ITALIE. — ÉTATS PONTIFICAUX. — TURQUIE. — ROUMANIE
11 y a trente-deux ans , un homme dont on peut juger diversement la conduite politique , mais dont on ne saurait méconnaître la haute intelligence, Joseph Mazzini, écrivait, au sujet de la décadance de l'art en Italie, quelques pages émues, éloquentes, que nous voudrions reproduire in extenso, mais dont nous nous contenterons d'extraire les lignes suivantes (1) :
« Parce que vous avez vu le temple désert, les cierges éteints, et
l'herbe pousser sur les marches du sanctuaire, vous avez cru que le génie (de l'Italie) s'était enfui en reniant son Dieu. Vous avez dit : les croyants sont morts ! Vous n'avez pas vu que depuis longtemps la tyrannie avait écrit sa profanation au fronton du temple, qu'il n'y avait plus de Dieu au sanctuaire, et que le génie , venant aujourd'hui se prosterner au pied de l'autel, courberait sa tête devant une idole étrangère et non devant le Dieu de Raphaël et de Michel-Ange. Et parce que, semblables aux proscrits du Jourdain, nous avons suspendu notre harpe aux saules ; parce que, comme le jeune barde de Moore, nous en avons arraché les cordes de peur qu'elle ne résonnât doucement aux oreilles de nos ennemis, vous avez cru que rien ne chantait au fond de notre âme, vous avez pris le silence du recueillement pour celui de l'oubli, et vous vous êtes hâté de crier aux nations : L'art n'est plus ! la poésie n'est plus ! cherchez-la au ciel, car pour longtemps, peut-être pour toujours, elle a quitté cette poussière morte ou maudite...
» Oh ! je le sais bien, l'art est morne et décoloré autour de ces vieux
(1) Ces pages sur y Art en Italie , chaleureuse protestation contre le despotisme qui a si longtemps comprimé l'essor du génie; italien, ont été écrites en français et ont paru dans la Revm républicaine (10 mai 1835). Elles sont adressées à Aug. Barbier, l'auteur d'// Pianto, qui, dans un instant de découragement s'était écrié :
La mort ! la mort ! olk; est sur l'Italie entière.
monuments : c'est l'ombre de trois cents ans d'esclavage planant sur nos contrées, projetant sa teinte livide sur nos édifices, jaunissant jusqu'à notre soleil, et si l'on se prend à rêver en face de ces restes d'une grandeur éteinte, si l'on vient à songer aux jours qui ne sont plus, au drapeau républicain qui flottait sur ces édifices, au foyer de vie qui rayonnait autrefois de ces contrées sur l'Europe entière ; puis au Dante , à Ghiberti, à Giotto, à Donatello, à tous ces hommes, race de géants par l'âme, qui n'avaient qu'une pensée, la patrie, qu'un culte, l'art, qu'une source d'inspiration , la liberté ; c'est à pleurer de rage , c'est à désespérer de soi-même et d'autrui, c'est à flétrir de toute son indignation le présent bâtard et pygmée. »
Aujourd'hui , l'Italie est libre , libre de manifester ses pensées ■ ses aspirations ; libre d'exprimer son idéal ; libre de suivre la voie où l'entraînera son génie. Est-ce à dire qu'au sortir de ce long « recueillement » si semblable à une léthargie, elle soit déjà prête à ressaisir le sceptre de l'art que la servitude avait fait tombei- de ses mains? — Non. — La grande nation a besoin de réparer ses forces avant de songer sérieusement à la lutte : tant que ses blessures ne seront pas cicatrisées , tant qu'elle ne sera pas revivifiée par le régime salutaire de la liberté, elle sera réduite, comme une convalescente, à marcher à tâtons. Mais, n'en doutons pas, l'heure d'une seconde renaissance a sonné; « les jours sont venus, » ou du moins, ils sont proches : l'art itaUen, émancipé, brillera bientôt d'un nouvel éclat.
Déjà, parmi les œuvres que Florence, Naples, Milan, Gênes, Turin, Bologne, Venise, ont envoyées à l'Exposition du Champ de Mars, nous pouvons signaler plusieurs pages où se révèlent de sérieux efforts pour sortir de la banalité et de la convention. Et, à ce propos, nous ne pouvons mieux faire que de répéter ce qu'un délégué de Tltalie, M. Ranzi, membre du Jury international, a écrit dans une intéressante notice (1) destinée à suppléer à l'insuffisance du catalogue officiel : <x Ces efforts ont eu lieu au milieu de l'agitation pohtique et sociale du pays, au milieu des conspirations pour abattre la domination étrangère, des luttes pour la déhvrance de ritahe. Ces œuvres ont été plusieurs fois interrompues et reprises. Les artistes italiens, à un moment donné, abandonnèrent le ciseau et le pinceau, pour prendre une épée ou un fusil. C'est avec un sentiment d'orgueil national que nous disons cela ; l'his" toire devra en tenir compte. »
(1) Les Beaux-Arts italiens à l'Exposition universelle de Paris. 1867. par Marcello Ranzi.
Hàtons-nous de dire que pour son début l'école italienne a remporté un véritable triomphe : un des tableaux qu'elle a exposés, a été jugé digne d'une des six grandes médailles d'honneur décernées dans la section de peinture. Ce tableau, — dont le catalogue officiel ne fait pas même mention (1) — représente l'Expulsion de Gaultier de Brienne , duc d'Athènes, et a été peint par M. Ussi , de Florence. On ne pouvait choisir un sujet qui rappelât mieux à une nation, longtemps opprimée, que la pire de toutes les tyrannies est celle qui se couvre du masque de la démocratie.
C'est une histoire fort accidentée que celle de ce Gaultier de Brienne. Héritier de la puissante famille française à qui les empereurs de Constantinople avaient concédé, à titre de fief, la possession d'Athènes, il fut dépouillé de cette souveraineté par les Catalans et dut se réfugier en Italie, où il embrassa le métier, très lucratif et très respecté alors, de condottiere. Appelé par la répubhque florentine pour servir dans la guerre contre les Pisans, il se signala par sa bravoure et fut nommé commandant général de l'armée et capitaine de justice, grâce à l'appui des oligarques. Ceux-ci étaient de simples bourgeois qui, dans un état tout démocratique, avaient trouvé le moyen de s'emparer de l'administration des affaires ; mais leur vénalité, leur sottise et leiu" outrecuidance n'avaient pas tardé à les rendre odieux à la multitude, qui les tournait sans cesse en dérision et les désignait par le sobriquet énergique de popolani grassi (hommes du peuple engraissés). Espérant que Gaultier allait devenir le bouc émissaire qui attirerait sur lui toutes les malédictions, ils l'excitèrent eux-mêmes à abuser du pouvoir qui lui avait été confié. Mais plus rusé qu'eux et bien décidé à ne travailler que pour lui seul, Gaultier commença par frapper ceux-mêmes auxquels il devait son élévation. Il fit trancher la tête aux oligarques les plus influents, condamna les autres à la prison et leur imposa des amendes ruineuses. En même temps, il s'efforça de se concilier les nobles par l'appât des hautes fonctions, et le bas peuple par une familiarité affectée. Bientôt ses partisans, dont le nombre s'était rapidement accru, ne craignirent pas de demander pour lui un pouvoir souverain, et, comme les prieurs de la cité proposaient que des restrictions fussent du moins apportées à ce pouvoir, la populace impatiente conduisit Gaultier en triomphe dans le palais de la seigneurie, ti'aina le
(1) Celle omission a été réparée dans la deuxième édition.
gonfalon de la république dans la boue et substitua partout les armes du duc d'Athènes à relies de la commune de Florence. Une fois chef de l'État, Gaultier leva le masque ; il réunit autour de lui un millier d'aventuriers, Français, Bourguignons, Gascons, dont il se fit une sorte de garde prétorienne, et il ne songea plus qu'à satisfaire sa cupidité par les plus odieuses exactions. Mais écoutons Machiavel :
Bientôt Florence devint soumise non-seulement aux Français, mais à leurs coutumes, à leurs habillements. Les hommes et les femmes de la ville imitaient ces usages sans aucun égard pour la vie honnête, sans aucune vergogne... Les citoyens étaient pleins d'indignation, voyant la majesté de leur État détruite, les institutions méprisées, les lois anéanties, toute honnêteté corrompue, toute modestie civile éteinte... L'indignation, la haine s'accrurent à un tel point, que non-seulement les Florentins, qui ne savent ni garder la liberté, fni souffrir la servitude, — mais encore le peuple le plus servile, se fût enflammé du désir de recouvrer l'indépendance. Beaucoup d'habitants de toutes qualités se résolurent à perdre la vie ou à retrouver la liberté. Dans trois parties de la ville, trois sortes de citoyens formèrent trois conjurations : des grands, des commerçants, des artisans ; les premiers, irrités de n'avoir pas le pouvoir ; les seconds, indignés de ne l'avoir pas conservé ; les troisièmes, mécontents d'être frustrés de leurs gains habituels. Les trois conjurations se révélèrent leur secret, et elles convinrent d'attaquer l'étranger le 28 juillet 1343.
C'est ce soulèvement populaire que M. Ussi a entrepris de mettre en scène. Il a choisi le moment on la foule envahit le palais de la Seigneurie et oblige Gaultier à signer un acte d'abdication.
Le duc, vêtu de rouge, est assis près d'une table, au centre de la composition; il tient une plume à la main et regarde fixement devant lui, comme un homme brusquemeut éveillé au milieu d'un beau rêve. Il hésite à renoncer aux honneurs, aux richesses, à la puissance ; mais un artisan, le front enveloppé d'un linge blanc, se penche vers lui et, avec une véhémence que traduit la pantomime expressive des mains, il lui fait entendre qu'il ne lui reste plus qu'à partir. Derrière cet homme se pressent des citoyens armés que montre au duc un chevalier placé à droite, en deçà de la table, et ayant un pourpoint brun par dessus sa cotte de mailles. A gauche est un groupe de seigneurs et de hauts personnages parmi lesquels on distingue un vieillard à barbe grisonnante, les deux mains appuyées sur son épée, et un dominicain, — probablement l'évêque de Florence, — qui semble parler au duc. Plus
près (le celui-ci se lient un personnage sombre, sinistre, la tête encapuchonnée, les regards baissés, le front soucieux: nous l'avions pris d'abord pour Guillaume d'Assise, le conseiller de Gaultier de Brienne et le complice de ses forfaits; mais déjà la populace s'est emparé de ce ministre exécré et de son fils, beau jeune homme de dix-huit ans ; elle les entraîne violemment hors du palais, et tout à l'heure elle les massacrera avec d'effroyables raffinements de cruauté. Des fenêtres à ogive trilobée s'ouvrent dans le fond de l'appartement et laissent voir la foule qui s'agite au dehors. Ce tableau est, sans contredit, une des meilleures pages historiques de l'Exposition. Les figures sont habilement groupées , la scène est mouvementée, sans confusion, elle impressionne par sa simplicité même. Les attitudes sont vraies, les expressions naturelles. L'exécution est à la hauteur de la pensée : on ne peut souhaiter un dessin plus correct et plus ferme, une couleur plus solide et plus harmonieuse. J'exprimerai pourtant un regret au sujet de cette belle peinture : elle n'a ni la verve ardente qui passionne, ni l'imprévu qui saisit, aucune de ces audaces heureuses qui sont comme la marque du véritable génie. Pour tout dire, en un mot, son défaut c'est sa trop grande sagesse.
Le tableau dans lequel M. Dominique Morelli, de Naples, a représenté Le Tasse lisant un chant de son poème à É lé onore d'Esté^ pendant une convalescence de cette princesse , n'a ni la même importance, ni la même gravité que la composition de M. Ussi ; mais il lui est supérieur, à mon avis , par l'originalité du sentiment, par la verve et le brio de l'exécution. Lepoète, assis à droite, en face d'Éléonore, manque un peu de noblesse dans son attitude ; mais la princesse, renversée sur son fauteuil, la tête appuyée sur son oreiller, a une physionomie d'un exquise douceur. Les deux suivantes, placées au fond près d'une fenêtre ouverte, écoutent bien; elles sont fort belles d'ailleurs, surtout celle qui est la plus rapprochée de la princesse. Mais, ce qui est le plus remarquable, c'est la puissance avec laquelle sont modelées ces figures de grandeur naturelle. La lumière un peu trop blanche, dans les parties vivement éclairées, est habilement distribuée ; la couleur a de la transparence et de l'éclat. — M. Morelli a exposé, en outre, deux petits cadres : Lara et son page , morceau qui n'a de valeur que par son coloris, et un Bain pompéien, dont les figures n'ont absolument rien d'antique et pourraient même donner la main , sans rougir, aux Baigneuses de M. Courbet. Il estfâcheux, pour la réputation de M. Morelli , que cet artiste ne nous ait pas envoyé son tableau des
Iconoclastes qui, a en juger parla belle eau-foiio de M. F. Dibartolo, esl une composition d'un caractère très-élevé.
M. Frédéric Faruffini, dsi Sesto. n'est point un inconnu pour nous : sa Première entrevue de Machiavel avec César Borgia a déjà figuré au Salon de 1866 et y a obtenu une médaille. On a sans doute voulu récompenser les mérites de l'exécution matérielle de ce tableau, un dessin hardi, un coloris vigoureux, une distribution originale et savante de la lumière. Par ces diverses qualités, M. Faruffini se rapproche beaucoup de M. Morelli, et il ne serait peut-être pas téméraire d'avancer que l'un de ces deux artistes a dû se modeler sur l'autre. Si nous examinons la composition de la Première entrevue, nous serons forcé de reconnaître (ju'elle n'est pas des plus heureuses. Machiavel, assis à droite, ne trouve rien de mieux, pour se donner une contenance, que d'étirer ses gants, et sa physionomie, qui veut paraître fine, n'est que vulgaire. Le duc , qui tourne le dos à une fenêtre, — probablement pour mieux dérober l'expression de son visage au coup d'œil scrutateur du diplomate, — le duc se presse les flancs comme un homme qui aurait la colique, et allonge malhonnêtement ses grandes jambes. 11 était difficile, j'en conviens, de rendre avec l'énergie voulue la figure de cet astucieux coquin, de qui Machiavel lui-même a dit, à propos de cette entrevue : « Quelques efforts que je fisse pour découvrir sa pensée, il réussit toujours à les éluder ; il vira au large (girà largo). » On nous assure que M. Faruffini a copié fidèlement les portraits du temps et qu'il a même poussé le scrupule jusqu'à reproduire les appartements où la scène eut lieu, à Imola. C'est là le fait d'un artiste consciencieux ; mais, en vérité, le moindre grain de style ferait bien mieux notre affaire. — M. Faruffini a exposé plusieurs autres toiles : son propre portrait largement modelé; une Tête de femme, d'un caractère étrange, et un Moine en prière., bien prosterné et abîmé dans son humiliation volontaire, comme un pêcheur faisant amende honorable.
Parmi les rares peintures de l'école italienne qui figuraient à l'Exposition de 1855, on remarqua les Prisonniers de Chillon, de M. André Gastaldi, de Turin. Cet artiste nous a envoyé, cette année, une vaste toile historique, le Siège de Tortone, où il y a beaucoup à louer et beaucoup à reprendre. — Les Tortonais, assiégés par Frédéric Barberousse et par les Pavésans, viennent chercher de l'eau dans le camp ennemi. A gauche, des soldats se pressent, se poussent, se disputent, autour d'une fontaine que domine un rocher. Au centre de la composition, une jeune fille,
d'une belle tournure, soulève uu vase où boit un chef armé de pied en cap. Plus à droite, un homme vigoureux menace de son épée un soldat qui tente d'arracher un seau de cuivre à un jeune garçon, Au second plan une troupe de hallebardiers s'apprête à repousser les assiégeants qui débouchent d'un chemin creux. Dans le fond, les arbalétriers occupent les hauteurs que couronnent les remparts de la ville. Ce fond vient trop en avant. Les groupe^ des premiers plans sont un peu confus, mais on y découvre plusieurs figures savamment dessinées, des tètes et des poses expressives, des costumes bien étudiés. La couleur est harmonieuse et finement nuancée ; mais elle manque de solidité ; la lumière est répartie trop uniformément et la perspective est défectueuse. — Ces critiques faites, je reconnais volontiers que M. Gastaldi n'est pas le premier venu, et que son tableau, peint d'ailleurs dans le sentiment de l'école française, ne déparerait pas un musée historique comme celui de Versailles.
On croit généralement en France que les artistes italiens contemporains pastichent tous, avec plus ou moins de zèle, les chefsd'œuvre de leurs illustres devanciers. C'est là une erreur complète. Si nous exceptons M. Antoine Zona et M. Raphaël Gianetti, tous deux Vénitiens, qui ont fait les plus grands efforts pour s'assimiler la manière du peintre des Noces de Cana, — le premier dans un immense tableau où il a représenté Le Titien prédisant à Paul Véronèse son avenir artistique, le second dans la Rencontre de Gaspara Stampa et de Collatino de Collalto, — nous ne voyons guère que des novateurs enclins pour la plupart au réalisme le plus outré, parmi les exposants italiens du Champ de Mars. Loin de nous la pensée de les blâmer de ce qu'ils se laissent aller à leur individualité et de ce qu'ils cherchent à être de leur époque dans le choix de leurs sujets ; mais nous croyons que tout en ne relevant que de leur caprice, au point de vue de l'idée, et tout en s'inspirant du milieu où ils vivent, ils devraient s'efforcer, dans la pratique, de perpétuer les traditions de beauté et de style qui, trois siècles durant, on fait la force et la gloire des magnifiques écoles florentine, romaine, vénitienne. Qu'ils peignent autre chose que des Madones et des Pietà , s'ils ne sentent pas en eux cette passion catholique qui animait l'Angelico ; qu'ils abandonnent la mythologie, s'ils n'ont pas ce vif amour de l'antiquité et cette adoration de la beauté plastique qui firent du Sanzio un continuateur d'Apelles et de Parrhasius ; qu'ils s'attachent à fixer sur la toile les sentiments, les passions, les mœurs, les actes de l'huma-
iiité vivante, puisque aussi bien le temps des rêveries mystiques est passé et que le règne de la personnalité humaine est venu. Nous serons des premiers à applaudir à leurs efforts. Mais qu'ils y songent bien aussi : dans cette voie nouvelle, ils ne marcheront ferme et n'iront loin qu'à la condition d'avoir demandé aux vieux maîtres les secrets de leur éternelle jeunesse, la science de la mise en scène, le goût exquis des accessoires, la justesse de l'expression, la vérité de la couleur, la noblesse des attitudes , tout ce qui constitue l'élévation de la pensée et de la forme, cet idéal, en un mot, sans lequel, il faut bien le dire, l'art n'existe pas.
L'idéal est assurément la chose du monde dont se préoccupe le moins M. Camille Miola, de Naples : ce n'est pourtant pas le goût qui fait défaut à cet artiste, si j'en juge par le choix intelligent des sujets qu'il a voulu traiter. Plante, esclave, lisant ses comédies aux meunières et aux meuniers , ses compagnons, — n'est-ce pas là un motif charmant ? Quelle délicieuse peinture ce motif n'eût-il pas inspirée à un artiste unissant la grâce de M. Hamori à l'érudition de M. Gérome ! M. Miola n'a vu là qu'un prétexte à croquer des gens enfarinés qui se désopilent à qui mieux mieux en écoutant les lazzi d'un loustic ; il a laissé courir son pinceau et a réussi à faire une charge assez amusante. Ne lui demandez, d'ailleurs, ni finesse de couleur, ni correction scrupuleuse de dessin, et contentez-vous de l'à-peu-près qui suffit à la pochade. ~ Encore un sujet qui prêtait à merveille à la peinture, et que M. Miola a traité en manière de caricature : Marc-Antoine et Fulvie contemplant la tête de Cicéron.
Les Italiens ont une propension à outrer les horreurs tragiques aussi bien que les gaités de la comédie ; c'est chez eux qu'est né Arlequin, et s'ils n'avaient eu Ugolin, ils l'auraient inventé. On ne saurait avoir plus de férocité — en peinture — que n'en a déployé M. Joachim Toma, de Naples , dans une Scène d'inquisition, où nous voyons quatre moines groupés sur une espèce d'estrade et discutant froidement, tandis que devant eux un vieillard, étendu sur un instrument de supplice, le corps meurtri et ensanglanté, soulève péniblement sa tête effarée pour regarder ses bourreaux. M. Ranzi, qui a rappelé fort à propos à M. Toma le « Nec Medea trucidet, » d'Horace, convient néammoins que cette Scène d'inquisition est pleine de vérité; je veux bien le croire; mais, quant à prétendre, comme l'a fait le même critique, que « la couleur est appropriée à la tristesse du thème, » c'est là une façon toute bénévole d'excuser une profusion de tons grisâtres et boueux.
La Mort d' Alexandre de Mèdtcis a inspiré deux artistes génois, M. Joseph Bellucci et M. Gabriel Gastagnola. Les deux tableaux appartiennent à la municipalité de Gênes. M. Bellucci nous montre le cadavre du duc étendu à terre, — à peu près dans la position du duc de Guise, de Delaroche, — au moment où le cardinal Gorneto, suivi de quelques domestiques , pénètre dans la chambre où a eu lieu l'assassinat. Le fait historique est bien indiqué, mais la peinture est froidement correcte. — Dans le tableau de M. Gastagnola, un homme vêtu d'un justaucorps noir, est couché sur son lit en désordre, dans une attitude qui révèle suffisamment le crime : rien ne fait connaître, d'ailleurs, le titre et le nom de cet homme ; je me trompe, à sa figure aussi noire que son pourpoint, je l'avais pris d'abord pour Othello... Au surplus, la victime joue ici un rôle assez secondaire : les accessoires, les meubles, les tentures, sont peints avec le plus grand soin et attirent tout de suite l'attention.
Les curieux se pressent devant le tableau de M. Pompeo Molmenti , de Venise , qui représente V Arrestation de Philippe Calendario, architecte du palais ducal , compromis dans la conspiration de Marino Faliero. Philippe, les mains liées par des cordes, est entraîné par des soldats bardés de fer ; il est debout, à gauche, au pied de l'escalier de sa maison, et se retourne pour regarder sa femme, demi-vètue, qui s'accroche à son manteau et s'évanouit entre les bras d'une suivante, tandis que son jeune fils effrayé se réfugie près d'elle. La scène a lieu la nuit. Un soldat placé sur l'escalier, à droite, allume une lanterne dont la lueur rougeâtre éclaire les deux femmes et l'enfant et se reflète sur le visage attristé de Galendario. Les autres personnages, à gauche, sont dans les demi-teintes bleuâtres du clair de lune. Ge contraste des deux lumières excite au plus haut point l'admiration du public. Mais nous savons que, depuis que cet effet a été si merveilleusement employé par Raphaël dans la Délivrance de saint Pierre, et par le Gorrége dans la célèbre Nuitdi\x musée de Dresde, certains artistes en ont abusé au point de le rendre banal et insipide. Gérard Honthorst, que les Italiens surnommèrent Gherardo délie Notti (Gérard des Nuits) , Gérard Dov , Gottfried Schalcken , et , de notre temps, M. Van Schendel, ont obtenu de grands succès dans cette fantasmagorie lumineuse. M. Molmenti s'en est tiré lui-même très-adroitement, mais l'intérêt que l'on peut prendi-e aux jeux de lumière empêche que l'on ne remarque les mérites plus sérieux de la composition, .— un dessin très-pur, des expressions étudiées avec soin et une grande finesse de touche.
Je ne me sens aucun goût pour le tableau dans lequel M. Eleuthère Pagliano a représenté un Episode de la Bataille de San- Martino, V attaque du cimetière, — mais j'aime assez la Convalescence de Bayard, du même artiste : les deux dames de Brescia, qui viennent charmer le chevalier par le son de la guitare et par la musique encore plus délicieuse de leur babil, sont toutes deux fort jolies; il est fâcheux que ces figures ne s'enlèvent pas plus vigoureusement sur le fond.
La peinture militaire ne réussit pas mieux à M. Jérôme Induno, de Milan ; heureusement pour sa réputation, cet artiste nous offre, à côté d'une grande Bataille de Magenta^ composition mal ordonnée et mal peinte, deux petits tableaux du genre de ceux qui lui ont valu une mention honorable en 1855 : le Récit du garibaldien et la Lettre du camp. Du naturel, de la bonhomie, une foule de détails naïvement observés , voilà ce qui recommande ces deux cadres où j'aperçois comme un reflet de la manière de M. Knaus, et, mieux encore, de celle de M. Lepoittevin. Le plus grand défaut de M, Induno, qui est aussi celui des artistes que nous venons de nommer , est de ne pas mettre assez d'air autour de ses figures, surtout dans les fonds. — M. Castiglione, coloriste plus hahile, mais observateur moins sincère, traite de petits sujets dans le genre de ceux de M. Willems : la Visite du médecin, la Convalescente, la Remise d'une lettre. Tournures élégantes, costumes et accessoires peints avec finesse. La Salle d'armures du musée de Turin, du même artiste, a déjà figuré au Salon de 1864 et y a été remarquée. — La Leçon de plain-chant, de M. Moïse Bianchi, est une composition spirituelle ; le Moine au lutrin , de M. Abbate, une étude des plus réahstes ; la Religieuse, de M. Tofano , une piquante fantaisie; Catherine de Médicis et Charles IX, de M. Al. Focosi, un tableau bien conçu, étudié avec soin dans les détails et d'une couleur énergique ; Saint-Laurent donnant aux pauvres les biens de l'Eglise, de M. PoUastrini, une grande page où il y a de la science à défaut d'inspiration ; la Vie intime, de M. Guido Gonin, un pastiche de Watteau ; le Shah de Perse parcourant les provinces de son empire, de M. Pasini, une scène orientale très-fidèlement observée, sans doute, mais exécutée dans des tons d'aquarelle qui ont plus d'éclat que de profondeur. M. Pasini, du reste, n'a pas attendu cette Exposition pour se faire connaître en France ; il s'est formé à Paris sous la direction de M. Gicéri, et a été médaillé aux Salons de 1859, 1863 et 1864.
La réputation de M. Joseph Palizzi, de Naples, est faite aussi de-
puis longtemps à Paris. Ghadiii sait que cet artiste u'a pas son pareil pour peindre les ânes, particnlièrement les petits ânes charbonniers delà forêt de Fontainebleau; il y en a quatre qui sont tout à fait charmants, dân):^ la. Charbonnière exposée au Champ de Mars. La facture de ce tableau est habile et la couleur vigoureuse. J'en dirai autant d'un Intérieur de forêt, où folâtrent des chèvres blanches, et d'un Troupeau de bœufs surpris par la tempête dans les marais voisins de l'Adriatique. A propos de cette dernière toile, qui est la plus importante de l'exposition de M. Joseph PaUzzi, M. Ranzi a une façon tout italienne d'exprimer son admiration. « La scène est si vraie, dit il, qu'en observant ce tableau, l'on est tenté d'ouvrir le parapluie ! » Il est certain que la composition est très-mouvementée et qu'il y a de la furia dans l'exécution, mais le ciel est horriblement noir et lourd : il ne pourrait en tomber que de la suie ou de l'encre. — M. Philippe Pahzzi, qui n'a pas quitté Naples partage avec son frère Joseph la spécialité de peindre les roussins d'Arcadie; il aexposé en ce genre une petite étude d'une couleur un peu sombre, mais d'une grande vérité dans les animaux. Cet artiste a tenu d'ailleurs, à nous montrer qu'il n'existait pas de bêtes, sous le soleil, qu'il ne fût capable de représenter fidèlement, et il a peint, à cet etfet, la Sortie de P Arche. Je ne doute pas qu'il ne lui ait fallu se Uvrer à des études très-attentives et trèspersévérantes pour exécuter ce tableau, dont une Société d'acclimatation s'accommoderait à merveille ; mais je suis bien obligé de constater qu'au point de vue de l'art, ila produit une oeuvre médiocre. La composition manque d'unité; le coloris a de la clarté, mais il est dépourvu de chaleur ; toutes les parties du tableau reçoivent la même quantité de lumière, et l'on pourrait croire que cette lumière est celle d'un phare électrique ou d'un magnifique clair de lune. A cette toile si laborieusement peinte, je préfère un bout d'étude du même artiste représentant une flaque d'eau au pied d'un mur : rien de plus vrai et de plus harmonieux.
L'école italienne ne brille pas dans le paysage. Un homme éminent par les qualités de son intelligence et de son cœur, Massimo d'AzegUo , qui a beaucoup fait pour l'avancement de l'art dans l'Italie du Nord , passait pour un des meilleurs paysagistes de ce pays. L'Exposition a réuni de lui plusieurs tableaux oii l'on reconnaît un artiste formé par l'étude du Poussin et de Claude : compositions savantes mais froides. — A défaut de style , le Printemps et les Maremmes d^Ostie, de M. Giuseppe Benassai , de Florence , ont le mérite d'être sincèrement étudiés d'après nature ;
l'exécution est faible , mais on ne peut nier qu'il y ait de l'air dans ces deux petits cadres.
Le meilleur portrait de la section italienne a été envoyé par M. Gordigiani, de Florence; c'est celui d'un sexagénaire accoudé sur une table et tenant à la main un papier de musique; la tête, souriante , est finement modelée. Si j'ajoute que ce portrait m'a rappelé celui de M. Nanteuil-Lanorville, par Pagnest, je ne saurais en faire un plus grand éloge. — Leportrait deGavour,par M.François Hayez, de Milan , m'a paru ressemblant ; mais il n'a ni caractère, ni relief. M. Hayez qui fut, — il y a quelque trente ans, — un des rénovateurs de la peinture en Italie et, si je ne me trompe , l'un des chefs d'une école dite romantique, M. Hayez jouit au-delà des monts d'une réputation quelque peu surfaite. Certes, ni son portrait de Cavour, ni son Martyre de saint Barthélémy, ni sa Réconciliation d'Othon IV et d'Adélaïde de Bourgogne^ ne sauraient le placer bien haut dans l'estime des amateurs. On y reconnaît un dessinateur correct et un peintre consciencieux , mais l'originalité, i'àme, la vie, font absolument défaut.
M. Hayez a longtemps travaillé à Rome et a exécuté dans les galeries du Vatican plusieurs peintures dont les ciceroni font le plus grand éloge. C'est sans doute pour ce motif que ses tableaux ont été placés dans la salle réservée aux envois des États-Pontificaux; mais ce que j'ai peine à m 'expliquer, c'est que, dans cette même salle on ait exposé des peintures exécutées par des sujets ottomans. Serait-ce parce que les tableaux qui nous sont venus de Rome sont presque aussi mauvais que ceux qui nous sont venus de Constantinople ? — Ici, nous voyons l'enfance de l'art; là, sa décrépitude. — Singulier rapprochement ! , .. — Suivant M. Ranzi, « des circonstances exceptionnelles auraient empêché que Rome ne fût représentée plus dignement » au grand concours international du Champ de Mars ; j'ignore quelles peuvent être ces circonstances, mais je veux bien les admettre ; car il m'est impossible de croire que l'art soit délaissé dans la ville de Léon X, alors qu'il est encouragé par les successeurs de Mahomet II.
M. Tattaresco, de Bucharest, a exposé, sous le titre de Réveil de la Roumanie^ une allégorie qui fait plus d'honneur à son patriotisme qu'à sa manière de peindre. Toute réveillée qu'elle soit, la Roumanie n'a pas encore accompli de bien grands progrès artistiques. Je ne sais si M. Origoresco est destiné à y faire école ; mais il y a certainement en lui l'étofl'e d'un peintre. iSes Lavandières,
sa Bande de Tziganes^ son Chasseur dans les bois, sa Tête de petite fille, sont traités avec une fougue un peu brutale et une grande inexpérience des règles fondamentales de l'art : mais, on y trouve un sentiment bien sincère de la nature , un goût très-vif de la couleur et un parfum de naïveté qui charme.