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formes. Un auteur n'y pourra réussir que s'il reste lui-même, s'il se concentre, et s'il imprime à l'œuvre le cachet de son caractère et de sa personnalité.
Les formes ne s'imitent pas : on peut les copier, les parodier, mais pour en créer de vraiment nouvelles, il faut qu'on y mette le souffle de sa poitrine et la moelle de ses os.
S'il est vrai, comme il nous semble l'avoir montré, que le plus grand souci de l'écrivain doive être de rester lui-même, le meilleur moyen qui puisse l'y aider, c'est de se relire toujours et sans cesse, non seulement pendant qu'il compose, mais encore quand ses livres sont imprimés.
Si on s'imagine que l'auteur, à se réingurgiter à si longs traits, savoure des délices de vanité satisfaite, on se trompe fort : c'est un rude labeur, d'autant plus rude que, pour qui a écrit un livre, la lecture n'a ni les émotions ni les surprises qu'un étranger y pourrait rencontrer. L'auteur sait tout d'avance, et en même temps il repasse par tous les efforts qu'il lui a fallu faire à chaque phrase pour imaginer les idées, leur trouver une forme et leur assigner im ordre.
Il faut des années pour que les fibres du cerveau se remettent des secousses qu'elles ont subies; comme des membres excédés par un violent effort, longtemps elles restent endolories, et cette souffrance est d'autant plus vive que le travail aura été plus difficile : c'est fouler pour la seconde fois le sentier où l'on s'était déchiré les pieds. Quiconque a beaucoup écrit a passé par là : quand, en relisant ses propres ouvrages, on arrive à certains passages où la fatigue et l'angoisse ont été plus acca-
blantes, on se sent pris d'un vag^ue effroi, comme au souvenir d'un événement funeste : il semble qu'on va souffrir autant que la première fois.
Il y a bien parfois, pour se remettre de ces impressions fâcheuses, quelques rencontres agréables, mais elles sont rares, car il est bien peu de livres qui puissent résister à la lecture indéfinie telle qu'on la prati([uait autrefois.
En ce temps-là on voyait couramment dans le monde des septuagénaires ou même des octogénaires qui, depuis leur âge de raison, n'avaient cessé de lire et de relire chaque matin Virgile, Horace ou La Fontaine, et occupaient le reste delà journée à les citer à tout propos. Dans ces conditions-là, un livre ne peut plus être une source d'idées, c'est plutôt une sorte de tabatière à musique qui se met dans la poche, et dont on prise de temps en temps un petit air, comme on priserait du tabac d'Espagne.
Ces temps heureux sont passés : aujourd'hui le livre, ainsi que tous les autres produits de l'industrie humaine, se consomme par l'usage aussi vite, plus vite même, que la basane et le carton dont il est vainement cuirassé. C'est affreux à dire, mais le mal est trop grand pour le cacher : désormais ce qui tue les livres, c'est la lecture! Positivement, le regard les use : quand un certain nombre d'yeux ont passé dessus, il n'en reste aucun souvenir; ils sont nés, ils ont vécu, ils ont vieilli, ils sont morts : les voilà enterrés dans l'oubli. A d'autres.
Or, par l'effet des habitudes de mesure et d'équilibre
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établies depuis quelques années dans le monde littéraire, ce qui se passe chez les lecteurs se passe chez les auteurs euxmêmes : à part quelques âmes simples ou ridicules, les auteurs éprouvent, hélas ! à relire leurs propres ouvrages, presque autant de désenchantement que le public ; plus d'un de leurs livres leur paraissent vieillis, et quant à ceux qui dès le principe étaient mauvais, ils en voient tous les défauts.
En voilà déjà plus qu'il n'en faudrait pour faire voir combien pette pratique est utile pour nous préserver de la suffisance c{ui nous aveuglerait sur nos devoirs envers nous-mêmes et envers nos lecteurs : mais à côté des leçons un peu rudes que nous ne manquerons pas d'y attraper, nous y gagnerons^ à nous rendre compte de nos erreurs et de nos fautes, des conseils que le plus savant des maîtres et le plus sage des amis ne pourraient nous donner. D'ailleurs, si nous sommes modestes, si même nous ne le sommes pas, et qu'il nous arrive de découvrir par-ci par-là quelque trait heureux, le plaisir passera la peine.
A part le profit que nous en tirerons, cet examen de conscience est par lui-même un exercice littéraire plus attachant qu'on ne saurait croire, pourvu qu'on ait eu le bon sens d'en écarter toute vanité personnelle. Il n'y a pas de jugement qui puisse valoir celui de l'auteur sur son propre ouvrage : c'est la différence entre le critique assis au parterre, ne pouvant se rendre compte que de l'elfet, et l'acteur en scène, qui seul connaît les moj^ens de le produire. Or le livre, comme une pièce de théâtre, n'est qu'un assemblage de moyens combinés ; et comme
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l'auteur seul se connaît lui-même, personne mieux que lui ne jug-e exactement la valeur de ce genre de travail. Quant à l'effet, il peut en avoir une idée quand, après avoir écrit, il se fait lecteur de soi-même et qu'il a la force d'être impartial.
Mais tous ces examens de conscience et toutes ces leçons ne valent pas le profit suprême qu'on gagne à la lecture de ses jDropres ouvrages : rester soi-même, se confirmer dans ce qu'on est ; graver plus profondément dans son œuvre ses défauts et ses qualités, faute desquels on ne serait personne que le premier venu. Se risquer à pareil casse-cou peut sembler d'abord insensé, mais c'est la raison pure.
Nous l'avons dit et nous le répéterons toujours : s'imaginer qu'on va s'approprier les qualités de tel auteur et se préserver des défauts de tel autre, simplement parce qu on aura lu leurs o'uvres, c'est une illusion. De deux choses l'une, ou vous devez réussir par vos qualités, ou vous devez échouer par vos défauts : tous les livres du nu)nde ne vous donneront rien de ce qui vous manque et n'ajouteront rien à ce que vous avez. Lancez-vous donc à corps perdu ; vous vous sentez poussé, entraîné ou attiré: vous êtes trop heureux! laissez-vous aller. C'est un coup de partie, mais il n'y en a pas d'autre à jouer. Si vous réussissez, ce sera grâce à votre hardiesse : si vous échouez, vous aurez échappé aux regrets amers, aux humiliations ridicules, qu'on se j)i'épare en s'obstinant à écrire quand on n'y est pas de force.