‹ L'art contemporainChapitre 7 sur 24 · SUÈDE — NORWÉGE — DANEMARK · texte numérisé non relu

SUÈDE — NORWÉGE — DANEMARK

L'unité Scandinave n'est pas encore faite en politique, mais, an point de vue de l'art, elle est beaucoup plus avancée que l'unité allemande. Les peintres des trois royaumes ont un point où ils se ressemblent, un sentiment commun : ils aiment avec passion leur pays natal , et c'est à peindre ses aspects sauvages , ses coutumes naïves , ses mœurs patriarchales qu'ils se consacrent à peu près exclusivement. Presque tous, ils vont étudier en France, en Italie ou en Allemagne ; ils y apprennent tant bien que mal les ficelles du métier, mais ils gardent obstinément les idées, les sentiments de leur race; ils restent Scandinaves en dépit de toute influence. Ces bonnes gens n'entendent absolument rien à ce qu'on est convenu d'appeler la grande peinture Protestants, ils n'admettent pas les tableaux de religion dans leurs temples, et, par conséquent ils n'ont aucun motif pour en peindre. S'il leur arrive, par hasard, de traiter un sujet biblique, ils tombent dans le réalisme le plus outré, témoin M. Bloch, artiste de mérite, d'ailleurs, qui, ayant à représenter Samson tournant la meule chez les Philistins , a cru devoir donner aux ennemis de l'Hercule hébreu des physionomies d'une laideur repoussante. Les Scandinaves ont moins d'aptitude encore pour les scènes mythologiques. Les fables de la Grèce et de l'Italie n'ont laissé aucune trace dans leur littérature et ne leur offrent aucun attrait. Ils ont, d'ailleurs , une mythologie particulière, toute pleine de personnifications poétiques et de symboles charmants ; mais c'est avec la plus sage réserve qu'ils y puisent leurs inspirations. Un artiste suédois, M. Jernberg , a appris par expérience, crue les fantaisies de VEdda prêtent mal à la peinture ; son tableau de LoJd et Sigoun, exposé en 1855, n'a eu qu'un trèsmédiocre succès. Je crains bien que la Ronde des Elphes au clair

de lune, qui nous a été envoyée, cette année, parM. Malmstrom,soit encore moins goûtée. L'histoire de la Scandinavie, féconde enbelles actions et en épisodes dramatiques , (1) aurait dû , ce me semble, fournir matière à d'intéressantes compositions ; mais les artistes de cette contrée ont peu de goût pour la peinture rétrospective. Ce qui les attire, ce qui les touche, nous l'avons dit, c'est la représentation des mceurs et des passions de leurs contem^porains , c'est la reproduction consciencieuse et naïve des scènes famihères, des intérieurs enfumés et des sites agrestes de leur pays bien-aimé. De là, l'originalité et le charme de cette petite école. On lui reprochera, sans doute, de ne pas être d'une bien grande habileté dans la pratique ; mais on ne pourra qu'applaudir aux sentiments gracieux, purs, élevés, qu'elle a coutume d'exprimer. Tout dans sa peinture se ressent de cette franchise, de cette bonhomie, de cette absence de convention, qui contrastent si fort avec l'élégance apprêtée, la coquetterie mignarde, le pédantisme archéologique et les libertinages d'imagination de nos peintres à la mode.

L'Exposition n'a pas une toile plus honnête , plus aimable , plus attrayante que V Intérieur de tente laponne, de M. Hockert. Dans une hutte basse, étroite et tout encombrée d'ustensiles rustiques, un pêcheur est occupé à faire un filet ; sa femme regarde avec tendresse son petit enfant placé dans un berceau suspendu à une poutre. Voilà tout le tableau, mais il n'en faut pas davantage pour peindre l'amour maternel, la plus pure et la plus noble des passions. La jeune femme a une tête charmante et le lourd costume lapon n'enlève rien à la grâce de sa tournure. Les figures largement et vigoureusement peintes, sont de grandeur naturelle, ce qui est presque toujours un défaut dans un tableau de genre ; mais on conçoit que la manière robuste et un peu lourde de M. Hockert

(1) Dans les derniers mois de l'Exposition, nous avons vu paraître, dans la section danoise, une grande peinture en camaïeu de M. Simonsen, intitulée les Dajiofs combattant pour le Sleswig , en 1864. C'était là une excellente réponse aux tableaux de la section prussienne représentant les confédérés allemands vainqueurs à Duppel. Il y a des défaites, — celle des Danois dans le Sleswig est de ce nombre, — qui sont bien plus glorieuses que des victoires : M. Simonsen n'avait pas à craindre d'évoquer les souvenirs d'une lutte oîi ses compatriotes se sont signalés par leur héroïsme ; malheureusement, il ne possède pas plus que MM. Hunten et Camphausen la puissance d'interprétation et la fougue de pinceau nécessaires pour traduire sur la toile la lugubre poésie des batailles: sa composition, bien dessinée et savamment peinte, manque absolument de pathétique ; ou, pour parler plus exactement, le drame y tourne à \a. charge: — ceci soit dit, sans vouloir faire un jeu de mot.

serait mal à l'aise dans un petit cadre. On se souvient du Prêche en Laponie , que cet artiste a exposé en 1855 et pour lequel il a obtenu une médaille de 1" classe ; comme aujourd'hui dans son Intérieur de te^ite, et dans une autre composition pleine de charme représentant le Retour d'une noce en Laponie , il était parvenu à nous intéresser par la peinture simple et fidèle des mœurs paisibles d'un peuple peu connu ; — son Incendie du palais de Stockholm en 1697 , prouve qu'il n'a pas les qualités nécessaires pour traiter les sujets dramatiques.

M. Tidemand, au contraire, réussit principalement à exprimer les passions violentes : la terreur, la colère , le désespoir. Rien de plus pathétique, de plus saisissant, que la tableau dans lequel il a représenté un Combat singulier de l'ancien temps , en Norwége. Dans une salle immense, éclairée seulement par la voûte, de nombreux villageois se sont réunis pour fêter, le verre en main, quelque joyeux anniversaire. Soudain, la discorde vient changer en deuH la gaieté des convives. Deux jeunes hommes se sont pris de querelle, et là, sous les yeux de leurs parents et de leurs amis, ils ont saisi chacun une hache et ont engagé un duel à outrance... La lutte terrible est terminée ; les haches ensanglantées sont tombées à terre près d'un escabeau brisé; un des combattants, frappé mortellement à la poitrine , est étendu sur un des bancs de la table du festin; sa femme et son enfant, agenouillés près de lui , s'abandonnent à la douleur ; son vieux père sonde la profondeur de la blessure pour voir s'il reste encore quelque espoir ; sa mère debout, terrible, se répand en imprécations contre le meurtrier. Celui-ci, atteint lui-même au visage et emporté presque mourant par ses amis, lance à son adversaire un regard où se lit plus de regret que de haine. Les autres personnages témoignent, parleur attitude et l'expression de lear physionomie, le degré d'intérêt qu'ils prennent à la scène ; les enfants sont effarés ; les femmes versent des larmes ; les-jeunes gens font des gestes menaçants ; les vieillards habitués à voir de pareilles rixes, montrent plus de calme et discutent, sans doute, les coups de hache. Un ménétrier aveugle, comprenant que l'on n'a plus besoin de son office , se réfugie près d'un vaste foyer dont la fumée s'élève vers l'ouverture du toit en tourbillons bleuâtres. On ne peut se défendre d'une certaine émotion devant cette scène dramatique; le coloris, un peu sombre, ajoute encore à la sombre poésie du sujet.

Pour nous reposer de ce spectacle sinistre, nous avons un délicieux petit vaudeville en trois actes, de M. Fagerlin : la Déclaration

d'amour^ Id. Jalousie ella. Demande en mariage.Des types vrais sans trivialité, des expressions d'une naïveté charmante, des costumes pittoresques et une foule de détails rendus avec finesse , voilà ce que nous trouvons dans ces trois compositions, auxquelles il ne manque, pour être tout à fait satisfaisantes, qu'une couleur un peu plus gaie.

M. Jernberg , qui a reçu des leçons de M. Couture , et qui s'en souvient, se montre assez bon coloriste, mais dessinateur un peu négligé, dans ses petits tableaux de genre qui valent, pour l'esprit comique, ceux de M. Fagerlin. Le plus important de ces tableaux, l'Ours à la foire (appartenant au musée de Stockholm), est une composition des plus divertissantes : il y a des figures d'une niaiserie adorable parmi les villageois qui regardent danser l'ours ; l'expression comique me semble même poussée jusqu'à la caricature. — Je puis en dire autant à propos d'un autre tableau du même musée, exécuté par M. Diinkeret représentant Mwe Salle d'attente de 3° classe en Prusse : nous voyons ici toute une collection de grotesques pris assurément sur le vif ; je me contenterai de signaler l'invahde à la jambe de bois, qui débite des journaux et des brochures, le fumeur qui porte à la tempe la trace d'un coup de poing, le monsieur qui a la joue tuméfiée par une fluxion; les diverses figures de ce tableau sont peintes avec une fermeté extrême , dans une gamme de tons chauds et vigoureux.

Les artistes dont nous venons de citer les ouvrages sont nés dans la presqu'île Scandinave. Le Danemark nous offre, de sou côté, trois bons^ peintres de genre : M"" Jerichau , M. Exner et M. Gertner. W" Jerichau qui joint à une grande virilité d'exécution une déhcatesse de sentiments et une grâce d'expression toute féminine, a exposé sept tableaux dont le meilleur représente un Matelot et son enfant dans une barque.

M. Exner a deux toiles pleines de gaieté : l'Embarras du choix et le Colin- Maillard. Il y a, dans la première de ces compositions, une excellente figure de jeune paysan, coiffé d'un bonnet de coton, et riant aux éclats, au milieu de trois charmantes fillettes occupées à chercher le secret de leur destinée dans un jeu de cartes étalé sur une table : VEmbarras du choix est sans doute pour le rieur qui ne sait à laquelle des trois jolies filles accorder ses préférences.

Les Deux amis, de M. Gertner, forment un assez joli groupe ; mais le morceau capital de cet artiste est le portrait en pied et de grandeur naturelle du comte de Frys. — En fait de portraits, je ne puis résister au désir de citer celui d'une dame et de ses enfants,

par M. W. Marstrand : la pose et l'expression sont triviales, mais la couleur est excellente.

M. Hans Gude a mis beaucoup de poésie et d'harmonie dans son Cortège funèbre traversant un fjord de Norwége, et s'est montré coloriste fin et distingué dans un paysage intitulé : Après la pluie. Le Retour des pêcheurs de haleine (calme plat) est fort remarquable aussi : l'effet de soleil couchant y est rendu avec une grande vérité ; le ciel doré se reflète bien dans l'eau immobile, et les demi- teintes ont une transparence exquise. M. Gude pourrait soutenir la comparaison avec les maîtres les plus distingués de notre école.

Un assez grand nombre d'artistes suédois et norwégiens cultivent le paysage; ils y sont poussés, sans doute, par l'exemple que leur en donne S. M. Charles XV, leur souverain. Ce prince, qui n'a pas dédaigné de prendre part à l'Exposition, — ce dont nous le félicitons volontiers, — nous a envoyé trois tableaux, d'assez grande dimension, qui donnent bien une idée de la nature froide et sauvage de la Scandinavie; on y trouve des parties d'une bonne couleur, notamment dans le Paysage d'hiver.

Un vrai chef-d'œuvre , en ce dernier genre, est an petit tableau de M. Gustave Rydberg : le contraste du ciel empourpré et doré par les lueurs du soleil couchant, avec la terre blanche de neige, est admirablement rendu.

MM. Berg , Wahlberg et Eckersberg étaient prédestinés par leur nom à peindre les montagnes [berg] de leur pays et ils s'en tirent habilement. La Vue du haut plateau de la Norwége centrale, de M. Eckersberg, attire l'attention par la dimension considérable de la toile et la retient par le soin avec lequel sont accusés les moindres accidents de terrain de cet immense panorama ; le premier plan, le haut plateau, occupé par une armée de rennes, est baigné par les ombres transparentes d'une nuit polaire , tandis que les pics neigeux de Jotun qui se dressent à l'horizon, sont éclairés par le soleil levant. Cette nature et cet effet, étranges, exceptionnels, ont quelque chose de saisissant.

La Chute d'eau, de M. Berg, pourrait être signée par Allart van Everdingen, le vieux maître hollandais qui apprit, en Norwège. même, à peindre les torrents écumeux, bondissant à travers les rochers et entraînant dans leur course rapide des troncs d'arbres brisés. Everdingen fut imité en ce genre par son ami Ruisdael , et ce qui prouve que leurs compositions ne sont pas des œuvres de pure fantaisie, c'est l'étonnante ressemblance qu'offre avec elles la peinture de M. Berg exécutée d'après nature. Il faut louer, d'ail-

Ieurs> ce dernier artiste d'avoir compris la poésie de ces sites sauvages et de l'avoir interprétée avec une énergie qui ne le cède guère à celle des maîtres. La Chute d'eau, de M. Benjamin MôUer, savamment dessinée mais peinte avec moins de vigueur que celle de M. Berg ; — le Paysage de Qvickjosk, en Laponie, de M. Holm, et les Paysages suédois, de MM. Wahlberg et Nordgren, sont des œuvres estimables qui joignent au mérite de l'exécution celui de nous révéler les aspects grandioses des contrées boréales.

Les paysages du Danemark diffèrent moins des nôtres. Les artistes de ce pays ont une affection prononcée pour les intérieurs de forêt et pour les jeux du soleil à travers la feuillée : MM. Rump, Kjeldrup, Rasmussen, nous ont donné sur ce sujet d'agréables peintures.

La mer inspire bien M. Melbye (Danemark) et mieux encore M. Soerensen (id.) dont la Tempête à Skagen, avec un effet de soleil levant, vaut les meilleures marines de M. Gudin.

Deux artistes norwégiens, MM. Knud Baade et Morten Millier , traduisent avec non moins d'habileté la sombre poésie des tempêtes déchaînées sur les côtes de la Scandinavie. La Nuit orageuse^ de M. Baade, nous a vivement impressionné : le désordre des éléments y est rendu avec une puissance qui n'exclut pas la simplicité. VEntrée du fjord de Hardanger, de M. Millier, offre aussi un effet des plus émouvants : sur la gauche , les vagues courroucées secouent une frêle embarcation et l'entraînent vers les rochers ; à droite , sur le rivage , un homme se tient prêt à porter secours aux naufragés; dans le fond, de hautes falaises détachent leur sombre silhouette sur un ciel éclairé de lueurs sinistres.

Citons, pour finir: les Natuixs mortes de M. Boë, le Desgoffe de la Norwége ; les Fruits de M. T. G-roenland (Danemark) ; V Alchimiste de M. David Jacobsen (id.) ; la Chapelle du château de Frédéricksborg , de M. H. Hansen (id.); la Visite au chalet, de M. Garl Hansen (Norwège); les Jésuites marchandant un tableau, de M. WaUander (Suède), qui a exposé en outre une Chasse à Vours peinte en collaboration avec M. Wahlberg ; la Brebis tirée de la griffe de Vours et les Cadeaux de noce , petites scènes de genre d'un coloris chatoyant, par M. Nordenberg (Suède) ; les Arrogants (deux king s- Charles aboyant à un matin endormi dans sa niche), par M. Sigwald Dabi (Norwège); V Intérieur de l'église de Floda , bonne aquarelle de M. Scholander (Suède); les Chasses de M. Kiorboë (Danemark), qui a presque autant de vigueur que M. Jadin, mais qui est infiniment moins coloriste.

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