L ART D ÉCRIRE L"N LIVRE
le même sujet, l'aspect, les raisonnements, les faits, tout est différent ou contraire ; les idées suivent un autre cours, et les vôtres, lorsque vous serez arrivé à la fin, n'auront plus cette direction ferme et hardie cjue garde la pensée tant quelle reste sjjonLanéc. Vous avez perdu la meilleure jjart de votre inspiration, la liberté ; vous avez troublé le cours de vos idées, cette force acquise sans laquelle il n'y a pas d'entraînement possible, pas de confiance aveugle, pas de foi enfin, dans ce rêve dont il faut qu'un écrivain se berce s'il veut conserver jusqu'au bout le courage et l'illusion.
Il est d'ailleurs à peine besoin de diie que s'il s'agit d'un travail d'histoire, de recherches, de critique et, à plus forte raison, de polémique, la lecture préalable des livres écrits sur le même sujet est au contraire de règle, puis({u'ils forment le siège même de la matière qu'on se propose de traiter.
Voilà pour la prose. Mais ne veut-on faire que de la poésie, on n'en aura jamais lu assez avant ck- s y mettre.
La poésie est une langue, une intelligence et un sentiment, à part ; elle est faite d'un nombre fixe d'idées et d'images qui ne peuvent devenir poéticjues (pi'à la condition d'être revêtues d'une forme plus ou moins hyperbolique, })lus ou moins éloignée de la réalité.
C'est de cette inexactitude de proportions que se constitue la poésie : on n'est pas poète si on ne se tient pas sans cesse en dehors, au-dessus ou au-dessous de la réalité, puisque l'idéal n'est que là : mais c'est aussi ce qui limite beaucoup la portée de cet art, parce que le procédé y est toujours le même. D'autre
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part, les nécessités de la mesure, du rythme, de l'harmonie, non seulement interdisent certaines combinaisons de syntaxe et certains rapprochements de mots, mais obligent, parla rime, à placer coûte c[ue coûte des mots souvent malencontreux.
Telle est la tyrannie de la métrique, qu'elle donne un air de ressemblance à tous les vers : c[uand on a lu un grand nombre de poésies, on finit par ne plus pouvoir distinguer une ode d'une ode, un sonnet d un sonnet, et même k confondre les tragédies entre elles, tant les apparences extérieures des ouvrages de poésie sont faciles à imiter. L'auteur, naturellement, est le premier à subir cette illusion, et c'est ainsi qu'on arrive, comme Pradon, à croire sa Phèdre supérieure, ou du moins égale, à celle de Racine.
Au reste on doit convenir qu'au temps où nous vivons il faut être très fort en littérature pour savoir distinguer une bonne tragédie d'une mauvaise, tant ce genre comporte de rigueur dans l'impitoyable uniformité de ses moyens et de ses effets. Malgré tout ce qu'on peut dire, il demeure constant que l'intrigue d'une tragédie se ramène invariablement à la question de savoir quand et comment on va égorger le héros : c'est monotone et d'ailleurs triste. 11 faut croire, quand on songe avec quelle admiration nos aïeux ont accueilli les tragédies de Voltaire, qu'ils n'étaient pas mieux fixés c[ue nous sur la véritable valeur de ce genre funéraire.
On en peut dire autant de ces poètes imitateurs dont quelques-uns, après peu d'années de célébrité, sont tombés dans l'oubli. Tel est le cas de Reboul de Nîmes, boulanger de
son état. Toutes les fois que paraissait quelque belle pièce de vers, il en faisait aussitôt une copie si adroite que les plus sévères s'en pâmaient ! Sans doute son titre de boulanger y était pour beaucoup : la dilliculté vaincue est un mérite curieux, mais il n'y a qu à le lire pour voir jus(ju'où 1 illusion peut aller en poésie.
Pour qui n a d'autre ambition, en se vouant à la poésie, que de faire des vers, le but est atteint et il n'y a pas grand mal : mais si l'on se sent 1 ambition plus baute de devenir sérieusement un poète, il faut quaprès avoir acquis par la lecture le tour de main nécessaire pour manier la langue poéti(pie. on sacbe ensuite s'en servir pour dire quelque chose de son cru, et ([ui soit de la poésie.
La prose, bien qu'elle expose ceux qui s'y risquent à tomber de plus haut, n'a pas du moins les écueils redoutables que nous venons de signaler : à moins de copier, il est difficile d imiter sérieusement un prosateur éminent. De plus, et précisément parce que la prose est la forme naturelle et absolue de la pensée, elle présente les idées dans leur vrai jour, elle peut inspirer le lecteur sans l'éblouir. Il suit de là qu'à la différence de ce qui a lieu pour les Acrs, plus on lit de bonne })rose, plus on se rend compte du génie des grands prosateurs et de la difïiculté de les égaler.
Nous n'am'ons d'ailleurs qu'à suivre cette dernière observation pour voir se marquer d'elle-même la ditïérence entre ces lectures générales, qui inspirent des idées de même ordre où tout est profit, et ces lectures préméditées, où l'on n'a d'autre
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-chance que de se fourvoyer ou de se perdre. Tout ce qui élargit le cercle des connaissances, tout ce qui ouvre de nouvelles échappées sur l'homme, tout ce qui exerce la pensée à des mouvements nouveaux, tout ce qui, enfin, change le cours des idées, ajoute littéralement des quantités de substance et de force à notre âme.
C'est pourquoi les ouvrages scientifiques sont si salutaires au développement et à Téquilil^re des idées. Rien qu'en euxmêmes, par le simple exposé des vérités naturelles, il nous apprennent à mieux discerner jusqu'où peut aller l'intelligence et où elle doit s'arrêter, ce qui est déjà une puissante discipline pour la raison et pour l'imagination. Mais si c'est un Bufï'on, un Cuvier, un Claude Bernard, qui nous donne ces grandes leçons, nous y trouvons des formes de style inconnues des littérateurs de profession: la clarté, la précision, la simplicité, la modération des termes et des idées, nous frappent d'une admiration respectueuse et nous découvrent tout un art d'écrire grandement supérieur à cette « littérature littéraire » faut-il dire, où, à force de prédominer sur la pensée, la forme absorbe le fond, et de moyen devient objet.
Maintenant, si vous m'en croyez, ne comptez pas sur la critique pour vous donner du talent. Le métier de critique demande, pour être exercé en pleine lucidité d'esprit, des qualités absolument opposées à celles qu'on recherche dans un lecteur. Ne perdez jamais de vue ce principe essentiel : c'est le lecteur qui juge, et qui fait la gloire ou la chute d'un livre.
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La profession du critique comporte en premier lieu un renoncement presque monacal à toute tentative de procréation littéraire, sans quoi il serait exposé à prendre ses œuvres pour des modèles, ses déboires pour des attentats, et ses rivaux pour des insur^i^és. En second lieu, même quand il se refuse aux joies de la paternité littéraire, il doit se renfermer dans une impartialité aussi sereine que possible, et se garder de toutes les émotions, de tous les enlrainements. (jui pourraient troubler son cœur ou influencer son jugement. C'est un savant, un docteur, qui, au nom de la science littéraire, fait l'autopsie anatomique et pathologique du sujet étendu sur sa table de dissection; et comme le sujet est vivant, parfois même immortel, l'opérateur doit se faire des entrailles de vivisecteur pour garder son sang-froid.
Rien donc ne ressemble moins à un lecteur (piun critique ; c'est vme opposition absolue : il ne fait ([ue de l analvse. le lecteur ne fait (jue de la synthèse; il juge toujours d'après certains principes à lui personnels, le lecteur n'en fait qu'à sa tête et ne s'en rapporte qu'à sa propre impression.
D'ailleurs il faut que le critique soit ainsi : ce n'est qu'à cette condition qu'il peut remplir son olFice. qui est de maintenir l'usage littéraire, dans la même mesure que l'Académie le maintient dans la langue française. Tant que cet usage reste en praticjue, il doit le soutenir à l'aide des principes en vigueur : dès qu'il le voit décidément tombé en désuétude, il doit, comme un bon pilote qui voit le vent changé, gouverner dans une autre direction la nef de la littérature nationale.