celle de la fondation de Marseille.

Des navigateurs phocéens, qui avaient abordé près des embouchures du Rhône, aux côtes de la Ligurie gauloise, firent, à leur retour dans leur patrie, une description merveilleuse de la beauté et de la fertilité de cette contrée. Phocée se distinguait alors entre les douze villes de la confédération ionienne par la sévérité de ses mœurs, l'énergie de son caractère, l'audace de ses entreprises. Dès le temps d'Homère et d'Hésiode, ses vaisseaux, rivalisant avec ceux de Tyr , sillonnaient en tous sens la Méditerranée et franchissaient même les Colonnes d'Hercule, — placées aux confins du monde connu , — pour aller chercher les produits de la Bétique.

Le récit des aventuriers qui étaient revenus de la Ligurie gauloise excita un tel enthousiasme que le sénat phocéen ordonna réquiipemeat de quelques galères pour transporter une colonie dans ce pays lointain. L'oracle de Diane d'Ephèse désigna Simos et Protis pour le com. mandement de l'expédition, et la déesse ellemême apparut à Avistarchè , l'une des femmes les plus considé-

rées de la ville, pour lui prescrire de prendre une des statues consacrées dans son temple et de suivre les colons. La Hotte toucha d'abord aux rivages où Rome venait de naître : Simos et Protis firent alliance avec Tarquin l'Ancien.

Parvenus aux côtes liguriennes , les Phocéens trouvèrent le pays occupé par des peuplades confédérées , « races d'hommes habiles et infatigables , tribus moins exercées à la guerre qu'au brigandage, » a dit Florus. La plus puissante de ces peuplades était celle des Salyens qui se divisait elle-même en plusieurs tribus, dont l'une, la tribu des Ségobriges, avait alors pour chef Nannus.

Tandis que Simos restait à la tête de la flotte, Protis se rendit avec quelques-uns de ses compagnons auprès de Nannus . pour s'assurer de sa bienveillance. Le chef ségobrige accorda une généreuse hospitalité aux étrangers et les invita à un banquet à l'issue duquel sa fille Gyptis devait choisir un époux parmi les convives, en présentant, suivant l'usage, une coupe remplie d'eau à celui qui ai;rait obtenu ses préférences. Les prétendants étaient nombreux, car Gyptis était renommée pour sa beauté. Absente au moment de l'arrivée des Phocéens, elle n'apparut qu'à la fin du repas. Se tournant alors du côté des étrangers, elle fut frappée du noble maintien et de la fière tournure de Protis ; elle s'avança vers lui et lui offrit la coupe d'eau. Nannus accepta Protis pour gendre et lui donna, pour lui et ses compagnons, un petit territoire abrité par de hautes montagnes et où la mer formait, en pénétrant entre deux collines, un vaste port d'une sûreté admirable. Sur la coUine la moins haute, du côté du midi, les Phocéens jetèrent les fondements d'une ville qui reçut le aom de Massalia , de deux mots celtiques : Mas Salyorum, demeure des Salyens.

Le tableau dans lequel M. Puvis de Ghavannes a mis en scène les fondateurs de Massalia satisfera-t-il les archéologues marseillais? La vue, prise des hauteurs où la tradition veut qu'on ait élevé le temple de Diane, — remplacé plus tard par la cathédrale de la Major, — embrasse le versant occidental de la colline marseillaise qui regarde la pleine mer, et que bordent actuellement les nouveaux bassins de la Joliette et des Docks. Ce versant se prolongeait anciennement dans la mer jusqu'au rocher de l'Esteou, et formait une petite plage semi- circulaire; mais, x^ar la suite, la vague emporta la plage, et vint battre les rochers dominés par la cathédrale. Ce n'est que depuis quelques années que des travaux gigantesques sont venus métamorphoser de nouveau ce rivage. Les falaises ont été minées , les pentes aplanies , et les

terrains conquis sur les eaux se sont couverts de constructions superbes, auxquelles on a donné le nom de l'intelligent financier qui fut un des promoteurs de la transformation de Marseille.

Peut-être eùt-il mieux valu , — pour l'exactitude historique . que M. de Chavannes dirigeât nos regards sur le vieux port , sur le Lacydon , ce magnifique bassin naturel au bord duquel les Phocéens construisirent certainement leurs demeures. Il a préféré donner pour fond à son tableau la haute mer où surgissent les îles de Pomègue , de Ratonneau et du Chàteau-d'If , et nous montrer les compagnons de Protis fondant leur colonie en face de la petite plage semi-circulaire , tout près des lieux où s'élève aujourd'hui la cité Mirés.

Les constructeurs sont relégués au troisième plan dans la composition de M. de Chavannes. Le premier plan est occupé par deux groupes qui symbolisent vraisemblablement la pêche et le commerce, les deux grandes sources de prospérité de la colonie phocéenne. Le groupe du Commerce se compose de trois jeunes femmes déployant de riches tissus ; le groupe de la Pêche , de deux matrones faisant griller des merlans, en présence de deux petits garçons dont l'un, couché à plat ventre sur le sol , aspire gravement la fumée et le fumet de cette cuisine en plein air.

Ce dernier groupe, qui attire immédiatement l'attention, parait être l'épisode principal de la composition.

L'autre tableau , — Marseille , porte d'Orient , — nous montre des indigènes de toutes les contrées du Levant , voguant vers la florissante cité dont on aperçoit à l'horizon les ports immenses encombrés de navires. Parmi ces Levantins , aux types un peu confus, on distingue un vieux Grec , aux bras nus , aux énormes moustaches blanches, couché près de l'écoutille et plongeant ses regards au fond de la cale. C'est le seul personnage un peu vivant de cette troupe voyageuse. Ah ! la belle paire de moustaches !

On sait que M.Puvis de Chavannes excelle à donner de la solennité aux détails les plus humbles. C'est ce qu'on appelle un peintre de style. Le malheur est qu'il ne s'est jamais donné la peine de modeler une figure et qu'il ne prend même plus celle de donner à ses silhouettes des contours élégants.

Ce qu'il y a de mieux dans ses deux grandes toiles, ce sont les fonds dont le dessin a de la simplicité, la couleur de la justesse et de l'harmonie.

M. Chenavard est un penseur. Quand M. Chenavard couve sa

pensée, il se fait un grand silence ; quand la pensée de M. Ghenanavard éclôt, on croit entendre le bruit du tonnerre et on voit apparaître quelque chose de gigantesque, de formidable , monsirum horrendum, informe^ ingens...

Heureusement que M. Ghenavard ne pense pas souvent ! Sa dernière gestation a duré quinze ans.

Il s'est produit tout d'abord un grand scandale autour de son nouveau-né, la Divinatragedia. Des gens mal intentionnés ou peu clairvoyants avaient prétendu reconnaître dans cet ouvrage une hérésie de la pire espèce, tandis qu'en réalité l'auteur a voulu exprimer le Triomphe du christianisme sur les religions antiques.

Au centre de la composition , le Père Eternel , assis sur l'arcen-ciel, la tête dans les nuées, soutient sur ses genoux le Crucifié, près duquel plane la divine colombe. En arrière de ce groupe se tient modestement la Madone, avec le bambino dans ses bras, et tout au tour, évoluent, tourbillonnent, luttent, frappent et crient les faux dieux du paganisme : Diane lançant au Ghrist une flèche impuissante ; Hercule, monté sur Pégase et brandissant sa massue; Minerve ayant un serpent pour ceinture et secouant la tète de Méduse ; Apollon, un couteau entre les dents, écorchant Marsyas; la vieille Ma'ia. l'Indienne, accroupie et pleurant sur le corps de Jupiter-Ammon, aux cornes de bélier, et d'Isis-Gybèle, à tète de vache et aux nombreuses mamelles ; Thor , levant son lourd marteau sur le monstre .lor-moun-gar-dour , qui l'enlace de sa queue de squale et le mord à la gorge; Mercure emportantPandore; la Mort, secouant sa faux et la Justice ses balances, etc.

Au milieu de cette sarabande infernale , on ne voit que deux groupes pacifiques : les Parques dont rien ne saurait suspendre la lugubre tâche, et Vénus, l'éternelle volupté, couchée sur une peau de tigre, dont l'Amour et Eacchus tiennent les extrémités.

Cette dernière figure rappelle ï'Antiope du Corrége; AjjoUon écorchant Marsyas rappelle le David tuant Goliath de Daniel de Vollerre, et aussi une figure de la Sixtine ; Hercule chevauchant Pégase rappelle un des Cavaliers de Raphaël ; le groupe du Père et du Fils rappelle la Trinité d'Albert Durer, qui est au Belvédère... M. Ghenavard a une excellente mémoire ; il connaît ses maîtres sur le bout du doii;t et prend son bien partout où il le trouve. Nous ne lui en faisons pas un crime. Il dessine, d'ailleurs, comme personne en France ne dessine aujourd'hui : voilà ce qu'on ne saurait trop répéter aux braves gens que son amphigouri ajustement déconcertés et aux petits peintres qui le raillent d'avoir exécuté son tableau en manière de carton légèrement teinté.

Il s'en faut que M. Bouguereau soit aussi nébuleusement tra gique, aussi obscurément profond que M. Ghenavard. C'est un artiste doux, consciencieux, instruit, qui se contente de dessiner avec une correction professorale et de peindre avec une fadeur incomparable des banalités mythologiques comme celle-ci : Apollon et les Muses, vaste tableau destiné k orner le plafond de la salle des concerts au théâtre de Bordeaux.

La composition présente en hauteur trois plans , trois étages , non compris un sous-sol. Apollon-Soleil, debout et tenant sa lyre, occupe le milieu de l'étage le plus élevé; de sa tête rayonnante jaillit la lumière , qui éclaire tous les autres dieux. A sa droite sont les neuf Muses — cinq debout et quatre asises — ayant à la main des cahiers de musique. Derrière elles sont assis, côte à côte, Neptune et Thétis, Pluton et Proserpine. A la gauche d'Apollon, nous voyons le grand Jupiter et la blanche Junon, groupés familièrement sur le même siège et entourés de nombreuses divinités, parmi lesquelles nous distinguons Minerve debout, Vulcain assis, Bacchus pressant la taille d'Ariane, Vénus maussade , ayant près d'elle le petit Cupidon. — Au second étage , Hercule accoudé sur sa massue et Mars qui lui fait pendant, accoudé sur son bouclier, témoignent par leur attitude et l'expression de leur physionomie l'ennui qu'ils éprouvent à assister au concert olympien. Pan, le joueur de chalumeau, étendu à plat ventre sur un nuage, à côté de Mars , sourit d'un air railleur ; le musicien rustique trouve apparemment quelque fadeur à la romance langoureuse que chantent en chœur le bel Apollon et les Muses. Les trois Grâces debout non loin d'Hercule et se tenant enlacées, de more vetusto et classico, posent... pour la grâce. — A l'étage inférieur, au rezde-chaussée, des Nymphes, des Naïades, des Fleuves, des Satyres et des Faunes sont accroupis sur le sol et paraissent plus occupés à réfléchir à leur position subalterne qu'à regarder ce qui se passe dans l'Olympe. Mercure, portant dans ses bras Psyché, s'élance par une trappe qui ouvre sur la cave , au fond de laquelle on aperçoit le roi Midas bouchant ses oreilles d'âne pour ne pas entendre la musique céleste.

Telle est la composition magistrale^ ordonnée par M. Bouguereau avec une science consommée du balancement des groupes. Ges groupes sont au nombre de huit ou dix ; ils se correspondent très symétriquement, comme les fenêtres sur la façade d'une maison ; mais il y a entre eux de grands pans de mur , — de ciel, veux-je dire, — qui sont absolument nus.

Tous les personnages qui assistent au concert sont en tenue officielle. Ghompré et Demoustier , les grands maîtres des cérémonies mythologiques, ne trouveraient rien à reprendre à leurs attributs. Jupin se reconnaît à son sceptre et à ses carreaux ; Minerve, à sa lance ; Mars, à son casque ; Mercure , à son pétase et à ses talonnières ; Vénus , à ses colombes ; Bacchus , à son tigre ; Diane, à son croissant ; les Faunes , à leur nature hybride ; les Fleuves et les Naïades, à leur urne penchante... Il n'y a pas un de ces braves dieux que nous n'ayons déjà rencontré plusieurs centaines de fois avec le même attirail, voire dans la même attitude. On est tout content de se retrouver ainsi en pays de connaissances ; ça remet un peu de l'émotion causée par ce diable de Jormoungardour.

Le moindre défaut du plafond de M. Bouguereau est de ne pas plafonner. La science de la perspective verticale , des raccourcis audacieux, s'est à peu près perdue. M. Tony Faivre s'en est tenu à la manière languissante de Goypel dans l'exécution de son tableau allégorique , les Premières heures du jour , destiné , selon toute apparence, à servir de plafond , et qui remplirait certainement beaucoup mieux ce but que la machine à trois étages de M. Bouguereau.

Nous ne savons trop ce qu'on pourrait faire de l'immense toile sur laquelle M. Bin a représenté Prométhée enchaîné. M. Bin croit que pour exprimer la grandeur épique et la force surnaturelle des dieux conçus par le génie antique , il est nécessaire d'employer des proportions colossales. Il se trompe. Cet artiste' a, du reste, des naïvetés de géant bien amusantes , témoin la petite fumée qui se dégage du petit feu où l'énorme "Vulcain fait rougir ses fers et qui va rendre au gigantesque Prométhée le service d'une feuille de vigne.

M. Gustave Moreau a d'autres na'ivetés d'érudit : il se creuse la tête et se torture l'esprit pour interpréter les mythes antiques et finit par y découvrir les choses les plus étonnantes , par exemple que Prometheus était une première incarnation du Christ et que le taureau qui a enlevé la blonde Europa avait une tête d'homme et portait jabot. M, Moreau s'est si bien entiché de ses trouvailles, qu'il en oublie le boire et le manger , le dessin et la couleur.

Quand des artistes de la valeur de MM. Bin et Gustave Moreau font ainsi fausse route, il n'est pas étonnant que tant de jeunes

gens inexpérimentés perdent le peu (ju'ils ont de sève en s'adonnant aux mytliologiades ! — Mais, disent les critiques qui se sont constitués les apôtres du style, le grand art consiste à peindre le nu, et la mythologie étant le genre qui fournit le plus de nudités, il faut encourager les tableaux mythologiques. — Il n'est rien de plus beau sans doute que le corps humain, et les maîtres nous ont appris quel parti la statuaii-e et la peinture peuvent tirer de sa représentation. Mais ce n'est plus le nu, c'est la nudité que peignent et sculptent la majeure partie des artistes de ce temps. Depuis quelques années , les expositions sont envahies par des femmes déshabillées^ étalant leurs formes dans les attitudes les moins décentes.

Le plus souvent, c'est à la sauce mUliologique que nos jeunes peintres accommodent ces chairs plus ou moins appétissantes. M. Philippe Parrot , l'un des chefs de cette bande de cuisiniers pornographes, met la femme déshabillée aux prises avec un grand diable de cygne blanc qui se frotte à elle , comme un chat à sa maîtresse [Léda] ; M. Hippolyte Dubois la transporte dans la profondeur des forêts , appuyée sur une longue javeline et tenant en laisse deux superbes lévriers qui se désaltèrent (/)mne); M. Gordier l'assied près d'un rocher tapissé de feuillages , répondant à l'appel de deux petits bergers qui la hèlent dans le lointain ; M. Alfred Loudet nous la montre blessée mortellement et soutenue par un chasseur éperdu {Céphale et Procris) ; M. Foulongne l'accroupit Au bord (Vune source (Naïade) ; M. Eugène Féliz la couche sur une peau de tigre, au beau milieu des bois [Bacchante endormie); M. de Beaujeu la fait danser, le thyrse sur l'épaule, en compagnie d'un lévrier noir (le Prélude^ autre bacchante); M. Uimann et M. Goessin de la Fosse la couchent, inconsolable, sur le bord de la mer [Ariane abandonnée): M. E. Genty la représente en Vénus essayant les flèches de l'Amour; M. D. Gasey , un sectateur de Rubens, la renverse pâmée sur un nuage folâtre (/o) ; M. Luc- Olivier Merson lui aplatit un peu les seins et lui donne une mine maussade [Apollon exterminateur).

Puis viennent les faiseurs d'allégories qui la retournent et la contournent de cent façons diverses. M. Romain Gazes, — un clair de lune d'Ingres, — la met debout dans un paysage naïf, couronnée de marguerites et semant des fleurs [le Printemps): M. Gaston Saint-Pierre personnifie en elle la Jeunesse] M. Armand Gambon, — un autre Ingriste , — la transforme en lorette retour de

Mabille, et l'iiititiilo la Vérité sous un domino de bal ; M. Emile Lévy, un raffiné, la tait roide et laide à plaisir, lui place un bébé sur l'épaule, un autre bébé jouant du mirliton à ses pieds, et nous la présente comme une personnification de la Musique ; M. Eugène Froment, — un ultra-raffiné, — la disloque, l'entoure de serpents en zinc et veut que ce soit une Charmeuse ; M. François Sans , élève de Couture, en fait une trinité fantastique : la Fortune^ le Hasard et la Folie distribuant des hochets au inonde.

Nous avons encore les pornographes qui découvrent la femme nue dans toutes les littératures. Sous prétexte d'une Idylle à la Théocrite , M. Ranvier nous la montre pâle, blonde, assise avec un enfant sur les genoux, près d'un pâtre brun, très peu vêtu lui aussi et jouant du chalumeau ; M. Armand Laroche , dans une autre Idylle , la rapproche davantage de son berger ; M. Jules. Machard la suspend par les poignets au-dessus des flots écumeux {Angélique attachée au rocher); M"" Beauvais-Lejault la représente les pieds dans l'eau, cherchant à séduire un pêcheur à la ligne [le Pêcheur et VOndine):, M. Voillemot l'habille d'une tunique de tulle noir pour mieux faire ressortir sa blanche carnation ( Velléda] ; M. Langée l'expose affaissée contre un mur, sous les yeux de deux indiscrets [la Via dei Tolomei}] M. Pierre Gabanel fils nous la fait voir accroupie auprès du cadavre d'un noyé [Héro retrouvant le corps de Léandre] ; M. Sevestre la fait périr elle-même (la Mort de Desdémone) ; M. K.-B, Michel , plus généreux, la met en tète à tête avec un joueur de mandoline [le Fils du Titien et Béatrice Donato); M. Aug. Laurens, s'inspirant de la Femme au perroquet de maître Courbet, nous donne le Réveil de Némorine.

Il n'est pas jusqu'aux livres saints, aux pieuses légendes, qui ne fournissent leur contingent de femmes déshabillées, témoins l'^'ve, de M. Ducrot, la Chaste Swza»ne, deM. de Boucherville, la Madeleine repentante, de M. Ottin fils, et la Tentation de saint Antoine., de M. Anatole Vély. Ce dernier, contrairement à M. Isabey, a cru qu'il suffisait d'une seule tentatrice ; je pense, comme lui, qu'il faudrait être dix fois saint pour résister à une aussi provocante apparition ; mais je ne vois pas du tout la nécessité de mettre un petit garçon en tiers dans l'entrevue.

Plusieurs de ces femmes déshabillées sont très laides , très dis- ■ gracieuses : leurs contours sont inélégants , leurs carnations exsangues. Quelques-unes sont peintes avec un véritable talent : la Le'rfa, de M. Parrot , est vulgaire et sensuelle , mais son corps

linement modelé se détache sur un paysage viguureux ; la Diane, de M . Dubois, est moins vivante, mais elle a du style ; la Nymphe Echo, de M. Gordier, modelée eu pleiue pâte et en pleiue lumière, a des formes un peu massives, mais son mouvement est d'une grande vérité et l'exécution est d'un coloriste énergique ; la Bacchante^ de M. Féliz, VAtigélique, de M. Macliard, et la tentatrice , de M.Vély, se distinguent par la souplesse des formes et l'harmoiîie de la couleur. Il y a des détails vivement et spirituellement accusés dans V Idylle, de M. Ranvier.

Nous n'en avons pas fini avec les nudités. Il y en a quelquesunes dont les titres ne disent pas grand' chose ; ce ne sont pas les moins bonnes.

On devait s'attendre à ce que la Femme couchée, de M. Jules Lefebvre, — le grand succès du Salon de 1868, — aurait son pendant cette année. C'est M. Henner, ancien élève de Rome, qui s'est chargé de faire ce pendant. Je ne dirai pas que son œuvre soit aussi goûtée que l'a été celle de M. Lefebvre, mais elle est certainement très regardée. Et comment ne le serait-elle pas?. . . Une jeune femme, d'une blancheur d'ivoire, s'est endormie toute nue sur un divan noir ; son bras droit est replié sous sa tête, le gauche est appuyé sur un coussin ; la chevelure blonde, peu abondante, est dénouée ; le visage, tourné du côté de la muraille, ne montre qu'un profil assez insignifiant ; la jambe gauche est ramenée sur l'autre, de façon que la hanche de ce côté fait saillie, et que le ventre et le torse , modelés avec une finesse extrême, se présentent presque de face et en pleine lumière.

J'ai entendu un bon bourgeois expliquer à sa femme que cette figure laiteuse sur ce divan noir était une allégorie de laiVwY. Le fait est que le tableau de M. Henner a besoin d'être expliqué et commenté pour les honnêtes femmes qui ignorent les raffinements de coquetterie d'un certain monde.

Sous le rapport de l'exécution , cette Femme couchée présente, vue à distance, une assez grande pureté de contours et un coloris délicat dans les chairs. De près, on remarque que le noir du divan, qui manque absolument de lumière, projette des reflets gris sur le corps, dont l'apimrence a, par suite, quelque chose de morbide.

Si la Femme couchée de M. Henner parait malade, la Messaoïida de M. Hurabert , femme mauresque étalée sur un divan rouge, tourne tout à fait au cadavre. Tel est, du moins, l'avis dos visi-

teurs, celui surtout des belles visiteuses, qui ne peuvent voir sans indignation leur sexe aussi maltraité. C'est une tigure étrange tout de même que cette Africaine aux cheveux roux , étendue comme un crucifix sur son vaste divan , ayant pour toute parure un gros diamant placé sur le front. Ses yeux enfoncés et cernés de bistre ont une expression farouche. La lumière éclaire la robuste poitrine et les larges flancs de cette prisonnière du sérail. Les chairs, d'une couleur ambrée, chaude et quelque peu violente, sont modelées avec une rare fermeté.

M. Humbert est un réaliste brutal, si l'on veut; mais, que l'on me nomme beaucoup de peintres d'aujourd'hui qui soient capables de tenir un tableau dans une gamme de couleur aussi riche, aussi fmement nuancée, aussi harmonieuse 1

La Judice , de M. &. Jacquet, — jeune femme nue, assise dans son boudoir et écartant une tapisserie par un mouvement qui n'est pas précisément pudique, — paraît être, malgré son titre exotique, une beauté éminemment parisienne : son charmant minois le dit, mais il ne faudrait pas regarder les bras et les jambes ; leurs formes inélégantesappartiennentà je ne sais quelle race. L'exécution, d'ailleurs, est pleine de franchise: le sang, court sous l'épiderme satiné.

Décadence de la peinture d'histoire, — Les dieux et les personnages allégori- ({uess'en vont. — Triomphe du genre anecdotique. — Anecdotes grecques: MM. Hillemacher et Biennoury. — Anecdotes romaines : MM. Goudron, H. Le Roux, Ad. Moreau, O. Mathieu et Glaize père. — Pompéiana : MM. G Boulanger, Gh. Briiloff, Ed. Dantan, Vera et Goomans. — La Peste à Rome, par M. Delaunay. — Histoire sacrée et histoire ecclésiastique : MM. Hennebicq, H.-L. Lévy, Omer-Gharlet et Lindenschmidt. — Gauloiseries : MM . Ehrmann ot Luminais. — Anecdotes françaises : MM. Toudouze, Gomte, Fichel, Scheffer. Dauban, Mullcr, Andrieux.E. Charpentier, etc. — Bonapartiana. — La Mortde Dupetit-Thouars, par M. Biard. — Prédiction concernant MM. Pils et Yvon. — Troupiers minuscules : MM. Protais et Détaille. — MM. Regamey et de Neuville. — La Famine par M. Guillaumet, et Y Inondation, par M. LeuUier.

Pendant longtemps, l'art moderne n'a vu dans l'histoire — comme dans la mythologie — que des types correspondant à tel ou tel caractère, des personnifications de telle ou telle vertu, de tel ou tel vice. C'est ainsi qu'Ulysse a servi à personnifier la ruse, Achille la fougue guerrière, Hécube la tendresse maternelle, Glytemnestre l'adultère, Grésus le luxe, Enée et Coriolan la piété filiale, Scipion la continence, Gaton le mépris de la mort, Brutus la fermeté stoïque, Marc-Aurèle la clémence, Pénélope et Lucrèce la fidélité conjugale, Aristide la justice, Gurtius le dévouement civique, Socrate la philosophie. .. . En mettant en scène ces personnages typiques, on ne se souciait guère de leur donner la physionomie et le costume de leur race; on les faisait beaux ou laids, suivant qu'ils exprimaient le bien ou le mal; on les habillait de draperies conventionnelles ou de vêtements modernes : Vénitiens ou Florentins dans les tableaux de l'école italienne, ils se transformaient en Flamands ou eu Allemands sous le pinceau des artistes du Nord. De toute façon, il n'était tenu aucun compte de la vérité historique, des mœurs, des usages et des caractères des différents peuples. On nevuyaitdans les grands hommes de tons les temps que his premiers rôles de l'élernelle comédif humaine.

David, illantle l'econnallre, fut un dos premiers peintres qui

eurent l'idée d'apporter qiuîlrjiie exactitude dans l'inlerprétation des scènes de l'histoire ; tout en continuant à allégoriser les personnages célèbres de l'antiquité, il s'inspira des études archéologiques faites par les Winckelmann, les Milizia, les Barthélémy , les Gaylus, les d'Agincourt, pour éviter les anachronismes dans la représentation des armures, des meubles et des autres accessoires. Mais, sa préoccupation de làcouleur locale ne s'étendit pas au delà. Ses disciples et les ennemis même de son enseignement achevèrent la réforme de la peinture historique, — les uns en poursuivant assidûment l'étude des monuments du passé, les autres en ramenant l'art à une observation plus intime de la réalité. Aux vagues généralités d'un allégorisme désormais incompris, succédèrent des compositions claires, précises, dont les personnages vivaient, agissaient, étaient vêtus conformément à la vérité historique et à la vérité humaine.

Paul Delaroche s'attacha surtout à la première de ces vérités ; Delacroix à la seconde. V Assassinat du duc de Gitise, le Cromwel, le Charles /", la Jane Grey, sont des chefs-d'œuvre au point de vue archéologique ; leMarc-Aurèle, le Trajan^ VEvêque de Liège, le Marina Faliero sont des chefs-d'œuvre au point de vue de la réalité passionnée et vivante.

Delaroche a eu malheureusement beaucoup plus d'imitateurs que Delacroix. Par amour de l'exactitude archéologique, nos jeunes artistes sont tombés dans un excès contraire à celui qui portait les anciens peintres à tout généraliser : ils ne voient partout que le détail ; au lieu de représenter les grands événements qui ont bouleversé le monde, ils s'enquièrent des anecdotes les plus puériles ; ils négligent les caractères expressifs, la moralité politique ou philosophique, pour mettre en relief les particularités curieuses.

La peinture d'histoire a été remplacée par la peinture archéologique et anecdotique.

M. Hillemacher a emprunté à l'histoire grecque une anecdote qui a servi de thème aux rhéteurs de tous les pays pour déclamer contre l'ingratitude des classes populaires. Plularque raconte que le jour où les Athéniens s'assemblèrent pour frapper d'ostracisme Aristide, dont le seul tort, à leurs yeux, était d'être le chef du parti aristocratique, un citoyen de la campagne qui n'avait jamais vu ce grand homme et qui ne savait pas écrire, s'approcha de lui et le pria de tracer son propre nom sur la coquille de vote. « Lors, lisons-nous dans la traduction d'Amyot,Aristides s'es'oahis-

sant, lui demanda si Aristides lui avoilfait quoique desplaisir. — Neiiny, responditle paysan, et qui plus est, je ne le cognois point, mais il me lasche de ruuïi- ainsi partout appeler le Juste. »

M. Hillemacher a représenté cette scène avec plus d'esprit que de vérité. Son paysan, aux jambes et aux bras nus, à la peau bronzée, au type vulgaire, au costume grossier, eût paru suffisamment rustique, sans qu'il fût nécessaire de lui placer des oies sur le dos, un chapelet de petits oiseaux morts à la ceinture et un panier de légumes à ses côtés. [1 est fort peu probable que notre homme se fût embarrassé de tout cet attirail pour se rendre au Pnyx. Quant à l'élégant eupatride, en tunique rose, à la chevelure bouclée et retenue par un ruJjan bleu, qui s'est adossé nonchalamment à la muraille pour causer avec le j)aysan, je ne puis voir en lui le grave et sévère rival de Thémistocle. M. Hillemacher aurait dû s'inspirer, pour peindre cette figure, de la superbe statue découverte àHerculanum et transportée au musée des Studj où elle passe pour être l'image du célèbre Athénien (1). La tête de cette statue a un caractère imposant de noblesse et d'austérité.

Il eût été à désirer aussi que M. Biennoury prît pour modèle de son Esope composant une fable, l'admirable figure de la villa Albani, où, sans déguiser la maigreur et la difformité du poète, le statuaire antique a exprimé d'une façon saisissante la douceur de son caractère, la finesse de son esprit, l'élévation de sa pensée. M. Biennoury, ancien prix de Rome, a préféré mettre en scène une sorte d'énergumène auquel un chien aboie et qu'un homme à mine de philosophe se prépare à fustiger. — Peinture d'une sécheresse extrême, d'ailleurs.

Sous prétexte de nous introduire, avec Gollatin et Sextus, dans le chaste gynécée de Lucrèce, M. Gendron nous mène dans un atelier de couturière : — ce n'est pas le moment de la morte saison ; il y a des étoffes dans toutes les mains, sur tous les meubles. Qwelques-unes des ouvrières sont charmantes. Pourquoi la couleur du tableau est-elle si fade?

Nous regrettons aussi que M. Hector Le Roux s'obstine à peindre toutes ses compositions dans une gamme de tons pâles et presque biafai'ds. — Le Miracle de la Bonne Déesse est une scène intéressante eldont le sujet a été fourni ;\ l'artiste par Denis d'Halicarnasse. La vestale /Emilia ayant confié la garde du feu sacré aune jeune novice, celle-ci h iMidurmit et le feu s'éteignit. Ac-

(1) QuelqiK^s arclicjologues ont cru y ivcomuuU-o le jmrU'Mit d'Escluac.

cusée par les x^ontifes d'avoir causé cette catastrophe en violant ses vœux de chasteté, ^Emilia allait se voir condamnée à être enterrée vivante ; mais, forte de son innocence, elle étendit les mains sur l'autel de Vesta, en présence de ses compagnes et des pontifes, implora l'assistance de la Bonne Déesse, déchira un pan de sa robe de lin et le jeta sur les cendres refroidies du brasier sacré.

Ce lambeau s'enflamma aussitôt, et la vestale fut ainsi justifiée.

M. Le Roux s'est écarté de ce récit sur plusieurs points ; il nous montre la prétresse vêtue de deuil, agenouillée etse cramponnant, par un mouvement d'effroi bien rendu, au pied de la statue de bronze de Vesta, tandis que, derrière elle, Fautel sur lequel elle a jeté un morceau deson voile se rallume à un long jet de flamme qui descend du ciel par l'ouverture de la voûte. A droite, les vestales, au nombre de quatorze, les unes assises, les autres debout, témoignent leur surprise du miracle. Il y aurait à faire plusieurs critiques de ce tableau au point de vue archéologique : nous nous contenterons de rappeler que le nombre des vestales, qui était originairement de quatre, fut porté ensuite à six, et que l'édifice circulaire, image de la Terre, au centre duquel était entretenu le feu sacré, ne contenait pas de statue de Vesta. Mais M. Le Roux possède mieux que l'érudition de l'archéologue: il a le sentiment du poète.

Le Néron chez les belluaires, de M. Adrien Moreau, donne l'idée de gandins modernes travestis en Romains et agaçant les bêtes féroces du Jardin d'acclimatation ; VAgrippine apprenant la mort de Britannicus^ de M. Oscar Mathieu, est une scène de la tragédie de Racine, interprétée par des cabotins ; la Facétie de CaHgula, de M. Glaizepère, se joue aux Bouffes. Exécution médiocre.

M. Gustave Boulanger n'est pas plus antique, mais il est plus fin, plus spirituel. Sous ce titre ; la Promenade sur la voie des tombeaux à Pompéi, il nous montre deux lorettes, — une brune piquante, vêtue d'une robe bleue et d'une palla jaune, et une rousse majestueuse tout habillée de blanc, — qu'escorte une esclave bronzée portant un immense parasol, et vers lesquelles se penche amoureusement un jeune cocodès posté sur une terrasse. D'autres belles dames et d'autres galants se promènent ou stationnent. Ces figures, de proportions très-exiguës ont de l'élégance et de la désinvolture ; mais la netteté excessive de la touche leur donne de la dureté.

Un peintre russe, M. Charles Briiloff, exposa en 1834 un assez

mauvais tableau, le Z)er/w'eryowr c/e Pompéi. dont le succès fut considérable. Un artiste belge, M. Goomans, nous offre cette année la Dernière heure de Pompéi, où nous trouvons , à défaut de mélodrame, de charmants détails de costume et d'ameublement et un coloris agréable. ^Episode de là destruction de Pompéi^ de M. Edouard Dan tan , vise plus à l'effet, mais ne témoigne pas d'une bien grande originalité ; la figure principale est tirée ^wMassacre des Innocents, àe L. Gogniet. M. AlejoVera, peintre espagnol, nous a envoyé de Rome deux compositions bien étudiées: la Toilette d'une dame à Pompéi et la Communion dans les Catacombes.

La Légende Dorée, de Jacques de Voragine, a fourni à M. Delaunay le thème d'une composition très-dramatique, la Peste à Rome : « Et alors apparut visiblement un bon ange qui ordonnait au mauvais ange, armé d'un épieu, de frapper les maisons, et autant de fois qu'une maison recevait de coups, autant il y avait de morts . »

Le bon ange voltigeant en l'air et brandissant un glaive, indique au mauvais ange, vêtu de noir et décharné, la porte d'un palais ou d'un temple. Le génie exterminateur y enfonce violemment son épieu. Des gens éperdus s'enfuient en se cachant le visage. D'autres, en proie au fléau, s'accroupissent pour mourir; une femme se renverse en montrant le poing à la statue impuissante d'Esculape; quelques cadavres jonchent déjà le sol, dans des postures qui attestent les convulsions d'une mort atroce. Au fond, dans une rue solitaire, s'élève la fumée d'un feu allumé pour dissiper les miasmes pestilentiels. A gauche, sur les degrés d'un vaste escalier, au pied duquel se dresse la statue équestre de Constantin, on aperçoit une procession de chrétiens. Le ciel, d'un aspect sinistre, répand de vagues lueurs sur celte scène de désolation.

Tout ce tableau est tenu dans une gamme sombre et riche à la fois. M. Delaunay s'est efforcé d'atteindre à l'expression par la force de la couleur, sans renoncer aux qualités de dessin et de style qu'il a puisées à l'école de Flandrin et qui lui ont valu le grand prix de Rome en 1856; son œuvre donne les plus hautes espérances.

Parmi les compositions dont les sujets sont tirés de l'histoire sacrée ou de l'histoire ecclésiastique, nous devons citer: les Lamentations de Jérémie, scène très-mouvementée, très-pitto-

resqiie et énergiquement coloriée, par un artiste belge, M. André Hennebicq, qui n'en est, croyons-nous, qu'à ses débuts; — les Héljreux captifs, pleurant sur les rxdnes de Jérusalem, grande toile d'une exécution large et vigoureuse, qui a valu une médaille à son auteur, M. Henri-Léopold Lévy ; — la Dernière leçon de saint Thomas d'Aquin, composition bien ordonnée, d'un dessin savant, d'un sentiment élevé, par M. Omer Gbarlet, un de nos meilleurs peintres de tableaux d'église ; — la Fondation de la Société de Jésus, de M. Lindenschmidt, réunion de figures émaciées par la mortification et dévorées du feu du plus ardent prosélytisme.

M. Luminais s'est souvenu qu'il avait commencé par être peintre d'histoire, et qu'il avait dû un de ses meilleurs succès à une grande Bataille de Tolbiac, qui se voit aujourc^^hui au musée de Nantes ; — il a laissé là les types et les mœurs de la Bretagne contemporaine, dans la représentation desquels il était devenu lourd et banal, et il s'est mis à restituer la physionomie et les accoutrements des Gaulois. Le tableau qu'il intitule Désespérés ! et où il nous montre des cavaliers lançant leurs^chevaux dans des précipices, pour se soustraire à la poursuite des légions romaines, est très-dramatique ; mais on voudrait, dans un aussi petit cadre, une facture moins énergique, moins sombre. — La Vedette gauloise, postée sur les branches d'un chêne gigantesque, a une tournure pleine de fierté et de style.

Le Vercingélorix, de M. Ehrmann, ne manque pas non plus de caractère et d'expression ; mais les personnages qui l'entourent ne sont pas bien à leurs plans ; la couleur est froide et le fond du tableau est tout à fait manqué.

Les Francs nous apparaissent dans le Supplice de Brunehaut, brossé par M. Toudouze avec une verve endiablée, et dans un tableau que M. Gabriel Martin intitule les Énervés et où il nous fait voir les fils de Clovis II abandonnés sur la Seine, après avoir subi le supplice de l'énervation. Peintures de barbares très-curieuses à voir.

11 n'y a pas de Salon possible sans Jeanne Darc, Marie Stuart et Charlotte Gorday, héroïnes chères à tout cœur finançais. — Cette année, nous avons une Jeanne Darc vouant ses armes à la Vierge, par M""' Laurede Ghàtillon. Il y a tant de poésie, tant de grandeur et à la fois tant de simplicité dans la Pucelle d'Orléans, qu'il ne faut pas s'étonner si la i^einture a été impuissante jusqu'ici à représenter cette belle figure.

Les portraits que les artistes de la Révolution nous ont laissés de Charlotte Corday nous sembleraient idéalisés si nous ne savions qu'ils ont été exécutés d'après nature. A défaut de peinture, le Salon nous offre de l'intrépide Normande une statuette de marbre, dans laquelle M"" Joséphine Fortin a assez bien réussi à exprimer le mélange de douceur et d'énergie, de délicatesse et de force, qui était dans le caractère de celle qu'on a surnommée VAnge de l'assassinat.

Marie Stuart a inspiré trois tableaux. Les auteurs nous sauront gré de ne pas insister.

Louis XI est décidément en faveur près des peintres. Un artiste russe, M. Boncza Tomachewski, nous le montre faisant son entrée à Paris où l'accueillent « trois belles filles faisant personnages de sirènes, toutes nues, et disant de petits motets et bergerettes. » (Jean de Troyes). — M. Adolphe Aze, poursuivant la série des révélations nous conduit à Lyon où, sous prétexte de faire admirer au vieux roi René les produits de l'industrie locale, le joyeux compère couronné s'amuse à courtiser les marchandes. — M. Antony Serres a mis en peinture, sous ce titre : Loiiis XI et l'oiseleur, le passage suivant de la Chronique scandaleuse: «Ce jour furent prinses pour le roy en ladite ville de Paris, toutes les pies, jays, chouettes, estant en cages ou aultrement, et estant privées ; et estoit escript, enregistré le lieu où avaient été prins lesdits oiseaux. » — Comme contraste à ces gauloiseries, M. Pierre Ou tin a représenté Louis XI en prière ; son tableau n'est pas le moins bon des quatre que nous venons de citer.

Mais la palme appartient à M. Charles Comte, quia découvert dans Saint-Grelais le sujet d'une scène fort divertissante: Bohémiens faisant danser de petits cochons devant Louis XI malade. Un peintre vulgaire aurait fait là-dessus une bouffonnerie insupportable. M. Comte s'en est tiré avec infiniment d'esprit. Son tableau est d'une couleur excellente. Ses petits cochons sont ravissants. M. Go/.e n'a pas craint de peindre l'Assassinat du duc de Guise après Paul Delaroche; c'était le plus sur moyen de faire ressortir le talent de ce maître. — M. Fichel a représenté la terrible Nuit du 24 aoiU 1572 ; le jury lui a décerné une médaille pour le récompenser d'avoir ainsi abandonné ses pastiches de Meissonier. — M. H. Debon a cru imiter Delacroix dans une Fête donnée à Henri III à son passage à Venise ; il a accumulé les couleurs les plus tapageuses et s'est abstenu de dessiner. — Le Henri III à

Saint-Cloud, de M. Arnold Sciieffer, est une œuvre sagement composée, très-exacte dans les types et les costumes.

La Révolution française est fort maltraitée par MM. Dauban et MuUer. Nous ne dirons rien de la caricature que M. Dauban a faite de M"' Rolland, mais la réputation de M. MuUer nous oblige à nous arrêter devant le Laiijuinais à la tribune, le [2jui7i 1793.

Vêtu avec l'élégance dont Robespierre donnait l'exemple, Lanjuinais, cramponné à la tribune, affecte un calme que dément son visage blême. Il est si ému qu'il ne voit pas le pistolet qu'un Montagnard, Legendre, lui applique sur la gorge. Autour de lui, sur les degrés et sur l'estrade même de la tribune, se livre une lutte des plus violentes. La salle est remplie de sans-culottes et de tricoteuses brandissant des sabres et des piques, hissant des bonnets rouges et des écriteauxsm' lesquels on lit: A bas le fédéralisme! Dans le fond, des députés désertent leurs bancs. Des spectateurs placés dans les tribunes se démènent et gesticulent... D'où vient que cette scène, qui devrait être si émouvante, nous laisse indifférent? C'est que les divers personnages qui y figurent paraissent plus préoccupés de jouer leur rôle de manière à mériter les applaudissements du public que pénétrés de la situation où ils se trouvent. Ils s'échauffent à froid, ils se menacent sans se regarder, ils s'emportent avec calme. Les acteurs chargés de représenter les sans-culottes se sont fait, du reste, des têtes trèsamusantes.

Ajoutez que tout cela est peint avec une mollesse grande, dans des tons absolument faux.

M. Andrieux, dans une scène analogue, — la Convention refusant d'entendre Robespierre le 9 thermidor, — a fait preuve d'une véritable passion. Son tableau n'est guère qu'une esquisse, mais une esquisse spirituelle et mouvementée.

Une des meilleures compositions qu'ait inspirées l'histoire de la grande république est celle que M. Eugène Charpentier a intitulée : En route pour FaZwî/ (septembre 1792). Les volontaires s'arrachant aux embrassements de leurs femmes, de leurs amis, de leurs parents forment des groupes animés et pittoresques. Gomme pendant à cette toile, M. Charpentier a peint les Buttes Saint- Chaumont^ le 30 mars 1814. Les personnages, de très-petites proportions dans les deux tableaux, sont croqués avec esprit.

Les illustrateurs de la légende napoléonienne continuent à être aussi fades et aussi plats que possible. Leurs tableaux tapissent le pourtour du salon d'honneur ; il nous sera permis de ne rien ajouter à une pareille publicité.

ha. M or t de Dupelit-Thouar s à Aboukir,^avU. Biard, est une composition des plus pathétiques : l'intrépide officier, porté dans les bras d'un teIoma,t n'est plus qu'un tronçon humain d'où la vie est près de s'échapper; il conserve encore assez d'énergie, cependant, pour donner des ordres à ceux qui l'entourent. Les flammes rougeàtres des navires incendiés se font jour à travers les tourbillons de fumée et éclairent ce drame de lueurs sinistres.

Il y a quelques tons boueux et lourds dans ce tableau, et il règne un peu trop de confusion dans les derniers plans; mais ces imperfections ne doivent pas nous empêcher de reconnaître la vigueur déployée par M. Biard, vigueur d'autant plus étonnante que cet artiste ne s'était guère fait connaître jusqu'ici que par des fantaisies plus ou moins grotesques du genre de celle q u'il a exposée cette année sous ce titre : Passagers incommodés par une invasion de moustiques, de cancrelas et de maringouins.

Les temps sont durs. La France ne livre plus de batailles, la France ne gagne plus de victoires, la France ne se couvre plus de gloire ! Les vieux maréchaux de la peinture militaire, Horace Vernet, Charlet, Bellangé, Ilaffet, ont eu raison de mourir... L'an dernier, nous nous demandions ce que deviendraient, en cas de paix persistante, les jeunes généraux, comme MM. Pilset Yvon. Nous prédisions à M. Pils qu'il se ferait peintre de madones, à M. Yvon qu'il s'adonnerait à la nature morte. C'était trop bien augurer de l'avenir de ces deux artistes. M. Pils se contente de colorier des vignettes d'une banalité bourgeoise, telles que le Retour d'une battue au château du la B. M. Yvon garde obstinément le silence, attendant le moment de prendre ses invalides à l'Institut, où son confrère M. Pils a eu la chance de le précéder, l'an passé.

Les mihtaires de M. Protais sont restés maîtres du champ de bataille; mais l'inaction prolongée leur a enlevé toute humeur belliqueuse : ils sont réduits à déployer leur furia en se précipitant vers une Mare pour se désaltérer, ou en exécutant le Percement d'une roM^e à travers une forêt. Ils sont tout petits, d'ailleurs, plus petits que les bonshommes de Meissonier, ce qui ne les empêche pas d'être très-délurés, très-alertes, pleins de crânerie, de vrais troupiers français, en un mot. Le tableau du Percement nous plaît surtout : le paysage vaut mieux encore que les figures.

Un nouveau venu, M. Détaille, a peint avec une précision méticuleuse un Repos pendant la manœuvre au camp de Saint-Maur.

Les grenadiers de la garde assis ou couchés au premier plan, les officiers debout et causant, sont parfaits d'attitudes et d'expressions; les types, saisis avec une justesse charmante, offrent la plus grande variété. Je n'ai qu'un reproche à faire à ce petit tableau, c'est que la lumière s'y répartit trop également et que l'exécution est d'une netteté un peu monotone.

Les Cuirassiers, de M. Regamey, ne valent pas ses Sapeurs du dernier Salon. — On ne se douterait jamais, à voir les Cent- Gardes de M. Albert Girard, que l'auteur a obtenu le grand prix de Rome en 1861. — M. de Neuville n'a jamais fait mieux que ses Éclaireurs d'avant-garde passant une rivière: c'est de la peinture saine, vigoureuse, pleine de franchise et de solidité.

M.Louis-Félix Leullier, quia été médaillé en 1841 pour un tableau représentant l'Héroïsme de l'équipage du vaisseau le Vengeur, et qui depuis n'avait plus guère fait parler de lui, M. Leullier nous est revenu avec une machine énorme : les blondes de la Loire. Gomment ne pas frapper l'attention avec une toile qui mesure plus de 80 mètres carrés?

Et quel mélodrame fut plus fertile en incidents lamentables ! Des mères qui, les pieds dans l'eau, élèvent au-dessus de leurs têtes leurs nourrissons; desjeunes filles échevelées, surprises dans le plus simple appareil ; des enfants qui crient, des hommes atterrés, des nageurs désespérés, des noyés que le gouffre attire, des gens que des murs écrasent en s'écroulant, des sauveteurs qui ne savent à qui entendre, et — pour mettre le comble à l'horreur du spectacle — des oiseaux de proie planant, dans le ciel sombre, au-dessus de cette foule misérable. . . .

Si vous n'êtes pas complètement terrifié, c'est que vous n'avez jamais pleuré à l'Ambigu,

M. Leullier n'a épargné aucune des ficelles propres à exciter l'émotion. Son tableau est écrit dans le style le plus noir qui se puisse imaginer. . .

Voulez- vous maintenant un vrai drame? Regardez la Famine, de M. Guillaumet. La scène se passe en Algérie. A gauche une vieille femme exténuée par la faim et fixant sur nous des yeux farouches, soutient le cadavre livide de sa fille. Celle-ci, à demi-nue, est hideuse : à ses mamelles taries se suspend un enfant. A droite, des malheureux, accroupis près d'un mur, font d'inutiles efforts pour se soulever et pour aller rejoindre, dans le fond, un autre groupe d'aiïamés auxquels une main de femme, tendue par une fenêtre, distribue du pain. Rien de navrant et

d'horrible à voir comme ces squelettes vivants dont les membres se disloquent, dont les têtes " retombent appesanties, dont les faces hâves ont quelque chose de bestial.

M. Guillaumet s'est inspiré de la manière violente du Massacre de Scio pour peindre cette scène lugubre. L'imitation est évidente, mais elle est si bien appropriée au sujet qu'on ne saurait la blâmer. M. Gruillaumet a fait preuve, d'ailleurs, d'originalité dans la composition de son tableau et dans l'expression qu'il a su donner à chacune de ses figures.

Une citation de Diderot. — Portraits historiques. — Juan Prim, le 8 octobre 1868, par M. Henri Regnault. — Un insurgé en peinture. — M. Duruy, par M"° Nélie Jacquemart. — Le Prince des Asturies, par M"" Cécile Ferrère. — Pléiade féminine. — Une Parisienne, par M. Garolus Duran. — Les pastels de M. Cabanel. — Les camaïeux de M. Lecomte-Dunouy, — Les sépias de MM. Leyendecker et Lagier. — Les aquarelles de M. Chaplin. — Les spectres de M. Lehmann. — Les réalités de M. Dubufe. — M. F. Gaillard et M. Cluysenaar. —La Dame au homard, de M. Margottet. — Les élégantes de MM. Giacomotti. Cot. de Pommayrac, Eugène Faure, Perignon, Plot, Landelle, etc. —Les ingénues de MM Jules Lefebvre, Escudier. L. Olivié, Jobbé Duval.— Le président Grant, par M. Healy. — Notabilités et Célébrités, par MM. Séb. Cornu, H. Vetter, Bonnegrâce, Gorbineau, Machard, Ad. Leleux, Baudry. — Le Foyer de l'Odéon, par M. Lazerges. — Portraits de natures-mortes, par M. Manet: le Balcon et le Déjeuner. — Philosophes et Marionnettes, par M. Ribot. — Comiques: MM. Billet, Beyle, F, Girard, Taylor, Bridgmann, Zamacoïs, Vibert.

Diderot écrivait dans son Salon de 1763 : « Tant que les peintres portraitistes ne me feront que des ressemblances sans composition, j'en parlerai peu; mais quand ils auront une fois senti que, pour intéresser, il faut une action, alors ils auront tout le talent des peintres d'histoire, et ils me plairont indépendamment du mérite de la ressemblance... » Et le célèbre critique ajoutait: « Ce qu'il y a de certain, c'est que rien n'est plus rare qu'un beau portrait, plus commun qu'un barbouilleur qui fait ressembler, et que, quand l'homme n'est plus, nous supposons la ressemblance.»

Diderot applaudirait avec enthousiasme au magnifique portrait équestre du général Prim, par M. Henri Regnault. C'est là un véritable tableau d'histoire, le plus intéressant, le plus émouvant qu'il y ait au Salon.

Monté sur un vigoureux cheval andalou, — dont il retient brusquement la bride et qui s'arrête court en baissant la tête et rongeant son frein, — Prim se présente à nous de face, la tète haute, la chevelure en désordre, le front pâle, les yeux brillant d'un éclat fiévreux, les lèvres serrées, le corps renversé en arrière, dans une altitude pleine do fierté et qui décèle, en même temps

que l'homme de guerre, le cavalier accompli. Sou habit de géuéral, d'uu bleu sombre, est souillé de poussière.

D'où vient dune et où va doue aiusi Juau Prim, comte de Reuss, marquis de Gastillejos?

Il vient de diriger l'insurrection qui a emporté le trône d'Isabelle de Bourbon, et fait son entrée à Madrid le 8 octobre 1868, accompagné par une foule turbulente qui l'acclame avec frénésie. Cette foule, aux costumes éclatants, aux types accentués, aux attitudes véhémentes, se mêle fraternellement aux cavaliers de l'escorte et forme le fond le plus mouvementé, le plus pittoresque, qui se puisse imaginer. La Révolution tout entière est là, avec ses passions fougueuses, ses enthousiasmes irréfléchis , ses élans généreux mais désordonnés, sa joie furieuse, ses caresses qui étouffent, ses acclamations qui ressemblent à des mugissements. Elle bouillonne sous les pas du triomphateur qui la domine aujourd'hui, — que, demain peut-être, elle entraînera dans ses vagues toujours grossissantes.

L'exécution même de ce tableau est d'un révolutionnaire... en peinture. L'auteur, M. Henri Regnault, grand prix de Rome en 1867, est aujourd'hui encore pensionnaire à la villa Medici. Doué d'un tempérament éminemment artiste, jDlein de sève, de passion et d'audace, amoureux de la lumière et du mouvement, ce pensionnaire, cet élève n'était pas taillé pour subir le joug de l'enseignement officiel. Il n'a pas trouvé sans doute un directeur bien impérieux en M. Hébert, le chef actuel de l'école française à Rome ; mais il lui a fallu sa forte originalité native pour résister à l'influence des chefs-d'œuvre des anciens maîtres italiens, pour ne pas se vouer, comme la plupart de ses condisciples, à la reproduction des types et des sujets religieux ou mythologiques qui alimentent la peinture depuis des siècles, pour conserver son instinct d'un art humain, vivant, passionné.

Au reste, son séjour à Rome n'aura pas été sans profit pour lui. Il aura appris par la contemplation des magnifiques débris de l'art antique amassés au Vatican et au Capitole, et par l'étude des fresques sublimes de Michel-Ange et de Raphaël, combien sont dignes d'admiration les formes empruntées à une nature choisie, les proportions harmonieuses, les attitudes élégantes et vraies, les types caractéristiques, les lignes pures, flexibles et savamment agencées. Il aura compris ainsi la nécessité de devenir un habile dessinateur. Mais, comme il aura remarqué en mônie

temps que le dessin, si irréprochable, si hardi, si grandiose qu'il soit, est impuissant à rendre la lumière et le mouvement, — sans lesquels la vie n'existe pas, — il se sera d'autant plus fortifié dans son amour pour la couleur, qui seule peut traduire sur la toile la natureanimée, dans ses palpitations les plus délicates, comme dans ses manifestations les plus violentes.

Allier la couleur au dessin, tel nous parait être le rêve de ce jeune artiste. Nous l'avons déjà constaté à deux reprises — une première fois en signalant, au Salon de 1868, un portrait de femme en robe de velours cerise, exécuté par M. Henri Regnault dans la manière libre et magistrale de Joshua Reynolds et de Gainsborough; — une seconde fois en appréciant la grande et fougueuse étude de chevaux [Automédon] exposée à l'Ecole des beaux-arts parmi les envois de Rome. A propos de ce dernier ouvrage, brossé avec une verve extraordinaire, et où se déployait avec une exubérance toute juvénile la passion du coloriste, nous avons exprimé l'espoir que l'auteur serait avant peu l'un des maîtres de l'école française. Le portrait du général Prim est venu conûrmer cette espérance : il n'y a pas, au Salon, de peinture plus fière, plus énergique, plus mouvementée, dessinée avec plus d'ampleur, coloriée avec plus de véhémence et d'habileté à la fois.

On a reproché à la composition des allures ronflantes et empanachées, à l'exécution des témérités et de la boursouflure ; on a critiqué particulièrement les formes du cheval, qu'on a trouvées lourdes et massives, quelque peu fantastiques même dans la tête et l'encolure. Nous accordons que tout n'est pas parfait dans celte œuvre, que toutes les parties n'ont pas la même valeur, qu'au premier aspect ce portrait a quelque chose d'un peu emphatique; mais, en vérité, pouvait-on représenter le héros de l'insurrection espagnole dans l'attitude somnolente d'un souverain assistant au défilé de ses troupes, — comme a fait M. Tabar dans son portrait du sultan ? Et devait-on peindre cette scène de révolution avec le calme exigé pour un tableau religieux ?

Pour ce qui est du cheval, les critiques qu'on a faites viennent surtout de ce qu'on l'a comparé aux chevaux français ou anglais. Mais pour qui a vu les chevaux andalous, soit en Andalousie môme, soit dans les superbes portraits équestres queVelazquez a faits d'Olivarès, de Philippe IV et du petit prince don Balthazar, le robuste coursier monté par Juan Prim est admirablement construit.

Nous venons de nommer Velazquez : c'est évidemment de ce maître que s'est insxjiré M. Piegnault pom* exécuter son grand tableau, comme il paraît s'être inspiré de Goya pour peindre un délicieux petit portrait de femme, celui de M"" la comtesse de Barek, debout, toute habillée de rose, avec une mantille de dentelles noires autour de la tète.

Le portrait de M. Duruy, par M"^ Nélie Jacquemart, obtient un grand et légitime succès. Ce n'est pas une œuvre de passion comme le Juan Prim, de M. Regnault ; c'est une œuvre d'observation fine, d'exécution délicate et savante. L'attitude simple, abandonnée, du modèle, l'expression de lassitude dont la physionomie est empreinte, le sourire mélancolique de la bouche, la finesse du regard, le modelé vigoureux de la main, tout, dans ce portrait, mérite l'éloge. Peut-être serait-on en droit d'exiger une couleur plus profonde, plus énergique, plus vivante ; mais si l'on songe que M"" Jacquemart n'expose guère que depuis cinq à six ans, on hésitera à atténuer par des critiques, même les plus légères, les éloges dus à une artiste qui entre si vaillamment dans la carrière.

M"« Cécile Ferrère, — élève de MM. R. Lefèvre, Amaury-Duval et Chaplin — a débuté à la même époque que M"^ Jacquemart ; si elle n'a pas marché d'un pas aussi rapide, elle est parvenue du moins à fixer l'attention sur elle; son portrait en pied du jeune Prince des Asturies a été justement remarqué, pour la sincérité de l'expression, la vigueur du coloris et l'exactitude aveclaquelle sont traités les accessoires. Nous préférons cependant sa Dormeuse, figure de paysanne de grandeur naturelle, peinte en pleine lumière avec une largeur et une franchise rares dans des tons gris et blancs très-hardis.

Parmi les exposantes auxquelles on doit des portraits intéressants, nous citerons: M""" Félicie Schneider, Lucile Doux, Anaïs de Beauvais, Adèle Dehaussy, M''® Louise Vautier, et M"® Christine de Post, artiste suédoise, qui a fait un portrait original et accentué de M"' Lorenz Froelich.

Le plus beau portrait de femme du Salon est celui de M""' ***, par M. Carolus Duran. Madame Trois-Eloiles est une jeune femme d'une taille très-élancée, d'une désinvolture gracieuse, d'une mise élégante, qui rentre chez elle, et semble traverser le tableau. De la main droite, elle ôte le gant lilas ijui emprisonne encore sa main gauche , l'autre gant est tombé sur le tapis verdàtre qui re-

couvre le parquet. En marchant, elle se retourne vers nous et nous sourit avec une familiarité charmante. La traîné de sa robe de soie noire forme derrière elle de grands plis ; une tunique de velours de la même couleur serre sa taille flexible ; son chapeau, sa coiffure se réduit à peu près à une rose jaune coquettement posée sur le haut de la tête; des brides noires, garnies de guipure, font ressortir la blancheur mate du visage.

Voilà donc enfin la femme moderne 1 Non pas celle qu'ont peinte le Véronèse ou Van Dyck, Lawrence ou Nattier, Flandrin ou M. Gabanel, mais la femme du dix-neuvième siècle, la femme de notre temps, la Française, la Parisienne, saisie dans sa coquetterie native, dans son laisser-aller aimable, dans sa minauderie ravissante, dans sa parure d'un goût exquis.

Les portraits de M. Gabanel sont généralement très-intéressants en ce qu''ils représentent des femmes du type le plus aristocratique, de la physionomie la plus noble, de la tournure la plus distinguée. On peut d'ailleurs s'approcher sans crainte d'irrévérence et regarder tout à son aise : ces portraits ne vivent pas.

Cette année, M. Gabanel a voulu se surpasser : son portrait de la belle M"" Carrette a des carnations assez souples, assez élastiques et transparentes ; on ne sent pas bien la charpente osseuse, mais on peut croire à la présence d'un peu de sang, La tête est finement éclairée; son modelé savant rachète ce que la forme des bras et celle des épaules ont de lâché et même d'incorrect. — Dans le portrait de la Marquise de B. . . l'indécision de la facture est poussée à l'extrême ; le modèle est une blonde ravissante, aux yeux bleus et profonds, à la chevelure soyeuse et bouclée, au visage plein de délicieuses fossettes, à la bouche mignonne, fraiche et épanouie comme un bouton de rose; une exécution légère, moelleuse, convenait assurément à la reproduction de ce type quelque peu langoureux. M. Gabanel aurait pu s'inspirer de la morbidezza du Gorrége, de la suavité de Lawrence ; il a préféré s'inspirer du faire tendre, inconsistant et passé, des pastellistes du dix-huitième siècle.

Tandis que M. Gabanel se livre aux gentillesses du pastel, M. Lecomte-Dunouy se contente de colorier de teintes plates des lithographies médiocrement dessinées. Son portrait de 7>/"« E.T.., malgré les nuances variées d'un cachemire abandonné autour des hanches, a la froideur d'une grisaille.

M. Leyendecker, dans son portrait de ^"« Amélie A. et M. La-

gier dans son portrait dei/""" F. -7., n'ont guère employé que deux

couleurs, du hriui et du blanc; mais ils ont su obtenir ainsi les

effets vigoureux qu'on rencontre dans certaines sépias. Nous avons

ide superbes portraits exécutés avec cette même sobriété par

■^b. Bourdon et par Largillière.

C'est à l'aquarelle que M. Chaplin semble avoir peint M"" P. . . , une jeune femme aux chairs roses et satinées, en robe de soie paille et jupe blanche de mousseline et dentelles.

Plût à Dieu que M. Lehmann eût sur sa palette les vives et fraiclies couleurs qui éclosent sous le pinceau de M. Chaplin ! Il n'aurait pas donné à M. le préfet de la Seine cette apparence fantoma^ tique qui consternerait les adversaires même de ce haut personnage. Le moyen de persister dans son animosité en face de cette ombre lamentable ?

M. Dubufe a mieux compris ce que la peinture devait d'égards à M. le comte de Nieuwerkerke et à M. le général Fleury : voilà des personnages en chair et en os, — en os surtout ! On tremble à l'idée que M. le surintendant saisisse à deux mains la grande épée placée à côté de lui, et s'élance à la poursuite des folliculaires qui ont trouvé à redire aux voyages des tableaux du Louvre.

M. Dubufe veut être simple, il n'est que vulgaire. Qu'il regarde le petit portrait de l'abbé Rogerson, par M. Gaillard, et il verra comment, sans s'écarter de la réalité, on peut donner de la fermeté et du caractère à une figure. M. Gaillard a peut-être un tort, celui d'imiter trop littéralement le style des primitifs de l'Allemagne et des Flandres. Son portrait de M"" ^. . ., où cette imitation apparaît surtout, est d'une précision un peu sèche.

Un Flamand contemporain, M. Alfred Gluysenaar, a peint dans une manièi'e originale, large et forte, une femme blonde, en robe blanche, dans une attitude pleine de simxjlicité et de naturel.

Un portrait des plus réalistes]est celui que M. H.Margcttet, élève de M. Pils, a fait d'une dame assise de trois-quarts sur un fauteuil jaune; c'est l'oeuvre d'un pinceau énergique; mais comment excuser les demi-teintes noires qui barbouillent ça et làle visage, et les gants rouges si malheureusement posés entre les mains, qu'ils ressemblent à un homard?

Voulons-nous maintenant passer en revue les élégantes — en riche toilette de bal, coiffure artistement accommodée, épaules et bras nus, — qui nous regardent avec les j^eux les plus doux du

monde et nous adressent leurs plus gracieux sourires? En général, ces belles créatures du bon Dieu manquent de caractère individuel: leurs peintres se sont contentés de les faire jolies, de soigner les mille brimborions de leurs costumes, de rendre avec une fidélité scrupuleuse le chatoiement de la soie, le lustre du velours, la transparence de la gaze. Il n'en faut pas davantage pour jeter le public dans le ravissement.

Ne parlons que des peintres qui excellent en ce genre de portraits. M. Giacomotti a peint une jeune marquise en robe de velours noir et une vieille douairière enveloppée d'une espèce de mantille ; M. Cot, une admirable blonde en robe de velours nacarat; M. de Pommayrac, une jolie coquette poudrée à frimas et vêtue de taffetas rose ; M. Eugène Faure, une vicomtesse d'une prestance majestueuse; M. Pérignon, une jolie dame aux yeux bleus, avec des roses sur les genoux, et une autre dame en robe de satin groseille qui nous tourne le dos, mais dont une glace reflète le visage charmant ; M. Piot, deux Femmes de quarante ans, de fort honnête apparence, l'une en robe gris-hlas, l'autre enrobe de soie jaune (ces robes sont très-réussies); M. Léon Glaize, une jeune vicomtesse vêtue de mousseline blanche ; M. Landelle, une autre comtesse d'un type méridional des plus distingués. Il y a bien encore le portrait d'une jolie femme, par M. Winterhalter, mais M. Winterhalter n'est pas un peintre, c'est un parfumeur.

Quatre figures aimables sans prétentions, gracieuses avec ingénuité ; auteurs: MM.' Jules Lefèvre, Escudier, L. Olivié et Jobbé- Duval.

Les portraits de notabilités et de célébrités masculines sont nombreux. M. Georges Healy, de Boston, a peint avec largeur, simpUcité et franchise, le général Grant. Un Français, M. Haro, élève d'Ingres, s'est chargé de nous donner le portrait de Jefferson Davis. Les portraits du duc de Luynes, par M. Sébastien Cornu; de M. Bussy, directeur de l'école de pharmacie, par M. Bonnegrâce ; de M. G. Lenepveu, par M, Jules Machard, et du comte Branicki, par M. Kaplinski, se recommandent par la fermeté et l'ampleur de l'exécution. Le portrait deProudhon, par M. Corbineau, donne assez bien la ressemblance extérieure du modèle. M. Adolphe Leleux a exécuté son propre portrait, buste plein de relief et de caractère.

M. Joseph Garaud a exposé un portrait de vieillard (le docteur P. -P.), finement étudié, très-vivant, très-expressif.

Le portrait que M. Baudry a fait de M. Charles Garnier, architecte de l'Opéra, est modelé avec autant d'énergie, autant de feu, autant de maestria, que le buste en bronze exécuté d'après le même modèle par M. Garpeaux. Il semble que cette peinture si décidée, si accentuée, exécutée dans des tous bruns, comme les aimaient les Lombards et les vieux Vénitiens, ait la rigidité du mQtal: c'est le défaut de cette œuvre remarquable.

Le succès qu'a obtenu le tableau dans lequel M. Lazerges a représenté le Foyer de VOdéon, un soir de première représentation, tient à autre chose qu'au mérite de la peinture. Ce mérite est complètement négatif. M. Lazerges a groupé sans intelligence et peint sans vérité, sans esprit, sans talent, une trentaine de personnages, journalistes, poètes, auteurs et critiques dramatiques, comédiens et comédiennes, — depuis M. de Girardin qui s'adosse mélancoliquement à une colonne, entre M. Paul Meurice et M. Paul de Saint- Victor, jusqu'à M. Henri Rochefort qui nous regarde d'un air lugubre.

M. Manet a fait le portrait d'un Balcon et celui d'un Déjeuner.

Le balcon, formé d'X entrelacés, a reçu tout récemment une belle couche verte, ainsi que les persiennes qui l'accompagnent ; il faut bien se parer pour poser devant le portraitiste.

Le déjeuner est servi sur une nappe damassée, d'une blancheur immaculée ; il y a des huîtres, il y a un citron, il y a un verre à moitié plein de vin blanc, il y a une bouteille, un petit pot bleu et des tasses de porcelaine blanche. A côté de la table, sur un siège garni de velours rouge, j'aperçois un casque, un yatagan, un grand pistolet dont la crosse est incrustée d'ivoire. Tout cela est peint de main de maître, avec une justesse de tons et une largeur de touche tout à fait extraordinaires.

Ribot est la traduction française de Ribera.

Ribot a peint quatre Philosophes, que, tout vieux et ridés qu'ils sont, il ne ferait pas bon rencontrer la nuit sur un des boulevards extérieurs. Il y a surtout un grand escogriffe à barbe jaune, dont le long nez pointu et les yeux éraillés ne nous disent rien qui vaille.

Il n'y a pas dans tout le Salon de têtes qui soient à la fois plus énergiquement et plus minutieusement peintes que celles-là. M. Ribot ne nous fait pas grâce d'une ride, d'une callosité, d'un bourgeon ; et cependant, il est aussi vigoureux et aussi ferme que

le fameux Ignace Deaner est maigre et sec ; cela tient à la profondeur de son coloris et à sa manière de distribuer la lumière. Son tort consiste à exagérer les ombres ; il les pousse parfois j usqu'au noir le plus intense, comme dans son tableau, les Marionnettes au village, où des têtes d'enfants, très-fines d'expression, sont noyées dans la suie.

M. Millet, — un des maîtres pour lesquels nous avons le plus d'admiration, — nous permettra de passer sous silence sa Leçon de tricot : la petite fille qui apprend à tricoter est bien naïve, et sa mère qui la guide a un type bien rustique ; mais quelle lourdeur de modelé ! quels tons brique désagréables!

Citons, pour finir, quelques scènes comiques finement observées et peintes avec verve : la Partie de Monsieur le Maire, par M. Pierre Billet, réunion de types villageois croqués sur nature; — la Toilette de la femme sauvage, par M. Beyle, intérieur de saltimbanques, où le grotesque est voisin des larmes, peinture d'une exécution très-habile, que nous nous étonnons de ne pas voir médaillée par le jury; — Surpris par Vorage, par M. Firmin Girard, tableau très-amusant des désagréments de la villégiature; — le Carnaval en Bretagne, par M. Bridgmann, mascarade enfantine d'une invention originale ; — la Surprise, par M. Taylor, impressions pathétiques d'un lièvre faisant la rencontre d'une poupée et d'un autre lièvre en carton qui bat du tambour ; — la Rentrée au couvent, parM.Zamacois, désopilante altercation entre un moine irascible et un âne rétif ; — le Retour de la dinie, par M. Vibert, — un capucin conduisant par la bride un âne sur lequel un autre moine se prélasse au milieu des victuailles, et s'arrétanl pour apostropher galamment une belle Italienne qui sourit en baissant les yeux, — composition piquante, d'un dessia savant et d'une belle couleur.

La peinture de genre etl'idëal. — Connais-toi toi-même. — La comédie humaine.

— Le Baptême, par M. Bisschop.— Les nourrissons par MM. Jundt, Dieffenbach et Weisz.— Les mères, par MM. Maris, A. Gautier et E. Le Roux.

— Les écoliers, par MM. Trayer, Ed. Frère et Bonvin. — Les Marionnettes, par MM. Ribot et Auker.— Les Orphelines, ])3.v MM. Perrault et Compte- Calix. — Les Liseuses, par MM. Jourdan, Pallière, Accard, Kaemmerer, M''^ Nicolas et M. Toulmouche. — Amours et amourettes, par MM. Lévy, Vinck, Heullant , Darjou, Heilbuth, Burgers. — Une néréide moderne, par M. James Bertrand. — Des mariés sérieux par M Brion. — Satires de M. Baugniet contre le mariage.— Les veuves, par MM. Paulsen, Tissot et Lambron. — Sociographes : MM. Courbet, Chenu, Vautier, J. Breton, etc. — Ethnographes : MM. Pille , Hébert . Reynaud , Giraud. Colin , Dehodencq , Fromentin, etc.— Paysagistes: MM. Chintreml, C. de Cock, Corot, Daubigny, Ch. Le Roux, etc. — Animaliers, marinistes, peintres de nature-morte-

— Aquarelles, pastels, miniatures.

Les amateurs de style classique , les prôneurs des subtilités de l'idéal , se plaignent amèrement de ce que la peinture de genre envahit de plus en plus les expositions. Pour nous , loin de nous désoler de cet envahissement , nous nous en réjouissons. Est-ce que la peinture dite de genre n'est pas l'expression pittoresque des passions humaines , la représentation des mœurs et des coutumes des différentes classes de la société? S'il en est ainsi, quoi de plus propre à exciter notre intérêt et à nous inspirer d'utiles réflexions ? la connaissance de soi-même n'est-elle pas le véritable commencement de la sagesse ? Et. de toutes façons, n'est-il pas cent fois plus agréable et plus profitable pour nous de voir nos semblables se mouvoir et se passionner que d'être mis en présence d'allégories obscures , de symboles et de mythes incarnés dans des figures d'hommes et de femmes peu vêtues?

Avec de la patience, on aurait pu disposer les tableaux de genre du Salon , comme les chapitres d'une^ histoire de la vie humaine. Chacun de nos actes, chacun de nos sentiments, chacune de nos joies ou de nos douleurs trouvent des interprètes plus ou moins habiles, plus ou moins profonds.— Ne parlons que

des œuvres ayant une valeur artistique et reproduisant les faits les plus ordinaires de l'existence.

Un Hollandais, M. Ch. Bisschop, nous rrîontre un Baptême à Stinloopen : la cérémonie vient de finir, grave et même un peu triste, comme toutes les cérémonies protestantes ; les femmes en costumes sombres, qui ont apporté le nouveau-né caché sous un grand châle, s'en vont sérieuses et recueillies. Un vif rayon de soleil s'accroche aux piliers blancs et aux boiseries rouges du temple et jette un peu de gaité sur cette scène solennelle.

Les tableaux relatifs à l'enfance sont très-nombreux. La Nourrice au bois, de M. Jundt, — chèvre allaitant un enfant, — est une peinture gracieuse, mais d'une exécution trop lâchée. Aux Frères de lait,àe M.Dieffenbach, composition d'une sentimentalité prétentieuse, nous préférons la Sœur de lait, de M. Weisz, scène bien naïve , peinte avec légèreté et finesse,

M. J. Maris, très distingué de couleur et de sentiment dans sa Tricoteuse, a trop assombri son tableau de V Enfant malade. La Pauvre mère, de M. Armand Gautier, est une paysanne qui sanglote, pendant qu'on emporte son enfant au cimetière. Pour nous distraire de cette scène touchante, nous avons V Heureuse mère, de M. Eugène Le Roux, joyeux intérieur de famille bretonne. MM. Gautier et Le Roux joignent à beaucoup de sincérité dans l'expression, une exécution large et ferme.

Il y a du naturel et de la grâce dans V Ecole des filles de Ravenoville, de M. Trayer, mais la couleur est lourde et le dessin un peu vulgaire. La Sortie de Vécole des filles et la Sortie de Vécole des garçons, deux pendants de M. Edouard Frère, ont été justement remarquées; la facture manque, à dire vrai, de netteté et de mordant, mais les attitudes et les physionomies ont été observées avec soin sur nature et sont finement reproduites. L'espièglerie turbulente des garçons forme avec l'aimable tranquillité des petites filles un contraste piquant. Un écolier sérieux, trop sérieux même, c'est le Jeune Dessinateur, de M. Bonvin: Dieu le garde, le pauvre enfant, de broyer du noir comme fait si'souvent celui qui l'a peint 1

Nous avons déjà cité les Marionnettes au village, tableau exécuté à la suie par M. Ribot; il y a moins de vigueur, mais beaucoup plus de naïveté et de clarté dans les Marionnettes que nous offre M. Anker, un peintre suisse qui rend à merveille la grâce souriante de l'enfance.

Les quatre Orphelines , de M. L. Perrault, forment un groupe charmant : l'ainée, vue de face, agenouillée sur un prie-dieu et tenant dans ses bras la plus petite de ses sœurs, lève au ciel des regards noyés de larmes ; sur son épaule s'appuie, en fermant les yeux, une jolie blonde dont le profil a une expression de douce mélancolie, et devant celle-ci se tient les mains jointes, la puînée, gracieuse fillette, qui nous regarde avec une tristesse naïve. Ces figures, de grandeur naturelle, sont peintes dans des tons finement nuancés, mais qu'on voudrait plus hardis. — La douleur de VOrpheline, de M. Gompte-Calix, estdela sensiblerie: M.Gompte- Calix n'exprime que des émotions apprêtées; ses tableaux ont beaucoup de succès près des dames.

M. Adolphe Jourdan a été médaillé pour ses Jeunes Pêcheurs italiens, — un petit garçon cherchant à prendre un crabe et une fillette tendant curieusement la tête, — et pour une Liseuse, jolie personne aux épaules et aux bras nus, peinte dans la manière légère et harmonieuse de M. Chaplin.

La lecture perd les filles. Or, je remarque qu'il y a beaucoup de liseuses au Salon. Outre celle de M. Jourdan, j'en vois une par M. Léon Pallière, une par M. Accard, une par M. Kaemmerer, une par M^'^ Nicolas et trois par M. Toulmouche. La. Liseuse, de M. Pallière, est posée fort coquettement de profil, la chevelure enveloppée d'une gaze légère, les pieds sur un tabouret, devant le foyer. Une tenture d'un bleu hardi occupe la droite de ce petittableaujdontl'exécution ne manque pas de finesse. Uneautre toile moins heureuse de M. Pallière représente une Jeune mère en robe de soie bleue, assise près du berceau de son enfant. — M. Accard a largement peint sa liseuse debout, adossée à la muraille et absorbée par la lecture d'un Chapitre intéressant. — La liseuse de M. Kaemmerer a une Distraction : elle se penche pour regarder un chat qui joue avec la frange du fauteuil où elle est assise. La liseuse de M"° Nicolas s'est endormie et fait un Rêve, délicieux, sans doute, car sa figure rayonne, et l'on voit palpiter sa gorge sous le léger fichu de mousseline qui la recouvre.

Ce n'est pas un livre comme dans les tableaux précédents, c'est mieux qu'un roman, c'est une Ze^^re d'amour que lisent les trois jeunes filles de M. Toulmouche, — une brune adorable en robe rose, uno blonde délicieuse en robe à raies bleues, une chcâtaine ravissante en robe à raies violettes. — Quels minois espiègles et fripons! Vous les connaissez, vous les avez déjà vus dans le piquant tableau intitulé le Fruit défendu. M. Toulmouche

apporte beaucoup de coquetterie dans l'exécution de ces petites scènes familières : peut-être sa touche a-t-elle trop de précision, trop de propreté, ce qui fait paraître ses figures un peu mesquines et, comme on dit vulgairement, tirées à quatre épingles. J'ai donné le signalement des robes, parce que l'habileté avec laquelle sont rendues les étoffes n'est pas un des moindres mérites de ce peintre ,

M. Patrois ne nous dit pas si sa Jeune fille écrivant répond à une lettre d'amour, mais à en juger par l'expression candide et tranquille du visage , ou peut croire qu'il s'agit d'une autre correspondance.

Après avoir échangé des lettres, les amoureux échangent des baisers. Il y a d'abord Hésitation, comme dans l'excellent tableau oùM. Emile Lévy nous fait voir unpâtre italien s'approchant d'une blonde fille qui est venue puiser de l'eau à la fontaine, et lui prenant timidement la main, — ou comme dans la piquante composition d'un artiste beIge,*M. Vinck, représentant une jolie bonne d'enfant assise sur un banc dans une promenade publique, entre un caporal qui la courtise et un prêtre qui la regarde sévèrement, — Entre la paix et la guerre, dit le livret. Mais les plus rigides, les plus inhumaines Unissent par trouver du charme aux doux propos d'amour. En commençant, il est bien permis de minauder, comme fait cette jeune Romaine de l'antique Rome, que M. Heullant nous montre assise sur le rebord d'une fontaine monumentale, à côté d'un adolescent en tunique jaune et pallium rose, qui l'étreint tendrement et cherche à la fasciner du regard. Puis, le moment arrive où l'amoureuse s'abandonne d'elle-même aux baisers de sou amoureux, comme ces deux Vénitiennes qui, dans une autre composition de M. Heullant, reçoivent les fleurs et les caresses de leurs galants, qu'une gondole a amenés la nuit, sous leur balcon, — ou comme cette Arabe, du tableau de M. Darjou, qui, à travers les barreaux d'une fenêtre haute, tend son joli visage à un élégant cavalier debout sur son cheval, dont un serviteur aux aguets tient la bride.

Les deux toiles de M. Heullant son charmantes, très-originales de composition et très-distinguées de couleur ; elles ont pour titre VEcole buissonnière et la Sera. M. Darjou, qui a intitulé la sienne le Rendez-vous, n'a pas à se repentir d'avoir quitté les Bretons pour les Orientaux.

Nous avons encore deux entretiens amoureux, ou, si l'on aime mieux, deux idylles qui ont beaucoup de charme : le Printemps,

par M. Heilbuth, et les Fiancés, par M. Burgers. Un dénouement d'idylle, quia fait verser bien des larmes, est la Mort de Virginie. M. James Bertrand a composé là-dessus un tableau pour lequel il a obtenu une médaille tout-à-fait méritée. Sa Virginie, étendue sur la plage où le flot vient de la déposer, chastement enveloppée d'une petite robe bleue à raies noires, les bras placés l'un sur l'autre, le visage souriant dans sa pâleur glacée, est bien autrement poétique et touchante que les Néréides, les Galatée et les Vénus anadyomène, des peintres de style.

M. Burgers a fiancé les amoureux ; M. Brion les marie. Tout est pour le mieux.

M. Brion est un puritain, — comme M. Bisschop le baptiseur ; il ne sort pas des intérieurs protestants et des cérémonies protestantes. L'an dernier, il a obtenu la grande médaille d'honneur pour sa Lecture de la Bible, qui ne valait certainement pas quelques-uns de ses tableaux précédents, — leBenedicite,paLV exemple, — et auquel nous préférons encore l'ouvrage qu'il a exposé cette année, un Mariage protestant en Alsace. Ici, à l'heureux arrangement delà composition, à la profondeur du sentiment, au caractère expressif des physionomies et des tournures, à la fermeté du dessin et à la solidité de la touche, s'ajoute une qualité trop rare dans les œuvres de M. Brion : la vivacité, la gaîté de la couleur. Les tons éclatants des costumes rouges , bleus , jaunes , verts, s'harmonisent à merveille. Les personnages eux-mêmes n'ont peut-être pas des mines assez joyeuses pour la circonstance, mais il ne faut pas oublier à qui nous avons affaire; des protestants, des Alsaciens font tout ^vec gravité, — même l'amour, surtout l'amour.

Le mariage d'ailleurs ne serait pas chose bien gaie, à en croire certains philosophes et certains peintres. Un Belge, M. Ch. Baugniet, obtient un véritable succès — près des femmes — en exprimant ce qu'il y a de douloureux — pour les femmes — dans le matrimonium. Au Salon de 1865, il nous avait montré une jeune fille éplorée au milieu de ses compagnes occupées à la parer du bouquet et de la couronne de fleurs d'oranger. C'était à fendre le cœur. Cette année, il nous fait assister au Départ de la mariée : éplorée après, comme avant, la pauvre martyre dit adieu à ses jeunes compagnes, tandis qu'une robuste servante, vêtue de roage comme les anciens bourreaux et portant un sac de voyage, s'impatiente à la porte du salon derrière laquelle attend sans doute l'ogre à qui va être livrée cette tendre brebis.

Encore treize tableaux comme la Toilette et le Départ de la manee, et le sexe faible devra à M. Baugniet une revanche éclatante de cet odieux libelle du seizième siècle que Janet a eu le courage de rééditer il y a quelques années, et où sont si traîtreusement dépeintes les mésaventures d'un époux , sous ce titre ironique: les Quinze joyes du mariage.

Qui donc a dit que les femmes le moins à plaindre étaient les veuves? Ce n'est pas M. Spangenberg, qui a peint une jeune femme pleine de sollicitude (la Garde-malade) assise au chevet de son époux; ce n'est pas M. Paulsen, très-sentimental dans sa Veuve du mMs/aen. C'est peut-être M. Tissot, qui a- représenté une Veuve au visage souriant, fort jolie et fort séduisante dans ses habits de deuil; ou bien M. Lambron, l'auteur de cette étrange fantaisie que nous avons décrite, VAînour et la Veuve.

MM. Baugniet, Spangenberg etPaulsen peuvent être cités parmi les plus habiles imitateurs de M.Toulmouche. M. Tissot a un style plus personnel, mais commece dernier il pousse à l'excès l'amour du fini; ce défaut, très-apparent dans son tableau de la Veuve, est moins déplaisant dans celui où il a mis en scène des Femmes regardant des objets japonais.

Nous aurions fort à faire si nous voulions passer en revue tous les types, tous les caractères, tous les geni-es de profession qui s'offrent à nous dans les tableaux du Salon. Pour ne parler que des plus intéressants au point de vue de l'art, il nous faudrait voir défiler : les moines de MM. Muraton , Gide, Pinelli, Zamacoïs, Vibert et Casliglione ; les religieuses de MM. Bonvin et Smits; les rabbins de MM.Moyse etBrandon; les saltimbanques de MM. Chenu et Beyle; les montreurs de bêtes féroces de M. Brunet Houard; les chasseurs de MM. Courbet; J.-M Claude, Berne-Bellecour, Daulnoy et Scholderer ; les vignerons de M. Sinet; les buveurs de MM. Vautier et Schloesser ; les pêcheurs de MM. Le Poittevin et Eugène Feyen ; les paysans de MM. Breton, Paul Vayson, Jean Desbrosses, Gh. Giraud,H.Pisan, Jundt, J. Rave,Feyen-Perrin, etc.

Parmi les tableaux consacrés à ces héros plus ou moins obscurs, appartenant à diverses classes de la société, plusieurs mériteraient de nous arrêler longtemps : par exemple, le superbe Hallali de cerf, de M. Courbet, une des peintures les plus mâles, les plus énergiques, les plus mouvementées quiaient été exécutées depuis bien des années; — le Garde, de M. Fleury Chenu, petit tableau dans lequel on ne saurait trop admirer la simplicité et la sincé-

rite de l'effet; — la Rixe apaisée, de M. Vautier, tableau de mœurs et de caractères étudiés sur nature et traduits avec une finesse extrême ; — le Grand pardon, de M. Jules Breton, composition originale et savante, où les croyances naïves, les types et les costumes de la vieille Bretagne bretonnante sont reproduits avec cette poésie grave, recueillie, presque solennelle, que l'auteur apporte instinctivement dans l'interprétation de la vie rustique.

MM. Vautier et Breton, qui mettent en scène, l'un des Allemands, l'autre des Bretons, nous amènent à parler des peintres ethnographes, toujours très-nombreux aux expositions. Il y a beaucoup de variété et de vérité dans les types et costumes bavarois que M. Pille a groupés d'une façon pittoresque dans son Coin de marché à Munich. Vu de près, ce tableau semble dépourvu de consistance ; à quelques pas, les figures acquièrent de la solidité, les détails s'harmonisent.

M. Hébert a exposé deux ravissantes figures de jeunes Italiennes ia Lavandara et la Pastorella, — qu'il eût été beaucoup plus simple d'appeler la Laveuse et la Bergère. — Une appréciation clichée consiste à dire que les italiennes de M. Hébert sont toutes atteintes de la MaVaria ; ce reproche est sans fondement en ce qui concerne la Pastorella et la Lavandara. Celle-ci, particulièrement, est pleine de santé; la vie pétille dans ses grands yeux noirs et éclate sur ses lèvres roses ; l'eau du lavoir fait affluer le sang dans ses mains mignonnes. La Pastorella estbien portante aussi; seulement son visage a une expression de douce mélancolie due à une vie solitaire et quelque peu sauvage. Rien de plus naturel. M. Hébert n'a jamais déployé plus de sincérité, plus de grâce et de poésie, — et j'ajouterai plus de fermeté de dessin et de couleur que dans ces deux figures.

Parmi les autres peintres de types italiens, que nous avons rencontrés au Salon , nous citerons : M. Reynaud , plein de mouvement et de gai té dans son Allegrezza ; M. Sellier, un peu sombre dans un grand tableau composé à la manière de Valentin ; M. Mouchot, simple et vrai dans ses Ruines de VArc de Titus; MM. Sain, Jules Lefebvre, Edm. Lebel, etc.

A la tête du groupe qui s'est voué à l'ethnographie de l'Espagne il faut placer M. Eugène Giraud, dont on a beaucoup remarqué le tableau dramatique intitulé la Devisa : un matador, près d'expirer, offrant à sa maîtresse le nœud de rubans qu'il vient d'enlever à un taureau. — Un nouveau venu, M. G. Colin, a fait

preuve d'un vif sentiment du pittoresque et d'une rare franchise de touche dans sa Course de novillos, composition animée, turbulente et quelque peu papillotante, dans le sentiment de Goya. — M. Worms n'a pas moins d'esprit dans ses scènes espagnoles que dans ses scènes de l'époque du Directoire. MM. Roger Jourdain et Victor Clairin ont de la vigueur; MM. Landelle et Guillemin ont de la finesse.

A propos de l'Espagne, mentionnons un tableau plein de promesses exposé par un débutant, M. Léon Dupati, élève de Pils, et représentant les Maures quittant l'Espagne en 1492.

A la grande toile de M. Dehodencq, V Adieu du roi Boabdil à Grenade, — qui a été achetée par le musée du Luxembourg, — nous préférons la Sortie du pacha , peinture exécutée par le même artiste dans la manière véhémente d'Eugène Delacroix. C'est encore là un de ces tableaux qu'il faut voir à distance, pour ne pas être choqué de la brutalité voulue de la touche et pour admirer la puissance de l'effet général.

M. Fromentin a été vif, spirituel, — comme à l'ordinaire , — dans sa Fantasia ; délicat et précieux plus que de coutume dans sa Halte de muletiers. M. Gérome mérite nos éloges pour avoir renoncé à la peinture historique qui lui a si mal réussi et pour être revenu à la peinture ethnographique où il a une habileté incontestable. Sa Promenade du harem nous montre un Orient doux et vaporeux qui est sans doute aussi vrai que l'Orient incendié des autres peintres. Le Marchand ambulant est un mannequin à tête de bronze et à ressort, qui ouvi-e la bouche et qui est chargé de riches étoffes et de brillantes pièces d'armure. Ce mannequin est placé à l'entrée d'un cabinet noir. La friperie multicolore, le casque circassien, le fusil incrusté de nacre sont des merveilles d'exécution fine et précise. M. Gérome est le Desgofle de l'orientalisme. Il estsuivide près par M. G. Boulanger, aussi Parisien dans son Conteur arabe que dans sa Promenade à Pompéi.

Je ne puis que nommer en courant d'autres orientalistes de talent : M°" Henriette Brow^ne, dont les Danseuses nubiennes, largement et chaudement peintes, ont un caractère bien exotique ; M. Fabius Brest, plein de brio, de légèreté et de distinction dans sa Fontaine des eaux douces d'Asie ; M. Huguet, lumineux et original dans ses Femmes rfes OM/ed-.Va«//s; M. Théod. Frère, trèspoétique et très-saisissant dans son Simoun; M. L. Bouvier, ferme et élégant dans son Jeune Egyptien; M. Guillaumet, un peu étrange dans son Labour au Maroc; M. Emile Regnault, qui a

imité M. Pasini dans son Marché arabe; MM. Kelly, Berchère, Magy, Chataud, Lecomte-Vernel; M. de Tournemine, vigoureux dans son Episode de chasse, brillant, curieux et très-attrayant dans sa Fête indienne] M. Th. Delamarre, enfin, dont les petits tableaux largement et spirituellement exécutés, — la Lecture chez un mandarin, un Mandarin chez lui, — nous en disent plus sur la société chinoise que deux volumes de descriptions.

Et maintenant venons aux paysages qui, avec les tableaux de genre, forment la partie la plus considérable et la plus brillante de nos expositions.

Le Salon de 1869 nous a offert un véritable chef-d'œuvre que nous nous étonnons de ne pas avoir vu acclamé aussi chaleureusement qu'il le méritait, et qui, selon nous, avait beaucoup plus de droits à la médaille d'honneur qneV Assomption de M. Bonnat. V Espace de M. Chintreuil, est un des plus beaux paysages que nous ayons jamais vus, une œuvre excessivement originale, pleine de hardiesse, de sincérité et de poésie, qui se place à côté des meilleures pages de Ruysdaël, de Cuyp, de Théodore Rousseau. Le voisinage de toiles voyantes, éclatantes, papillotantes, tapageuses, a pu nuire au succès de cette peinture où tout est harmonie, où les lueurs dorées du soleil levant, les brumes argentines flottant comme une gaze sur le flanc des coteaux, la verdure humide et tendre, forment pour ainsi dire une symphonie voilée, douce et mystérieuse. C'est la nature qui s éveille en souriant et en écartant lentement les voiles dont la nuit l'avait enveloppée. Peu à peu les formes s'accusent, les détails s'accentuent les hauteurs s'illuminent et deviennent en quelque sorte des phares qui guident la vue jusqu'aux dernières limites de l'horizon. M. Chintreuil a rendu d'une façon admirable, saisissante, ce spectacle matinal déployé sur une scène d'une étendue immense. Il nous transporte sur une de ces hauteurs que dorent les rayons obliques du soleil levant: de là, comme le Tentateur montrant à Jésus les royaumes et les empires, il déroule sous nos yeux une succession indéfinie de coteaux, de vallées, de forêts, de villages. Ce panorama est féerique. Au premier aspect tout se fond dans une unité souveraine. Plus on regarde et plus on découvre de détails, d'accidents pittoresques. Merveilleux prestige de l'art!

Sans atteindre à la même grandeur d'effet, le Mati7i dans les bois à Sèvres, de M. César de Cock, a beaucoup de fraîcheur et de charme : la pluie de rayons lumineux qui transpercent la

feiiillée esl tout ;ï fait ravissante. M. Corot n'a plus le privilège des effets de matin, doux, tendres et vaporeux ; mais s'il a des émules, des rivaux même, il n'est dépassé par personne: son Souvenu- de Ville-d' Avray esl nne des variations les plus délicieuses qu'il ait exécutées sur ce thème d'où il ne sort pas. M. Daubigny a réédité aussi son Printemps, sous ce titre; Verger; seulement sa touche semble s'être un peu alourdie, et il ne met pas assez d'air dans ses feuillages.

Un paysagiste de grand talent, — absent depuis plusieurs années pour cause de mandat au Corps législatif, — M. Charles Le Roux, a fait sa réapparition au Salon avec deux tableaux très travaillés — trop travaillés "peut-être, car l'excès de détails, de touches et retouches, enlève de la légèreté aux feuillages si consciencieusement étudiés, d'ailleurs, de son Souvenir du Poitou, A ce tableau, où de jolies maisonnettes aux toits rouges se mirent dans les eaux transparentes d'un étang, je préfère la Mare, recoin de foret plein de silence, de mystère, qu'encadrent de superbes troncs d'arbres.

Nous n'en finirions plus, si nous voulions décrire tous les paysages remarquables du Salon. Il nous suffira de citer la Lisière de bois, de M. Nazon, avec un effet de soleil couchant qui semble embraser la feuillée ; le Château de Pierrefonds et le Bac de Porl- Ru, de M. Lansyer, peintures d'une couleur fine et légère, extrêmement distinguée ; le Laita à marée haute, de Paul Huet, grande toile tenue d'un bout à l'autre dans une harmonie robuste, d'une mélancolie saisissante; le Soleil couchant, de M. Emile Breton, effet de crépuscule rougeàtre, beaucoup plus juste que l'effet de nuit par un temps de neige, dans V Entrée de village, du même auteur. Il faut signaler encore les saines et vigoureuses frondaisons de MM. Hanoteau, Bernier, Ségé, Lavieille, Ordinaire ; les fines études d'automne de MM. Emile Michel, Gittard, Goosemans, L. Chabry ; la Vue du Mont Blanc, de M. Français ; les paysages alpestres de MM. G. Doré et Saint-François ; un bel effet d'orage de M. L. Flahaut; les tableaux de MM. Cabat, Appian, Lambinet, Porcher, Gaussade, A. Rosier, Enguerrand de Mortemart, Frank de Mesgrigny, Ach. Oudinot, etc.

Dans la peinture d'animaux, MM. Courbet, Van Marke, Otto Weber, Jules Didier, Lambert, Schenck, Otto von Thoren, Palizzi, X. deCocq, Schreyer; dans la marine, MM. Masure, Fréret, Théo-

dore Weber, E. Mayan, Penguilly l'Haridon ; dans la naturemorte (fleurs, fruits, etc ),MM. Ph. Rousseau, Servin, Eug. Villain, Vûllon, Maisiat, Méry, Eug. Claude, B. DesgofFe, Rosczewski et M""' Escallier; dans les vues architecturales, MM J. Ouvrié, Faxon et Sauvageot; tels sont les artistes dont les œuvres mériteraient une appréciation détaillée. Mais le temps nous presse, l'espace nous fait défaut. Force nous est encore d'en umérer sèchement parmi les dessins les plus intéressants du Salon de 1869 : les aquarelles de MM. Chaplin, Brillouin, G. Vibert, Worms, Harpignies, Esbens, Beaucé, Valerio, Mac-Callum, P. Martin, Z. Astruc, Cassagne , Ed. Morin, de Trevise , Labouchère , et de M""" N. de Rothschild, P. Girardin, Berthe Ouvrié, Bodichon, etc. ; les gouaches de MM. Méry et Mellinger; les pastels de M. Galbrund (le maître du genre), de MM. Brochart, Batut, Lanouë,Becq de Foujuières, de M"" Sophie Hédé et Cécile Lafosse ; une très-belle tête de vieillard à la sanguine, de M"" Fanny Chéron ; les dessins à la plume de MM. G. Morin et Pille; les fusains de MM. Appian, Bellel, Lalanne, Lhermitte, Allongé; les crayons de MM. Chaplain, P. Flandrin, Vély, Lagier. de Rudder, Saintin, Laville.

Citons enfin les miniatures de MM. Camino (médaillé) et de Pommayrac et de M™" Eugénie Parmentier (très-délicate, très-distinguée), A. Chéron, C. Isbert, Elisa Decharme, Monvoisin, L. Besnard, Désenclos ; les porcelaines de MM. Lucy, Laurens, Bouquet, Ritter, Pinkas, Fabre, et de M™" Alice Peignot, Céline de Saint-Albin, Marie Gautier, Marie Guvillier, etc.

Qued'œuvres charmantes aujourd'hui dispersées !

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