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On le voit, toute la critique de Flaubert est fondée sur l'importance qu'il accorde à l'exécution d'un ouvrage et à la quantité de talent que révèle cette exécution. Il fit de ces deux principes la base de ses appréciations, parce qu'il était grand artiste et qu'à ce titre il était juge compétent des principes dont il se servait. On
chercherait vainement chez lui une philosophie littéraire quelconque, des considérations historiques, des opinions sur Tinfluence sociale d'une œuvre d'art. La prétention d'étudier psychologiquement les productions de l'esprit le faisait sourire ; il ne comprit jamais Stendhal et il se préoccupait aussi peu de dégager la psychologie des œuvres d'autrui que d'en mettre dans les siennes propres. Les questions de moralité le laissaient aussi indifférent que la philosophie d'Auguste Comte, dont il se moquait, et que la sociologie de Proudhon, qu'il traitait d'immense farceur. Ou comprend donc l'indignation que devait lui inspirer la critique universitaire, qui est toujours restée étrangère aux discussions de forme et de métier. Avec quelle ironie il s'écrie : « J'ai frappé sur la poitrine de tous ces cocos-là, les Cuvillier-Fleury, Saint-Marc Girardin, Villemaiu, etc. Je sais ce qu'ils ont dans le ventre. » 11 fut toute sa vie hanté par l'envie d'écrire un ouvrage de critique, et Ton s'imagine le document qu'il nous eût laissé. Son exaspération va jusqu'à désirer fonder uue Revue où l'on éreinterait tout le monde et où l'on répondrait à coups de bâton et à coups d'épée. Il ne pardonnait pas
aux critiques doctrinaires de faire de l'histoire au lieu de faire du métier, et de tout savoir, sauf de savoir écrire. « La connaissaoce qui leur manque à tous, disait-il, c'est l'anatomie du style » (II, 314). Et plus loin : « L'esthétique attend encore son Geoffroy Saint-Hilaire. » Dans des pages superbes, il explique son programme, qui consiste justement à étudier l'anatomie du style (II, 314 et 95). Les idées que Flaubert a mises en circulation et qu'on trouvera là lumineusement exposées, sont destinées à porter leur fruit. Elles ne frapperont pas les gens de métier, parce qu'ils y a longtemps qu'ils pensent de même, mais il n'est pas possible que la critique ne s'efforce pas de développer ces formules. C'est vers cette orientation technique que doit se diriger le mouvement des esprits, si nous voulons obtenir des résultats précis et certains; Il est vraiment fâcheux qu'un artiste comme Flaubert puisse dire : « Il n'y a pas une critique bonne depuis qu'on en fait. > Il faut, au contraire, n'en plus faire que de bonne. Tâchons de mettre à profit les leçons qu'on nous donne pour la première fois sur l'art d'écrire. Flaubert a plus d'autorité qu'un autre parce qu'il est producteur
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et que sa critique dérive de la production, tandis ({lie colle des penseurs et des universitaires ne dérive que des idées. Certes, la critique universitaire est dans son rôle en limitant son examen à rinfluence et à la portée des œuvres écrites. Flaubert n*a pas tort de le dire à G. Sand \ mais tout en déplorant les lacunes d'une pareille méthode, il aurait dû comprendre que celui (|ui n*est ni artiste ni grand écrivain ne peut avoir au service de ses jugements les mêmes raisons intrinsèciues qu'un prosateur de talent. I/antagonisme irréductible des gens de métier et d(»s psycholofçues repose sur une dissemblance iniliah» de vision et decerveau, telle que les crée la naluiT, dispensatrice de toutes les qualités et (|ui se plaît à dillérencier les âmes. Il est certain (juo la rrili([uo qui suit une œuvre et la pénètre doit (Hre supérieure à la critique qui s'en éloi«;ne ou qui rude autour; mais l'étude des idées a son intérêt, et je crois qu'on doit en faire cas, à condition qu'on les subordonne à l'étude des procédés. Le chemin de la grande critique, de la critiiine fertile, est ouvert. Nous n'avons
< iet.hrs () (Mt\)ri;e SamL p. 73.
plus qu'à atténuer les sévérités et à mettre à point les certitudes d'un homme convaincu et sûr de lui.
DRusses Romanciers naturalistes, M. Zola nous peint l'auteur de Salammbô comme un énergumène de l'art, entêté d'esthétique, sans souplesse d'esprit et rebelle à l'avis des autres. La vérité, on l'a vu, c'est qu'il admirait avec outrance, mais qu'il savait tout admirer et que rien n'a pu décourager sa foi, altérer son goût, diminuer la sûreté de son sens critique, qui était extraordinaire. La bonté de son cœur d'enfant, car l'homme chez lui fut un grand enfant, a seul parfois égaré sa clairvoyance. Il suffisait d'être de ses amis pour avoir droit à l'indulgence et à la louange. C'est ainsi qu'il mettait Théophile Gautier immédiatement au-dessous de Victor Hugo avant Lamartine et Musset et qu'il a placé Feydeau et Bouilhet si haut.. Une disposition de cœur plus tendre l'aveugla plus profondément encore sur les mérites de Louise Collet, et il s'enthousiasmait de bonne foi pour des ouvrages de George Sand dont le fond et la forme auraient dû le choquer, puisqu'ils le choquaient si fort chez Octave Feuillet. Mais ce Flaubert domina-
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leur et qu'on nous dit intraitable, quelle soumission il apportait aux avis d'autrui ! Comme il écoutait ses amis, quand on lui fit refaire son Saint Antoine ! Comme il suivait les conseils de Bouilhet l'obligeant à refondre des chapitres entiers de Madame Bovary! Quels doutes sur lui-môme à chaque page de cette douloureuse correspondance! Que de tâtonnements et de renoncements ! Quelle dignité d'effort I Quelle haute conscience d'artiste I Avec quelle absence d 'amour-propre il crie son angoisse ! Quelle humilité dans l'admiration des maîtres, lui qui les a égalés de si près î Pour les esprits étroits, Flaubert a paru diminué par la publication de cette correspondance; pour nous, la misère de sa confession le grandit ; il s'est colleté avec la gloire et, s'il la possède, c'est qu'il l'a conquise. On va au ciel par la sainteté d'une vie tranquille. Lui, c'est par le martyre qu'il y est allé.
Maintenant que nous avons précisé les principes de sa tournure d'esprit et les inclinations de sa nature productrice, ses antipathies et ses préférences littéraires ne nous étonneront plus.
Pour l'intensité et la vision impersonnelle, il est naturel qu'il ait mis en tète Homère, Shakespeare
et Cervantes, les trois plus gcands évocateurs illusionnants qui aient existé. < Si je voyais Shakespeare en chair et en os, dit-il quelque part, je crèverais de peur. » Et plus loin : < Quel gigantesque bouquin que Don Quichotte! Y en at-il un plus beau ? Don Quichotte a pour nous Texistence historique de César. » Ses adorations allaient ensuite à Saint-Simon et à Montaigne, Tun peintre des autres, Tautre peintre de luimême. Chateaubriand, parmi les modernes, fut son auteur favori; nous avons montré ici même l'étroite filiation qui unit Tauteur des Martyrs avec Fauteur de Salammbô et par quelle similitude de goûts et de procédés la prose de Flaubert s'est façonnée sur la prose de Chateaubriand. Bossuet Tenchantait par l'ampleur harmonieuse de sa période, l'audace et la trouvaille de ses mots, qui font de son style une perpétuelle création. Personne n'a mieux goûté que Flaubert Tuniverselle compréhension de Goethe, qui plaçait lui aussi Homère et les Grecs au-dessus de tout et qui, avec un simple fait divers, une histoire de suicide, a su écrire un chef-d'œuvre de vérité et de passion. Montes^ quieu, Labruyère et Boileau séduisaient égale-
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ment Flaubert par leurs scrupules d'écrivains et la patieuce impeccable de leur forme. Son ima- ^iuation essentiellement représentative n'était à l'aise que devant Hugo, Gautier et Leconte de Lisle et il n'admit jamais la poésie < sans images » de Sully-Prudliomme et de Lamartine, envers lequel il s'est montré injuste en l'assimilant à Bérenger. M. de Heredia, un plastique aussi exclusif et aussi travaillé que Flaubert, a vengé, dans son Discours à l'Académie, l'illustre auteur des Méditations, que Leconte de Lisle dédaignait aussi trop superbement. Cette partialité irrévérencieuse se comprend cbez Flaubert : le talent de Victor Hugo réside surtout dans la forme et celui de Lamartine dans l'idée. La langue des Harmonies et des Méditations n'est pas raftinée; ce sont des pensées de génie, les plus nobles cris que l'humanité gémissante ait poussés vers Dieu et vers l'infini. Mais l'infini était pour Flaubert de la métaphysique et il n'a jamais aimé la métaphysique. Il serait d'ailleurs trop long d'entrer dans une discussion d'opinions et de goûts et d'exposer des raisons toujours délicates à combattre et à réfuter. L'essentiel pour nous est de nous expliquer les anti-
pathies de Flaubert et les motifs qui ont déterminé son intransigeance relativement à certaines manifestations supérieures de Fart. En poussant à bout les principes de son esthétique et en les adoptant tels qu'il les comprenait, dans toute leur logique, c'est-à-dire dans toute leur exagération, quelques-uns de ses jugements les plus sévères peuvent se soutenir et s'absoudre. On trouve par exemple dans la poésie de Musset, qui fut sublime en peignant sa souffrance passionnelle, tout un système de prose spirituellement et insuffisamment rimée, qui devait souverainement déplaire à Flaubert, comme lui déplaisaient les hémistiches et les phrases toutes faites qui abondent dans Jocelyn. C'est par cette même raison quïl haïssait Bérenger, dont le style semble emprunté à un recueil d'expressions choisies et que les Jules Janin d'autrefois avaient le courage de comparer à Horace, le créateur de mots et de style par excellence. On conçoit très bien au contraire que la prose de Renan, faite de nuances et d'orfèvrerie fine, ait enchanté l'auteur de Salammbô et que la forme incolore de Balzac ait fini par le fatiguer. Le bourgeoisisme d'Emile Augier devait également révolter ce romantique
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rompu aux secrets du métier difficile et qui se remettait à lire Sophocle pour se sauver du fade Télémaque.
L'âme de son œuvre, la vie de son travail, le principe de sa production et de sa critique a donc été pour Flaubert le culte du Beau expressif et le souci de la forme parfaite. Il s'est de jour en jour plus étroitement astreint à ce labeur, il a emprisonné de force son inspiration dans cette torture éperdue, par la pente fatale qui d'un chrétien fervent fait tôt ou tard un mystique. Il a subi Texagération des croyances sincères. Il est tombé dans Tascétisme artistique, mais il y est tombé volontairement et c'est là le point important. Il ne faut pas voir dans Bouvard et Pécuchet, cet aride livre, un avortement de ses facultés, le résultat de son impuissance, le dernier efïort d'un talent arrivé à la stérilisation et à l'épuisement. Non, cette sécheresse, Flaubert l'a cherchée par dédain des ressources ordinaires, par mépris pour son imagination exubérante qu'il a toujours domptée et mortifiée. Jamais son talent n'eut plus d'épanouissement et de jeunesse qu'à l'époque où il composait ce livre d'érudition idéologique, qui fait le pendant de la Tentation
de saint Antoine et qui est le plus curieux spé-^ cimen de ce qu'on pourrait appeler le Jansénisme littéraire de Flaubert. La preuve, c'est qu'il s'interrompit de l'écrire pour publier les trois nouvelles qui sont des merveilles de couleur et de facture et qui s'appellent : Un cœur simpky HérodiaSf Saint Julien l'Hospitalier, Voilà les œuvres qu'il aurait pu produire, s'il n'eût pas mis sa délectation à poursuivre les plus inaccessibles difficultés de l'art. Bouvard et Pécicchet^ cette œuvre profonde qui faisait pourtant dire à Barbey d'Aurevilly : « Quand donc persuaderat-on à M. Flaubert de ne plus écrire, »ne prouve pas la décadence critique de la belle intelligence à qui nous devons Madame Bovary ; non, c'est l'essai d'un dilettantisme supérieur, le besoin d'essayer sa force sur un sujet exceptionnel,
l'envie de faire une expérience suprême, une synthèse d'abstraction encore inédite et qui paraissait impossible. Sa correspondance est là d'ailleurs pour nous prouver que jusqu'au dernier moment Flaubert conserva sa verve d'idées, son bouillonnement d'âme, sa virtuosité Imaginative, sa lucidité critique. Son Voyage à Jérusalem démontre qu'il n'avait pas besoin de
travail pour écrire de premier jet des phrases superbes. Il a toujours été maître de lui et égal à lui-même.
Eq somme, Flaubert a été un penseur d'une étendue d'esprit très rare, qui s'est assimilé avec la même sûreté et la même ardeur tout ce qui de près ou de loin touchait à la littérature et à l'art. La puissance de sa vision critique fut aussi grande que la puissance de sa vision picturale. 11 nous laisse non seulement des chefsd'œuvre, mais l'exemple d'une méthode d'examen rigoureuse que nous devons suivre, parce qu'elle est la seule efficace et la seule bonne. Tî\chons d'écrire et de juger comme il l'a fait. Nous n'aurons jamais assez de talent pour craindre de tomber dans les écarts qu'il s'est permis, et il n'y aura que du profit pour nous, (îrand prosateur et juge souverain, l'auteur de Madame Bovary doit guider notre génération d'artistes et de penseurs tourmentés, comme ces lumières fixes qui brillent le long des côtes, et qu'on ne perd pas des yeux quand la mer est mauvaise.