‹ L'art contemporainChapitre 5 sur 24 · AUTRICHE · texte numérisé non relu

AUTRICHE

Un critique dont on connaît l'esprit indépendant et l'excellent goût, M. Maxime Du Camp , exprimait en ces termes son opinion sur les envois de l'Autriche à l'Exposition universelle de 1855 : « En Autriche , à part les ridicules dessins de M. Fiihrich et les froids paysages imités de Wattelet par M. Gauermann, il n'y a rien, absolument rien, et cela ne m'étonne pas. Un gouvernement, qui n'est en réalité qu'une grande préfecture de police, est peu fait pour encourager les arts. » Je ne pense pas que l'Autriche soit prête, de sitôt, à se mettre à la tête du mouvement libéral en Europe (1) ; mais je constate avec plaisir que son exposition de 1867, sans être bien remarquable, vaut beaucoup mieux pourtant que celle de 1855.

Les professeurs de l'Académie de Vienne ont tenu presque tous à prendre part à notre grand concours international , et nous devons reconnaître que s'ils n'y occupent pas un des premiers rangs , ils n'y sont pas non plus trop effacés. Ils ont même le mérite , assez rare aujourd'hui , de cultiver la grande peinture : sans doute ils n'y déploient pas une originalité bien marquée ; les uns imitent les anciens maîtres italiens ; les autres, — et c'est le plus grand nombre, — subissent l'influence de Cornélius et d'Overbeck ; mais c'est assez qu'ils n'abandonnent pas les traditions du haut style, pour qu'ils aient droit à des éloges.

En tête de la phalange académique de Vienne, nous retrouvons M. le chevalier Joseph Fiihrich , qui a exposé une grande toile philosophique, allégorique, synthétique, intitulée : Histoire de la

(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, un homme d'état éminent, M. de Beust, a accompli, en Autriche, d'importantes réformes. Ce grand empire, régénéré par la liberté , semble naître à une vie nouvelle. Les beaux-arts ne peuvent manquer de subir l'influence de ce réveil de l'esprit public.

peinture des Allemands. C est aussi prétentieux , aussi compliqué, aussi mal peint que les plus mauvais tableaux des sectateurs de Cornélius. M. Fiihrich, comme ses amis de l'école bavaroise, manie beaucoup mieux le crayon que le pinceau ; il l'a bien fait voir dans une série de sujets religieux dont on peut critiquer la composition , mais dont il faut louer le dessin précis et correct.

Deux professeurs de l'Académie , M. Charles Wurzinger et M. Albert Zimmermann , qui dessinent fort bien aussi, l'un et l'autre, ont eu la malheureuse idée de n'exposer que des peintures. Nous avons du premier une Scène de la vie de Ferdinand H, composition théâtrale exécutée pour le Belvédère, el du second un Moïse sauvé des eaux, déplorable pastiche du Poussin.

Mieux avisé, M. Christian Ruben, directeur de l'Académie, s'est contenté de nous envoyer un dessin du style le plus ferme et du sentiment le plus poétique, la Fin des Hussites. Au premier plan, un vieillard, le sem percé d'un coup de poignard, est étendu sur le dos ; près de lui, un jeune garçon, agenouillé, tient une arbalète et semble promettre un vengeur à son aïeul ; une femme, debout, desespérée , se couvre le visage avec les mains ; une vieille s'arrache les cheveux, transportée par la fureur plutôt que par le chagrin; derrière elle se cache un enfant éploré ; un peu plus loin , à gauche , un homme , dans toute la force de la jeunesse, gît sur le sol , la tète appuyée sur le cadavre d'un cheval , la main serrant convulsivement un bouclier ; dans le fond, s'achève la déroute des Hussites.

11 y a de sérieuses qualités de composition et de dessin dans les scènes bibliques choisies par M. le professeur Léopol Schiiltz, pour représenter les Dix commandements. — Une grande pureté de lignes et des figures pleines de noblesse recommandent les dixhuit cartons des fresques exécutées par M. Georges Mader, d'Inspruck, pour l'éghse de Bruneck, dans le Tyrol : nous avons remarqué, entre autres sujets tirés de la vie du Christ, un Portement de croix du sentiment le plus élevé et du caractère le plus original. M. Maurice Than , de Pesth , a imité Raphaël , dans six figures de femmes de grandeur naturelle, dessinées au fusain, et personnifiant la Poésie, la Déclamation, la Musique , la Danse ^ V Amour et le Caprice. Ces figures ont des formes un peu lourdes , mais le dessiû est très savant. Un tableau du même artiste , intitulé l'Amour de fa^a i/org-ana, se distingue également par la pureté du style : quel dommage que le coloris en soit terne et froid !

Les dessins au fusain dans lesquels M. Arthur Grottger, de

Lemberg, a retracé les Malheurs de la guerre^ sont traités avec verve : nous avons particulièrement remarqué, dans le nombre, le Tirage au sort et le Départ du conscrit.

Nous rendrons volontiers justice à l'érudition'que feu Charles Rahl, professeur de l'Académie de Vienne, a déployé dans les cartons des Frises de r Université d'Athènes : ce long cycle, composé dans le goût de Cornélius , fait défiler devant nos yeux tous les héros, tous les grands hommes de l'antique Grèce, depuis Minos, Homère, Pythagore, jusqu'à Socrate, Phidias, Sophocle, Ptolémée Philadelphe, et saint Paul qui ouvre une civilisation nouvelle. Mais toutes ces figures sont dessinées avec une raideur archaïque fort peu séduisante. — Le portrait de Listz, en costume d'abbé, par le même arliste, est une peinture médiocre.

La plus vaste machine de l'exposition autrichienne est un tableau de M. Edouard Engerth : la Victoire du Prince Eugène sur les Turcs à Zentha (1697). Il est impossible d'imaginer une composition plus décousue , des expressions plus niaises , un coloris plus criard ; en face de cette énormité , on se demande ce qui a pu valoir à M. Engerth d'être nommé professeur à l'Académie de Vienne... Son collègue, M. Blaas, qui a traité le même sujet dans des dimensions plus restreintes, s'est approprié assez habilement la manière des peintres de batailles du xvii^ siècle ; on voit qu'il a fait une étude particulière du Bourguignon et de Joseph Parrocel ; mais dans le tableau qui nous occupe , il se rapproche surtout de Jean Van Huchtenburg, qui fut précisément le peintre favori du prince Eugène , et dont le musée de Vienne possède une œuvre capitale, le Siège de Namur en 1695.

L'Autriche a perdu, il y a quelques mois, un de ses artistes les plus populaires , M. Fritz L'Allemand , qui était , en son vivant , conseiller royal-impérial de l'Académie , chevalier de l'ordre royal de la Couronne de chêne , etc. L'Exposition nous offre deux petits tableaux de cet artiste , qui proviennent de la collection de l'empepereur François-Joseph. Le Combat d'Oversée justifie assez bien le surnom de Bellangé autrichien que nous avons entendu donner à l'auteur ; la composition présente plusieurs épisodes intéressants ; on ne se bat véritablement que dans le fond du tableau ; l'exécution est flnesans sécheresse ; le coloris est harmonieux. — M. Sigismond L'Allemand, le jeune, continue avec succès la manière de son frère: il y a du mouvement et des détails agréables dans sa Bataille de Colin (1757), où l'on voit, sur la droite, des cavaliers vêtus de blanc qui exécutent une charge vigoureuse.

La foule se presse devant le grand tableau de M. Jean Matejiko , de Gracovie, représentant la Diète à Varsovie en 1773 : je ne dirai rien du sujet , qui est bien fait pour passionner les amis de la malheureuse Pologne, puisqu'il rappelle la date néfaste du premier partage ; il me suffira de louer le caractère dramatique et la disposition originale delà scène. Peut-être trouvera-t-on que l'auteur a exagéré les expressions de colère, de surprise, de dédain qui animent les diverses physionomies , et qu'il est tombé dans l'affectation théâtrale, en accusant trop énergiquement les attitudes et les gestes ; mais on ne saurait méconnaître la jeunesse, la verve et la vie qui éclatent dans ce tableau. Au point de vue de l'exécution matérielle , l'œuvre est loin d'être irréprochable ; les nombreuses figures qui occupent l'arrière-plan de la composition sont appliquées les unes sur les autres et n'ont pas la place nécessaire pour se mouvoir ; la couleur manque de légèreté et d'harmonie , et l'effet de lumière est si blanc qu'il ressemble à un effet de neige. Ce sont là des imperfections graves, sans doute ; mais M. Matejiko est encor assez jeune, croyons-nous, pour corriger ce qu'il peut y avoir de violent et de heurté dans sa manière de peindre , et pour parvenir à développer, avec plus de simplicité et de justesse, ce sentiment profond du drame historique , dont il a déjà fait preuve dans un autre sujet tiré des annales de la Pologne , la Prédication deSkarga , qui lui a valu une médaille au Salon de 1866.

M. Otto Von Thoren qui a été médaillé aussi , à ce même Salon, pour des scènes hongroises très mouvementées et d'une riche couleur, les Voleurs de chevaux et les Voleurs de bœufs , a envoyé à l'Exposition universelle deux tableaux de genres fort différents : une jolie petite toile, intitulée Ils viennent, et représentant des bandits ou des contrebandiers faisant le guet dans un ravin , — et un grand portrait équestre de l'empereur François-Joseph. Ce portrait est fort beau. Le jeune souverain , en habit blanc et en pantalon rouge , est monté sur un cheval alezan ; il passe une revue et est suivi à distance par ses aides-de-camp. Les couleurs s'harmonisent à merveille dans ce tableau; le prince a une attitude simple et noble ; le cheval est dessiné et peint de main de maître.

Parmi les autres portraits que nous offre l'exposition autrichienne , nous avons remarqué : celui du prince Windischgrsetz , avec fond de paysage , par M. Amerling ; celui d'une femme blonde, en robe bleue , par M. Boutibonne (né en Hongrie, de parents français) ; celui de la princesse Thérèse de Wurtemberg, par M. Schrotzberg, qui a l'élégance maniérée et la grâce un peu

fade de M. Dubufe ; celui d'une jeune fille, traitée avec finesse et fermeté par M. Horowitz ; celui du chanteur Wild assez largement modelé, par M. A. George, etc. Les portraits au pastel et en miniature, de M. Raab, méritent aussi d'être cités; mais le meilleur ouvrage de cet artiste est une délicieuse figure de Vierge , blonde , vue de profil et à mi-corps , les mains posées l'une sur l'autre , les épaules cachées par une draperie violette bordée de perles et de pierreries. Quel profil pur et chaste ! quelle bouche gracieuse ! quel regard angélique I Ce n'est pas à l'humanité que l'artiste peut emprunter des types d'une beauté aussi immatérielle ; il les entrevoit dans ses rêves et les caresse longtemps dans son imagination avant de les fixer sur la toile. La Vierge de M. Raab rappelle les plus suaves créations d'Overbecket des autres idéalistes allemands. L'exécution est délicate , sans mièvrerie , et le coloris très harmonieux dans sa pâleur tendre. — La Vieille paysanne en prière, de M. Eybl, se fait remarquer aussi par un sentiment profondément honnête et rehgieux : quant à la peinture, elle pourrait rivaliser de finesse avec celle de Denner.

Les seuls paysagistes autrichiens qui soient dignes de mention sont MM. Aug. Schaffer (Foré/ hongroise), Haanon de liens {Paysage d'hiver) et Antoine Hansch [idem.) Dans la peinture de genre, nons citerons, en première ligne, M. Friedlander qui a pris sur le vif des figures de vieux troupiers [Bienvenue dans la chambre des vétérans, les Stratégistes), et qui asu rendre avec sentiment les tristesses et les misères du M ont- de- Piété. M. Léopold Loftler s'entend assez bien à peindre les moines {Capucins en visite chez des paysans) , et M. ^\ aldmuller , à peindre les enfants {la Soupe du couvent et le Recueillement enfantin); nous souhaiterions toutefois que ce dernier, qui est professeur de l'académie et qui jouit d'une grande réputation dans son pays, eût un coloris moins lourd et des expressions moins monotones. M. Auguste Schôn affiche de grandes prétentions de coloriste dans une scène de carnaval intitulée : La Nuit et le Matin ; mais il n'a trouvé là , selon moi , qu'un effet de lumière tout-à-fait désagréable. Son Café turc, plus simple, plus tranquille, est aussi plus séduisant. Le Campement de bohémiens, de M. Raffalt, a presque la chaleur et l'énergie d'un Decamps. Il y a des costumes bien étudiés et de jolis détails dans la Scène italienne de M. Evagoras Blaas ; mais les figures se découpent trop sur le fond. Nommons enfin M. Cesare dell'Acqua , de Trieste, dont les petites compositions historiques {Léopold I" visitant le monastère de Grignano et un Épisode de la guerre civile de Bologne) dénotent un artiste de savoir et de goût.

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