JULES VALLES ARTISTE
Le talent de Jules Vallès. — C'«st uniquement un artiste et un littérateur. — Le révolutionnaire et le révolté. — Explication de ses idées d'après sa vie. — Vallès a-t-il été sincère? — Avait-il des convictions en dehors de la littérature ? — Pourquoi il a haï la société. — Ses procédés d'écrivain. — Gomment il s'est formé. — Sa valeur. — Est-il un grand écrivain?
En 1885, à la mort de Jules Vallès, le parti socialiste, on s'en souvient, organisa une manifestation bruyante en Thonneur de celui qui fut Tagitateur de la Commune et Técrivain de l'insurrection sociale. Le rédacteur populaire du Cri du peuple laissait derrière lui un passé de protestations et de misère, la légende d'un exil militant, le souvenir d'un ennemi de l'Empire et l'exemple d'une haine irréconciliable contre la bourgeoisie et la société. Ceux qui tentèrent
d*envelopper son cercueil d*un drapeau rouge ne se souvenaient que de VTnsurgé. Mais Jules Vallès n'a pas seulement tenu un drapeau, il a tenu une plume. La rumeur politique s'est éteinte autour de son nom ; sa réputation littéraire mérite de lui survivre. L'auteur de TE/i/an^ a devant la postérité des titres plus sérieux que le politicien. Maintenant que les rancunes se sont apaisées et que la critique peut appliquer aux vaincus l'impartialité de l'histoire, il seriiît temps, je crois, de sortir ces titres de l'oubli, de les examiner et de les classer.
On se fait généralement une fausse idée des hommes politi([ues. On les croit des sectaires ou des illuminés. Les approche-t-on, — je parle des plus fougueux — ce sont des hommes comme les autres, plus naïfs, plus malheureux, dignes de pitié, non sans excuse, illusionnés, rarement méchants. Les membres du comité du Salut public de 1793 étaient de bons pères de famille, qui aimaient leur intérieur et allaient pleurer aux pastorales dramatiques qu'on jouait à cette époque.
Jules Vallès, lui, malgré ses périlleuses compromissions dans le parti de la Commune, qui
le nomma maire de la Villette, ne fut pas précisément un révolutionnaire ; il fut un révolté. L'esprit de révolte réside dans l'effervescence Imaginative. L'esprit révolutionnaire, c'est la révolte passée à l'état d'action. L'auteur de VEnfant et du Bachelier, ces deux volumes d'une brutalité si exquise, fut le contraire d'un homme d'action. Comme écrivain, il a prêché la rébellion dans des articles incendiaires ; comme homme d'action, il n'a jamais su se résigner ni se décider. Il l'avoue à chaque page de son Insurgé. 11 passe son temps à blaguer, à démissionner, à se donner et à se reprendre, doutant du succès, humilié de la défaite, dégoûté des personnes, fuyant la lutte et crâne au péril. Jamais il ne sait s'il faut gémir ou s'il faut rire, et il semble avoir adopté la devise de Figaro : < Rire, de peur d'être obligé de pleurer. » C'est qu'il apporte dans la mêlée politique l'irrésolution et l'impressionnabilité d'un homme de lettres. Il a beau être brave, il n'a jamais compris la guerre sociale que la plume à la main. C'est son arme. Les vrais fédérés, les septembriseurs de l'époque, ne se gênaient pas pour lui dire qu'il aimait mieux répandre de l'encre que de ré-
pandre du sang. Quand on examine son rôle pendant la Commune, les étapes découragées qui se terminent par sa fuite ironique sous un déguisement d'ambulance, on est tenté de se dire : à quoi bon ? Oui, à quoi bon entraîner le peuple pour douter du résultat ? Tant d'efforts dans rinsurrection pour récuser le but atteint, pour déclarer que tout est à refaire, que les chefs sont incapables, qu'on a tort de fusilier et que les révolutions sont des actes d'indiscipline stérile ? Les hommes d'action n'écrivent pas tant.
Au fond, que voulait Jules Vallès? Quel a été son idéal, sa foi ? De ses trois volumes écrits à Temporte-pièce, de ses récits notés au courant de la plume avec Tincision mordante et le rire agressif, il serait difficile de dégager un programme, une théorie, un principe. Ne se battant pas pour ses idées, peut-être s'est-il battu pour celles des autres ? Mais il raille les idées des autres comme il raille les siennes propres, et il a Tair de s'en moquer, même quand il paraît les défendre. Non seulement il ne croit à rien, mais il plaisante les croyants, et revendique la liberté de blasphémer dans son propre temple. Sa foi
politique, c'est d'être pour les humbles, pour le peuple, pour les déshérités et les misérables. Il a la haine de la société, parce qu'il en a souffert, et il crie ses rancunes parce que sa blessure morale saigne encore. Hors de là, vous ne trouverez chez lui rien de précis, aucune page motivée, pas une revendication nette.
Que Tamour des malheureux fût son programme, je le veux bien ; mais ce n'est pas un programme, c'est une prétention commune à tous les partis, qui ne diffèrent que sur la façon de l'appliquer. C'est une disposition d'âme, une sorte de pessimisme charitable, une inclination fraternelle dont on peut tirer des sensations, des cris de colère, tout le remous d'âpre sensibilité qui remplit ces trois volumes comme les vagues d'une tempête ; mais le vrai révolutionnaire méprise ces déclamateurs bien intentionnés, qui n'ont pas la force de formuler leur volonté et qui n'ont dans le cœur que de l'inconsistance fiévreuse, au lieu de l'énergie virile qui pousse à la barricade pour une utopie et trace un mot d'ordre avec du sang.
L'auteur de VEnfant était mal à l'aise dans le milieu même que rêvait son désir de justice et
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de revanche. Il n*a jamais pu s'accommoder à Tobéissance et à renrôlement. Le crime lui faisait horreur et le sang lui répugnait. Il avait assez de verve pour être Tyrtée, mais pas assez d'audace pour être Danton. C'était un timide, qui ne se passionnait que dans ses phrases. Le moment venu, il marchait, parce qu'il était brave: mais, lui que la mort n'eût pas fait broncher, il reculait devant la vie, par répugnance naturelle à prendre un parti. Il passa sa jeunesse à chercher sa voie, et il traîna jusqu'à la fin la même indécision compliquée, qui n'excluait chez lui ni l'entraînement ni le coup de tête.
A mon sens, il fut un faux révolutionnaire, parce qu'il ne fut pas un illuminé, comme Blanqui ou Barbes, qui ressemblent à des inquisiteurs rouges. N'ayant ni le temps d'apprendre ni le courage de se faire une conviction dogmatique, il fut un jacobin par boutade, un ironiste de la misère, Tami sincère des souffrants, un athée de la religion révolutionnaire, un impatient dans la défaite, un inquiet dans le succès, un rancunier du malheur, un lucide destiné à peindre ce qu'il voyait, à jeter sa colère dans les
foules et son âme en pâture dans un livre. De là Tondoyante physionomie que prend cet emballé quand les événements le débordent. Sa verve drolatique raille Ferry, Thiers, Gambetta, Rochefort, le peuple même, le peuple souverain. Sa peinture de la Commune, où, en dehors du journalisme, il joua d'ailleurs un rôle effacé, tourne à chaque instant à la charge grotesque; à ce point qu'on ne sait plus si l'auteur rit de mépris ou se fâche de colère. Il n'a ménagé personne, pas même les siens et lui-même, et ce qu'on voit le mieux dans cet Insurgé, ce n'est pas la Commune, dont il'omet les principaux actes, c'est la psychologie, l'état d'âme de l'auteur. Vallès est là, amer, dérouté, faisant sans persuasion des démarches périlleuses, passant les journées décisives couché sur son lit, en proie à des rêveries pessimistes. Il a l'air d'un amateur qui s'efforce de croire que c'est arrivé. Ce qui le domine, c'est le besoin de gouaillerie, l'outrance dans la malice, lé grossissement, la dérision de tout. C'est malgré lui qu'il pousse le trait, par cette violente inclination à la blague qui lui montre la caricature partout, car personne n'a eu mieux que lui le sens du ridicule humain.
de bataillon. La jalousie de ses hommes Técœure. On le nomme maire de la Villette : « Au nonoi de la Révolution, recevez Taccolade. Et je reçois quelques baisers bruyants, — des baisers du bon coin, qui sentent Toignon, voire Tail. » — Le nœud de sa ceinture tricolore s'est maladroitement enroulé en nœud coulant : « Ce nœud m'écrase le nombril. Ma langue devient bleue : — On étouffe nos frères ! crie un vieux de 1848, quoique je ne lui sois aucunement parent... » Tel est le révolutionnaire : un outrancier de la phrase et de Teffet, qui arbore le mot drôle comme on arbore une cocarde, fouailleur et gouailleur, bon enfant et sceptique, ironiste du destin et souligneur raffiné. Pour peu qu'il s'entraîne, il passe le but et empâte la couleur pour le plaisir de faire des taches. Un tel tempérament d'homme politique serait inexplicable en dehors de l'homme de lettres, qui n'a d'équilibre que la plume à la main et qui est avant tout un être de sensibilité, c'est-à-dire un être flottant, inégal, exagéré et délibérant.
Ici se pose la délicate question de sincérité personnelle. Dans quelle mesure Vallès fiït-il sincère et conciliait-il sa gouaillerie avec ses
principes? Convaincu, comment ne s*èst-il pas empêché de rire ? Ceux qui l'ont connu de près affirment qu'il était la bonne foi en personne. Nous l'admettons volontiers : l'impartialité doit faire crédit quand elle ne comprend pas ; seulement, cette sincérité est pour nous une sincérité d'artiste et un sentiment d'homme de lettres.
Oui, Vallès ne fut qu'un artiste, énergiquement original, par exemple. Étudiez son œuvre, vous ne trouverez que cela, et c'est justement ce qui fait sa supériorité et ce qui rend l'homme explicable. Quand éclate le 18 mars, ce n'est pas le communard, c'est l'écrivain encore qui apparaît. Vite, il publie le Cri du peuple, et le voilà qui se délecte dans le triomphe de son premier article, commenté en pleine rue, écrit avec le lyrisme d'un conventionnel champêtre, avec des fleurs de printemps et des sensations d'avril. Partout ainsi, dans ses ouvrages, nous découvrons l'artiste, et cela nous frappera bien davantage quand nous décomposerons les qualités intrinsèques de son talent.
L'auteur de Y Insurgé ne fut donc pas un révolutionnaire, au sens dogmatique du mot. Il se crut un révolutionnaire, parce qu'il était un
révolté, et il mit son tempérament d'écrivain au service de sa révolte, parce qu'il avait beaucoup souffert étant jeune, souffert de la famille, du collège et de la misère. Ces souffrances, qui le déclassèrent dès son début dans la vie, peuvent expliquer ses idées, si Ton est curieux d'élucider une crise morale ou une évolution de censcience. Sa jeunesse, en effet, fut très dure, et nous savons qu'il n'a pas dit tous les tourments que lui infligea l'iiumeur de sa mère. Ame ardente, cœur infiniment tendre, les injustices et les froideurs l'ont constamment aigri. Peut-on avoir de la sensibilité et oublier ces terribles épreuves ? Elles ont exercé sur sa vie une influence profonde ; elles l'ont presque fait dévier; elles ont déformé son caractère, sans pouvoir cependant étouffer sa gaieté, qui, faute de s'épancher ailleurs, s'est concentrée dans son style. Il manque de tendresse dans ses récits, parce que sa tendresse est toute restée en lui, mais quand ses larmes coulent, on sent qu'il y a une source.
Ces raisons, qui expliquent sa tournure d'esprit, ne sont pas suffisantes pour excuser son acrimonie aux yeux du penseur, qui sait à quel
prix on achète la fortune ou la gloire. On en veut un peu à Jules Vallès de s'être si amèrement plaint d'une pauvreté que tant d'autres supportent sans murmure et qui a été le baptême de bien des hommes de talent. Quiconque se met hors de la société est destiné à souffrir par la société. Elle s'écarte de vous, si l'on s'écarte d'elle, et l'on se lait difficilement une position quand on refuse celles de tout le monde. Les causes de pessimisme, les motifs de découragement qui déclassent à notre époque tant de gens doués d'aptitudes insurmontables, ne sont pas le résultat exclusif de notre civilisation contemporaine. Ces causes, pour n'être pas si fréquentes qu'aujourd'hui, existaient cependant autrefois, sans qu'on se crût obligé de jeter de l'encre ou des bombes sur la statue de la société. Rousseau a connu les mêmes misères. Sans position, sans pain, réduit à la domesticité, avec quelle insouciance il a raconté sa douloureuse jeunesse ! Murger a vécu la vie de Bohême qu'il a si gaiement chantée. < La misère est le lait des forts, » disait Flaubert. Mais là où Murger a souri, Vallès s'est fâché, et avec moins de raison, puisqu'il avait plus de talent. VEnfant et le Bachelier peu-
vent être considérés comme la contre-partie des Scènes de la tie de Bohême. Vallès se vante luimême d'avoir détruit la légende du folâtre quartier Latin. La grimace pessimiste a remplacé le sourire de Musette. La mansarde ne sent plus les bouquets de Mimi Pinson, elle sent Fâcre odeur de la pipe. Vallès ne rit plus, il ricane. Il ne raille pas, il bafoue ; ce n'est plus de la vie drôle, c'est de la charge mordante ; il grince des dents au lieu de chanter; il prend plaisir à gros-, sir le trait, il avive la couleur, il exagère l'excès ; il vous chatouille à vous faire venir le sang et vous torture par la façon dont il vous fait rire. Il n'a pas eu assez de hauteur philosophique pour mépriser les maux dont il se plaint ; le dépit de les endurer ne lui a donné que le besoin de s'en venger. Nous l'absoudrons, si l'on veut, de ses colères, nous partagerons les amertumes qui ont aigri son àme; mais il y a ici quelque chose de plus que des causes déterminantes. Un autre aurait pu souffrir autant d'avoir une mère cruelle et cependant la juger avec sa pitié plutôt qu'avec son ironie. Un autre eût peut-être dédaigné de preudre au sérieux les ridicules qu'il nous peint, les sévérités qu'il stigmatise, les
méconnaissances dont il est victime. Enfin, on pouvait écrire tout cela avec de Tindulgence plutôt qu'avec du fiel, et montrer une conscience supérieure à sa destinée. Le jour de la proclamation de la Commune, il écrit : « Allons, c'est la Révolution !... La voilà donc, la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis la première gifle du cuistre, depuis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit passée sans logis, voilà la revanche du collège, de la misère et de décembre ! » Rêver la révolution sociale, parce qu'on vous a giflé enfant ou qu'on fut malheureux au collège, c'est avoir la rancune tenace. Tout le monde a passé par là et tout le monde ne devient pas communard. Nous ne reprochons pas à ce ricaneur féroce de ne pas avoir écrit des livres attendris ; nous disons seulement que, si les circonstances ont aigri sa nature, il y avait aussi dans sa nature quelque chose d'irréconciliable, d'indompté, de révolté quand môme, capable de corrompre les milieux les plus adoucissants. Oui, on conçoit le ravage qu'ont dû faire dans cette âme aimante et tendre les flétrissantes injustices de la vie. Se croire du talent et n'avoir pas de pain à manger,
avoir fait de brillantes études pour coucher la nuit sur les bancs du boulevard ; être battu par sa mère, sortir de la maison paternelle comme on sort d'une prison, et, depuis ce moment, chercher tous les jours quelque chose à manger et un gîte où dormir... Ce doit être terrible, et il n*est pas étonnant que Vallès ait oublié de goûter ses joies d'artiste pour ne se souvenir que de sa misère. Son cœur et son intelligence se tournèrent uniquement de ce côté, et il ne pardonna pas à la société de lui avoir infligé cette humiliation, lui qui était aristocrate dans rame et qui a aimé les misérables pour les tortures qu'il a subies avec eux.
Cette perpétuelle révolte, qui s'insurge à propos de tout, peut donc avoir sa cause dans les douleurs d'une jeunesse incomprise et cruellement éprouvée ; mais, comme cette révolte s'exerce dans les moindres choses, même dans la paix, dans le repos et le triomphe, il faut y voir aussi une disposition initiale, trop continue pour avoir été apprise et trop profonde pour n'être qu'empruntée. Il y avait dans Vallès du démolisseur et du terrassier. Certaines gens ont le don de bâtir des théories ; d'autres sont nés
destructeurs et mettent leurs efforts à saper la société, sous prétexte qu'il n'y a pas à perdre au change et que les choses ne peuvent être pires. Cette inclination native est précisément ce qui rend Vallès sympathique et ce qui sauvegarde sa bonne foi. On le plaint davantage d'avoir souffert, du moment qu'il ne pouvait se dispenser de souffrir. Ce n'était pas un grincheux, c'était un inquiet, même dans le succès; car ce déclassé ne resta pas toujours obscur : son heure vint. S'il n'eut pas la gloire, il eut la notoriété, et sa plume fit du bruit quand elle se mit à grincer sur les boulevards. Villemessant lui assura dix-huit mille francs par an au Figaro et Louis Veuillot signalait dans ses Odeurs de Paris cet Auvergnat qui « arrivait avec de l'inouï plein ses poches ».
Le tort de Vallès a été de ne pas se contenter de son talent, de ne pas poursuivre une carrière d'homme de lettres qui s'ouvrait brillamment devant lui et où il pouvait tenir les premiers rangs, si, à la spontanéité, qui était sa marque, il eût ajouté le travail, qui double la force. Puisqu'il savait ce qu'il valait, pourquoi refusait-il d'être ce que la nature Tavait créé ?
Puisqu'il n'y a en lui qu'un écrivain, examinons donc l'écrivain ^ L*auteur de VEnfant a eu du talent sans le
• 11 y aurait une série d'articles à écrire sur Jules Vallès. Ses (L'uvres complt'tes comprennent environ 25 volumes. On n'en a édité que quatre ou cinq. M"* Séverine, qui est elle-même un écrivain de grande valeur et qui a le mieux connu Vallès, a bien voulu nous communiquer la collection complète de ces œuvres, qu'elle a réunies avec un soin pieux et une rare patience. On sait que l'auteur de VEnfant^ après un succès tapageur, congédié du Figaro par Villemessant, fonda lui-même un journal. La Rue^ anti-impérialiste et satirique (!*' juin 1867). 11 y a là des articles qui sont du meilleur Vallès et qu'il est dommage de ne pas publier en volumes. Ils suffiraient aujourd'hui à faire la réputation d'un journaliste. Signalons les plus remar- ([uables : un article sur }fazas, d'une crudité toute révolutionnaire ; une charge sur les Duellistes {'22 juin 1867) ; un éreintenient curieux d'Ilernatii (29 juin 1867) : une atta(iuo violente contre les Universitaires, à propos de Sainte-Beuve (13 juillet 1807) ; la Confession (ïun scélérat (10 août 1867) qui raconte les misères de son enfance; une charge amère contre la mythologie et les Beaux-Arts (31 août 1867), un irrésistible éreintement de Baudelaire (août 1867). « La première fois que je suis allé chez lui, son premier mot fut : — A l'époque où j'avais la gale » ; un article sur les criminels (septembre 1867). « J'ai toujours été frappé de l'air vénérable des criminels » ; un morceau admirable contre l'adultère, à propos à^Antony (o('.tf)bre 1867), une raillerie révoltée contre Rome et les livrr's latins (octobre 1867), un terrible article contre le Société (les fjens de lettres (décembre 1867:. La Rue fut poursuivie pour un article de Vallès, intitulé Cochons vendus, de nouveau poursuivie et définitivement suspendue le 16 janvier 1868, le jour de la mort de Proudhon, pour publications de certains extraits de Proudhon. La Rue réapparut le 17 mars 1870 ; Vallès y publia son Bachelier*
savoir et peut-être sans le vouloir. Il serait difficile de bien préciser les origines de ce talent si net et si brusque, qui ressemble si peu aux ana-
géant et une série de petites chroniques. Il envoya des lettres virulentes sur le fameux procès de Tours et des détails curieux sur Victor Noir. Le journal fut encore poursuivi et condamné (avril 1870),
Voici, du reste, la bibliographie complète des œuvres de Jules Vallès. Elle vaut la peine d'être retenue et je crois que c'est la première fois qu'on la donne :
. En 1857, une brochure UArgenty avec une préface très drôle (Ledoyen, éditeur). De 1866 à 1867, il écrit au Figaro, publie les Réfractaires et l'ébauche de VEnfant dans un journal de Gill, la Parodie^ sous le titre de Testament d'un blagueur. En 1867, sous le pseudonyme de La Chaussade, il commence VEnfant en feuilleton dans le Siècle^ qui Tofifre ensuite en prime à ses lecteurs. En 1870, apparition du journal la Rue. En 1871, fondation du C7'i du peuple (22 février-22 mai 1871). Il fait là de la politique pure, du radicalisme communard et même de l'opposition à la Commune. De 1876 à 1877, publication de la Rue à Londi^es dans VEvétiement, série d'études humoristiques sur les curiosités de Londres, le sport, les Anglais chez eux, l'ivresse, les docks, etc. En outre, Histoi7'e du bonhomme Misère (1877), ravissante fantaisie, 1 vol. in-8, papier de luxe, avec eaux-fortes d'Alphonse Legros. VEnfant paraît en volume (1879) en même temps que les Enfants du peuple^ série d'articles. Le Bachelier, mémoires d'un révolté, dans la Révolution française (1879). De 1878 à 1880, les Blouses, quelques articles au Citoyen et à la Révolution française et curieuses Notes d'un absent dans le Voltaire. En 1881, VInsurgé paraît en parties dans la Nouvelle Revue de M"* Edmond Adam. La même année, la Dompteuse, en feuilleton dans le Citoyen. De 1882 à 1883, chroniques au Réveil, formant environ 2 volumes, le Journal de Vingtras et les Tab leaux de Pains au Gil Blas et à la France, environ encore 2 volumes de chroniques. Réapparition du Cri du
lyses outrancières et au langage alambiqué de certains auteurs à la mode. Vallès ne dérive ni d'une école ni d'un procédé : il sort directement de la nature. Son style vous prend parce qu'il saute aux yeux. On ne trouve quelque chose d'approchant que dans le Dernier jour d'un condamné, bien que la notation d'Hugo, exceptionnellement brève et coupante dans ce livre, soit cependant plus adoucie et plus travaillée *.
Jules Vallès est un voyant en perpétuelle communication, non avec la vie intérieure, mais avec la vie du dehors. Il réfléchit peu, il ne lait pas de tirade songeuse, il fuit les synthèses de pensée ; il se contente de refléter les êtres et les choses, et de les exprimer comme il les sent, en sur-
peifple (31 octobre 1883) où il publie son Quartier Latin (1884). La même année la Rue à Londres paraît en librairie (1 vol. de luxe, in-8, 22 eaux-fortes de Lançon, Charpentier éditeur). De 1884 à 1885, collaboration au Matin, 1^' Insurgé en librairie (1886). Jules Vallès a écrit, en outre, la livraison de VOuvs des Animaux peints par eux-mêynes^ bel ouvrage illustré, édité par la maison Baschet. Enfin l'auteur de VEnfant laisse la valeur de 4 volumes de lettres, recopiées par les soins de M"* Séverine.
* Il serait curieux de comparer, à ce point de vue, les chapitres de VEnfant intitulés : Voyarje au pays, En vacances, avec certaines pages du Dernier jour dun condamné, par exemple le souvenir d'amour avec Pepa au bord du vieux puisard en ruines.
sauts et en coups droits. Cette insouciance de la rhétorique et du métier constitue sa force. En écrivant ces notes pour Yeffet et non pour le style, il a trouvé le style. C'est une preuve de profonde originalité que de s'être dégagé à ce point de tout l'embarras qui appesantit le talent de ceux qui ont pris au collège des indigestions universitaires. A examiner ce style de plus près, n'en déplaise à l'ombre du farouche réfractaire, on y devine le latin, que Vallès a toujours su, bien qu'il l'ait détesté. On pourrait classer les styles d'après la connaissance du latin. Je crois que l'on n'arrive à l'extrême originalité, à toute la saveur littéraire, à l'âme des mots, à l'aisance absolue de la forme que si l'on connaît le latin. En tout cas, on peut suivre pas à pas, dans la phrase de Vallès, la résistance latine, l'invisible structure, le nerf classique d'une langue maniée par un artiste qui en sait les ressources. Ses préférences littéraires allaient à Flaubert, à Concourt, à Zola, sans voir que, pour être logique, il fallait retourner jusqu'à Homère. « C'est ma conviction qui fait mon talent, » disait-il vers la fin de sa vie, à l'époque où Séverine Ta connu, âpre au travail, gagnant de l'argent,- toujours
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irréconciliable. Sans doute, s'il a voulu dire sa conviction d'artiste, sa sincérité de sensation et d'émotion, car c'est cette conviction qui domine son œuvre. Il prétendait y mettre de la politique ; je n'y vois que de la littérature. La critique se désintéresse de l'importance que Vallès attachait à des idées qui n'ont de durée que par leur valeur d'art ; on sourit, lorsqu'on l'entend dire : < Dans cinquante ans d'ici, je passerai pour un bonze. Mes révoltes seront devenues des choses courantes. On trouvera que je retarde. >
Jules Vallès a donc atteint du premier coup le style, un style personnel, qui est sa marque, le don d'exprimer sans rhétorique l'idée et l'image toutes nues, la facilité d'emporter le morceau à coups de burin et de rendre en relief ce qu'il a vu ou senti. Ce qui fait son mérite de littérateur, c'est son absence même de littérature. Il a la violence de la phrase spontanée, la saillie des choses notées sur place, le style que demandait Montaigne, « plutôt parlé qu'écrit, voire soldatesque ». Le style, quoi qu'on dise, n'est pas un embellissement Imaginatif, une ornementation de mots, une orfèvrerie arbitraire. C'est le rebours. On peut dire que le style consiste à n'en
pas avoir, en ce sens qu'il réside uniquement dans l'idée dégagée de toute espèce de surcharge ou d'élégance. Voyez La Fontaine et Pascal. Ils ont écrit avec des idées pures. Il semble qu'ils n'ont pas de forme, et c'est ce qui fait la leur. On doit, qu'on me passe le mot, écorcher la bête, ôter l'écorce, casser le tuf, et c'est avec ce qui reste qu'il faut écrire. Or, personne mieux que Vallès ne donne la sensation de Vécorché vif. C'est d'une crudité qui ne recule devant aucun mot , jusqu'à dire : « Mes boyaux grognent »
pour : « J'ai faim. » C'est du réalisme qui se passe de précautions et de transitions. « J'ai fait mon style, dit-il quelque part, de pièces et de morceaux que l'on dirait ramassés à coups de crochets dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là. Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui jadis me giflaient de leurs billets de 100 francs et crachaient sur mes sous. » Il se calomnie : son style n'est pas celui d'un crocheteur ; il est cru, mais il est exquis. Ce n'est ni appliqué, ni préparé, c'est jailli. Il pique ses phrases par petits jets, en maigres alinéas, avec la précision nette d'un instantané. Sa vision est
inteose quaod il décrit, et ses idées frappantes^ quand il raisoone. C'est un filon qui saigne à vif. Ses portraits d'orateurs populaires, celui de Vermorel surtout, sont des morceaux de grand écrivain.
Ses trois volumes : VEnfant, le Bachelier^ l'Inr siinjé, marquent les trois étapes de son talent, une sorte de crescendo où le procédé s'exaspère avec la fièvre du sujet. II a infiniment plus de douceur dans VEnfant; le récit côtoie l'idylle, le ricanement est encore dosé ; les gouttes n'ont pas encore aigri le breuvage. L'acidité se dégage dans le Bachelier; la drôlerie y est macabre et le rire souvent grimace. Enfin, dans YInsurgé, sa verve est un peu anémique et le burin, sauf quelques belles planches , n'entaille plus le cuivre si profondément. On n'y voit plus ce sang riche d'un style jeune. C'est dans le premier volume que s'exhale toute la saveur forte de ce talent; il a beau vous froisser par sa cinglante ironie, ne jamais sourire et fuir l'émotion, on est cauquis par cette énergie continue et cette pleine santé de phrases. Ses souvenirs d'en^ fauce sont inimitables ; car ce faux communard a eu la plus littéraire de nos maladies : il n'a
parlé que de lui, il s'est raconté tout au long, et ses trois volumes ne sont qu'une autobiographie. Je ne connais pas de lecture plus passionnante que ces chapitres d'allures brusques, si comiques parfois et qu'on dirait écrits à la main sur un carnet. C'est de l'action en marche. Tout est à l'indicatif présent, avec des sauts, des mises à points de transition qui sont des trouvailles. Ses phrases s'enfilent comme des perles de chapelet ; mais la force intérieure est telle, que le style semble fixé dès qu'il est sorti, comme une matière en fusion qui se cristallise dès qu'elle se refroidit. Son procédé de description va droit au fond. Parlant d'un gamin sans pitié, il dit : « Il a coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir, et on la voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie. » Il écrit après la déroute de la Commune ; < Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d'un bleu cru avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang. > Lisez ce portrait : « Tête mobile, masque gris, grand nez en bec, cassé bêtement au milieu, bouche démeublée où trottine, entre les gencives, un bout de langue rose et frétillante comme celle d'un^nfant; teint de violette.
Au-dessus de tout cela, un grand front, et des prunelles qui luisent comme des éclats de houille. C'est Blanqui. »
Sa sensibilité éclate surtout devant la nature, qu'il adorait. Il ne Ta pas aimée en rêveur maladif. Elle ne lui inspire ni tristesses ni raffinement. Vallès était un simple et un instinctif. lia compris la nature à la façon antique. Il détache deux ou trois détails frappants et dédaigne l'ensemble. C'est une suite d'idées triées : « Le cimetière est près de l'église et il n'y a pas d'enfants pour jouer avec moi : il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapius maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos décharné d'un éléphant... C'est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies. Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il y avait eu du sang ; riierbe est sombre... Mais, peu à peu, cet air cru des moutagues fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau... J'ouvre la
bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine. Est-ce drôle ? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur, la tête si claire!... S'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans Vespace, elle monte comme un encens du feu de bois mort allumé là-bas par un berger ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, sôus ce bouquet de sapins... Il y a le vivier où toute Teau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts; quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette eau , à Vécouter venir , à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres... La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier frisson. Puis, j'enfonce mes mains dans les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont Vair de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites taches de sang. »
quand je soulevais une pierre au bord d'un champ. » Une étable de village : < En entrant dans cette écurie, il y a une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur ^ qui avance, comme une buée, de Técurie. » — La foule dans une émeute : « Un flot de peuple me submerge et m'emporte... On ne distingue pas grand'chose dans le flux et le reflux ; la poussée des incidents brise et confond les rangées humaines, comme la marée roule et mêle les cailloux, sur le sable des plages. » Et ceci : « En 93 les baïonnettes sortirent de terre avec une idée au bout, comme un gros pain. »
Et c'est tout le temps ainsi : de la matérialité visible, la touche du grand peintre, qui sait qu'on montre mieux les choses par deux ou trois détails saillants que par une description générale. C'est trop, en effet, que de vouloir tout dire ; il s'agit de voir ce qu'il faut choisir et de mettre en relief ce qu'on a choisi. Tout Tart est là, et c'est en cela que Vallès est suprêmement artiste. A chaque ligne, on constate l'écrivain libre dans son sujet, qui vous passionne par sa sincérité sensationnelle. Il a des grâces inflnies» comme dans le récit de ses vacances avec ses cousines; des pages d'émotion poignante, comme
dans l'histoire de la petite Louisette; des mor^ ceaux saignants d'énergie, comme la vie de misère qui clôt le Bachelier; une verve dans la drôlerie qui dépasse Labiche, comme dans le Bachelier géant des Réfractaires. Il a peu de sourires, des larmes qu'il cache sous la blague, point d'amour, peu de femmes ; l'intérêt réside dans la vivacité, dans l'alacrité des croquis. Et cependant ces livres vous enfièvrent. Ils sont écrits* à coups d'épingle ou plutôt à coups de poignards, et c'est cette note originale qui le place au premier rang parmi ceux qui ont le plus influencé les lettres françaises depuis vingt ans. Nous sommes en présence d'un prosateur qui a dédaigné de se concentrer dans une œuvre, mais dont la sève circule partout. La lecture assidue de Jules Vallès me paraît éminemment profitables à ceux qui veulent se former dans l'art d'écrire. Il faut relire VEnfant et les Réfractaires, si l'on veut sortir des langes rhétoriciennes et banales qui empêchent tant d'auteurs d'avoir un style. La sûreté de métier, la spontanéité d'évocation, l'énergie instantanée, la vie de l'image, toutes les qualités qui constituent le véritable écrivain se trouvent là à un degré
intense, dosés avec un tact infini et une délicatesse extrêmement raffinée, malgré Tafifectation de brutalité volontaire d'un homme qui frappe fort pour qu'on sente juste. Je laisse de côté la portée sociale de Tœuvre, le malaise que donne ce parti pris d'ironie irrespectueuse, pour ne voir que l'amertume rancunière d'une âme bonne, dévoyée, très impressionnable et très tendre. Mais le mérite littéraire est considérable et c'est par là que Jules Vallès vivra. On oubliera ce qu'il a souffert, mais on se rappellera toujours la façon dont il a peint sa souffrance. Il mérite de la pitié comme homme, et, comme écrivain, de l'admiration. Il nous répugne par sa démagogie révolutionnaire, et il nous séduit par l'aristocratie de son style. On peut haïr le politicien; on ne peut pas aimer à demi l'artiste. Socialement, c'est un déclassé; littérairement, c'est un maître. Il a cru rater sa vie ; il y est, au contraire, à sa place. Il a méprisé l'art, et c'est l'art qui le fait valoir. Il n'est quelqu'un que par la littérature, qu'il a dédaignée ; et ce qu'il est vaut plus que ce qu'il voulait être. Le mot de sa vie, il l'a demandé à la politique et ce sont les lettres qui le lui ont donné. Plus nous le reli-
rons, plus nous aimerons quand même cet illusionné qui n'a pas eu la force de connaître sa voie et de se mettre au-dessus des injustices de sa propre vie. La critique doit être faite d'indulgence et de compréhension. Qu'il soit donc absous pour sa sincérité, qu'on lui pardonne pour sa souffrance, qu'on l'estime pour sa crânerie et qu'on l'admire pour son talent.