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ET LES POÈTES ACTUELS

Nature du talent de M. de Heredia. — Sa filiation et son origine. — Il procède de Leconte de l'Isle. — Origine et formation du talent de Leconte de Lisle.

— Le style, la forme et le travail dans les Trophées,

— L'art plastique et l'interprétation nouvelle de l'Antiquité. — Horace et M. de Heredia. — La descendance de M. de Heredia. — Notre poésie contemporaine plastique.

L'Académie française vient d'ouvrir ses portes à un poêle éminent qui n'a produit qu'un seul volume de vers et qui avec une œuvre très courte s'est fait une grande célébrité. Les Trophées sont un des livres de poésie les plus parfaits de notre siècle et, comme toutes les choses excellentes, leur mérite ne fera que s'accroître. Ce qu'il y a de remarquable dans la réputation

de M. de Heredia, c'est qu'elle n'a pas été cherchée et qu'il a connu la gloire sans songer à sortir de l'obscurité. Ils deviennent de plus en plus rares, à notre époque, les auteurs qui écrivent pour la seule joie d'écrire et qui avant d'écrire ont gardé longtemps en eux leur production comme un parfum dans une cassette bien fermée. Vexegi monumentum est une fière devise qu'on n'inscrit plus guère aujourd'hui sur les monuments littéraires, et l'on rencontre de moins eu moins dé ces bénédictins de l'art qui mettent, comme Flaubert, des années à achever un volume. La solidité des œuvres s'obtenait autrefois par la concentration et le labeur. Nos classiques les plus durables, comme La Bruyère et Boileau, ont conquis la postérité avec un seul livre. C'étaient les hommes de Vunius libri dont parle l'adage, race obstinée et patiente, définitivement perdue à notre époque de surmenage intellectuel et de publications hâtives.

Loin de se laisser entraîner par cet horrible mal d'écrire qui a gâté tant de beaux talents, M. de Heredia s'est isolé dans son travail, avec un parti pris qui sent la coquetterie antique. Il est de ceux qui croient avec raison que l'art

est dans la condensation et qu'on se survit par la qualité bien plus que par la quantité. Il a fait plus que des livres : il a su faire un livre, sur lequel, comme la lumière d'une lentille, se sont ramassées et unies toutes ses qualités de poète. Le nombre des volumes est inutile à qui sait mettre son talent dans un seul. L'abbé Prévost en a signé plus de soixante ; il ne reste de lui que Manon, M. de Heredia s'est fort judicieusement épargné la peine de publier des volumes destinés à l'oubli ; il a préféré nous en donner un qu'on ne puisse plus oublier. Sûr de ses forces, il a dédaigné la gloire, à mesure qu'elle arrivait ; il s'est dérobé au public, pendant que le public le cherchait. Les sonnets qui l'ont rendu célèbre, il ne les a publiés que peu à peu, dans des revues, à des mois d'intervalle, fleur à fleur, comme un bouquet qu'on éparpille. Cette œuvre, qui lui a coûté tant de travail, semble ne lui avoir coûté aucune attention. 11 ne l'a pas faite avec la fixité d'une volonté tenace ; elle s'est formée et elle a paru au hasard de l'inspiration. Il a séduit le public sans s'occuper de lui, insouciant jusqu'à disperser l'effet même, la portée totale de ces fins chefs-d'œuvre si admi-

rablement ciselés. Et cela s'explique : chacun de ces sonnets résume Toauvre. Chaque médaille peut se passer de la collection, chaque morceau de miroir est un miroir complet. Pour réunir le

bouquet, pour publier ces Trophées glorieux, M. de Heredia a attendu d'avoir cinquante et un ans et il ne s'est décidé que sur les instances de ses amis, stupéfaits de voir pour la première fois un auteur si dédaigneux d'une réputation si méritée ; de sorte qu'à l'apparition de ce recueil, il n'y eut dans le monde littéraire qu'un homme étonné de son succès. Ce fut l'auteur.

Qu'estrce donc que ce livre exceptionnel, qui tient si peu de place et mérite tant de renommée ? Ne cherchons pas les mots : c'est un chef-d'œuvre, c'est un livre qui, outre sa valeur propre, a une signification capitale, une influence décisive ; non seulement ce volume doit être considéré comme le modèle le plus achevé de la perfection écrite ; non seulement il représente l'.extrême résultante, le suprême et logique aboutissement de l'école plastique d'Hugo, mais il est lui-même le point de départ d'une direction nouvelle apportée dans les idées et les formules de notre école poétique contera-

poraine. L'importance de sa filiation, sa profonde valeur d'art et son influence créatrice : voilà les trois points de vue sous lesquels, malgré certaines négations incompétentes, ce livre s'impose à Texameù de la critique comme une des œuvres les plus fortes de notre temps.

Pour ceux qui, non contents de lire un auteur, veulent, après l'avoir lu, connaître sa filiation et ses origines, il est clair que la poésie de M. de Heredia dérive de l'école d'Hugo, puisqu'elle est directement sortie des procédés de Leconte de Lisle, qui fut le continuateur et le modificateur d'Hugo. Il me semble qu'on n'a pas encore bien précisé en quoi consiste la révolution littéraire accomplie par Fauteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares. Il est certain qu'on trouve en germe dans Leconte de Lisle la couleur et les formes de ce colossal Hugo, qui doit être considéré comme lé père de toute notre poésie contemporaine d'images, de même que Lamartine est le père de la poésie contemporaine d'idées, si brillamment représentée aujourd'hui par M. Sully -Prudhomme.

Hugo a été surtout un poète artiste, un virtuose du métier, un assimilateur Imaginatif , un pétris-

seur de langue et de métaphores, le plus grand manieur de mots qui ait paru depuis Ronsard, supérieur même à Ronsard, en ce sens que Ronsard, en dehors de la Pléiade, n'a pas laissé de descendance viable, tandis qu'Hugo a créé la nouvelle langue poétique en dehors de laquelle on n'est plus admis à écrire aujourd'hui de la poésie ou des pièces de théâtre. La langue poétique de Richepin, Aicard, Coppée, Bornier et tant d'autres, est toute contenue dans les Pauvres gens de la Légende des siècles. Que ce soit le Flibustier ou Severo Torelli, notre versification dramatique est encore celle à^'Hernani et de Marion Delorme, Le génie d'Hugo a quelque chose d'effrayant, lorsqu'on considère le fourmillement plastique, les trouvailles d'idées, la perpétuelle ébullition, les merveilles écrites dont se compose sa vaste production sans effort qui fera l'étonnement de la postérité. C'est évidemment chez lui que Leconte de Lisle a pris cette mise à point complète de la perfection nouvelle donnée en vers, cet exotisme intense qui se trouve dans les Orientales à l'état de première couche, le ton historique et évocatif que l'auteur des Erinnyes et de Kaïn a fixé avec une ampleur si

solide. Que la manière de Leconte de Lisle se rattache également à Alfred dé Vigny, c'est ce qui ne peut faire de doute pour aucun critique. Alfred de Vigny, il faut Je répéter hautement, fut un très grand initiateur. On lui a tardivement rendu justice parce que son talent fut en avance, et son soleil n*a si vite pâli que parce qu'il s'était levé trop tôt. Aujourd'hui qu'on aperçoit le large chemin que l'on s'est ouvert dans ses sentiers, on lui pardonne l'orgueil éloquent avec lequel, à la façon de Stendhal, il a prédit lui-même sa propre immortalité. Moïse, Samson et quelques-unes de ses plus belles poésies contiennent déjà sourdement le ton de la Légende des siècles des Poèmes antiques et des Trophées. Telles sont, autant qu'on peut les indiquer, les origines de Leconte de Lisle, dont l'œuvre nous importe extrêmement, puisque Leconte de Lisle est la source, le maître et le modèle de M. de Heredia.

Mais le talent de Leconte de Lisle a des proportions qui dépassent le rôle d'un initiateur et qui nous le montrent créateur là où d'autres fussent seulement restés de simples élèves. Pour la valeur et l'influence, sa place dans notre lit-

térature est certainement la plus haute açrës Hugo. A son tour, inaugurateur et inventeur, Leconte de Lisle a déterminé une véritable révolution, non seulement dans le genre poétique, mais dans toute notre littérature française.

Signaler en quelques mots quelle a été cette révolution, ce sera suivre presque pas à pas Tengendrement même de M. de Heredia. •

Leconte de Lisle est le premier écrivain français qui nous ait révélé le sens vrai et complet de l'antique, en nous donnant enfin une traduc- . tion vivante d'Homère, des Tragiques grecs et d'Horace. Sa traduction d'Homère, bien que lente à pénétrer le public, a été un événement littéraire capital. C'est la seule qui soit lisible et qu'on ne se lasse pas de relire. Avant Leconte de Lisle, Homère n'était connu que de ceux qui pouvaient le suivre dans le texte grec. Le public était obligé de croire sur parole des gens assez savîuUs pour le goûter, mais trop peu artistes pour exactement le traduire; et l'on se contentait d'admirer V Iliade sur la foi d'autrui, avec beaucoup de respect et infiniment d'ignorance. Dans aucune littérature l'absence du génie homérique n'est plus sensible que dans notre

littérature française. Sainte-Beuve énumère quelque part les auteurs français qui ont lu Homère et il n'en trouve pas beaucoup. Le manque d'une bonne traduction d'Homère a occasionné depuis le xvii® siècle un perpétuel malentendu, qui peut seul expliquer la querelle des anciens et des modernes, et les blasphèmes académiques de Perrault. C'est ce que comprenait très bien Boileau, quand, vieilli de dix ans par les < bêtises qu'il entendait dire à l'Académie », il précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d'Homère et pourquoi on ne le comprenait pas en France, «t Si on traduisait Homère en beaux mots, écrivait-il à

Brossette,.il ferait l'effet qu'il doit faire et qu'il a toujours fait* ».

Depuis l'origine de notre langue, on peut affirmer qu'il n'a pas été publié de traduction vraie d'Homère, et c'est pour cela que celle de Leconte de Lisle est une date. Je ne m'occupe pas de la technicité expressive ni des infidélités inséparables d'une telle entreprise, questions secondaires en matière d'art. Ce qui fait la valeur, j'allais dire

* Lettre à Brossette (10 novembre 1699).

la fécondité de cette traduction, c'est qu'elle a été pour la première fois écrite par un artiste, selon le très lucide désir exprimé par Taine, qui se plaignait de n'avoir que des traductions signées par des hommes de cabinet et des érudits. VsMieuv dnVoyage en Italie, artiste et peintre lui-même, savait bien que les plus adniirâbles traductions ont été faites par des artistes. Témoin les passages frappants de Saavedra, où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, les citations bibliques de Bossuet au courant de ses sermons, le Plutarque d'Amyot, le célèbre Aminta du Tasse de Juan Jaurégui, qui vaut presque son modèle. La traduction de Leconte de Lisle nous a enfin révélé ce qu'était Homère, son génie, son réalisme, son procédé de notation plastique, sa brutalité descriptive transfigurée par l'idéal des grands sentiments humains. Cette compréhension de la vraie antiquité classique, l'auteur des Poèmes barbares l'a fait entrer dans la poésie française, avec un sens historique nouveau, avec l'attrait du passé, avec tout ce que nous a enseigné de plus large et de plus exact l'école des Mommsen et des Curtius. De là est sorti pour notre littérature tout

un mouvement de renaissance mythologique païenne, basée sur une connaissance plus précise et plus profonde des anciens dieux, des antiques légendes et des symboles, mouvement dont M. de Heredia sera l'incarnation la plus saisissante. La Renaissance du xvi*" siècle fut surtout une passion de langue et de texte, un mode d'érudition, une sorte de mise au courapt des choses que l'humanité pensante avait désapprises. La Renaissance de la fin de notre siècle est une transfusion véritable de l'âme païenne. Le principe qui domine actuellement la critique, c'est de tout admettre et de tout comprendre. Nous sommes loin du temps où les romantiques bafouaient Racine. Le romantisme nous semble aujourd'hui plus démodé que le classicisme.

C'est ainsi que la surannée mythologie de J.-B. Rousseau et des estampes du xvni^ siècle s'est rajeunie, vivifiée, a dépassé la mythologie de Banville encore fardée et factice, pour devenir la vraie religion grecque et latine, comprise dans sa raison, sentie dans son charme, replacée dans son milieu, vue dans le cœur même de ses vieux croyants. Voilà le courant d'idées poétiques que Leconte de Lisle a créé chez nous,

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poussant l'exigence jusqu'à conserver Torthographe des dieux et des noms. L'Aphrodite homérique a chassé la Vénus littéraire et le Zeus Olympien a définitivement détrôné le Jupiter lyrique.

A cette nouvelle compréhension de Tantique, adoptée et resserrée encore par M. de Heredia, l'auteur des^ Poèmes barbares a ajouté un autre élément : l'exotisme. Né à Bourbon, en pleine efflorescence tropicale, il a transporté dans le domaine littéraire les évocatrices descriptions de Chateaubriand et de Bernadin de Saint- Pierre. Son vers magnifique les a localisées dans l'histoire, dans la légende, hors de l'histofre même. La flore gigantesque de cette poésie éclate comme une végétation de forêt vierge. On n'avait pas encore vu un pareil ruissellement d'imagination plastique. L'auteur des Poèmes antiques, ne l'oublions pas, a précédé la Légende des Siècles,

C'est la passion de l'antiquité qui a donné à Leconte de Lisle cet amour de la forme, ce goût de l'écriture parfaite, sa recherche d'images durables, ce besoin de solidité qui font ses vers si sonores, coulés d'un jet, droits et pleins comme

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des vers classiques. Hugo nous avait apporté le vers Imaginatif et plastique. Leconte de Lisle a trouvé la langue artiste, le vers artiste et toujours artiste. De là Timpersonnalité, la sérénité impassible qu'on lui a reprochées et qu'il a" prises, comme Flaubert, uniquement à VIliade et aux Anciens. Son métier, son esthétique, sa forme se sont fondus dans Tan tique et dans l'exotisme. La traduction même ne lui a plus suffi^ il a fait des adaptations du théâtre grec, et les Érinnyes et VApollonide eussent bien étonné Tépilep tique Çrébillon.

Telle est la poésie que M. de Heredia a trouvée déjà faite, dont il s'est nourri, dont il a gardé en lui le parfum, qu'il a aimée avec son sang créole, avec son âme toute chaude du soleil ' équatorial, avec la même ardeur de vie que Leconte de Lisle, né comme lui dans le climat qui chauffe le cerveau et épanouie le cœur. Enfin M. de Heredia a fixé ce genre d'inspiration dans les procédés et les formules que lui ont donnés son instruction exacte et son goût d'érudition positive. Après une longue fermentation, ses études, sa technicité archéologique éclairant des rêves, ont définitivement condensé sa poé-

sic en images aussi nettes que les photographies d'une chambre noire. Non seulement il a bien lu Leconte de Lisle, mais il a été TélèVe favori du grand parnassien. Il nous dit lui même, dans sa préface des Trophées, combien il a pieusement suivi sa direction et ses conseils. Leconte de Lisle lui a appris ^et amour de Tart, ce dédain du public, cette répugnance à la réclame, cette passion et cette recherche de la phrase, que nous croyons avoir inventées, mais que Ton retrouve en ontier dans les entretiens de Molière et de Boileau ^.

. J'ai pu, au cours d'une longue intimité, comprendre mieux l'excellence de vos préceptes et de vos conseils, toute la beauté de votre exemple. Et mon titre le plus sur à quelque gloire sera d'avoir été votre élève bienaimc... » (Préface des Trophées.)

* On n'arrive à faire beau et facile en littérature qu'à force de travail. Boileau, à propos de Voiture et de Balzac, disait qu'on ne « durait que par la forme ». — « J'admire surtout les anciens, écrivaft l'auteur du Lutrin^ pour avoir excellé à dire les petites choses. Plus les choses sont sèches et malaisées à dire, plus elles frappent quand elles sont dites noblement. » (Lettre à M. de Maucroix, 1695.) a Notre langue, ajoute-t-il quelque part dans sa Correspondance, « veut être extrêmement travaillée... Godeau a de la valeur par son travail. » Les vers que La Fontaine aimait le mieux dans Boileau sont ceux où le satirique français parle de la manufacture des points de France. Dans leur réunion, ce que Molière, La Fontaine et Racine appréciaient le plus, c'était la perfection de la forme ; on attendait les rimes, on se récriait. Nos classiques ont donc eu les mêmes exigences que Flaubert, Leconte de Lisle et les parnassiens.

Ces divers éléments une fois assimilés, M. de Heredia les a exprimés dans la forme littéraire la plus concise : le sonnet. C'est en cela que résident toute son œuvre et tout son talent. — Nous examinerons ensuite son rôle de traducteur, car il a fait aussi des traductions comme M. Leconte de Lisle. — M. de Heredia est le premier qui ait vu le parti qu'on pouvait tirer du sonnet, que la France emprunta à la littérature provençale. Les poètes de Provence, les Jeux floraux, les revues décentralisatrices n'avaient pu parvenir, avant M. de Heredia, à réhabiliter ce genre de poésie dédaigné depuis deux siècles. Hugo en a à peine deux ou trois dans son œuvre. Le romantisme le rejetait comme le moule le plus suranné de l'ancienne prosodie. L'époque de Ronsard et celle de Benserade et de Voiture furent le beau temps du sonnet. H devint, au xvi® et au xvii® siècle, la forme la plus raffinée de la quintessence galante. Pendant d'immortelles années, les sonnets français imitèrent le concettisme italien et les antithèses héroïques de Gongora, car notre littérature a toujours vécu d'imitation. Après les Grecs et les Latins, vint le tour de l'Espagne et de l'Italie. Pétrarque fut

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le roi du sonnet, ({ui n'eut vraiment de gloire que par lui. 11 n*y eut autant de sonnets en France que parce qu'ils étaient faciles à faire et que chacun pouvait en écrire. C'est court, c'est piquant, on n'a besoin que d'un trait final, et pendant (juatorze vers ou est presque dispensé xl'avoir de l'esprit, pourvu qu'on en ait au dernier. On conçoit quel attrait devait avoir un genre de littérature ({ui était presque de la conversation , pour une société polie éprise de révérences romauescjues et de bouts-rimés attendris. Mais précisément parce que le sonnet semblait facile, peu de gens en ont fait de bons ; et de là la valeur qu'ont prise ceux qui sont excellents. Boileau n'a donc pas eu tort d'affirmer qu'un somict sans défaut vaut un long poème. Cest qu'un sonnet, pour Hvi) bon, exige un grand effort de condensation; il faut le travailler pour que le travail ne paraisse pas; et, loin de lo croire facile, on ne le réussit que si l'on prend au sérieux sa dillicullé.

L'originalité de M. do Heredia est d'avoir deviné la puissance qu'on pouvait tirer do ce vieil instrument menu et les larges toiles qu^ pouvaient entrer dans ce cadre miniature, (iérard

Dow est petit, mais qiw de détails et quel relief ! C'est limité et c'est complet. L'arôme d'un flacon ne peut-il pas remplir un appartement, et le plus immense horizon ne tient-il pas dans le point central de notre œil ? Le vrai talent consistera toujours dans la profondeur plus que dans rétendue. Par le choix même d'un pareil moule, M. de Heredia s'est soumis à l'obligation de resserrer sa pâte, de couler son œuvre sans bavure, pour nous donner l'empreinte seule du camée, dans sa rectitude exquise et sa netteté classique. Sans doute c'est bien volontairement qu'il écrit avec des nerfs et des muscles, mais c'est aussi parce qu'il a adopté la forme littéraire la plus exigeante ; et cela est si vrai, que ses qualités de réduction sont beaucoup moins visibles dans les Conquérants, où à travers l'imitation d'Hugo on sent un peu de rudesse dans la main qui veut rester libre. Le sonnet, tel que Ta exécuté M. de Heredia, n'a plus rien de commun avec l'ancien sonnet de nos pères et peut passer pour une chose absolument neuve dans notre langue. Au lieu d'une poésie d'idées, nous avons une poésie. d'images. Plus de compliment, mais une peinture. On admirait des pensées ; on voit un

tableau. D'un côté, du dessin léger; de Tautre, de la couleur en relief. Ils finissaient autrefois par une pointe; aujourd'hui, c'est par la synthèse du tableau même. Le sonnet ancien était un air à variation pour un motif de la fin. Celui de M. de Heredia est une superposition d'images accumulant leur efïet sur la dernière; ce n'est plus même de la peinture : c'est de la sculpture. Voilà par quel procédé M. de Heredia a traité ces superbes, résurrections antiques, 6es basreliefs calmes et vivants comme des métopes du Parthénon, ces tressaillantes sensations de vie morte et de passé historique. Jamais on n'avait vu en français une ciselure si achevée, un art si pur de perfection réfléchie. Ce n'est plus un traducteur instruit qui écrit, c'est un contemporain des choses mêmes qu'il présente. L'impression qu'on en ressent est celle de certains chœurs d'Aristophane ou d'Eschyle, les deux plus grands lyriques grecs après Pindare. C'est le son même de l'âge païen, la magie des strophes attiques, la couleur locale d'un témoinf inconscient et passionné. M. de Heredia parle comme les anciens et aussi naturellement que s'il arrivait des mystères d'Eleusis ou d'une

procession de Panathénées. Plus rien de factice, plus rien d*appris, plus d'érudition de deuxième main. Ce u'est pas le clinquant des Orientales. L'imagination et l'opulence de Leconte de Lisle sont cette fois prisonnières de la vérité plastique et disparaissent dans le saisissement des détails vus. Ce n'est plus un homme moderne qui s'exprime, c'est un Grec, c'est un Latin, un Égyptien écrivant avec un stylet sur de la cire les choses de son temps. Un pareil trompe-l'œil ne s'était pas encore produit en littérature. Aucun artiste, ni Flaubert, ni Gautier, ni aucune traduction n'ont jamais donné une impression si profonde. Pour s'en rendre compte, il ne suffit pas de lire ces sonnets incomparables, il faut les relire, car c'est dans la relecture que se trouvent la saveur et le profit littéraires. On y découvre alors un son inattendu, des beiautés déconcertantes, une sorte de vibration et d'extase synthétique qui se prolongent. On est stupéfait de constater que cet écrivain français a l'air parfois plus Latin que Virgile, comme dans Villuldy où le charme domestique de la vie romaine est rendu dans un raffinement de demi-teinte tout à fait illusionnant. Le sonnet des Funérailles semble avoir

été écrit avec Tâme même de l'Odyssée. Ces Funérailles sont quelque chose d'uwque dans notre littérature. Je ne connais chez les Grecs que Théocrite dont la fidélité évocative et la permanence de couleur locale surpassent les procédés de M. de Heredia, Théocrite le poète le plus plastique et le plus photographique après Homère, le poète qui a enseigné le sens de la nature à Ronsard et qui a seul créé des bergers vivants. Le ton, la couleur, les détails des Tro-phées sont, comme chez lui, continuels et de première main. Tranchons le mot, les sonnets de M. de Heredia sont de Tactualité antique, une évocation présente d'une certaine époque,, un état d'âme d'un moment pris dans tel ou tel siècle, noté avec la précision d'un récit de Tacite ou de Suétone, avec leurs propres idées, leurs convictions, leurs préjugés religieux, le mélange de superstitions, d'usages et de pensées dont pouvait se composer un cerveau ancien. Celte âme antique (j'en reviens toujours à ce mot), intime dans Villula, historique dans les FunérailleSy exquise de tristesse dans la Prière du mort, résumé plaintif des mœurs du temps dans l'Esclave, cette note inexprimable que rien ne

peut traduire et que compreudront seuls ceux qui ont médité les Trophées, on ne les trouve en pareille densité, absolument que chez M. de Heredia. Il y a bien quelque chose d'approchant chez Leconte de Lisle, mais Teflet obtenu n'est pas du tout semblable. Dans les Poèmes barbares, Timagination et la verve sont mises au service de Texotisme et de Tantique; mais ce sont elles toujours qui dominent. Partout, même dans ses plus belles pages de nature tropicale, nous voyons l'image personnelle descriptive se donner carrière.

Chez M. de Heredia, l'inspiration et l'abondance disparaissent dans le serrement de la forme et la sobriété dçs détails. Le vers des Légendes et Poèmes de Coppée, admirablement modelé sur le vers d'Hugo, peint des sujets d'une douceur bien éloignée de la sévère architecture des Trophées, Le virtuose Banville est imaginativement et très romantiquement païen dans ses Exilés, Hugo n'a pris à l'antiquité qu'une couleur brillante, un vernis de génie dont son artistisme personnel fait tout l'attrait. Vigny, qui fut le créateur hésitant de cette école, était trop satisfait de son propre talent pour étudier

de près l'antique et pour eu garder la saveur. Il a certainement compris les vieilles époques, mais il les a chantées avec des pensées modernes. M. de Heredia seul a eu le don de s'assimiler l'antique au point de disparaître dans son sujet et de faire oublier ses modèles. On peufmême dire qu'il va plus loin que les anciens, et que l'effet qu'il a voulu produire dépasse en quelque sorte l'effet qu'ils produisent. Ceux qui l'ont bien lu me comprendront. Certains sonnets des

Trophées ont quelque chose d'aussi évocateur et d'aussi large qu'Homère. Lisez sa trilogie des Centaures : « Le troupeau monstrueux en renâclant recule... » « La gigantesque horreur de l'ombre herculéenne, etc.. » Pour rencontrer ce ton d'épopée, une exécution si positive et si grandiose, il faut aller jusqu'à Hésiode et jusqu'au Bouclier d'Héraclès. Les Centaures de M. de Heredia, son Lion de Nérnée, la Mort de Vaigle, Persée et Andromède ont le même lyrisme que la bataille des Titans dans le Poème de^ travaux et des jours. On n'est pas plus exquis dans le violent, plus parfait dans le gigantesque, plus naturel dans le raffiné, plus simple dans l'énorme. Personne, je le répète, ^e s'est jamais aussi

familièrement assimilé Tàme païenne, la sincérité des anciennes légendes, les sensations des races éteintes, les cités romaines, les bois . sacrés ! Son paganisme devient inconscient à force d'être artiste. Sa pénétration de l'antiquité est si profonde, que son sang littéraire en a été changé et qu'il s'est créé en quelque sorte une autre substance pensante, une façon de parler et de voir qui n'est plus de notre temps. Sa vision du monde passé n'est même pas de l'érudition. Il ne décrit pas ce qu'il a appris ; il raconte ce qu'il voit, et ce qu'il voit dépasse ce qu'on enseigne. C'est ainsi qu'il découvre du premier coup les choses en relief et les détails caractéristiques. Il peint d'un seul vers toute la Grèce contemporaine dévastée : « Le temple est en ruine au haut du promontoire ; > il évoque toute la nostalgie antique devant t la mer qui se lamente en pleurant les Sirènes ». Il a vu, à l'approche d'Hercule t entrant dans la forêt, le pâtre épouvanté qui s'enfuit vers Tirynthe », et ce même Hercule, « tout sanglant, sourire au grand ciel bleu ». On frissonne lorsqu'il dit d'un mot la mêlée des Centaures : « Le troupeau monstrueux en renâclant recule. » Il a vu « la

lune allonger la gigantesque horreur de l'ombre herculéenne ». Il connaît « les philtres d'Asie et la fureur jalouse » de l'implacable Médée. Il montre « les grands chiens éventrés sur l'herbe rouge » et Diane chassant dans < l'acre senteur des bois montant de toutes parts ». « l'invincible Artémis qui épouvante les bois ». Il a vu le t croissant de la lune s'argenter silencieusement > pendant qu' « au bord des sources fraîches, un cerf brame au loin vers les eaux » . Il a écouté « les bruits frais qui montent à midi des sources inconnues ». Il a entendu < les cymbales d'airain et le choc hurlant des cavaliers, les bacchantes en fuite écrasant la vendange ». Il a vu de ses yeux la « lente théorie des femmes de Byblos pleurant le jeune homme adoré des vierges de Syrie, dont la mort avait clos les longs yeux languissants ». Il a noté les sons de la flûte de Marsyas, « qui soupire aux rives du Méandre, sous les pins de son bois natal ». Il a regardé, pendant que l'Océan t crache sous lui l'acre bave des flots, Pégase allonger sur la mer sa grande ombre d'azur » . Là-bas, c'est le satyre dont ^ la double corne accroche les rayons de la lune » ; puis la saison

d'été des troupeaux dans les montagnes : « Aux pentes du Ménale où Tété nous exile » ; c'est le voyage en mer, « le phare qui fuit à travers la mâture », loin du « môle alexandrin », le naufrage, la mort, t cette nuit sans aurore et sans astre et sans lune ». C'est le vieil Hyllos <i qui célèbre un long deuil pour le fils qu'il ne reverra pas », la mère pleurant le cher mort lointain et qui « sur un vain tombeau embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes » ; c'est l'esclave qui pourtant « est né libre au fond du golfe aux belles lignes où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets » et qui pleure « l'île heureuse, Syracuse et les abeilles et les vignes ». C'est l'étranger assis « sous le toit de roseaux du pâtre hospitalier », la jeune morte pleurant la vie dans une plainte digne d'Homère : « Mes yeux se sont fernaés à la lumière heureuse ; » 1 époux veuf et désespéré « qui se lamente et tourmente la pourpre sans sommeil du lit d'ivoire et d'or », pendant q.ue l'âme de l'épouse est en bas, aux enfers, « volant autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe ». C'est le coureur de Delphes, « le bras tendu, l'œil fixe et le torse en avant », dont « le flanc halète ;

Tair qu'il fend manque à sa lèvre i>. Voici le vieux Gallus, qui habite Théritage paternel, situé « au penchant du coteau cisalpin » et qui, « dans son bois, à l'automne, prend quelque grive au passage ». Écoutez la flûte des chevriers « qu'accompagne un bruit frais de source entre les joncs >. Regardez cette femme qui sort du bain et qui « tord ses bras énervés en un ennui serein ». C'est Annibal qui, apprenant que € Sempronius consul a fait lever la hache et marcher les licteurs », écoute, « adossé contre un pont, le piétinement sourd des légions en marche »... C'est le Nil qui « roule son onde grasse », l'Egypte qui « s'endort sous un ciel étouffant », la trirème de Cléopâtre * qui s'avance avec des sons de flûte et des frissons de soie »... C'est la « triste Sabinula, exilée de Rome », qui rêve et t revoit sa jeunesse et sa villa et le flariiine rouge avec son blanc cortège »... C'est le vieil orfèvre repentant qui veut mourir « en ciselant dans l'or un ostensoir » . Voici les grands sphinx d'Egypte « qui jamais n'ont baissé la paupière », et le « Nil alangui qui roule des flots de plomb », et la nuit qui se fait, et « l'horreur des temples ruinés », et la

lune qui, t éclataut au pavé froid des salles, prolonge étrangement des onibres colossales »... Un seul mot lui suffit à montrer le crépuscule d'Orient : « Là-bas les muezzins ont cessé leurs clameurs. » L'éclatante pureté du ciel d'Egypte semble contenue dans ce vers : « Les minarets pointus qui tremblent dans le Nil. » La Vision de Khem vous hante plus nettement que la statue de Khephrem au Louvre. Il y a là je ne sais quoi d'obsédant et de tranquille qui vous saisit comme les collections égyptiennes d'un musée, et je suis sûr qu'après cette lecture, un voyage en Egypte vous laisserait sans surprise, tant la divination de l'artiste a fidèlement rendu la synthèse des choses qui nous frapperaient. L'impassibilité de Leconte de Lisle devient chez M. de Heredia immobilité hiératique. Ses sonnets sont des sphinx aussi indestructibles que les sereines statues de pierre assises dans les salles avec les mains collées aux genoux. Ldi Nostalgie d^obélisques, où. le romantisme de Gautier essayait sa palette exotique, s'est solidifiée pour aboutir aux magnifiques quatorze vers du tombeau de Khem.

Le coup d'œil de synthèse, la notation aiguë

des faits, les qualités d'ensemble avec lesquelles il compose ses morceaux d'histoire, M. de Heredia les conserve dans son interprétation des choses de la nature, lorsqu'il regarde seul à seul la mer, les arbres, les montagnes. Ce groupement des détails, en vue d'un effet massifs donne à ses descriptions pures et à ses paysages un caractère symphonique et magistral dont le sonnet de la Sieste constitue l'exemple le plus nuancé et le plus curieux. L'accroissement de la force, le crescendo de la vision, l'énergie dans la gradation, méthode instinctive de sa tournure d'esprit, amènent des résultats surprenants, lorsqu'il examine les choses directement, sans creuset historique, sans l'intermédiaire de l'antiquité. Son Soleil couchant est dans ce genre une merveille, avec son vers final où le « Soleil mourant ferme les branches d'or de son rouge éventail ». La langue critique n'est pas assez large pour bien exprimer ce que je veux dire. Le mieux serait de citer; mais il faudrait tout citer et, au lieu de lier sa gerbe, on passerait son temps à collectionner des épis. Tantôt, c'est « l'Angélus, ébranlé dans la brume, pendant que les pâtres attardés ramènent le

bétail ; » tantôt, c'est le « soleil rouge qui sombre dans la mer qui moutonne » à l'heure où Ton voit « réfléchir le ciel occidental dans le miroir des sables ». Voici la Bretagne, « Tâpre terre kymrique où croit le genêt d*or ». Voici en deux vers TOcéan, la mer montante. Tandis que le soleil « semble un phare à feux fixes et blancs, du Raz jusqu'à Penmarck la côte entière fume ». Relisez la Conque, « roulée aux creux des abîmes verts par les courants et les raz de marée ». Quel son étrange et intime, à côté de la Mort de Vaigle, où éclate l'élan d'Horace et le lyrisme de Pindare ! L'auteur des Trophées tire du paysage des sortes de cris, des pensées tonnantes et fortes. On dirait un homme qui ne peut se mettre à chanter sans arriver à Viit de poitrine. Il extrait une émotion qui semble sortir des choses et qui, au fond, sort de lui. La nature, telle qu'il la comprend, est tragique à force de grandeur. Quelle que soit d'ailleurs sa fantaisie d'inspiration, l'exécution littéraire de M. de Heredia, est partout d'une perfection savoureuse, pleine de vers solides comme des tours, sonnant comme des clairons, souples comme des ondulations de collines. Les plus difficiles rimes

semblent chez lui naturelles ; les mots d'exception paraissent des mots très siinples, et il est un des rares poètes qui restent poètes en osant être techniques. Sa science d'artiste ne trahit aucun effort. Il est aussi à l'aise dans les liens du sonnet que dans la liberté du poème. C'est toujours la môme variété dans la monotonie.

On reconnaît sous ce bronze l'aisance d'une sculpture de maître ; c'est excessivement travaillé et c'est très simple. L'œuvre de M. de Heredia est un exemple frappant de la grande vérité esthétique exprimée par Guy de Maupassant lorsqu'il écrivait : « Les mots ont une âme. La plupart des lecteurs et môme des écrivains ne leur demandent qu'un sens. Il faut trouver cette âme, qui apparaît au contact d'autres mots. Il y a dans les rapprochements et les combinaisons de la langue écrite par certains hommes l'évocation d'un monde poétique que le peuple des mondains ne sait plus apercevoir ni deviner... Des hommes instruits, intelligents, des écrivains même, s'étonnent aussi quand on leur parle de ce mystère * ... » Cette magie que

* Lettres de Gustave Flaubert à George Sand, préface par Guy de Maupassant.

les initiés seuls comprennent et qui vous enchante dans Flaubert et Chateaubriand, elle existe dans toutes les littératures, et c'est préciséraebt la différence qu'il y a entre un style et une langue. Ce don, consistant à créer quelque chose de divin à Taide des mots humains, est le grand charme d'Hésiode et de Pindare, et ce qui les rend si malaisés à traduire *. La même raison empêche de pouvoir bien analyser et expliquer au public l'œuvre et le talent de M. de Heredia.

Une des causes qui isolent encore M. de Heredia de la popularité littéraire, c'est qu'il est, plus que Leconte de Lisle, impassiblement enfermé dans ses procédés et son sujet. Les points de contact avec ceux qui ne s'intéressent qu'aux émotions humaines sont chez lui très rares. Il a peu de plaintes personnelles, peu de confidences et d'aveux pouvant nous renseigner sur son état d'âme. Je ne connais qu'un seul

* Quintilien le dit formellement. Boileau ajoute : « La beauté de Pindare consiste principalement dans le nombre, l'arrangement et la magnificence des paroles. » (Cinquième réflexion sur Longin.) Les Odes de Pindare, la Théogonie d'Hésiode devaient, je crois, beaucoup ressembler à certains passages de la Tentation de Flaubert, notamment aux passages lyriques sur les mythologies abstraites.

de ses sonnets où perce le vague essai d'une confession amoureuse. L'amour, qui attire tant de lecteurs, est à peu près absent de son œuvre. Ses sonnets demeureront donc toujours inabordables à la masse du public. Il s'est volontairement cantonné dans des résurrections mythologiques et légendaires qui Téloignent de notre temps et ôtent à son œuvre tout attrait de modernité. Une bonne éducation classique est absolument nécessaire pour le comprendre.

C'est une pierre de touche. Ceux qui ignorent la mythologie, la littérature et l'histoire ancienne ne le goûteront jamais. Il est reculé, il est classique, il est sévère. Aucun poète ne manque plus complètement de cette sentimentalité qui séduit les femmes et qui a fait la vogue de Musset. L'art a marché depuis les Nuits et A quoi rêvent les jeunes filles, La poésie, passant par l'école lamartinienne de Sully-Prudhomme, colorée plastiquement par l'école de Leconte de Lisle, a fini chez M. de Heredia par se solidifier dans le creuset d'une science qui vient directement de l'Ecole des chartes. C'est peut-être pour cela qu'on adresse aux sonnets de M. de Heredia ce reproche de monotonie dont je parlais tou

à Theure. Il est certain que ces vases splendides, grecs ou romains, sont toujours des vases ; mais il n'est pas vrai qu'il n'y ait là que de l'orfèvrerie minutieuse et du métier travaillé. Leur prétendue monotonie ne résulte que du dessin, qui est le même. La forme du sonnet est si étroite, que les pensées y ont toujours l'air de formules ; quant au métier, ceux de M. de Heredia, font au contraire, beaucoup rêver. Ils sont gros d'idées et de choses neuves.

En décomposant les éléments constitutifs du talent de M. de Heredia, la critique ne doit pas oublier l'influence exercée sur lui par André Chénier, le père de toute notre poésie depuis un siècle. Non pas qu'on rencontre chez l'auteur du Jeune malade et de la Jeune captive quelque chose qui rappelle la perfection figée des Trophées ; mais Chénier, qui, en somme, comme langue, remonte à Racine, a ouvert la vraie source de la mythologie ; il l'a renouvelée ; il a traité des sujets qu'on n'a guère fait que reprendre après lui. Renouant l'école idyllique de Ronsard après deux siècles de science et de perfection acquise, il est le premier qui ait mis son âme et son émotion personnelles dans l'ex-

pression poétique du vieux paganisme. M. de Heredia s'est certainement, comme Hugo, nourri de Chénier.

Une autre influence est également très visible chez M. de Heredia, c'est celle de Salammbô.

Flaubert, lui aussi érudit d'antiquité et fanatique d'Homère, peut être considéré comme le premier au teur qui ait réalisé l'exécution photographique, la description matérielle, la continuelle couleur locale d'une époque, marque distinctive des grands auteurs grecs. U a redonné à l'érudition mythologique et légendaire les muscles et le sang qui ont totalement manqué à Fénelon dans son Télémaque et en partie à Chateaubriand dans ses Martyrs, L'arrivée d'Hamilcar, le chant de Salammbô sur la terrasse, le départ des colombes, le défilé de la hache et tant d'autres pages, qui semblent des chants sacrés des anciens Hellènes, constituent certainement les véritables modèles des sonnets de M. de Heredia, en tant que morceaux auxquels il ne manque que la rime, si bien remplacée chez Flaubert par la cadence des mots. C'est là, plus encore que chez Leçon te de Lisle, que M. de Heredia a pris, non seulement le ton antique, mais la façon déposer

OUVIUERS ET PROCÉDÉS 73

et de préciser son sujet, d'exprimer une synthèse par une image intense, comme un point d'orgue de symphonie, le charme des mœurs disparues, la poésie des terrasses et des vergers, la mélancolie des religions et des sacrifices, le son des choses barbares ou grecques, la reconstitution antique en un mot. La couleur locale de Salammbô est tellement ininterrompue, qu'on dirait une traduction de Leconte de Lisle, et c'est justement Timpression que l'on a en lisant les Trophées; à ce point qu'on peut s'y tromper, si l'on compare le sonnet A Sextius ou Au Vaisseau de Virgile avec le morceau d'Horace. On a reproché à l'œuvre de Flaubert une certaine facticité théâtrale et pompeuse. M. de Heredia, lui, a fui l'amplification de métier; et son beau talent, loin de se laisser aller à l'abondance facile, devient, au contraire, plus sobre, à mesure que l'inspiration s'accentue, jusqu'à être parfois serrée comme une inscription latine.

Salammbô débordait du cadre ; celui-ci le fait éclater. De môme que Salammbô a été un progrès plastique sur le Roman de la Momie^ de môme le talent des Trophées dépasse celui de Salammbô, Je ne lui connais d'égal que la Ten-

74 L'AKT D'ÈCniRE

tation de saint Antoine, écrite dans une prose aussi souplement modelée que des vers.

Il n'y a qu'un auteur latin à qui, je crois, on pourrait comparer M. de H^redia : c'est Horace. Le style lapidaire du grand lyrique romain me parait très proche parent de celui des Trophées, Le génie d'Horace, tel qu'il se montre, non pas dans une traduction, fût-elle de Leconte de Lisle, mais dans le texte même lu de près, consiste surtout, on ne Ta pas assez dit, dans le relief des mots créés, dans l'image neuve, dans la hauteur des pensées mythologiques, dans un sens précis et très fin de la nature, dans la trouvaille des inversions, dans la constructioa personnelle et parfaite de la langue, dans une sorte de style artiste et hardi, qui se fixe dans sa perfection même, par je ne sais quelle mélancolie intérieure et cet intraduisible enchantement des mots dont parle Maupassant. Ne sont-ce pas là les qualités de M. de Heredia ? L'auteur des Trophées est, comme Horace, supérieur d'originalité et de forme, et j'ai la conviction qu'il vivra autant quHorace, s'il est vrai, comme l'a dit Chateaubriand après Bufion et avant Flaubert, que rien ne dure que par le style. Jamais on n'avait si

bien vu combien le fond et la forme sont, en art, une même chose. Le vêtement ici colle tellement à la peau", qu'on ne sait plus si l'effet qu'il produit sort de l'image ou de l'expression, de l'arrangement des mots ou de l'idée pure. Pour bien écrire une langue, il faut penser dans cette langue. Évidemment, M. de Heredia pense en antique et il y pense longtemps, en gestateur patient, en halluciné d'érudition. C'est pour cela qu'il ne s'égare pas, qu'il ne fait que ce qu'il veut et qu'il atteint toujours ce qu'il vaut faire. On s'est moqué de Benserade, essayant de mettre l'histoire romaine en rondeaux. Je crois que l'histoire ancienne, mise en sonnets par M. de Heredia, pourrait être quelque chose d'admirable. Que diraient nos pères, s'ils voyaient aujourd'hui leur ancien sonnet métamorphosé en un cadre épique? Voilà comment, en art, tout se transforme.

Après avoir examiné les origines du talent de M. de Heredia et la valeur intrinsèque de son œuvre, il nous reste à indiquer la portée même de sa poésie sur la production de son temps. Sans que cela frappe d'abord, il est certain que

Fauteur des Trophées a exercé une influence très large sur le mouvement de notre poésie contemporaine. Pendant plus de vingt ans l'apparition de ces sonnets, publiés un à un dans des revues à de longs intervalles, a servi à polir et à modeler à peu près tous les travaux de notre ciselure poétique. On savait l'ouvrage par cœur bien avant sa publication totale et aucun n'a été plus lu. Le public l'a étudié feuille par feuille ; son admiration pour chaque fragment a définitivement consacré le volume, quand il a été entre les mains de tout le monde. Indiscuté dès le premier jour, médité par les poètes, il a été le guide des nouveaux talents, un modèle du travail d'écrire, l'incarnation poétique la plus idéale et la plus souhaitée. Les évocateurs sensationnistes, les rêveurs au burin ont travaillé d'après ses procédés et ont essayé de se créer une originalité dans la sienne. C'est ainsi que, sans le savoir, à mesure qu'on louait ces inimitables bijoux, mieux « qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise >, M. de Heredia est devenu le vivant symbole d'un art depuis longtemps cherché, et de lui est sortie à son insu toute une école nouvelle éprise d'un surenché-

rissement d'intensité et d'un effort de plus vers la forme exquise. Les anciens parnassiens, dont Leconte de Lisle fut le maître impeccable, ont été dépassés par nos poètes contemporains :

ciseleurs exigeants, peintres raffinés, • rêveurs suraigus, coloristes fanatiques, adorateurs immobiles, miniaturistes intransigeants, tous ont voulu, comme M. de Heredia, faire court et faire complet. Il leur a communiqué cet état d'esprit, cette inclination à se replier, ce besoin de concentration qui les porte, non plus à épuiser leur sujet comme Planche le reprochait à Hugo, mais à résumer la synthèse même de l'émotion et du paysage. C'est depuis M. de Heredia qu'on a vu les poètes s'essayer à ne donner que des flacons d'essence, de petits morceaux léchés n'ayant plus rien de commun avec les larges Tristesses (VOhjmpio et la poésie philosophique de Sully- Prudhomme. Notre poésie contemporaine depuis dix ans n'est plus que nuances, sensations assourdies, tendresses fanées, angoisses lentes, mélancolies de nature, couchers de soleil navrés, tout cela rendu avec de la bonne pâte plastique, écrit en largeur et en relief. Rien d'étonnant qu'une école plus exigeante soit venue ensuite

outrer ces procédés, et Téclosioq des décadents û'a rien qui doive surprendre la critique.

Tout le monde aujourd'hui fait bien le vers. Ce métier difficile est la chose la plus aisée. L'Wée et la ligne se sont perdues dans l'impressionnisme. On étend de la couleur, au lieu de tracer du dessin. On sculpte au lieu d'écrire. Leconte de Lisle a fourni l'argile ; M. lleredia l'a pétrie et un immense atelier s'est ouvert, où la marque générale a remplacé Taccent personnel. S'ils n'étaient authentiquement signés, beaucoup de ces poèmes pourraient être attribués à l'école de Leconte de Lisle au à celle de lleredia, comme certains tableaux appartiennent anonymement à l'école lombarde ou à l'école florentine. M. Dorchain est exquis, M. Bouchor est délicieux, M. Haraucourt a du souffle, M. de Guerne s'est admirablement adapté les Poèmes barbares. Nous n'en sommes plus à la littérature poétique d'Hugo, mais à une véritable manufacture qui facilite et nivelle les talents. Il existe un enduit dont on revêt son sujet comme autrefois les Egyptiens les cadavres. Ils peignent de la nature morte et de la sensation immobile, traitées avec une grande

uniformité supérieure. La recherche de Tépithète et l'importance du substantif sont les deux traits principaux de ce métier démocratisé. Ils font du pastel fondu, brillant, épais, peu adhérent, vite effacé, aquarellistes imitant la couleur des maîtres, artistes modelant des statuettes avec de la pâte cuite au four. Lisez les vers d'Armand Silvestre; c'est joli comme de la poussière de papillon ; seulement si on frotte ses doigts, il n'y a plus rien. Quelques-uns ont réussi à se faire un nom, comme Lemoyne, Haraucourt et bien d'autres ; mais le plus souvent les talents ont de la peine à surnager dans cet océan où toutes les vagues ont la même nuance. Pareil fait s'est produit d'ailleurs en peinture, au théâtre et en musique. Un savoirfaire général tend à démarquer les vocations, et personne n'a plus de talent, depuis que tout le monde en a trop. Jamais l'inspiration musicale ne s'était si répandue. Nous avons une foule de musiciens qui raffinent leur art et se contentent d'écrire de la mélodie de demi-teinte, du bercement plastique, des motifs savants, de l'ornementation ingénieuse. Rien de plus commun que cette écriture musicale qui rend les Thomé,

les Vidal, les Plerné, les Fauré, les Godard si difficiles à distinguer les uns des autres, si parfaits et si ressemblants. Voyez en peinture la somme énorme de talent départie entre les divers représentants de notre école de paysage, qui, à force d'efforts et de nuances, a fini, elle aussi, par tomber dans Timpressionnisme, dans la folie du jaune et du rouge, comme nos décadents en littérature. En musique et en poésie, c'est l'épuisement même de l'art et la volonté de le rajeunir qui ont amené la vulgarisation de Thabileté et du métier. Tout le monde s'étânt mêlé d'écrire, les procédés de style se sont générasses ; on les a appris, l'assimilation littéraire a été rapide, indigeste, de sorte que les œuvres d'art exigent aujourd'hui plus de labeur que d'élan et plus de peine que d'inspiration. Avec un talent moyen, un poète consciencieux peut très bien arriver à exécuter quelque chose d'honorable. Nous avons des familles d'écrivains bien plus que des personnalités, des romanciers qui semblent s'être donné le mot pour publier tous le même roman, des groupes de poètes identiques qui continuent à varier éternellement les mêmes motifs. C'est sur cette école que

M. de Heredia a fait sentir son influence. On la constate dans la perfection des formes, dans la sculpture du vers, dans le mode de vision, dans la qualité de la matière employée. Ses caractères de chef d'école sont visibles sans qu'on puisse dire qu'il ait créé un seul élève. Son originalité est trop profonde pour qu'elle ait laissé des descendants. Il n'a pas de fils, il n'a qu'une postérité. Sa trace est partout et on ne peut la préciser nulle part. Il est comme le soleil, qui fait lever les germes et qui plane au-dessus de tout dans son immortalité radieuse.

Nous avons jusqu'ici apprécié M. de Heredia poète. Cette étude serait incomplète, si nous passions sous silence le prosateur et le traducteur, car l'auteur des Trophées, comme son maître, Leconte de Lisle, s'est assimilé les œuvres d'autrui et leur a donné le cachet de sa personnalité. Ce ressusciteur de vieilles époques, cet évocateur tragique des âmes et des civilisations a été attiré par le mouvement espagnol du xvi® siècle vers la terre des grands fleuves, vers cette Amérique nouvelle que la barbarie du monde civilisé allait baptiser avec du sang. Moment unique de l'histoire d'Espagne, digne de séduire

une imagination d'artiste comme la sienne, qui voit large et par masse, amoureuse d'énergie, éprise d'individualité et d'exotisme. L'auteur des Centaures et du Lion de Némée devait sentir plus qu'un autre le côté pittoresque de cette conquête formidable, la brutalité épique de ces aventuriers assoiffés d'or, impitoyables aux combats, insouciants dans les désastres, épouvantés de voir surgir à l'horizon des villes en cabanes de cent mille âmes. Rien de curieux coipme la situation de l'Espagne à cette époque. L'État et les particuliers étaient absolument ruinés. La terre des Maures une fois reprise, les cadets de famille sans emploi, sans avenir et sans fortune, partaient pour Tarmée, pour les voyages, pour l'Amérique, avec leurs paquets d'habits propres sur le dos, comme ce jeune homme que rencontra don Quichotte. M. de Heredia nous a dépeint dans la préface de Bernal'Diaz le fabuleux départ de ces hidalgos en loques, coureurs d'aventures, jeunes paysans, lassés du champ stérile, allant jouer leur vie pour de l'argent, pour de la liberté, pour une position à se faire et se ruant sur ce nouveau monde avec le désespoir d'un noyé accroché à

sa planche de salut, avec la rage héroïque du caractère espagnol qui a persisté jusqu'aux guérilleros modernes. Race de lutteurs à outrance, tenace, résistante, les chefs rompus au métier de la guerre qu'ils avaient appris comme Pizarre, en Italie et en France, d'autres comme Cortez quittant leurs études pour chercher fortune, capitaines expérimentés, pirates de génie mettant Dieu dans leur jeu et se croyant quittes du crime parce qu'ils baptisaient les sauvages avant de les tuer. D'autres, simples soldats, invincibles comme les chefs, regardant, avec la convoitise du pauvre, les terres immenses que les esclaves indiens allaient cultiver pour eux. Un de ces hommes de fer, Bernal-Diaz, devenu vieux et riche, écrivit, cinquante ans après la victoire, le récit de cette épopée gigantesque accomplie, par une poignée de héros contre un peuple innombrable. C'est ce livre, vrai chefd'œuvre vécu, raconté par un soldat illettré en réponse à l'histoire officielle de Gomara, que M. de Heredia a traduit avec un relief et une entente natale de la langue qui font passer dans la nôtre toute la rude vivacité d'intérêt de l'original. Là, encore, le poète des Trophées a été à

la source, au document, à l'attrait de la personnalité, à ce héros inconscient qui nous dit naïvement comment il a renversé avec ses amis un empire colossal. M. de Heredia a vu la valeur que pouvait avoir le récit d'un homme qui ne fait pas de littérature et qui n'écrit pas. Il a choisi un acteur même du drame et non les.

arrangeurs officiels, Bernal-Diaz et non les historiens accrédités. Cieza de Léon et Augustin de Zarate ont pour lui plus de saveur que les chroniqueurs royaux et les historiographes de la couronne, comme Gomara, Herrera et Solis. Il n'a pas voulu raconter de l'histoire documentée comme Prescott, mais montrer le témoignage d'un contemporain, l'évocation de première main, la lutte même prise au jour le jour, l'histoire quotidienne et mouvementée vue à travers les passions et les préjugés d'un conquistador authentique. 11 est certain que cette traduction donne une impression merveilleuse, invraisenoiblable, féroce parfois. Les atrocités commises, où Bernal-Diaz ne voit que les usages de la guerre, ont longtemps discrédité le prestige national des Espagnols, grâce aux exagérations du fougueux Las Casas, dont on trouve partout

OUVRIERS ET TROCÉDÉS 85

récho au XVI® siècle et jusque dans Montaigne. 11 serait pourtant injuste de croire que les Espagnols ont eu le monopole de ces horreurs, et Montaigne oublie trop Montluc et le baron des Adrets. Le grand écrivain politique Saavedra remarquait au siècle suivant que si ces carnages étaient réels, ils avaient du moins été commis contre des sauvages par une poignée d'aventuriers exaspérés de fatigue et de misère, tandis que les massacres de la guerre de Trente ans, les boucheries des mercenaires de Vallenstein, de Mansfeldt et de Tilly, les exterminations de paysans et le sac de Magdebourg sont sans excuse entre chrétiens et en pleine civilisation.

Les qualités de style, la plasticité évocatrice, la condensation avec lesquelles il a inébranlablement construit ses sonnets, se retrouvent dans le tableau célèbre que M. de Heredia a écrit en tête de la traduction de Bernal-Diaz. C'est là que Ton voit bien la filiation de ses procédés avec Salammbô. L'art d'écriture est le même, moins étudié, plus fluide, plus facile, exprimé avec un réalisme sans excès qui reste enchanteur et où la poésie domine à travers TobserVation exacte. Ce sont des pages exquises de

«6 L'ART DÉCRIKE

couleur, qui peuvent être comptées parmi les plus belles de notre littérature. Flaubert, qui connut les débuts de M. de Heredia, ne s'y trompa point, et cette extraordinaire peinture lui inspirait tant d'admiration, qu'il la récitait à voix tonitruante, après dîner, debout sur la table, à Cbenonceaux.

En résumé, pour fixer ici dans son ensenable la physionomie littéraire de M. de Heredia, soit qu'on examine sa valeur créatrice d'artiste, soit qu'on relise ses traductions originales, on est toujours frappé par l'unité profonde de ce talent. Créateur ou commentateur, il est identique ; c'est le même visionnaire du passé, l'évocateur des détails en vue d'une résurrection saisissante. Ce qu'il cherche, c'est la grandeur, et il l'exprime à l'aide de l'image vivante et de l'exactitude réfléchie. Il est plus qu'un historien : c'est un grand peintre d'histoire, qui a fait du Michelet en bas-relief et de la poésie modelée. Il a prouvé que la vérité antique est moins dans les livres des érudits que dans l'œuvre des écri- , vains-artistes. Le document renseigne, mais ne ressuscite rien. C'est à l'art de faire valoir ce que la science découvre. M. de Heredia est un .de

ceux qui, avec de beaux vers, ont le plus contribué à fixeft la nouvelle transformation deTécole bistorique contemporaine. L'ancienne méthode d'histoire ne nous suffit plus aujourd'hui. Non seulement nou3 voulons qu'on nous décompose les rouages intérieurs, comme l'a faitMommsen: non seulement nous réclamons la vue totale et le vaste coup d'œil d'un Gurtius et d'un Droysen ; mais il nous faut à tout prix la vie évoquée et tangible. Si Ton nous parle de Cléopâtre, nous voulons voir la « tête pâle de la brune Lagide, ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets roses >, sentir le « parfum d'encensoir que laisse, avec des chants de flûte, le sillage de sa trirème d'argent ». Les tentatives de Gautier, dans le Roman de la Momie, l'exemple plus accentué de Flaubert dans Salammbô, les efforts décisifs de Leçon te de Lisle ont formulé les exigences impérieuses que M. de Heredia a définitivement imposées en art, en poésie et en histoire. De sorte qu'on peut dire que ce sont les artistes qui ont vivifié la science historique. On ne lirait plus désormais des récits égyptiens qui ne seraient pas écrits d'après les procédés rappelant les sonnets de M. de Heredia. Gautier et

Saint-Victor, sans diplômes offlciels, ont eu le sens de l'antique bien plus que M. Patin. Il est fini, le temps où Vertot faisait dire < messieurs > aux orateurs romains parlant au Forum. Jusqu'à notre siècle, les Romains et les Grecs ont été affublés à notre mode. Mithridate, Ulysse et Pyrrhus n'étaient dans Racine que des grands seigneurs de la cour de Louis XIV. Aujourd'hui enfin, on est parvenu à s'assimiler toute l'âme antique, et M. de Heredia en est la plus impérissable incarnation. Il a possédé à son plus haut point et il a répandu parmi les esprits de son temps le sens historique. C'est un des côtés de son rôle sur lequel je crois qu'il faudra insister, lorsqu'on voudra étudier l'influence des talents initiateurs de notre littérature au xix^ siècle.

Gomme poète, c'est encore M. de Heredia qui représente le dernier mot, la perfection absolue de notre langue et de notre poésie. On n'ira pas plus loin et je ne crois même pas qu'on puisse l'égaler. Quelle directionla poésie prendra- t-elle après lui et vers quelle voie l'a-t-il orientée? Quel genre de production et quels poètes auronsnous? Question attirante, mais insoluble. L'éclosion des germes est toujours obscure. La nature

seule sait le secret des enfantements et des gestations. Ce qui frappe à première vue chez M. de Heredia, c'est la plasticité ; et pourtant sa marque, sa grandeur, son originalité, c'est que sa poésie a une âme, non plus Tâme personnelle qui chante ses maux mélancoliques, mais Pâme des autres, Tâme du passé, l'âme des choses et des époques. Sa perfection n'est que l'exigence d'un métier mieux compris ; mais allez au fond, vous verrez briller l'âme de son sujet; elle l'attire, elle palpite, elle sort, elle fascine et fait rêver. C'est donc peut-être vers l'âme, vers ce qui est de l'âme que s'achemine notre poésie contemporaine, si je comprends bien les symptômes qui se dégagent des publications les plus récentes. Voyez avec quelle avidité on cherche le symbole, le sentiment, le mystère, le charme religieux! On s'est mis à relire Lamartine et Chateaubriand avec une ferveur bien significative. Qui nous eût dit que le poète le moins vieilli, le plus immortellement jeune serait encore aujourd'hui Lamartine? Le voilà qui sort de ses brumes, tout rayonnant de son oubli, comme un soleil qui s'est refait une flamme sous l'horizon. Il nous reprend parce qu'il a l'âme, l'élan, le cri vrai

ÎH) L\VUT D'ÉCRIRE

des entrailles humaines, les éternelles interrogations douloureuses et sans réponse. C'est encore une indication remarquable que ce regain de succès pour le grand lyrique, malgré notre acclimatation plastique, malgré le triomphe complet de la couleur, malgré la victoire d'art raffiné de Leconte de Lisle et de Heredia. Peutêtre se décidera-t-on enfin à faire de la belle poésie humaine traitée avec les procédés de métier qu'on doit désormais considérer confime indispensables à la vitalité littéraire. Dégagez attentivement le fond des œuvres poétiques publiées depuis dix ans, vous verrez que Torfèvrerie extérieure n'est qu'un trompe-l'œil. Nous avons soif de vérité plus exacte, oui, mais nos aspirations sont les mêmes. Nous réclamons le contour des choses et la vie tressaillante, mais le même tourment de pensée nous pousse vers la souffrance et le mystère. Le sens de l'histoire et de la nature n'a fait que grandir notre angoisse devant l'inexorable problème de notre destinée. Les perfections de la forme n'apaiseront jamais les ardeurs de notre être. Nous avons beau dorer notre prison, toujours notre âme demandera la liberté, chantera l'infini qui torture, la joie

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d'amour qui délivre, la fraternité qui console, • les élévations divines qui font éternellement murmurer les lèvres humaines. Oh ! la sublime poésie qu'on pourrait concevoir sur ce fond d'humanité générale avec la forme parfaite des Trophées/ Gardons notre amoureux métier de ciseleur et de peintre et revenons aux sources sacrées de notre nature; réalisons dans un moule durable les seules idées qui durent ; dépouillons les voiles dont s'enveloppent symboliques et décadents et sachons renouveler par l'expression les douleurs ou les félicités de notre vie périssable. Voilà la voie vers laquelle il faut marcher. Elle résume tout et elle répond à tout, parce qu'elle sort du cœur humain et parce que le cœur humain est infini : il est dans le passé et dans le présent, dans l'histoire et dans la vie, dans ce qu'on rêve et dans ce qu'on pleure, dans . le regret des amours perdues et des civilisations mortes. Et c'est ce qui fait que M. de Heredia a sa place marquée auprès de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny et de Leconte de Lisle, et que ses Trophées dureront autant que les Méditations, la Légende des Siècles, les Destinées et les Poèmes Barbares,

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