G L ART D ÉCRIRE UN LIVRE
que l'art d'écrire, comme les autres, na rien que de parfaitement humain ; quil est à la portée de tout homme intellig-ent, instruit, et surtout modeste; que s'il diiîère en un point des autres carrières auxquelles nous pouvons nous consacrer, c'est en ce que le premier venu, de sa propre autorité, peut se conférer le titre et les fonctions d'écrivain, sans être astreint à aucun examen de capacité ni même de moralité ; ceci d'ailleurs est le moindre de ses titres à la vénération des peuples.
La seconde vérité, c'est que, surtout à l'àg^e avancé où Ihumanité est parvenue, la vie et lame sont depuis des siècles en possession de tout leur développement, à supposer, ce qui serait absurde, quelles aient eu une enfance et une jeunesse : c[ue prétendre révéler aux hommes une nouvelle manière de penser ou de sentir est dès lors aussi enfantin que si on Aoulait leur enseie^ner une nouvelle manière de respirer ou de dis^érer.
Enfm, et c'est le plus essentiel, il faut se dire que tout ce qui est vrai dans les idées est connu, qu'on n'v peut rien découvrir de nouveau, et que dès qu'on essaye de sortir de ce domaine, tout est faux d'avance.
On peut donc se raffermir contre ce qui est, pour la plupart des auteurs, l'elfroi suprême, c'est-à-dire le choix du sujet. Chose singulière, les artistes sont guéris de cet effroi, du moins en théorie : c'est ime parole courante parmi eux que « le sujet ne fait rien ». Chez les écrivains, beaucoup pensent de même, et tous ceux qui savent recommencer indéfiniment le même livre n'y manquent point, parce que c'est, comme nous lavons dit plus haut, le plus sur moyen de réussir. Est-il meil-
DU SrJET 17
ieure preuve pour faire voir comment, dans un livre ou dans un tableau, le sujet importe peu au public ?
Dans un livre d'imagination ou de raisonnement, en effet, que cberche le public? Tout ce qu'on va lui dire, il le sait, et s'il ne le savait pas, quelle que soit sa curiosité apparente, le livre ne l'intéresserait point : il faut qu'il y retrouve ses sentiments et ses idées.
Ce qu'il cherche dans un livre, c'est l'homme, c'est ce frère en passion et en faiblesse, en douleur et en joie, qui a vécu de sa vie, qui sort de la foule, se met debout devant lui, et lui ouvre une âme et un cœur ig-norés. Voilà ce qui fait un livre, et dont aucun lecteur ne se lassera jamais, pourvu que dans ce livre il voie un homme, dont la pensée va le faire penser; le sentiment, l'émouvoir ; la passion, l'exalter : un autre luimême enfin, plus ardent, plus généreux, plus vivant! Alors, comme dans un niiroir magique, il verra sa propre image transfigurer peu à peu celle de l'auteur, et il se reconnaîtra en s'écriant : C'est bien moi !
Quoi qu'on puisse dire, voilà, sauf erreur ou omission, de quoi est faite la gloire des écrivains et des artistes. Le temps a beau emporter jusqu'au souvenir des œuvres les plus sublimes, il ne peut rien sur le nom : c'est dans le nom que rayonne l'immortalité, parce que le nom, c'est l'homme.
On peut prendre les uns après les autres les plus illustres auteurs : pour tous on verra que c'est leur personnalité qui a fait le succès de leurs ouvrages. La preuve, c'est qu'on ne les E. MOUTON. — Un Livre. 2
lit plus; les livres sont morts, mais lécrivaiii leur survit et leur survivra toujours.
Voilà qui pourrait paraître difficile à concevoir, et pourtant cela est. Gela est précisément par la raison que nous en avons donnée, par la raison que rien ne peut subsister, en littérature, hors des lieux communs, des idées-mères, qui constituent le fonds invariable de lame des peuples, et le plus grand des génies y perd sa puissance. Toute sa niascie, tout le délire de ses admirateurs, s'évanouissent devant la forteresse de diamant où le genre humain garde son âme.
Les imaginations et les rêves des auteurs de génie meurent donc avec eux. Mais ce qui ne meurt pas, c'est la manière dont ils les ont présentés, la forme.
Des formes, voilà ce qui fait le génie, et voilà ce qui donne l'immortalité, parce ([uc si l'écrivain ne peut rien changer au fond des idées générales, il peut tout dans l'art de créer des ligures merveilleuses et inconnues pour représenter l'idée, le sentiment, la nature. Et comme les hommes et les choses sont toujours là sous les yeux des vivants, qu il y faut une image sensil)le, si cette image est belle et vraie, elle devient et reste un type.
Tout le monde ne peut pas être immortel, quand ce ne serait que pour laisser un peu de place aux vivants : mais à défaut de cette apothéose toujours inespérée, il y a la renommée, ([ui récompense le talent heureux ; il y a le mérite, grâce auquel le plus obscur des auteurs peut se consoler d'avoir écrit... Leur condition est la màms que celle du génie, créer des