M. PAUL BOURGET
En quoi consiste le talent critique de M. Paul Bourget.
— L'explication psychologique employée comme méthode d'examen en littérature. — Origine et formation du talent de M. Paul Bourget. — Le roman psychologique depuis le xvii® siècle. — Dominique^ de Fromentin. — Pourquoi M. Paul Bourget a réussi.
— Raisons de son succès. — Sa méthode appliquée au roman. — Les opinions de M. Paul Bourget.
L'Académie française vient de recevoir un écrivain qui s'est fait un nom populaire dans les lettres et qui a exercé sur le public, particulièrement sur les jeunes gens et les femmes, une influence qui dure encore. C'est dans la Noutelle Remw qu'ont paru d'abord les Essais de psychologie contemporaine de M. Bourget, ainsi que les premiers romans qui ont inauguré sa réputation et qui resteront ce qu'il y a de meil-
leur dans son œuvre. Ces volumes contieonent déjà Tenserable des qualités qui caractérisent un auteur si complexe. C'est dans les ouvrages publiés à la Nouvelle Revue qu'il faut étudier les germes d'un talent qui s'est donùé tout entier dès la première heure et qui n'a plus trouvé depuis de formule nouvelle dont on puisse signaler la valeur ou les conséquences. A travers les complications de la méthode d'analyse qu'il a appliquée au roman et à la critique, il ne sera peut-être pas facile de dégager l'unité de physionomie de M. Paul Bourget.
Tant de facultés diverses doivent cependant cacher une faculté dominante, une faculté générale, constitutive de sa forme d'esprit, qui rende compte de sa façon de juger et de sa façon de sentir. Rien n'est moins simple que le genre d'ouvrages où s'est complu la science scrutatrice de M. Paul Bourget. Ils ont les ressources positives d'une thèse de philosophie et les séductions Imaginatives d'une fantaisie d'artiste ; c'est de la description et de la discussion, de la morale et de l'esthétique; et sou œuvre, comme un arbuste toulïu, a mille racines et mille liens, qu'il faut pourtant tenir dans sa main si Ton
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veut connaître exactement son origine, son mérite et son influence.
Lorsqu'on a lu beaucoup d'ouvrages de littérature, si Ton essaye d'évoquer les livres et de^ les voir à distance dans ce recul de mémoire qui permet seul de les bien apprécier, on constate que chaque écrivain a un don spécial qui domine son exécution totale et qui sort de Tenserable des aptitudes nécessaires pour produire une œuvre. Flaubert possédait l'observation physique* et matérielle; Daudet a l'observation rapide de la vie émue ; Zola accumule les détails ; Gautier était coloriste et fantaisiste. Le don capital de M. Paul Bourget, c'est l'esprit d'analyse sous toutes ses formes, qu'il envisage la vie physique ou le monde de l'âme. Cette tournure initiale d'intelligence ne s'explique pas; elle est, elle s'impose; c'est le substratum, le fond, le noyau d'où doivent éclore la plante et l'arbre. Il y a toujours dans un talent un germe a priori sur lequel viennent se greffer, par attirance, les autres qualités d'assimilation qui le complètent. M. Paul Bourget est un penseur, un critique et un philosophe. 11 a été cela et il n'a été que cela dans tous ses livres, et c'est ce qui a fait son
originalité et son succès. Il a vu la critique à travers les idées, par rexamen de Vêlement pensé, en traitant la proportion d'intellectualité qui est toujours contenue dans une œuvre, même Imaginative; et c'est encore par ce goût d'abstractions qu'il a renouvelé le roman, au moment où la plasticité réaliste semblait défmitivement triomphante. Quand ce philosophe a voulu faire du roman, il n'est pas sorti de sa vocation et, sans y songer, il a encore écrit de l'analyse philosophique. On retrouve ainsi dans toute sa production les mômes procédés et le môme but, malgré ce qu'y ont ajouté les observations et les lectures dont il s'est inspiré pour varier sa manière.
Le champ de la critique est si vaste; on l'a traitée et comprise de tant de façons, qu'il serait malaisé d'en donner une définition, d'en limiter les dépendances ou d'en préciser le but. La critique a suivi pas à pas l'évolution morale et scientifique de ce siècle. Le don de juger un ouvrage est une faculté innée dont l'exemple d'autrui et les lectures environnantes ne parviennent pas à modifier la tendance. Chacun regarde à travers une lentille qui lui est personnelle. On
peut décomposer les procédés d'exécution, chose très importante et dont on se met le moins en peine. On peut comparer les ouvrages et les genres, comme Saint-Marc Girardin; établir de nouveaux rapports d'évolution, comme M. Brunetière; s'efforcer d'éclaircir les raisons générales des œuvres, comme M. Faguet; ressusciter les hommes et les époques par la seule magie du style, comme Paul de Saint-Victor ; faire de l'histoire à l'occasion de la critique, à la façon de Villemain ; étudier l'influence des milieux sur la formation des talents d'après les conseils de Taine. Chacun adapte son optique au même objet. Le point regardé ne change pas; c'est la lentille qui diffère. Prenant la méthode inverse de Taine, M. Bourget s'est appliqué à mettre en relief l'influence du talent sur le milieu où il se produit; il a cherché à découvrir dans un auteur la présence de certains états d'àme, de certaines maladies morales qui ont déjà passé dans le public. Sa patience d'investigation s'est exercée sur les conséquences sociales que peuvent dégager quelques ouvrages supérieurs de notre époque; et, sortant de la production pour examiner les principes d'un auteur,
il a introduit dans la critique une nouvelle philosophie, un motif d'examen imprévu, une sorte de sociologie littéraire où sont comparées dans leur action réflexe la conscience de récrivain et celle des lecteurs, au point de vue purement psychologique. Tout ouvrage de littérature contient des peintures, de la description, de l'émotion et des choses pensées qui ont une signification exclusivement intellectuelle. Ce sont ces clioses pensées qui ont frappé l'auteur des Essais, Il ramène à des explications transcendantes les ouvrages les moins cérébraux et les moins théoriques, ainsi que le prouve son étude sur le pessimisme de Flaubert, qu'il attribue à des causes ingénieuses, mais inapplicables à d'autres écrivains, comme Chateaubriand, par exemple, qui nous ofïre pourtant l'exemple d'un pessimisme identique. On peut donc discuter l'efficacité de cette méthode. Ce qu'on ne niera pas, c'est le bénéfice qu'a retiré la critique contemporaine d'une éclosion d'idées si soudainement entrées dans la circulation littéraire. Le succès a été indiscutable. Ces magistrales études, qui s'imposaient par leur science autant que par leur agrément et qui tenaient à la fois de Tabs-
traction et de la fantaisie, ont extrêmement séduit le public, fatigué de la physiologhe rigoureuse de Taine. L'initiation fut d'autant plus rapide, qu'on avait soif de considérations" moins restreintes et que chacun trouva quelques pages à s'assimiler dans cette critique qui s'élevait à la philosophie sociale et qui abordait franchement le domaine de la morale raisonnée, après l'expérience d'une trop longue documentation des faits.
Les Essais de psychologie furent donc salués comme un ouvrage supérieur, contenant non seulement une nouvelle formule de juger, mais une nouveauté d'expression et de forme. Tant de fertilité dans les appréciations, une série de déductions si riches, l'art infini des nuances, le don de scruter les choses en profondeur, tout cela se trouvait mis en valeur par un style coloré, d'une flexibilité et d'une amplitude extraordinaires, où l'image délicate relevait la pensée forte. Ce fut une surprise de voir qu'une matière si sévère pouvait être si engageante et qu'il entrait une si large part d'imagination dans un si curieux effort d'intelligence. Les idées que M. Paul Bourget a remuées dans ces deux livres
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ue se sont pas encore refroidies et constituent encore aujourd'hui le fond commun de nos préoccupations. Un tel exemple de fermentation intellectuelle a facilité l'inspiration de bien des écrivains, car il en est beaucoup qui, pour marcher, ont besoin qu'on leur ouvre la route.
M. Paul Bourget a produit dans le mouvement des esprits de son temps une impulsion décisive (|ui mériterait d'être signalée par un article spécial. De lui est sortie une jeune école de penseurs avides de réforme esthétique et morale, qui s'appliquent à juger la littérature par son cùté général, à travers révolution sociale de uotre époque. U Aristocratie intellectuelle de M. Maurice Bérenger peut être considérée comme lé type de ces sortes d'ouvrages à synthèses dus à rinlluence des Essais de psychologie. Voilà quel a été le rôle de M. Paul Bourget, voilà ce qu'il a créé, ce qu'il a fondé par la seule éloquence et la seule opiniâtreté de Vidée, C'est uniquement par l'analyse (ju'il a su faire de la critique neuve, qu'il a renouvelé l'examen des œuvres écrites, en employant la méthode philosophique, en adoptant exclusivement l'étude de la psychologie et de la conscience. Les artistes ont eu
beau regimber sous ces coups de lumière qu'ils accusaient de manquer le but et de passer plus haut que leur tête, la force de Vidée a triomphé, parce que l'idée est maîtresse de tout, môme de Fart.
Attiré par les problèmes passionnants de notre époque, essentiellement moderne par ses aspirations et ses lectures, nature ardente faite de compréhension et de sensibilité, M. Paul Bourget ne s*est pas attardé dans cette critique raffinée où il venait d'obtenir une réputation qui ne pouvait plus s'accroître. Il est sorti presque aussitôt de la spéculation pour aborder un genre de production qui semble aujourd'hui résumer tous les autres genres et qui est en train, lui aussi, de prendre une tournure philosophique. Il a écrit du roman parce qu'il est difficile de nos jours de tenir une plume et de n'en pas écrire. Il a choisi une forme d'art sous laquelle le public a pris l'habitude de lire non seulement des choses amusantes , mais de graves leçons d'observation comme Sapho et Madame Bovary, Là encore M. Paul Bourget a été fidèle à sa nature, et sa passion de l'analyse l'a porté vers le roman psychologique, c'est-à-
dire vers le genre qui se prêtait le mieux à la métaphysique des sentinieuts et où pouvait f rue- (ueusemeut s*exercer sa faculté de vision intérieure et son goiU de décomposition intime. La façon dont M. Paul Bourget a traité le roman psychologi(jue nous permet de préciser nettement la liliation et Torigine de ce qu'on peut appeler la seconde évolution de son talent.
M. INiul iU)urget romancier sort directement de bromenlin. Ce grand peintre orientaliste, qui fut en niùme temps un grand écrivain, a été à sa maniôro une sorte d'initiateur, et son rôle ne doit pas échapper à celui qui veut éclaircir dans SOS causes multiples la genèse complète de la production littéraire actuelle. Son Été dans le Sahara est une évocation saisissante qui prouve ([u'on peut concilier la description plastique avec les plus pures traditions de style et sans bouleverser la langue comme certains auteurs Tout fait. Ses Maîtres (i\uitrefois sont une tentative de critiiiue technhiue comme nous en avons peu d'exemples. (Juaut à son Dominique^ le roman préféré de M. Paul Bourget, c'est un ouvrnge de psychologie un peu monotone, mais où l'on retrouve le ton, l'intention etlesprocé-
dés d'analyse dont s'est servi l'auteur de T/rr^parable et de Mensonges. Seulement M. Bourget a élargi les cadres ; il a accumulé l'effort en généralisant les observations, en adoptant des proportions de vie plus grandes, en recherchant de préférence les crises palpitantes et compliquées.
Le roman psychologique a, d'ailleurs, toujours flatté le lecteur français, dont le caractère est fait de curiosité raisonneuse autant que d'enthousiasme irréfléchi. En racontant avec une vérité parfois si humaine ses longues amours avec Diane de Ghâteaumorand, Honoré d'Urfé n'écrivait pas autre chose que du roman psychologique. Le Grand Cyrus et la délie de M"'' de Scudéry développèrent interminablement le même thème en le rehaussant d'allusions et de portraits. L'affabulation, presque nulle, y était remplacée par de minutieuses dissertations sur les nuances psychiques de l'amour. M™° de La Fayette dégagea ce qu'il y avait de lisible sous ce laborieux alambiquage, et, tirant un diamant d'un amas de fadeurs, elle publia cette Princesse de Clèves qui est un modèle de psychologie pour la délicate justesse des sentiments. Ce genre de
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littérature, qui convenait si bien à notre cerveau romanesque, continua à avoir de beaux jours au xviir siècle, où le philosophisme le corrompit sans parvenir à s'en faire un moyen de propagande. En laissant de côté la Nouvelle Iféloise, qui a cré^ en France le grand courant de passionnante où s'alimente encore aujourd'hui notre littérature, Tépisode des amours de M"'"" (le Selve, dans les Confessions du comte da***, de Duclos, peut passer pour un spécimen très moderne de celte sorte d'ouvrages que M. Paul Rourget a remis en honneur. L'étonnant Crébillon fils, celui qu'on a appelé le Machiavel de la passion et le philosophe des femmes, a fait aussi à sa façon du roman psychologique. Ces conversations raffinées, cette science de la galanterie, cette préciosité d'investigations équivoques, le ton imperturbable de ce libertinage sérieux, cet art exquis de décomposer la tentation et le désir révèlent une rare expérience de l'amour et une connaissance très sûre du cœur féminin. Mais c'est de Marianne, le roman de Marivaux, qu'est venue en droite ligne la littérature psychologique de ce siècle, dont M. Bourget est le dernier représentant romanesque. Le Rouge et le
Noir et la Chartreuse de Parme proviennent de Marianne. Tout le procédé de Stendhal est dans Marivaux. Stendhal n'a fait qu'y transporter un fond de réalité plus fixe et des sentiments plus tendus; et il eu a fait une spécialisation que Tolstoï a eu le génie de savoir humainement mettre à point. Le roman psychologique de M. Paul Bourget, qui est contenu en entier dans Do/mm^'w^ de Fromentin, peut donc se retrouver aussi, quoique à une dose moins sensible, dans la Marianne de Marivaux. Il y a dans Marianne très peu d'action, des portraits, des conversations à longs paragraphes, une continuité de réflexions qui enveloppe et débordé tout. La psychologie de Stendhal, au contraire, si admirée de Taine et que Sainte-Beuve ne comprenait pas, est très différente de celle de M. Bourget. Stendhal accumule les menus faits intérieurs ; c'est une succession d'états d'àme, de l'action regardée au microscope et visible à force d'être précise. M. Paul Bourget, lui, examine sur place. C'est l'inventaire de l'âme pendant certaines crises, une série d'hypothèses et de pensées autour d'un cas, une sorte d'énumératiou toujours en marche comme si l'on notait l'ameu»
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blenient des pièces d'une maisoa qu'on visite. Ce qui a déterminé le succès de ces romans, c'est justement la fatigue qui semblait devoir leur nuire, le courage avec lequel l'auteur s'est maintenu dans la continuité d'analyse et la dissertation de conscience. 11 ne s'est pas mis en peine du tableau ; Taction est devenue secondaire ; il n'a pas cherché à peindre, il s'est contenté de raisonner. Au lieu de placer l'intérêt dans la situation et le dialogue, il l'a mis dans la discussion des motifs, dans les conflits moraux d(» ses personnages, dans les sollicitations de l'être personnel et libre. C'est par la narration du dedans de l'Ame qu'il a réussi à nous intéresser et non par la progression des aventures ou rijiteiisité des évocations réelles. Le public a été ravi do voir que des ouvrages qu'on ne semblait écrire que pour l'amuser lui donnaient iMilin l'occasion de penser. On ne s'adressait guère (lu'à la sensibilité des lecteurs ; ils ont été heureux qu'on leur rappelât qu'ils avaient aussi une intelligence, et très reconnaissants de la l)rofondeur de réflexions qu'on leur supposait pour goûter des démonstrations si sérieuses- On avait tant abusé du document et des faits,
que ce cours d'abstractions élégantes a eu Fair d'une nouveauté, et l'on s'en est d'autant plus facilement enthousiasmé, que ces livres avaient presque uniquement pour sujet l'amour. C'est la seconde cause de succès de M. Paul Bourget. Les romanciers ont coutume de nous décrire l'amour comme un objet d'émotions plutôt que comme un thème de méditations. Le public, à qui il suffisait d'être remué, a eu la surprise de se replier sur lui-même et de songer longuement là où il se contentait de sentir. Quoi donc ! Il y avait tant de choses dans l'amour î tant de nuances affectives, tant d'anxiétés irréductibles, tant d'égarements contradictoires, un champ si vaste de constatations douloureuses ! Balzac avait déjà donné l'exemple de ce dilettantisme psychologique, en multipliant, au cours de ses récits, les formules et les maximes relevant de la connaissance du cœur et de l'expérience des hommes ; mais ce qui n'était chez lui qu'accidentel est devenu le fond principal des livres de M. Bourget, jusqu'à lui faire reléguer au second plan le mouvement et l'action. L'amour a donc paru chez lui une chose digne d'être prise au sérieux, non seulement parce qu'on voyait un
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analyste de talent lui appliquer la méthode philosophique, mais aussi par Timportante place qu*on lui accordait désormais dans ces graves ouvrages. Malgré la dissemblance de ses inspirations, malgré la variété des points de vue où se complaisent ses tendances moralistes, M. Paul l^ourget est donc surtout le penseur de Tamour. Les natures tourmentées de tendresse ou inquiètes d'idéal ont été séduites par la qualité de sa psychologie amoureuse et par sa conception générale de Tamour. Il a beau enregistrer les démentis du cœur, sa tristesse même indique un croyant. Il croit à l'amour, il y croit en jeune homme, ^ivec tous les élans de son imagination de poète. Une sentimentalité naïve, une romanesquerie inconsciente constituent le fond de sa tournure d'Ame et d'esprit. Aucun écrivain ayant vécu et soufTert, comme l'attestent ses livres, n'a montré une disposition si candide en matière de sensibilité amoureuse. D'autres, pour ne citer que George Sand, ont été aussi exaltés ; personne, je crois, n'a parlé de l'amour avec une douceur plus attendrie, avec un respect plus ému et tant de précaution délicate. Il en comprend les manifestations les plus contraires,
depuis le vice roué jusqu'à la confiance angélique qui fait sourire les vieux réalistes, mais qui a valu tant de lecteurs à son Crime d'amom\ Les ouvrages de M. Paul Bourget révèlent une intelligence qui s'est mûrie autant par sa propre force que par la somme énorme de philosophie et de lecture qu'elle s'est assimilée ; mais son âme est restée adorablement jeune et les infidélités de la vie n'ont pas altéré cette inclination passionnelle, cette ferveur intérieure, cette élévation morale dont il a si bien traduit le charme en nous décrivant les premières tendresses adolescentes. Le cœur des femmes, dont rien ne pourra combler l'avidité généreuse, devait se sentir en étroite communication avec cet écrivain qui conservait pour elles son impressionnabilité de jeunesse et qui rapportait de ses étapes décourageantes à travers le monde, au lieu d'une amertume désabusée, le besoin de transfigurer la faute, un culte de loyauté, la haine du mensonge, le mépris des tromperies, un penchant incessant à affirmer l'honnêteté dans l'amour et à le traiter comme l'égal des choses les plus douces, j'allais dire les plus saintes, que puisse rêver Tinsatiabilité humaine.
Tous les romans de M. Paul Bourget trahissent cette bonne foi inconsciente dans la valeur idéaliste de Taniour. Ses pages les plus impitoyables semblent toujours regretter ses eDchantements ou déplorer ses corruptions. Il n'a pas de meilleure inspiration que lorsqu'il nous peint les tendresses des jeunes gens de dix-huit ans; et il se délecte dans ces descriptions reposantes précisément parce qu'il est lui-môme le modèle des portraits qu'il nous ofïre. Sa sincérité imperturbable a renouvelé « l'ancien jeu » du. roman idéaliste le plus romantique. Il a redonné le goût des sentimentalités dont on commençait à sourire ; il nous a refait une àme pour nous intéresser aux fragilités et aux délices d'un amour qui nous est présenté comme une afïaire de conscience digne de notre sympathie la plus haute. M. Paul Bourgeta d'ailleurs interprété l'amour non seulement avec des amplifications de penseur, mais avec des raffinements de civilisé. L'amour chez lui n'est pas simple, comme dans Paul et Virginie, Manon ou la Cousine Bette^ ni môme comme dans le Rouge et le Noir, où il domine, où il règne en maître, où il a l'air d'être seul. L'auteur de Mensonges ne comprend l'amour
qu'avec le grossissement des aacessoires mondains, dans l'entourage des villégiatures, de la richesse ou des voyages. Il le rehausse par un cadre aristocratique sur lequel il insiste autant que sur les commentaires psychologiques dont il l'accompagne. On conçoit que les besoins de son analyse philosophique le poussent à ne pas se contenter de la magie seule de l'amour : c'est une conséquence qu'il faut accepter, étant donné le genre qu'il a choisi ; comme dans Dominique de Fromentin, il a raisonné et non pas exposé l'amour. Mais il y a de plus, chez M. Bourget, une partie descriptive très étendue, un décor fouillé, des peintures d'exotisme distingué, un encombrement d'élégances parisiennes, un soin de placer ses personnages dans des milieux exclusivement modernes. Il n'isole pas l'amour pour le faire valoir ; il le combine avec d'autres éléments, comme s'il prenait plaisir à troubler sa source ou que le contraste des facilités embellissantes constituât pour lui le grand intérêt de ce sentiment naturel. Le filon n'est pas intact, l'argile s'y mêle. Le dessin ne lui suffit pas ; il recherche l'ornementation touflue, disparate, violente. Ses plantes s'épanouissent dans des
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serres chaudea^qui changent Tair respirable en voluptueux parfum. On reconnaît le sybaritisme décadent, les mélancolies désirantes, le déséquilibre blasé de notre génération contemporaine dans rhabitude qu'a prise M . Bourget de développer la sensibilité de ses personnages en pleine mondanité, au fond des salons et des boudoirs où la délicatesse et le bon ton étouffent les désespoirs d'amour. La qualité même de Tamour, tel que M. Bourget nous le peint, peut suggérer les mêmes remarques et montre mieux encore rhomme moderne et le mondain qui se cache derrière Técrivain philosophe. L'amour dans ses livres revêt la forme d'une intoxication maladive, disproportionnée, confuse. C'est un malaise qui n'apporte que de la souffrance, un élancement toujours déçu, une lutte de nos plus beaux rêves avec l'hostilité des êtres ou la fatalité des choses. Vinéparable annonçait déjà dans quelle mesure l'auteur de Crime iVamour, en se décidant à faire du roman, allait entrer dans l'exceptionnel et le morbide et avec quelle inflexible logique il montrerait l'antagonisme des passions incurables. L'amour n'est pas chez lui à l'état sain ; il a toujours quelque plaie qui le corrompt
OU quelque obstacle qui Tarrête; il a de l'excès ou du raffinement. Baudelaire et Musset ont passé par là. On peut suivre surtout l'influence de la Confession d'un enfant du siècle à travers le ton douloureux et les inquiétudes pensives avec lesquels M. Bourget étudie les manifestations passionnelles. La complexité d'âme de ses héros n'a pas d'autres causes que le désarroi de leur volonté, l'impossibilité d'ajuster la- vie à leur désir, un trouble de décadence morale que la civilisation et la lecture exaspèrent. Il est facile d'apercevoir l'auteur derrière ses personnages et de conclure que ce sont là précisément les causes qui ont créé la tournure d'esprit de M. Paul Bourget, romancier et peintre de l'amour. Les impuissances de l'être intérieur et intime que l'auteur des Essais a si bien analysées dans ses pages sur les Concourt, M. Paul Bourget les a subies lui-même, parce que c'est la maladie générale de notre époque, de notre monde fatigué et « trop vieux », où tous les efforts sont contradictoires, où toutes les convoitises se combattent, où le mysticisme côtoie la débauche, où l'intelligence a désappris le goût de la vérité et le cœur le discernement du devoir.
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A cet exameri approfondi de Tamour s'est ajouté l'attrait particulier résultant des problèmes spéciaux que M. Paul Bourget s'est posés dans ces romans de déduction : les liaisons malheureuses, les conflits de la passion et de la vie, la désillusion des âmes neuves devant la femme vénale, l'impudicité sceptique installée dans sa honte, toutes les plaies d'une civilisation surmenée, toutes les interrogations angoissantes qui se dressent devant le moraliste contemporain. C'est ainsi que, par des œuvres d'une signification laborieusement motivée, l'auteur de Mensonges a déterminé une réaction victorieuse contre le réalisme, définitivement compromis par les scatologiques écarts de M. Zola. A la suite de M. Paul Bourget s'est levée une école de jeunes écrivains épris du besoin de continuer la même enquête sociale et littéraire, en tenant compte de nos aspirations vers l'idéal. On ne peut pas encore préciser la direction d'esprit que prendra cette précoce génération de penseurs. Ce qui est sûr, c'est qu'on a réhabilité le roman romanesque ; c'est qu'on a soif de spiritualité, et que le courant d'esprit réaliste qui sévissait vers 1880 s'est changé en une tendance
esthétique qui frise le mysticisme religieux. En employant la philosophie dans le roman comme il Ta employée dans Tétude de la littérature, M. Paul Bourget a obtenu, on le voit, des résultats féconds, dont la durée peut être incertaine, mais qu'il convient de signaler dans une critique impartiale.
Nous ne contesterons donc ni la valeur ni la bonne fortune d'une méthode qui lui a valu une réputation si rapide. Cependant, cette méthode risque à la longue, au moins pour le roman, de tomber plus vite qu'une autre dans la monotonie. Il ne faut pas se dissimuler qu'un roman perd beaucoup de sa force à n'être plus qu'une chose pensée et lorsque au lieu de tableaux il ne contient que des abstractions. S'il est vrai que Iç manque de psychologie peut être considéré comme une lacune dans des œuvres de premier ordre, comme Madame Bovary, par exemple, il serait périlleux de n'y vouloir mettre que de la psychologie, au détriment de la vie physique, qui doit entrer dans un livre pour qu'il ait toute sa perfection. Accumuler les hypothèses et les raisonnements, étudier la conscience au détail, mettre les idées en menus morceaux pendant des
centaines de pages, c'est un labeur qui exige beaucoup de tact pour ne pas devenir aussi pénible que les interminables volumes où M. Zola compile ses milliers de petits faits. Il y a là une question de dosage dont leflet est sûr, mais dont il est difficile de conseiller l'emploi. Ce qui fait Thomme, c'est l'union de l'àme et du corps et non le corps ou l'âme seuls. Tout en art se résout à un problème de goût, et c'est pour cela que, parmi les qualités littéraires, le jugement est la plus précieuse et la plus rare. La prédominance de l'imagination sur les facultés génératrices d'une œuvre conduit à l'intempérance de description. Une prédilection trop philosophique peut également engendrer la sécheresse ou la quintessence. La psychologie a encore l'inconvénient de n'être pas aussi variée que le spectacle des choses vivantes ; il est malaisé de l'exprimer dans une langue qui ne soit pas banale, et il semble qu'on soit toujours avec elle en péril de recommencement et de rabâchage, tandis que le paysage et l'action peuvent se renouveler indéfiniment. On reproduit très bien les gestes et les objets ; mais il faut un don de clairvoyance supérieur pour élucider les généralisations et
les conceptions d'un monde invisible, intime, mystérieux, qu'on ne peut, pour ainsi dire, noter que par divination, à force de se consulter attentivement soi-même. On a des modèles pour le roman d'observation ; mais la psychologie , quelque sûreté qu'on y apporte, on est presque obligé de l'imaginer. Jusqu'à quel point est-ce une science et ses conjectures sont-elles des certitudes ? Cette transcription constante du dedans de l'âme risque, en se prolongeant, de se répéter, d'être trop ténue ou trop commune, insaisissable ou vulgaire. Ces défauts vous frappent même dans la Marianne, de Marivaux, qui a pourtant distribué dans ce livre, comme dans son théâtre, la menue monnaie de Molière. On a dit de Marivaux qu'il connaissait tous les sentiers du cœur, mais qu'il n'en connaissait pas le grand chemin. Ses sentiers sont, en effet, si enchevêtrés, qu'à chaque instant on est sur le point de s'y perdre. A tout prendre, Paul et Virginie et Manon Lescaut seront toujours des œuvres préférables à Marianne. Tolstoï n'a évité ces faiblesses qu'en appliquant étroitement sa psychologie aux faits de la vie réelle, telle que la concevait Flaubert, sans compromissions senti-
mentales ni concessions romanesques. La lecture de Stendhal, on le sait, rebute ceux qui ne sont pas habitués aux complications de l'analyse abstraite, et, parmi ses admirateurs, il en est peu qui approuvent sans réserve le parti pris avec lequel il a exagéré jusqu à l'invraisemblance le caractère de Julien, dans le Rouge et le Noir, et certaines peintures de la sombre Chartreuse de Parme. M. Paul Bourget doit donc prendre garde à ces écueils, s'il veut maintenir son talent à la hauteur d'estime où Tont placé ses premières œuvres, si justement appréciées des lecteurs de la Nouvelle Revue.
Parmi la quantité d'idées que Fauteur des Essais de psychologie a. mises en honneur dans nos discussions littéraires, il en est deux que je voudrais signaler en terminant ce portrait, parce qu'elles nous fourniront des indications précieuses pour juger définitivement son influence. 11 s'agit du pessimisme et du dilettantisme, deux choses que M. Bourget semble presque avoir inventées, tant il en a précisé la signilication, sinon découvert l'étiquette. Bien qu*il nous ait ingénieusement éclairci ce qu'il allait entendre par ce mot de pessimisme, en
nous expliquant les causes de découragement et de tristesse qui agissent sur une partie de la jeunesse contemporaine, il ne faudrait pas conclure que M. Bourget est un pessimiste. La première condition du pessimisme, c'est Tindifférence au bien comme au mal, indifférence qui conduit progressivement à l'impassibilité. C'était la forme d'esprit qui a fait de Flaubert un photographe matériel demeuré, en quelque sorte, hors de son œuvre et simple spectateur de ce qu'il écrivait. M. Bourget, au contraire, prend parti pour ou contre ses personnages, selon la qualité de leurs actes. Il ne les reflète pas, il les juge. Il ne raconte pas seulement laction, il s'y mêle. Ses livres sont des thèses de développement où, même dans la description et le dialogue, on ne perd jamais de vue l'analysateur subtil et le commentateur réfléchi. La deuxième étape du pessimisme, c'est la négation, c'est-à-dire cette disposition qui porte à ne remarquer que le pire et à généraliser le mal plutôt que le bien. En ce sens encore, M. Bourget nous apparaît comme le moins négateur des écrivains. La donnée souvent désolante de ses livres, qui s'impose au romancier par cela seul
qu'il connaît la vie, peut être mise à part de son œuvre sans entamer la sincérité sentimentale et la croyance idéaliste qui s'y rencontrent à chaque page et qui forment, nous l'avons dit, le caractère constitutif de M. Paul Bourget. C'est un narrateur si spiritualiste ; sa voix est si douce pour l'amour ; son cœur si sympatiiique àTillusion ; il a tant de générosité passionnelle ; on le sent si bien du parti de ceux qui souffrent ; sa prédilection d'artiste est si ouvertement acquise aux victimes mêmes de ce pessimisme qui déroute la tendresse et désespère la confiance, qu'il n'y a guère moyen de se tromper là-dessus. Oui, l'auteur de VIrréparable n'est pas pessimiste. Il est avant tout un moraliste. Le moraliste est un homme qui s'intéresse non seulement aux plus intimes changements d'âme, mais aux moindres nuances de pensée; qui n'accumule pas les constatations selon la méthode de l'art pour l'art, mais pour qui l'art est le prétexte de grandes leçons morales. En se consacrant au maniement exclusif des idées et aux notations de conscience, un moraliste est amené à énoncer des vérités plus hautes que les faits, des résultats acquis, des conclusions et
des certitudes d'ensemble auxquelles Tiropérieuse logique ne lui permet pas de se dérober. En effet, Fauteur de Mensonges a tout un système de théories personnelles ; il explique les contradictions et les chutes ; il découvre les causes ; il sait les remèdes ; il propose des solutions raisonnées qui constituent un corps de doctrines qu'on pourrait à la rigueur dégager de l'innombrable quantité de considérations et d'axiomes qu'il a semés dans ses romans philosophiques. M. Bourget est donc très loin d'être un pessimiste.
Ce pessimisme, d'ailleurs, qu'il a vulgarisé en l'introduisant dans la langue littéraire, il ne l'adopte pas pour çon propre compte ; il se contente de le signaler chez les écrivains en renom qui ont influencé le public depuis une quaran* taine d'annéesetilnese dissimulepasquece pessimisme ne date pas d'eux. On le retrouve dans Lara, Lélia, Ohermann, Adolphe, les Mémoires d'outre-tombe; et Rousseau, après l'avoir mis dans ses ouvrages, l'a incarné dans sa vie et dans sa personne. George Sand, Byron, Benjamin Constant, Chateaubriand sont les grandes sources de cette maladie dont nous subissons la trans-
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mission, sans qu'il soit besoin d'en chercher plus particulièrement la cause dans le déséquilibre de notre civilisation actuelle. C'est une façon de sentir qui n'est pas nouvelle ; et, s'il faut tout dire, certaines œuvres de nos jeunes prosateurs contemporains me paraissent trahir des symptômes de guérison qui révèlent une évolution d'esprit plus consolante, un retour marqué vers une espérance presque religieuse. Dans la lettre préface de ses Nouveaux Essais adressée à M""® Edmond Adam, M. Paul Bourget a écrit sa vraie profession de foi : « Il y a dans le doute sincère un principe de foi comme il y a un principe de vérité dans toute erreur ingénue. Prendre au sérieux, presque au tragique, le drame qui.se joue dans les intelligences et dans les cœurs de sa génération, n'est-ce pas affirmer que l'on croit à l'importance infinie des problèmes de la vie morale ? C'est parce que vous avez reconnu dans mon œuvre ce culte passionné de la Psyché mytérieuse, que vous l'avez accueillie avec tant de sympathie, madame, vous dont le nom signifie le contraire de pessimisme et de découragement. » Quelques pages plus loin, un nouvel aveu éclaircit encore ses
intentions de penseur, sur lesquelles il est revenu d'ailleurs en maints autres endroits : < Elle n'est ni belle ni laide, la vie, elle est la vie, c'est-à-dire quelque chose de tragique et de nécessaire, un douloureux effort vers une effrénée concurrence que notre devoir est d'adoucir, parmi des indigences mortelles que notre devoir est de soutenir. >
Que M. Paul Bourget ait gardé comme romancier, dans ses analyses passionnelles, cette indulgence lucide, inséparable de la vraie supériorité philosophique, c'est un fait d'autant plus remarquable, que l'auteur de Mensonges peut passer pour le modèle le plus irrécusable de ce dilettantisme qu'il a si voluptueusement étudié. Sa critique même est celle d'un dilettante exceptionnel. Elle ne provient pas d'une compréhension intime et exclusive du métier d'écrire ; elle ne dissèque pas la subtance des talents comme Fromentin pour la peinture dans ses Maîtres d'autrefois. Son inspiration ne procède pas non plus de la curiosité historique de Sainte-Beuve. Les ressources que M. Bourget déploie dans sa faculté de juger révèlent plutôt une somme de lectures surprenantes, une uni-
versalité d'aptitudes, un esprit nourri à la fois de philosophie, d'art et de science. Ses appréciations gardent la marque de ce lent surmenage : il écrit souvent une page de métaphysique à propos d'un paysage et des réflexions transcendantes à propos d'uû ameublement de salon. Ses livres attestent une large puissance d'assimilation. Tous les tons et tous les genres y sont mélangés dans une sorte d'examen cosmopolite qui mêle la fantaisie intellectuelle à la spéculation abstraite. Il se passionne pour toutes les questions d'art ou de curiosité qui touchent de près ou de loin la littérature. Renonçant à la critique technique qui aurait restreint l'étendue de ses recherches, il s'est efforcé de découvrir des significations plus générales, des résultats moins spéciaux, des synthèses plus fécondes ; et il a tâché d'exprimer ce qu'il pouvait y avoir de collectif et de social dans la répercussion personnelle que lui donnaient certains ouvrages. Son impartialité sereine prouve la bonne foi avec laquelle il accueille les systèmes les plus contraires et combien il lui est facile d'entrer dans la conception des auteurs qu'il étudie. Gomment croire sceptique un homme qui
a Tair de prendre tout au sérieux ? Comment suspecter la sincérité d'un penseur qui a mis tant de conscience à scruter nos malaises psychologiques et notre épuisement moral? Non, ce dilettantisme ne cache pas un dédain d'ironiste sous les raffmememts d'une forme plus aristocratique. Derrière la gravité de ce style il n'y a pas de sourire pour mépriser le lecteur.
C'est un dilettantisme loyal, incapable de se déprendre lorsqu'il s'est épris, qui obéit à une tendance permanente et à une insatiable avidité de connaître. Ce qui maintient sa bonne foi en équilibre avec une culture intellectuelle si dissolvante, c'est qu'il y a en lui un poète et un romancier et que sa sensibilité artiste le remet d'accord avec lui-même ; de sorte qu'il ne peut sans s'attendrir voir un spectacle émouvant, parler de la nature sans la peindre, raconter une crise d'amour sans y mettre un peu de son cœur et de son âme. Il est forcé, en un mot, d'éprouver cet entraînement intérieur par lequel il impose ses idées comme ses descriptions et qui fait de lui un contemplateur autant qu'un critique, un sensationnel autant qu'un intellectuel. C'est bien d'ailleurs Timpression
que donne son style, d'une ampleur très travaillée, où le sens du mot pittoresque, comme dans le morceau Secum sola, relève Fabondance des phrases et la longue allure des périodes. On devine sous cette fertilité d'expressions un sujet fécondé par une méditation persévérante. Il a assez de couleur et d'images pour rendre attrayante une matière qui a besoin de plus d'agrément pour plaire. En lui ouvrant, ses portes, l'Académie française a consacré la réputation que le public a faite dès le premier jour à l'auteur des Essais de psychologie contemporaine. M. Paul Bourget, par ses livres de critique, a profondément modifié la façon de sentir et de comprendre de notre jeune génération. L'historien qui écrira l'évolution littéraire de ces vingt dernières années s'arrêtera certainement devant son œuvre.