‹ L'art contemporainChapitre 4 sur 24 · LES ALLEMANDS — BAVIERE — PRUSSE, ETC · texte numérisé non relu

LES ALLEMANDS — BAVIERE — PRUSSE, ETC

En attendant qu'elle soit véritablement une par les institutions politiques , l'Allemagne a la prétention d'avoir réalisé son unité dans le domaine de l'art. Le grand mouvement de rénovation artistique dont les Overbeck, les Cornélius, les Scbnorr, ont été les promoteurs, il y a une cinquantaine d'années, s'est propagé, en effet, d'un bout à l'autre de la patrie allemande et a engendré une nouvelle école, qui compte des représentants à Munich et à Berlin, à Dusseldorf et à Dresde. Plus préoccupée d'exprimer un certain idéal que de reproduire la nature extérieure , cette école a cru devoir subordonner complètement l'exécution technique à la conception du sujet; elle a demandé ses inspirations au sentiment national , mais elle s'est bornée , dans la pratique , à pasticher tantôt les formes austères et naïves de l'art chrétien primitif, tantôt les formes plus savantes et plus grandioses de l'art grec, ressuscitées et modifiées par la Renaissance. Un pareil système a pu produire des œuvres sérieusement méditées et composées avec une science irréprochable, de magnifiques épopées mythologiques ou symbohques , bien dignes de l'admiration des poètes et des philosophes, mais auxquelles l'art proprement dit est demeuré presque étranger. Peut-être la nouvelle école serait-elle parvenue à se constituer d'une façon durable, si elle avait eu le bon esprit de remonter aux sources mêmes de l'art germanique, si elle s'était imprégnée de l'esprit un peu rude, mais profondément naïf et sincère, des vieux maîtres du XVP siècle, de Diii-er, de Holbein, de Granach, si elle avait adopté leur exécution pleine; de franchise et de naturel, si elle s'était efforcée, en un mot, de renouer les fils de la tradition nationale. Au heu de suivre cette voie si simple, eUe a préféré recourir à une technique étrangère et déserter le monde des faits pour le monde invisible des idées pures; elle a signé ainsi l'arrêt de sa propre

condamnation. On peut dire, dès aujourd'hui, qu'elle a fait son temps et qu'elle n'existe plus guère que dans la personne de quelques-uns de ses fondateurs. La génération actuelle a compris que la condition essentielle de l'art était d'exprimer le mouvement et la vie , la beauté physique aussi bien que la beauté morale, les passions de l'humanité bien plus que les abstractions de la philosophie. Poussée par nn besoin impérieux de vérité, elle a désappris les leçons de ses maîtres et est allée demander à la France, à la Belgique, les secrets de cette exécution nette, facile, spirituelle, colorée, qui sait fixer sur la toile les faces les plus lumineuses et les faces les plus sombres de la réalité.

Ainsi s'est évanoui le prestige d'un enseignement qui avait eu le mérite de relever le niveau de l'art, à une époque de complète décadence, mais qui, s'appuyant sur des principes faux et des théories chimériques, devait avorter, tôt ou tard, comme nous avons vu avorter en France la réforme tentée par David. Au heu de cette prétendue unité artistique, dont nous parUons tout à l'heure, l'exposition allemande nous offre une remarquable diversité de tendances , de goûts , de manières , de procédés : au delà comme en deçà du Rhin , on se rit de la monarchie des maîtres ; toute discipline est méconnue et la tradition tombe en lambeaux; chacun va où le guide son inspiration, où l'emporte sa fantaisie. Il se peut que l'art s'amoindrisse et se vulgarise en se dispersant ainsi, mais il gagne en originalité ce qu'il perd en élévation ; il se dégage des liens étroits de la convention pour se retremper dans l'étude de la nature; il cesse d'être doctrinaire pour devenir indépendant et quitte les nuages de la mystagogie pour se rapprocher de l'humanité.

Cornélius a pu , avant de mourir, constater les progrès de cette réaction et prévoir la ruine du système dont il avait été l'apôtre le plus fervent et le plus illustre. Nous rendons à ce grand maître l'hommage qui lui est dû pour la foi, la sincérité, la persévérance infatigable avec lesquelles il a poursuivi l'œuvre de régénération à laquelle il s'était dévoué ; mais nous n'hésitons pas à déclarer qu'à nos yeux, il est demeuré, malgré tout son génie, un artiste incomplet. Les cycles immenses qu'il a déroulés sur les murailles de la Glypothèque de Munich et du Gampo-Santo de Berlin, nous étonnent sans nous émouvoir, parce que nous avons besoin de faire effort pour pénétrer la pensée qui les anime et les coordonne ; ils ressemblent ((ju'on nous pardonne cotte comparaison) aux animaux formidables des temps antédiluviens, dont les squelettes

gigantesques nous frappent de stupeur, mais que notre imaginationa peineà se représenter vivants, agissants, au sein d'une nature créée pour eux et disparue dans le même cataclysme. Sans doute, il est à désirer que l'art s'inspire autant que possible des sujets les plus grands, les plus nobles, les plus poétiques ; mais la réalité serait-elle donc inconciliable avec la poésie, la simplicité avec l'idéal? Faut-il , pour qu'une composition ait droit à nos éloges, qu'elle soit compliquée d'allégories savantes et d'hiéroglyphes philosophiques, indéchiffrables pour le profane sans le secours d'un commentaire ? N'est-il pas vrai , au contraire, qu'une œuvre nous attire et nous saisit d'autant plus vivement, que la conception en est plus simple , la forme plus nette et plus lumineuse.?

Quand par hasard Cornélius lui-même s'est résigné à faire sortir sa pensée des dédales du symbolisme et à l'exprimer dans un langage usuel, il n'a pas manqué de produire une impression plus forte : je n'en veux pour preuve que le carton exposé sous son nom, dans la section prussienne, et au-dessus duquel des mains pieuses ont suspendu une couronne de laurier. C'est un grand dessin au fusain représentant V Apparition de Jésus aux apôti^es après la résurrection : le Christ est debout au milieu des disciples prosternés ; Thomas, l'incrédule, touche les blessures encore béantes ; Jean, le bien-aimé, dans une attitude pleine de naturel , semble prêt à s'élancer vers le maître ; les autres sont partagés entre la terreur et l'admiration ; à droite, la Vierge s'inchne dévotement devant celui qu'aurait reconnu son cœur, à défaut de ses yeux. Ces figures ont assurément un grand caractère , bien que le dessin soit d'une sécheresse et d'une dureté extrêmes. La composition a quelque chose d'austère, d'imposant : on y trouve comme un reflet de la mâle énergie de Durer et du style grandiose de Michel-Ange. Mais quel dédain de l'élégance et de la grâce ! quelle rudesse d'expression ! quelle vulgarité de types ! — Décidément, les raffinés de l'esthétique n'entendent rien à la beauté des formes : ils veulent être de grands philosophes, ils oublient d'être artistes.

Un professeur de l'Académie des beaux-arts de Munich, un fidèle du symbolisme, M. Eugène Neureuther, nous a envoyé un petit tableau où Pierre de Cornélius et ses contemporains nous apparaissent groupés sous un vaste portique ; au premier plan est une fontaine dans le bassin de laquelle va tomber un enfant acharné à la poursuite d'un papillon. — Serait-ce une allégorie? Le papillon symboUserait-il l'idée? le bambino personnifierait-il l'école fondée

par Cornélius, cette école qui , pour avoir fixé trop obstinément ses regards vers les hautes régions qu'habite l'idée, a fini par éprouver la mésaventure de l'astrologue de la fable?

M. Guillaume de Kaulbach, élève de Cornélius et son successeur dans la direction de l'Académie de Munich, a senti tout ce qu'il y avait d'exagéré dans les doctrines du maître, et il a été un des premiers à s'en séparer. Il a recomiu que, pour rester dans les limites de son art, il devait, tout en aspirant à l'idéal, ne pas perdre de vue le monde réel; il a donc recherché, avec une égale ardeur, la beauté plastique et la beauté morale, et il s'est constamment préoccupé de donner à sa pensée une forme élégante et vraie. Le succès ne pouvait trahir ces efforts intelligents : depuis plusieurs années déjà, M. Kaulbach est cà la tète de l'école allemande, et, nulle part ailleurs, — même en France, — nous ne voyons un artiste vivant qui puisse lui être comparé pour la grandeur des conceptions, la profondeur du sentiment, la science du dessin, l'art de grouper les figures et d'ordonner une composition de quelque étendue. S'il était plus coloriste, il aurait sa place marquée à côté des maîtres italiens les plus illustres du xvi* siècle.

On n'a pas oublié le carton de la Tour de Babel, exposé en 1855, superbe composition détachée d'un cycle exécuté à fresque au Musée de Berlin et dans lequel M. Kaulbach a représenté les cinq ou six grands événements qui marquent les phases principales de l'histoire de l'humanité. Nous ne savons si le carton de VÉpoque de la réformation, que nous avons aujourd'hui sous les yeux, est destiné à compléter ce cycle, ou s'il se rattache à une autre épopée : ce que nous pouvons dire, c'est que jamais le maître n'a eu une inspiration plus haute et n'a fait preuve d'un plus grand talent d'exécution.

La scène se passe dans une église de style ogival, au fond de laquelle s'ouvre un hémicycle occupé par une estrade et accompagné de deux chapelles latérales. Debout sur le devant de l'estrade, Luther tient dans ses mains la Bible ouverte et l'élève au-dessus de sa télé, — semblable à Moïse sur le Sinaï, montrant au peuple hébreu les tables du décalogue. Autour du réformateur sont groupés les apôtres et les défenseurs du libre examen : à droite, Justus.Tonas, Bugonhagen, Jean Frédéric, Gustave Adolphe, Albert de Brandebourg; ;\ gauche, Zwingle, Coligny, Maurice de Saxe, Elisabeth d'Angleterre, Essex, Burleigh, Fr.-Drake, Thomas Morus; au bas de l'estrade, Mélanchton, Eberhardt von der Tann et Zasius; dans le fond de l'hémicycle, Wicleiî, Geisler de Kaisers-

berg, Johann Wessel, Jean Has, Petrus Waldus, Arnaud de Brescia, Abailard, Savonarole, Tauler. Au-dessus de ces derniers s'élève la tribune des orgues, où se pressent quelques fidèles, avides de contempler les traits des héros de la réformation.

Au premier plan et dans les chapelles latérales, l'artiste a placé les grands hommes qui, soit dans les sciences, soit dans les lettres, soit dans les arts, ont combattu lefe erreurs accréditées au moyen âge, et qui, par leurs œuvres ou parleurs découvertes, ont contribué à l'avancement de l'esprit humain : — d'un côté, les émancipateurs de la science , Christophe Colomb , Sébastien Munster , Martin Behaim, Bacon, Harvey, Vesale, Paracelse, Sébastien Frank, Léonard Fuchs, et plus loin, Giordano Bruno, Copernic, Galilée, Oardanus, Ticho-Brahé, Kepler; — du côté opposé, les poètes, les lettrés, Pétrarque, Pic de la Mirandole, Shakespeare, Cervantes, Dumoulin, lejésui te Jacques Balde, Vives, Marsile Ficin, Campanella, Macliiavel, Erasme, Reuchlin, Ulrich de Hutten, Nicolas de Cusa ; — à un plan plus éloigné , les maîtres de l'art, Michel-Ange , Léonard de Vinci , Raphaël , Albert Durer, occupé à peindre les deux superbes figures de Saint Marcel de Saint Paul, du Musée de Munich, et enfin les inventeurs de l'imprimerie, Guttenberg et Laurent Koster. Nous allions oublier une figure importante, placée tout-à-fait sur le devant du tableau, entre le groupe des poètes et le groupe des savants : Hans Sachs, le joyeux poète populaire, dont la verve inépuisable a gagné à la cause delaréformation plus de partisans que n'en a entraîné l'éloquence de tel fougueux sermonaire.

Il semble que M. Kaulbach se soit inspiré de VÉcole d'Athènes pour l'arrangement de la scène immense dont nous venons d'indiquer les traits les plus saillants : mais les réminiscences assez nombreuses que nous pourrions signaler sont sans doute involontaires, et elles n'enlèvent rien, en tout cas, au sentiment profondément original dont cette belle œuvre est empreinte.

Sous le rapport de la composition, nous remarquons que le personnage principal, Luther, qui attire immédiatement nos regards, bien qu'il ne soit qu'au troisième plan, se trouve entièrement isolé au milieu de l'illustre assemblée : personne dans cette foule nombreuse ne fait attention à lui, et c'est pour nous seuls qu'il pose. De même, les divers groupes qui occupent la scène ne se rattachent entre eux par aucune action commune et forment, pour ainsi dire; autant de tableaux distincts. Et cependant ce défaut d'unité n'a rien qui nous choque; nous sentons tout d'abord

qu'une même pensée anime cette foule, et nous devinons, à l'enthousiasme qui rayonne sur tous les visages, qu'elle est assemblée ici pour glorifier une m;hiie cause : la cause de la vérité. D'ailleurs, comment ne pas être frappé de l'harmonie pittoresque de cette grande scène ? Les figures sont admirablement groupées, et les groupes, reliés les uns aux autres par des lignes de rappel, se balancent savamment. Le dessin, — aussi souple et aussi soigné que celui de Cornélius est sec et inélégant, — a un caractère ferme et expressif dans les têtes, large et abondant dans les draperies. Les types, les costumes sont étudiés avec une conscience extraordinaire, et il y a, çà et là, des morceaux d'un relief si vigoureux qu'on se demande ce qu'ils gagneraient à être peints.

Les Allemands sont, sans contredit, les premiers dessinateurs de notre époque. A côté du chef-d'œuvre de Kaulbach , l'exposition bavaroise nous offre , sous ce titre : la Prospérité d'Augsbourg au moyen-âge , un grand carton oii l'on remarque , entre autres figures excellemment dessinées, une charmante jeune femme qui, par un mouvement des plus gracieux , se retourne pour prendre une rose que lui offre un élégant damoiseau. L'auteur de ce carton , M. Charles Piloty, professeur à l'académie de Munich , ne s'est pas contenté d'être un dessinateur habile : il a eu l'ambition de devenir un bon peintre , et il a réussi. L'Exposition a de lui quatre tableaux importants. Les deux plus considérables, destinés au Maximilianeum , représentent Godefroy de Bouillon, chef de la croisade, et VÉlecteur Maximilien, chef de la ligue : ce sont de grandes scènes un peu théâtrales , mais où l'on ne peut moins faire que d'admirer la richesse des costumes, la savante distribution de la lumière , l'ampleur et la fermeté de la touche. Il y a des détails intéressants dans VÉpisode avant la bataille du Weissemberg : nous voudrions seulement que cette petite toile eût plus de finesse et de légèreté.

La Mort de César attire particulièrement l'attention : César, une couronne d'or sur la tête et un sceptre à la main , repoussse le placet que lui présente Metellus Cimber, agenouillé devant lui avec deux autres sénateurs. C'est l'instant prévu par les conjurés. Casca, debout derrière le dictateur, lève son poignard pour le frapper. Les autres complices attendent avec une impassibilité farouche que le premier coup soit porté, pour consommer l'œuvre de sang. Les sénateurs , étrangers au complot, sont glacés de crainte et d'horreur. — M. Piloty a choisi, comme on voit, le moment le plus pathétique du terrible drame, et il l'a rendu

d'une façon vraiment saisissante. Peut-être serait-il à désirer qu'il eût donné à ses personnages plus de noblesse dans la physionomie et la tournure : la scène ressemblerait moins à un vulgaire assassinat. L'exécution n'est pas dépourvue de charmes ; il y a trop de recherche dans les lumières frisantes qui glissent sur le pavé et sur les colonnes de marbre , mais le clair-obscur a de la transparence , le coloris est clair et harmonieux.

M. Piloty est le chef du parti coloriste, en Bavière, parti déjà nombreux . qui fait le désespoir des amateurs du haut style , mais qui a trouvé le secret de charmer le public par l'interprétation consciencieuse de la vérité historique , l'expression naïve des passions individuelles et la reproduction sincère de la nature. Celte école que les Allemands appellent naturaliste , n'a rien de commun, hâtons-nous de le dire, avec le groupe réahste à la tète duquel s'est placé M. Courbet : tout en se proposant d'exprimer le vrai, le réel, dans chaque genre, elle proclame légitime l'alliance de la ligne et de la couleur, de la poésie et de la prose.

Parmi les nombreux élèves de M. Piloty qui ont pris part à l'Exposition, M. Liezenmayer doit être cité au premier rang. Sa Marie- Thérèse nourrissant l'enfant dhme pauvre malade est une peinture agréable, d'une touche un peu faible, peut-être, mais d'un coloris très distingué. La Canonisation de sainte Elisabeth de Hongrie se recommande par une exécution plus sévère : les personnages sont heureusement groupés autour du catafalque sur lequel est étendu le corps de la sainte.

M. Gabriel Max n'a pas un sentiment religieux bien profond , mais il ne le cède point à M. Liezenmayer, son condisciple, pour la finesse et l'harmonie de la couleur. Sous ce titre : une Martyre^ il nous montre suspendue à une croix, au sommet d'un mont solitaire, une belle jeune fllle, vêtue de la robe blanche des vierges, les mains percées de clous, les pieds liés par une corde, le visage décoloré par la mort , mais illuminé par le rayonnement d'une grâce céleste ; un jeune homme tenant à la main un couronne de fleurs , est agenouillé près de la croix et contemple, dans une douloureuse extase , celle qui fut sa fiancée sans doute. Les lueurs indécises du crépuscule éclairent ce nouveau Calvaire ; le sole 1 a laissé sa trace de feu à l'horizon et déjà les étoiles commencent à briller dans le pâle azur du firmament. Cette scène, toute de fantaisie (1), a un charme étrange qui attire et fait rêver.

(1) J'ai su, depuis, que l'artiste avait voulu représenter \q Martyre de sainte Julie.

Est-ce bien sous la direction du professeur Charles Piloty, que M. Jean Makart a peint ses Ondines sortant de Veau et touchant le luth d'un troubadour endormi ? Nous avons cru revoir une des productions les plus colorées, les plus fougueuses, les plus bizarres de nos ultra-romantiques, une de ces peintures qui avaient le privilège de faire pâmer d'aise les poètes de la pléiade et de consterner le jury des expositions du Louvre, il y a une quarantaine d'années.

M. Victor Millier doit avoir fait une étude toute spéciale des chefs-d'œuvre d'Eugène Delacroix; il est impossible, en voyant le tableau dans lequel il a représenté Hêro retrouvant le corps de Léandre, de ne pas songer à la Barque du Dante] l'assimilation des procédés d'exécution ne saurait être plus complète. Nous ne disons pas cela pour diminuer le mérite de M. Millier, qui nous parait être un des artistes les mieux doués de la jeune école bavaroise et qui a fait preuve d'un sentiment bien original dans ime grande toile intitulée: Hardtmuth de Kronenberg prenant congé de sa famille pour aller en guerre. Le moyen-àge allemand revit, sans sécheresse archaïque, dans cette composition pleine de gravité et d'émotion naïve, largement dessinée et peinte dans des tons clairs, laissants et harmonieux.

C'est le moyen-âge italien qui a séduit M. Maurice de Schwind, professeur à l'Académie de Munich, et c'est la manière de peindre des préraphaélites que cet artiste a adoptée pour l'exécution de ses petits tableaux. Il ne se peut rien voir de plus sec et de plus prétentieusement naïf que l'Anachorète, le Voyage de noce, la Chapelle dans la forêt, la Matinée, etc. La Ballade et la Sou7^ce dans la forêj, malgré la même dureté de style, ne sont pas sans charme dans leur poésie fantastique. Quant aux cartons de la Vie de Sainte-Elisabeth, destinés sans doute à être exécutés en vitraux, ils montrent que M. Maurice de Schwind, comme un grand nombre de ses compatriotes, sait beaucoup mieux dessiner que peindre.

M. Feuerbach s'inspire aussi des Italiens, mais des Itahens delà grande époque: ses deux Jeunes musiciens, assis au penchant d'un vallon boisé dont ils viennent de réveiller l'Echo, sont peints dans la manière du Giorgione. — Il y a moins de vigueur, mais plus d'originalité dans les Saisîtes femmes au tombeau, composi-" tion savante, d'un dessin très ferme et d'une riche couleur.

M. Bonaventura Genelli qui est professeur à l'école des beauxarts de Weimar, mais qui s'est sans doute formé en ItaUe, nous a envoyé l'esquisse d'une allégorie très compliquée, destinée à. être

exécutée à fresque, et dont le sujet principal est Hercule Musagète chez Omphale. Le dessin des figures dénote une étude assidue de Raphaël, mais la conception du sujet appartient bien à l'auteur: en somme, plus de science que de goût. — Je préfère à cet imbroglio mythologique le tableau de M. Clément Zimmermann, représentant Mars et Vénus, œuvre d'une élégante simplicité et d'une grande pureté de hgnes.

La Madone entourée d^ anges, de M. André Millier, professeur à Sachsen-Meiningen, est imitée des vieux maîtres flamands du xv" siècle: les figures, finement dessinées et peintes avec une exquise délicatesse, ont des expressions d'une sensibilité délicieuse. Cette mignonne peinture est bien supérieure à l'immense toile des Noces d'Alexandre et de Roxane, que 'SI. André Miiller a exécutée pour le Maximilianeum, monument de Munich dans lequel Maximihen II eut l'idée de faire représenter les fastes de la Grèce ancienne et ceux de l'Allemagne.

Parmi les tableaux qui ont été détachés de cette collection pour être envoyés à Paris, nous avons encore, — indépendamment du Godefroy de Bouillon et de V Electeur Maximilien, de M. Piloty, dont nous avons déjà parlé, — deux compositions de M. Philippe Foltz, Périclès au milieu des grands hommes de son siècle, Frédéric Barberousse et Henri le Lion, et une toile de M. Arthur de Ramberg, la Cour de Frédéric III à Palerme. Tous ces tableaux sont d'une dimension énorme. Celui de M. de Ramberg est une œuvre remarquable sous tous les rapports : la composition en est originale, le dessin savant et distingué, la couleur limpide, vigoureuse de ton et finement nuancée. Les costumes, d'une grande richesse, et tous les accessoires sont de la plus scrupuleuse exactitude. Les chefs sarrazins, dont l'empereur reçoit les présents, au pied de l'escalier de son palais, forment au premier plan, à gauche^ un groupe très-pittoresque. Il y a de belles et énergiques figures parmi les grands personnages de la suite de Frédéric II, placés sur les degrés de l'escalier, au sommet duquel se tiennent les princesses de la cour et les pages portant les armes impériales. L'exposition française ne compte pas un seul tableau d'histoire de cette importance.

Dans un autre genre, M. de Ramberg a fait preuve encore du talent le plus distingué : nous voulons parler de ses quatre cartons en grisaille, tirés d'une série d'illustrations du poëme de Gœthe, Hermann et Dorothée. Le carton qui représente Hermann conduisant Dorothée à la maison paternelle , nous a particuhèrement

frappé : rieii de plus gracieux, de plus poétique, de plus touchant que ce groupe amoureux et rêveur. Grcethe serait content de son interprète.

En fait d'illustrations, celles que M. Charles de Ennhuber a exécutées en grisaille sur des sujets tirés des Contes de Souabe, de Melchior Meyr, méritent d'être citées pour le naturel des expressions et la vérité des types; quant à l'esprit qui anime ces compositions, il est d'une bonhomie toute germanique.

Sous le titre de Lorsley qui est, je crois, le nom d'une héroïne d'Henri Heine, M. Bodenmiiller nous a offert une seconde édition, quelque peu affadie, de la Corinne de Gérard. M. Lindenschmitdt s'est montré plus coloriste en traduisant la charmante ballade de Goethe, le Pécheur et l'Ondine; mais il n'a pas réussi à nous faire oublier le tableau qu'un artiste français, M. Henri Lehmann, a peint sur le même sujet.

La meilleure toile militaire de l'exposition bavaroise est la Prise d^un retranchement de Schamyl par les Russes, de M. Théodore Horschelt : le tableau est bien composé ; les figures sont expressives, sans exagération ; la couleur est un peu plate, mais elle ne manque pas d'harmonie.

Il y a du mouvement dans la Vue de Solferino à Valeggio,^em\e de visu, par M. F. Adam, le 24 juin 1859 : les équipages d'artillerie, les chariots couverts de blessés se croisent, se heurtent, s'accrochent, se culbutent sur cette route et soulèvent des nuages de poussière; les chevaux se cabrent et hennissent; les cavaliers jurent, les blessés se lamentent. C'est le commencement de la débâcle, la guerre sous son aspect le plus navrant, le revers de la médaille. Inutile de dire que le peintre étant Allemand, la vue a été prise du côté des Autrichiens. Mais, au milieu de la cohue, derrière une charrette chargée de blessés croates, nous apercevons quatre prisonniers français, un grenadier, un voltigeur et deux zouaves dont l'un, près de succomber, n'a d'autre appui que le bras de son camarade... Nous pardonnerions à M. Adam ce détail peu chevaleresque si son tableau était peint avec plus de solidité et de transparence.

M.Joseph Brandt a les mêmes qualités et les mêmes défauts que M. Adam, dont il est l'élève : il esquisse avec verve, mais le chatoiement de son coloris dissimule mal la pauvreté de son modelé. Sa Bataille de Choczin n'est, à tout prendre, qu'une brillante aquarelle.

Les portraits de M. Lenbach sont d'excellentes imitations de la

manière hollandaise ; cenx de M. Victor Millier rappellent Reynolds, et je croirais volontiers que M. Fuessli s'est inspiré de Velazquez pour peindre les siens. Gela vaut mieux, sans doute, que de commettre les plates enluminures de certains portraitistes français à la model

Dans la peinture de genre, nous citerons M. L. Neustsetter , dont la petite toile , intitulée le Refus, pourrait être signée par M. TouL mouche ou M. Trayer ; — M. Antoine Seitz, qui a pastiché fort habilement Gérard Dov, dans son Joueur de violon ; —MM. Louis Hartmann et Guillaume Diez , qui ont cherché à imiter Wouwermans, le premier dans ses Chevaux près d'une rivière, le second dans deux jolies Scènes de la vie militaire; — M. Baumgartner qui , dans une Procession surprise par la pluie , a déployé une verve comique et caricaturale que ne désavouerait pasM, Biard; — M. Théodore Schuetz, très naïf et très original dans la Matinée de Pâques ; — M. Griinewald qui, dans une grande scène villageoise intitulée : Après la grêle, s'est montré un peu théâtral et confus, mais bon dessinateur et coloriste agréable ; — M. Richard Zimmerman enfin, dont le Cortège nuptial ne manque ni de gaité, ni de finesse.

Le Chemin creux, de M. Steffan , est un paysage id'une couleur exquise , presque aussi fin et aussi harmonieux qu'un Wynants.

Les Vues du Tyrol , de M. Milner, sont peintes avec une conscience , avec un soin et une délicatesse de touche extraordinaires : on y voit , dans le fond des ravins , des pièces d'eau où l'on voudrait boire. Mais cette patience, cette habileté à produire des trompe-l'œil ne sont pas du grand art. — M. Lier a un vrai tempérament de peintre : ses paysages mecklembourgeois sont brossés avec ampleur dans un ton très harmonieux ; nous aimons surtout celui qui représente un Troupeau de moutons suivant , àla nuit tombante , une route bordée d'arbres et de chaumières.

Nous terminerons ce compte-rendu sommaire des œuvres de l'école bavaroise, en mentionnant une Vue de Gibraltar, lumineuse et originale, de M. Bamberger ; une Vue de la campagne de Rome, de M. Gustave Gioss ; les Paysages d'hiver, de MM. Stademanu, H. Hœfer etJL Biirkel ; les Landes du Nord de P Allemagne, de feu Ghristian Morgenstern ; les tableaux d'animaux de MM. Louis Voltz, Antoine Braith, Jean Hoffner, et les vues architecturales de MM. Ainmiiller et Michel Neher.

La Prusse est restée inférieure à la Bavière sous le rapport artis-

tique. Cornélius, qui s'était*fixé à Berlin , à l'avènement de Frédéric-Guillaume IV , n'a pas réussi à implanter le goût de la grande peinture dans celte métropole du militarisme pangermanique. Toutefois, l'exposition prussienne otfre quelques peintres estimables de sujets religieux/jparmi lesquels nous citerons : M. Pfannen- Schmidt , membre du sénat et de l'académie de Berlin , auteur de sept cartons de vitraux d\in dessin très pur et d'un sentiment élevé ; M. François Schubert , qui dans ses Adieux de Jonathan et de David , rachète , par la noblesse et la correction des lignes , la froideur de son coloris; M. Haendeer, de Dresde , plus vigoureux, mais complètement dépourvu de style dans un Portement de croix ; M. Heyden qui, dans sa Sainte Cécile, semble avoir voulu rivaliser de grâce mondaine et de délicatesse de touche avec Carlo Dolci; M. Jules Roeting , de Dusseldorf, dont le Chîist au tombeau mérite d'être classé au nombre des plus belles peintures religieuses de l'Exposition universelle pour la science du modelé , la vigueur du coloris et le caractère pathétique de la composition.

La Madeleine auprès du corps de Jésus-Christ et le Jésus au temple, de M. Jules Hûbner, sont des œuvres savantes, d'un style énergique , d'une exécution sobre et précise , que nous plaçons bien au-dessus de la grande toile dans laquelle le même artiste a représenté la Dispute entre Luther et le docteur Eck, à Leipzig, en 1519 ; un effet de lumière criard, une couleur lourde et plate , des expressions triviales, voilà ce qui nous a frappé dans ce dernier tableau qui jouit d'une grande réputation au-delà du Rhin ; j'ajoute que les deux personnages principaux ont le tort de vouloir parler en même temps , ce qui n'est pas précisément un moyen de s'entendre.

Une autre scène de la vie du réformateur a mieux inspiré M. Adolphe Erhardt qui est, ainsi que M. Hiibner, professeur à Dresde. « Luther, déguisé en damoiseau , est reconnu par deux étudiants suisses, dans l'auberge de l'Ours-Noir, àléna, en 1522. » Les figures sont représentées à mi-corps. Luther, vêtu d'un pourpoint jaune et portant sur le bras un manteau brun , tient une chope de bière à la main et salue les deux étudiants. Son visage , modelé en pleine lumière , a une expression de fine bonhomie , sous laquelle on devine une fermeté inébranlable. Les jeunes gens contemplent avec enthousiasme et respect le condamné de la diète de Worms. Dans le fond de l'auberge, onapercoit trois individus qui regardent Luther d'un air effaré : ces figures sont mollement indiquées et ne viennent pas à leur plan ; le tableau gagnerait

beaucoup à ce qu'elles fussent supprimées. Celles du premier plan, au contraire , sont d'un dessin très serré et d'une couleur agréable.

M. Adolphe Menzel, membre de l'académie de Berlin, est considéré par ses compatriotes comme un artiste du plus grand talent : il a fait, dit-on , d'excellents tableaux historiques pour le Ghàteau- Royal, et on cite de lui de petites scènes de genre fort bien peintes : les Joueurs d'échecs , le Conseil de famille , etc. Nous serions donc mal venu à le juger définitivement sur Tunique toile qu'il nous a envoyée : Frédéric le Grand dans la nuit de Hochkirch, le 14 octobre 1758, vaste composition passablement confuse , peinte dans des tons noirs , rouges et blancs , qui se heurtent avec violence.

Beaucoup d'animation , des physionomies expressives , des costumes bien étudiés recommandent le Banquet des généraux de Wallenstein, à Pilsen, en 1634, peint par M. Jules Scholtz, de Dresde : mais rien de plus faux et de plus désagréable que l'effet de lumière produit par les innombrables bougies des lustres qui éclairent la salle du festin.

Les étrangers ne sont pas heureux quand ils touchent à l'histoire de France. Plusieurs se sont laissés attendrir par les infortunes de Marie-Antoinette, et ils semblent s'être donné le mot pour nous montrer cette malheureuse reine , calme et digue , au milieu d'une foule féroce, possédée du démon révolutionnaire, altérée de sang , hurlant et gesticulant. De pareils contrastes sont bien faits pour émouvoir les bonnes âmes, mais le difficile est de peindre ces contrastes sans tomber dans la caricature. C'est le danger que n'a pu éviter M. Pietrowski, professeur à l'académie de Kœnigsberg , lorsqu'il a voulu représenter les Commissaires de la Convention venant arracher le Dauphin à Marie- Antoinette.

Si j'avais eu l'honneur d'être membre du jury d'admission , j'aurais repoussé les trois tableaux de MM. Gamphausen et Hunten, de Dusseldorf , représentant les épisodes de la Prise du retranchement de Dûppel, de même que j'aurais écarté les immenses batailles de MM. Pils et Yvon et généralement tous les tableaux qui m'auraient offert le spectacle des exploits récents de tel ou tel pays. Il n'y a malheureusement pas de victoire sans qu'il y ait de défaite ; est-il donc convenable, dans une Exposition à laquelle on convie tous les peuples , de renouveler les transes patriotiques des vaincus , en mettant sous leurs yeux l'image de leurs désastres? Je dois rendre, du reste, cette justice à MM. Hunten et Camphausen qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour montrer ce

que la guerre a d'horrible : ils ont composé leurs tableaux d'une réunion de petits épisodes d'une vérité brutale , d'une trivialité écœurante. Sans doute , cette façon anecdotique de peindre une bataille, n'est pas celle des maîtres, dont l'art escamote les détails ignobles et ne montre que le choc terrible des bataillons, la mêlée furieuse, le désordre grandiose. Mais l'art est-il moral en poétisant la guerre ?

Le Fier, Chasseur, sujet tiré d'une ballade deBiirgerpar M. Henneberg, a eu du succès au salon de 1857, où il a paru pour la première fois : on a vanté la turbulence fantastique de la scène , la verve et la chaleur de l'exécution. Nous trouvons, quant à nous, que le désordre ici n'est pas précisément un effet de l'art et que des ombres opaques, mouchetées de plaques lumineuses, ne sauraient composer un coloris bien harmonieux.

Ce n'est pas par un excès de fougue que pèche M. Magnus, de Berlin , dans son Orphée ramenant Eurydice à la lumière : au premier aspect môme, sa pei)iture paraît molle, mais, en l'examinant avec quelque attention, on est séduit par la finesse du modelé, la couleur blonde et moelleuse des chairs, la grâce et la délicatesse de l'expression.

Nous regrettons que M. Magnus ne nous ait pas envoyé de portraits : ceux de Jenny Liud et de Mme Sontag qu'il avait exposés en 1855, furent justement remarqués. En son absence, nous pouvons citer : M. Oscar Begas , qui a peint avec beaucoup de charme le portrait de Mme Lucca , cantatrice de l'opéra de Berlin ; M. Gustave Richter, plein de naturel et de distinction dans le portrait en pied d'un jeune garçon vêtu de velours noir ; M. Frederick Kaulbach, professeur à Hanovre, et M. Maurice MûUer, de Dresde, qui ont le sentiment de l'élégance, mais dont l'exécution manque de chaleur.

C'est dans la peinture de genre que brille l'école prussienne , grâce aux annexés de Dusseldorf et à quelques Allemands... de Paris. — M. Knaus qui s'est formé à l'académie de Dusseldorf, qui s'est perfectionné en France, et qui a fini par devenir professeur à Wiesbaden , sa ville natale, M. Knaus est le peintre le plus spirituel de tous les pays prussiens. Je connais des gens qui se fâcheraient si on leur disait que M. Knaus n'est pas un peintre de Paris. Son long séjour parmi nous, le bruit que nos journaux ont fait autour (le ses ouvrages, les nombreuses médailles qu'il a obtenues aux salons , le ruban rouge qui décore sa boutonnière, tout semblerait autoriser l'école française à le revendiquer comme un des siens.

Sept tableaux composent Tenvoi du professeur de Wiesbaden ; l'un d'eux nous était déjà connu : le Saltimbanque , qui a obtenu un grand succès de gaîté au salon de 1863. Le plus important des six autres représente des Paysans de la vallée de Passeyer, recevant une réprimande de leur curé. Deux grands escogriffes , plus semblables à des brigands ou à des contrebandiers qu'à d'honnêtes cultivateurs, sont debout devant leur juge, l'air penaud, l'oreille basse. Le bras en écharpe de l'un et la tête empaquetée de l'autre indiquent assez qu'ils se sont querellés, et, comme ils sont d'une stature herculéenne, ils ont dû frapper fort... Derrière eux semble vouloir se cacher un troisième paysan , plus petit de taille , qui sourit d'un air narquois. Le vieux curé assis dans un immense fauteuil , près d'une table recouverte d'un tapis vert , a pris sa mine la plus sévère pour admonester les coupables. En face de lui se tient un capucin qui fait semblant de feuilleter un in-folio et qui regarde les paysans par dessus ses lunettes. Pliysionomies parlantes, dessin expressif , touche spirituelle , coloris agréable , toutes les qualités qui ont fait la réputation de M. Knaus se retrouvent dans cette peinture.

Les Apprentis cordonniers sont charmants aussi. Ils se sont esquivés de l'atelier et jouent aux cartes sur un tronc d'arbre abattu ; l'un d'eux, avec une moue comique, cherche dans son jeu les atouts absents ; l'autre prend un air goguenard et triomphateur, tandis qu'un innocent bébé , placé sur ses genoux , geint de l'ester trop longtemps éloigné dii giron maternel. Ces trois télés d'enfant sont • d'une vérité étourdissante. Quel dommage qu'elles semblent appliquées sur la muraille qui sert de fond au tableau !

Les autres toiles de M. Knaus sont moins intéressantes. Je ne puis pourtant résister au désir de citer encore nn petit portrait &' Invalide hadois , merveilleux de précision et de bonhomie , et une Fillette cueillant des fleurs dans une prairie , morceau délicieux de fraîcheur et de finesse.

A quelle province de la Prusse appartient donc M. Heilbuth? Le livret garde sur ce point le silence de Gonrard. C'est qu'en vérité M. Heilbuth a encore moins de droits que M. Knaus de se nk'lamer de la patrie allemande. On pourrait le croire italien, tant il apporte de vérité dans les petites scènes de mœurs dont la Home catholique lui fournit les sujets : la Promenade du Monte- Pincio, un Cardinal montant en voiture^ l'Absolution du pêche véniel. Ces tableaux ont été peints à Paris, médaillés aux derniers salons, encensés par la critique officielle, et achetés par des amateurs français. M. Heilbuth

est un ingrat, et son ingratitude nous engage à lui dire que s'il est un observateur plein de malice, un croquiste amusant, il fera bien toutefois de ne pas solliciter une place de professeur en Prusse, avant d'avoir appris chez nous à peindre avec plus de fermeté et d'accent.

M. Meyerheim est un vrai Prussien de Berlin , qui a presque autant d'esprit que M. Knaus, avec un peu plus de naïveté. On se souvient des Montreurs d'animaux féroces^ composition d'un comique achevé que cet artiste a exposée au salon de 1866 et qui lui a valu une médaille. Le tableau qu'il a envoyé au Champ de Mars aura moins de succès près du public, mais il plaira aux artistes : c'est un petit intérieur d'un sentiment bien rustique et d'une couleur très lumineuse, oii l'on voit une jeune paysanne qui, par la fenêtre de sa chambre, présente aux caresses de son mari son dernier né, le Culot de la famille, — c'est le livret qui le dit.

Il y a de l'esprit, de la gaîté, de la couleur, dans le Retour d'une Kermesse en Souabe. tableau de M. Lasch, de Dusseldorf, déjà exposé en 1864. La Fête du vieux maître d école offre une réunion de types enfantins d'une grâce bien ingénue ; les détails sont amusants et pittoresques, mais il serait à souhaiter que M. Lasch apprît de M. Meyerheim, mieux encore de Van Ostade ou de Teniers l'art du clair -obscur, qui lui fait entièrement défaut.

Les visiteurs font foule devant le tableau de M. Meyer, intitulé le Gros lot. Un savetier, assis devant son établi et tenant d'une main un soulier inachevé, lève de l'autre main ses lunettes pour mieux voir un monsieur tout de noir habillé qui le salue d'un aii* obséquieux et lui montre un sac de mille florins que porte un postillon. Ce sac , c'est le gros lot , c'est la fortune qui entre dans la misérable échoppe. Le savetier ne peut en croire ses yeux; sa femme semble clouée sur sa chaise par la surprise et ne sait si elle doit rire oupleurer; l'aïeule, plus alerte parce qu'elle a la sensibilité plus émoussée, s'est rapprochée du postillon et joint les mains en contemplant le trésor ; l'aîné des enfants s'est arrêté tout net au moment où il cirait une paire de bottes ; un petit garçon^ assis aux pieds de sa mère, regarde le monsieur noir avec plus de frayeur que de satisfaction, et un autre marmot, couché à terre, grignotte insoucieusement une pomme: heureux âge où l'on ne sait rien encore du prix de l'argent ! — Cette toile, qui appartient à la galerie grand-ducale de Schwerin , dénote un talent d'observation assez fin , mais la couleur, quoique très claire , manque de gaîté et la touche est un peu mince.

M. Charles Becker, de Berlin , peint , dans de petits cadres , des intérieurs du xvii' et du xvni° siècle , non point à la manière minutieuse et léchée de certains artistes français • mais avec une ampleur d'exécution, une abondance de pâte, une force de coloris que pourrait envier plus d'un peintre de grandes machines. Parfois il exagère ces qualités robustes et il ressemble alors à un homme qui jouerait du cor de chasse dans un boudoir; mais ce défaut ne paraît pas dans deux de ses plus importants tableaux de l'Exposition : le Lendemain d'un bal et le Carnaval de Venise. Ce dernier ouvrage est particulièrement remarquable par la richesse des costumes , l'élégance des tournures, la vigueur et l'harmonie du ton : il a été gravé , je crois, par M. Milster'.

J'avoue n'avoir pas grand goût ponr la peinture abondante et facile de M. Schlésinger. Les Cinq Sens, que cet autre Prussien de Paris a cru devoir représenter par des Espagnoles et des Allemandes du quartier Bréda , peuvent passer tout au plus pour des lithographies agréablement coloriées. Quant aux Bohémiens de VEnfant volé, ils viennent en droite ligne de l'Opéra-Gomique , et leurs oripeaux papillotent encore comme à la lumière de la rampe. Mais je veux oublier ces toiles à succès en faveur d'un petit tableau oii M. Schlésinger a réuni les portraits de deux enfants , Deux Sœurs j délicieuses figures d'une grâce bien naïve. Ce tableau est d'un véritable artiste.

Le Convoi d^un enfant dans une famille de pêcheurs, de M. Jordan, professeur à Dusseldorf , est une scène intéressante. Un vieux paysan porte dans ses mains la petite bière qui contient la dépouille de l'innocent. Une fillette tient un coin du drap mortuaire et une couronne de buis. La mère sangiotte, le visage caché dans ses mains. Le père vient ensuite, accompagné de ses deux garçons, dont le plus jeune, insoucieux comme on l'est à son âge, se détourne pour agacer un chien. L'aïeule pousse doucement par l'épaule le petit distrait. Deux hommes ferment la marche. Il y a beaucoup de simplicité et une émotion bien naïve dans cette composition. Le tableau est malheureusement déparé par une coloration rougeâtre qui donne aux figures l'apparence de terres-cuites.

Les paysages de MM.Oswaldet André Achenbach, de Dusseldorf, ont une fermeté et une justesse de ton qui les placent presque au niveau des meilleures œuvres de nos paysagistes français. La Vue du Rhin, de M. Pape, est bien composée et peinte avec finesse. Le Paysage italien de M. Graeb est banal, mais son Intérieur de l'église de Saint- André à Eisleben, est un excellent tableau d'architecture. M. Z. Fay a peint, dans des tons assez gais, une caravane de Pèle-

vins italiens suivant un sentier tracé à travers un champ de blé. Un Clair de lune sur la côte de Suède, de M. Douzette, de Berlin, et un Paysage avec pièce d'eau, de M. Gh. Hoguet qui a longtemps travaillé à Paris, sont des ouvrages de mérite. Les Cerfs attaqués par des loups et la Chasse au sanglier, de M. Freese , sont traités avec ampleur dans le style décoratif. Les moutons Sur les montagnes d'Auvergne, de M. Schenk, sont groupés d'une façon pittoresque; — ceax de M. Albert Brendel trouveraient aisémentle chemin des bergeries de M. Charles Jacques : ils ont été élevés à Barbison et médaillés aux concours du palais de l'Industrie.

Les limites de la Prusse ont été si mal définies — à l'Exposition universelle, — qu'à moins de consulter sans cesse le catalogue, on s'expose à attribuer aux artistes de ce pays les œuvres provenant des diverses écoles allemandes. Essayons pourtant de nous y reconnaître.

Dans la section du grand-duché de Bade , les tableaux les plus saillants sont : les Lamentations des saintes femmes, toile savante, mais trop prétentieuse , de M. Des Coudres ; — la Mon de Philippe II, œuvre estimable de M. Ferdinand Keller qui procède de Delaroche et plus directement , peut-être , de M. Gallait ; — Conrandin de Hohenstauffen et Frédéric de Bade entendant V arrêt de leur mort, grande composition d'un dessin distingué et d'une bonne couleur de M. A. de Werner ; — la Fuite en Egypte et une Chaste Suzanne, imitations flagrantes de Palma le vieux, par M. Schick ; — V Amour chaste, de M. Ludwig Kachel, compromis entre le style de Memling et celui de Lucas Granach; — un Paysage d'automne, pastiche de Decker, par M. Hœrter ; -- une excellente marine de M. Fréd. Sturm ; — des Effets de nuit, par M. George Saal, les plus réussis qu'il y ait dans toute l'Exposition, etc.

Le royaume de Wurtemberg ne nous a envoyé qu'une douzaine de tableaux, parmi lesquels il suffira de citer : le Départ de la Conventualité et les Femmes de Schorndorf, de M. Hœberlin, scènes historiques d'un coloris monotone, mais étudiées avec soin quant aux types et aux costumes; et le Duc d'Albe à Rudolstadt, de M. Rustige, mélodrame à grand spectacle, éclairé par une lumière criarde.

Le grand-duché de Hesse n'est représenté que par un peintre, mais ce peintre, M. Gharles Schloesser, s'est montré spirituel et bon coloriste, dans deux petits tableaux de genre : le Friiit défendu et Pendant le sermon. — Il est juste d'ajouter que M. Schloesser, après avoir étndié dans l'ateHer de M. Becker, à Francfort, est venu achever son éducation d'artiste sous la direction de M. Couture et qu'il travaille à Paris, depuis plusieurs années.

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