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ET L'INFLUENCE RELIGIEUSE

L'artiste chez Renan. — En quoi consiste sa nouveauté, son charme et son influence. — Sa science et sa poésie. — Originalité respectueuse et attendrie de son rationalisme. — Sa valeur comme historien. — En quoi il a créé en France une nouvelle disposition d'esprit religieux.

Quand Louis Veuillot mourut, la presse fut à peu près unanime à reconnaître le talent de récrivain et la valeur de son œuvre. Si en matière de politique on a pu montrer cette impartialité et ce sang-froid, pourquoi le même apaisement d'idées ne se ferait-il pas sur la tombe du penseur et de l'écrivain qui vient de mourir ? Je voudrais qu'on s'interdit toute discussion irritante, qu'on abandonnât même

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un instant les antipathies ou les convictions, pour juger Renan en dehors des polémiques qu*il soulève, et pour apprécier son œuvre en dehors de la passion qu'elle inspire. D'autres nous ont décrit le Renan intime, le labeur assidu du savant, Tunité et l'effort constant de cette vie exclusivement consacrée à une œuvre dont on peut contester le but, mais dont on ne peut nier la valeur esthétique. Je voudrais seulement, dans ces quelques notes écrites à la hâte et au dernier moment, dégager les caractères intérieurs, les qualités constitutives, l'essence de ce talent.

Quelque opinion philosophique ou religieuse que l'on ait sur lui, l'auteur des Origines du christianisme est certainement un des penseurs les plus originaux et un des plus grands écrivains de notre siècle. Je suis convaincu que les mystérieux problèmes qu'il a voulu résoudre restent encore en question ; il les a agités, mais il ne les a pas résolus ; il les a tournés bien plus qu'expliqués ; il en a renouvelé l'examen, mais il n'en pouvait donner la solution ; son dilettantisme et son scepticisme le rendaient moins propre qu'un autre à chercher cette solution. Ce qu'il y

a de certain, c*est que Renan fut un artiste etun écrivain de premier ordre. Ces mots expliquent sa tournure d'esprit, son genre de science, le mysticisme de son incrédulité, sa force, sa portée, la raison de ses idées et de son œuvre.

Comme savant, comme croyant, comme historien, comme philosophe, Ernest Renan est resté artiste et il Ta été à une hauteur où toutes les qualités de l'esprit s'unissent et se confondent. On a dit de lui qu'il fut un renégat, reproche bien injuste contre un homme qui certainement n'a jamais eu la foi. L'auteur de la Vie de Jésus n'a pas plus été croyant au grand séminaire qu'en dehors du grand séminaire. La foi est une adhésion intellectuelle, une soumission raisonnée de l'esprit. Ce genre de foi, Renan ne Ta jamais connue, ne Ta jamais soupçonnée, pas plus à Saint-Sulpice que dans sa chaire du Collège de France. Sa foi était une foi de cœur, de sensibilité, d'imagination, une foi d'artiste. A l'époque de la première jeunesse, la séparation n'est pas encore faite entre les facultés de l'âme ; l'imagination se confond avec l'intelligence, et l'élève qui devait écrire l'histoire rationaliste du Christ a pu très sincèrement s'imaginer qu'il

croyait ; mais Terreur ne pouvait être longue. Cette foi sensitive et artiste qu'il avait étant jeune, il Ta gardée, il ne Ta pas abandonnée, elle Ta suivi partout, il en est resté séduit, subjugué, enchanté ; et c'est ce qui a donné tant de charme à ses négations, tant de poésie à sa critique, tant de sentimentalisme chrétien à son incrédulité ; c'est ce qui l'a rendu si dangereux à ceux qui, comme lui, ont cru avoir la foi de l'esprit lorsqu'ils n'avaient que la conviction Imaginative. Ce serait un curieux travail de dégager ce qu'il reste de christianisme dans l'œuvre de Renan. On pourrait en tirer un livre d'édification orthodoxe qui satisferait les plus exigeants catholiques.

Il est inutile de rappeler ici le bruit que causa l'apparition de la Vie de Jésus. Ce qui fit le succès du livre, ce ne fut pas le sujet, qui n'était pas nouveau, môme en France, ce fut la valeur littéraire de l'ouvrage, ce fut le style. Comme langue, comme art, comme exécution artiste, cette Vie de Jésus est un pur chef-d'œuvre. On peut regretter qu'un pareil talent ait été mis au service d'une destruction dogmatique, et nous comprenons les alarmes du parti catholique,

obligé de lutter, non plus cette fois contre une objection nouvelle, mais contre une séduction d'art, contre la plus insinuante des contagions, la contagion littéraire et romanesque. Dans les notes rapides qu'il nous est donné de publier aujourd'hui sur M. Renan, nous croyons devoir à tout prix écarter toute discussion religieuse. Ce n'est pas à nous de trancher un si grave débat ; nous voulons rester dans la critique de métier, dans la critique dissective d'un talent, seul point de vue où toutes les opinions ont le droit d'être égales. Eh bien, le héros s'appellerait-il Çakyamouni ou Luther, s'il y a une vérité esthétique irréfutable, absolue, c'est que la Vie de Jésus de Renan est une œuvre littéraire de premier ordre, une œuvre considérable qui a apporté à l'art et à la langue un effort de plus, un sens nouveau, une évolution décisive, une sorte de transformation et de rajeunissement classique dans le métier d'écrire. Renan a produit beaucoup d'ouvrages ; aucun ne dépassera celui-là ; c'est sur celui-là qu'on peut le juger et sur le premier volume de V Histoire d'Israël, Nulle part, pas même dans Marc-Aurèle, pas même dans ses inimitables préfaces de/ot, du Cantique

des cantiques et de YEccUsiaste^ Tartiste n'a atteiat une pareille magie de style, donnant rillusiou d'une perfection aussi naïve, aussi inconscieute, aussi naturelle. Cette fluidité perpétuelle d'inspiration et de tournure, cette souplesse à rendre les nuances dubitatives les plus insaisissables, ce je ne sais quoi de charmeur, de précis et de raffiné qu'on ne trouve ni chez Voltaire, qui n'avait que la facilité et la transpareuce, ni chez Rousseau, qui n'avait que l'antithèse et la rhétorique, cette grâce incomparable dans la phrase positive, cet effet continuellement obtenu parle mot moindre et l'épithète atténuée, cette égaillé dé souffle, cette discrétion dans l'abondance, cette tenue constante de ton, cette lumière sans cou'ps d'éclairs, cette négation sans emportement, tout cela s'impose à moi comme du génie. J'ai beau être froissé, j'ai beau me dire que la valeur historique de cette œuvre est contestée, j'oublie ce que cet homme a écrit pour ne voir que la qualité de ce qu'il écrit ; cette voix d'artiste est si douce, que je n'entends plus l'écho des murs qu'elle fait tomber. La célèbre dédicace de cette yie de Jésus est un chant rytlimé, une musique céleste. Nous

n'avions pas encore eu, depuis Chateaubriand, de prose aussi belle.

Le rationalisme allemand lui a fait un crime d'avoir été artiste. Je ne vois pas ce que gagne la science allemande à être si mal digérée. Un ^. savant ne mérite-t-il plus d'être lu, du moment qu'il devient lisible ? Est-il défendu à un incrédule d'avoir de la poésie et d'en trouver au christianisme? Pourquoi Renan aurait-il dépoétisé ce qu'il niait; ou se serait-il interdit d'admirer ce qu'il rejetait? On Ta accusé d'avoir fait du roman religieux au lieu de l'histoire religieuse; mais pourquoi vouloir qu'il soit autre que luimême? Ne saurait-on être savant sans être aride? Un talent est à prendre ou à laisser. L'originalité de Renan est précisément d'être un poète et un artiste doublé d'un savant. Parce qu'il n'avait pas la foi, il n'y a pas de raison pour qu'il n'eût pas d'imagination. Et c'est là le secret de son influence et de son rôle. Uue partie de son œuvre restera littérairement, parce qu'il a formulé le Credo de notre siècle, il a incarné la tournure d'esprit de son temps, il a déterminé les inconsistances et les fluctuations de la pensée moderne. Ce n'est pas par ses attaques scienti-

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tifiques que M. Renan a eu tant d'action sur le mouvement des idées religieuses contemporaines ; c'est au contraire par les côtés les moins positifs, les moins pratiques de son talent, par la suavit é de sa prose, par sa mysticité libre penseuse, par son délicat optimisme, par ses contradictions d'intelligence et de sentiment. Son état d'esprit personnel subsistait certainement en germe dans les générations de son époque ; mais il a développé ce germe, il Ta étendu, et par lui cet état d'esprit est devenu général. A ce point de vue son influence est énorme. Il a été dans le domaine des idées religieuses ce que Victor Hugo a été dans la poésie et Chateaubriand dans la prose. Il n'a pas créé d'école scientifique ; il a créé une psychologie nouvelle, il a donné le goût des études religieuses; par l'attrait de sa littérature, il a inspiré de la religiosité aux incroyants et il a tempéré la vivacité de l'opposition rationaliste. C'est de lui que date ce sens religieux spécial qui consiste à regarder comme une nécessité morale le maintien d'un dogme auquel on ne croit plus. C'est depuis Renan que l'incrédule accorde sa sympathie aux croyances qu'il re-

pousse. Comme lui, il est devenu négateur sans passion, admirateur sans foi, adorateur imaginatif, chrétien impressionniste, partisan d*idéal pieux, ami de la religion, presque religieux.

Renan a ramené les esprits à la Profession de

foi du Vicaire savoyard. On jurerait qu'il a passé

sa vie à la décalquer. Il a été un Rousseau

savant, et c'est beaucoup. Il n'a même pas eu

le défaut de Rousseau, que d'autres appellent

sou hypocrisie, cette indignation rhétoricienne,

cette éloquence de polémique toujours prête à

la défense et à la riposte. L'auteur de VHistoire

d'Israël, si attaqué, si réfuté, si discuté, n'a pas

une seule fois répondu à ses adversaires. Il a eu

le bonheur de ne jamais sortir de la sérénité où

il s'était retranché, et ce n'est pas un mince

mérite de résister à cet entraînement et d'être à

ce point maître de soi-même. Il s'est contenté

de nier le christianisme sans essayer de le

déshonorer comme Voltaire. On doit lui tenir

compte au moins de cela. Il s'est cantonné dans

une retraite de savant où aucun bruit n'arrivait

à ses oreilles, et il n'a jamais répondu aux

attaques que par le plus irritant optimisme.

Maintenant que son œuvre est close et que le

voilà couché dans saitombe, dans quel état nous laisse-t-il? Quel résultat a-t-il atteiut? A-t-il acceutué Tirréligiou ? Le mal qu'il a fait est-il si graud qu'on le dit? A-t-il définitivement détruit la foi dans les cœurs? Non, c'est le contraire qui est arrivé. Depuis ces dernières années nous assistons à une véritable rénovation religieuse, à une sorte de réaction mystique, qui n'est pas, si Ton veut, une revanche du dogme, mais un vrai besoin de sentiment. Les hommes mûrs reviennent sur leurs préjugés; la jeunesse se reprend à aimer la poésie de la foi, son idéal esthétique, ses enseignements, ses mélancolies, ses enthousiasmes. On s'aperçoit que tout comprendre n'est pas seulement, selon un mot célèbre, tout pardonner, mais que c'est aussi tout aimer. L'influence de Renan sur la postérité nous apparaît bien différente de celle qu'exerça Voltaire. A la veille de la Révolution, l'incrédulité française renchérit sur l'incrédulité voltairienne, en faisant l'application brutale de ses négations philosophiques ; aujourd'hui, au contraire, on semble oublier l'opposition dogmatique de Renan pour ne se souvenir que du charme et de la beauté qu'il a laissés au chris-

tianisme. Ce dernier éclectisme qui nous manquait, réclectisme de la foi, on peut dire que c'est lui qui nous Ta donné ; il a découronné la religion, mais le respect nous en est resté ; il n'a rien détruit, et le goût de croire est plus fort que jamais.

La position militante que l'auteur de la Vie de Jésus avait prise dans la grande lutte des idées contemporaines a empêché ses adversaires, et quelquefois ses amis, d'apercevoir son mérite de savant qui est réel, et ses incontestables qualités d'historien. En mêlant l'exposition du dogme à l'exposition historique, l'auteur de V Antéchrist a créé une méthode féconde en aperçus et que ses contradicteurs eux-mêmes, MM. Le Camus, Fouardet Vigouroux, ont adoptée sans réserve. L'apologétique chrétienne a en ce sens profité de ses attaques, en traitant néanmoins le dogme comme une chose distincte de l'histoire, au lieu d'expliquer l'un par l'autre. La croyance dans une direction providentielle des affaires de ce monde ne doit pas empêcher d'avouer que la philosophie négative de l'histoire a chez Renan une certaine grandeur. La destinée de la pensée humaine sera d'hésiter éternellement

entre la philosophie de Bossuet et de de Maistre, el celle de Taiue et de Renan. Si c'est une élévation d'esprit de reconnaître partout le doigt de Dieu, c'est aussi une inclination naturelle à l'homme de constater comment partout Dieu se cache, et c'est une faiblesse bien excusable de n'entrevoir que les lois naturelles derrière lesquelles il a voulu dissimuler sa puissance. On n'a pas assez remarqué que parmi les négateurs philosophiques du christianisme, l'auteur de V Avenir de la science et delà Vie de Jésus peut passer jusqu'à un certain point pour un timide et un modéré; il n'a jamais nié catégoriquement la possibilité du miracle : il s'est borné à prétendre qu'aucun miracle n'avait été scientifî- (luemeut constaté. Cette concession lui a valu le désaveu et les attaques de tous les savants matérialistes. Depuis Strauss jusqu'à Patrice Larroque, tous exigent qu'on admette a priori l'impossibilité du miracle, parce qu'ils entrevoient clairement que sans cela la porte demeure ouverte aux affirmations chrétiennes. La façon dont Renan a tenté d'expliquer les faits surnaturels est une véritable innovation en matière exégétique pure. Schleimacher frisait presque

la supercherie en voulant reconstituer le détail du fait naturel supposé. Renan a pris les faits naturels en bloc et, il l'avoue en propres termes, il a essayé de nous dire d'une façon générale « comment les choses ont pu se passer ». C'est chez lui non plus la négation matérielle ou l'explication mythique, sauf quelques exceptions regrettables, comme le miracle de Lazare ; c'est l'analyse d'un état d'esprit, l'examen de certains moments de l'humanité par l'étude des milieux, des psychologies, des caractères et des ressemblances. Réduire sa science à montrer « comment les choses ont pu se passer », c'est une prétention bien modeste qui justifie les fréquents insuccès de ses tentatives ; mais c'est une nouveauté que les Allemands ont eu le tort de ne pas prendre assez au sérieux, eux qui croient ressusciter une époque en accumulant l'érudition et les paperasses.

Renan a voulu surtout faire de la vie, parce qu'avant d'être savant, il était artiste, et que son scepticisme ne l'empêchait pas de sentii*. C'est la première fois qu'un cerveau de savant a montré un tel talent dans les nuances et dans la peinture. Quelles merveilleuses pages, cette

description d'Antioclie, ces nuits de Génésareth, sa décomposition du monde romain, ses martyrs de Lyon et son magnifique portrait de Marc- Aurèle ! Je ne connais rien de plus achevé, de plus artistique, de plus profond comme sens légendaire, de plus suave comme exécution imprécise, que le premier volume de VHistoire d'Israël, si discutable au point de vue orthodoxe. Moins il a de documents, plus cet admirable écrivain semble sûr de son analyse ; il n'apporte pas à rhistoire la multitude de faits que M. Taine collectionnait avec une si minutieuse patience ; il n'a ni la marque profonde ni la saillie d'idées de Tacite ; il n'a pas non plus les pensées colossales de Chateaubriand, la sagacité décisive de Montesquieu : ce qu'il apporte, c'est l'entente merveilleuse des époques, la délicatesse des aperçus, le rafïinement des nuances, l'intuition des milieux, les résurrections psychologiques, l'art des conjectures, le sens de tout ce qui est intérieur et intangible. L'histoire est un art, comme la peinture : il y a des historiens coloristes, penseurs, dessinateurs ; il existe en histoire, comme dans les paysages, des demiteintes et des pénombres ; eh bien ! c'est là que

Renan excelle. Ses tableaux même les plus positifs ont quelque chose de vague, d'indécis, quelque chose de charmeur qui vient de lui.

C'est par ces qualités d'art toutes nouvelles qu'il a rendu l'histoire accessible au grand public et qu'il a rajeuni l'attrait d'un genre de récit souvent rebutant par l'excès d'érudition. Je ne parle ici, bien entendu, que de Renan considéré comme historien en dehors du dogme, seul titre où l'éloge à lui décerner me paraisse relever de la critique littéraire. Ou ôterait de ses livres toute la partie exégétique qu'il resterait encore chez lui un historien de valeur. On peut même regretter qu'il ne s'en soit pas tenu à l'histoire exempte de controverse et qu'il n'ait pas écrit, par exemple, celle du peuple grec, qui la toujours tenté et où il eût été admirable. La perfection avec laquelle il a mis en œuvre les documents les plus arides et qui fait de son introduction de la Vie de Jésus un chef-d'œuvre de langue française, prouve la supériorité qu'il aurait eue dans un sujet comme l'histoire grecque, où ses qualités artistes eussent été tout à fait à l'aise. Son histoire du christianisme est de l'histoire faite avec de la littérature et de la poésie.

Je suis convaincu pour ma part qu'il y a dans la personne et la vie de Jésus-Christ une marque mystérieuse, humainement inexplicable. Je crois donc que la tentative d'explication rationaliste de M. Renan ne survivra que par le style et la séduction de Tart. 11 a été un grand écrivain et ce grand écrivain a eu le bonheur d'être un savant. Voilà, je crois, ce que la postérité dira de lui.

M. F. BRUNETIERE

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