DE L IMITATION
Rien ne peut être plus salutaire, pour régler ses idées et former son style, que la lecture fréquente des bons auteurs : cela ne fait pas question, puisque personne ne pourrait jamais écrire, fût-ce une phrase, s'il n'avait appris à en faire, de ceux qui écrivaient avant lui.
Mais pour c|ue la lecture soit profitable, il faut la bien choisir, en user modérément, et surtout ne pas chercher à s'approprier le style ou les idées de l'écrivain. En effet, ou on aura toujours relu le même auteur, et on arrivera tout au plus à l'imiter servilement, ou on en aura lu plusieurs pour s'approprier leurs qualités diverses, et tout ce qu'on pourrait avoir d'orig-inalité n'3^ résistera pas.
Il y a d'ailleurs une raison plus décisive : s'il est facile de sentir l'effet d'un beau style, il est extrêmement difficile de s'expliquer pourquoi ce style est beau.
Les critiques professent Ik-dessus des théories très dogmatic[ues, mais comme ils en ont chacun une, généralement opposée à celle de tous leurs confrères, quand même on serait aussi savant qu'eux on ne saurait pas grand'chose.
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Il est probable que là comme en tout, la connaissance du beau est un sentiment et non pas un raisonnement, et que le plus sûr moyen de la détruire est de l'analyser. Autant en arrive, du reste, toutes les fois qu'on veut appliquer l'analyse à des idées telles que l'amour, l'honneur, le devoir, la vie. qui sont des êtres synthétiques, et qui se réduisent à des débris quand on les casse en petits morceaux comme du sucre, ou qu'on les roule en pilules comme de l'opium.
Lisez un sermon de Bossuet, puis un de Bourdaloue ; prenez chacjue phrase, vous la trouverez, dans l'un ou l'autre de ces deux auteurs, également irréprochable comme raisonnement, comme correction, comme sentiment. Laissez Bossuet, et comparez à Bourdaloue un écrivain d ordre un peu inférieur, vous conclurez de même.
^ ous pouvez continuer, en descendant à chaque fois d'un degré, juscpi'aux sermons « de Cassagne ou de l'ablié (A)ttin ». Mais, ariùvé là, si vous levez les yeux vers Bossuet, sa grandeur vous écrasera et pourtant vous avez descendu, sans vous en apercevoir presque, de l'aigle au canard.
Gardez-vous donc de raisonner radmiratit)n qui vous aura porté vers tel auteur ; gardez-vous encore davantage de vouloir l'imiter. Que savez-vous si votre sympathie n'est pas le signe de quelque rapport plus ou moins éloigné entre sa manière de sentir et la vôtre? Quand ce ne serait que par la crainte de rompre le charme qui vous unit à lui, ignorez pieusement ce que la critique a pu dire de ses ouvrages. Laissezvous pénétrer par la fécondité des belles choses, sans vous
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inquiéter comment elles fertilisent votre pensée. Ne vous imaginez pas qu'on peut s'ingurgiter un chef-d'œuvre : on le respire.
Cela étant, et il suffît, pour s'en convaincre, d'ouvrir le premier livre venu d'un auteur renommé, le meilleur conseil qu'on puisse donner à l'écrivain, c'est qu'il se garde comme de la peste de chercher des inspirations, sur le sujet qu il va traiter, dans quelcpie livre fait par un autre. D'abord il n'y trouvera pas d'inspiration, parce que la même insjDiration, pas plus que l'air déjà respiré, ne peut servir deux fois ; mais ce qui est plus fatal, môme quand il n'aurait lu le livre c{ue pour éviter tout hasard d'imitation, s il n'en prend pas le fond il en prendra la forme, l'aspect, par je ne sais tjuelle contagion.
Vous écrivez ; placez à côté de votre papier c{uelques lignes d'une écriture différente de la vôtre : avant un quart d'heure, sans que vous y ayez mis la moindre intention, votre écriture aura pris le caractère de l'autre. Ce qui est vrai au physique est encore plus vrai au moral, et toujours, même quand on ne considère un modèle que pour en prendre le contrepied ou en éviter les défauts, si on ne le décalque pas à l'endroit, on le calque à l'envers.
C'est par l'association des idées qu'on est amené à choisir un sujet, à le considérer sous un certain aspect, à imaginer et à déduire les raisonnements et les faits qui doivent en enchaîner la suite, en tracer la marche, en déterminer enfin la conclusion. Dans toute autre pensée que la vôtre, rien ne s'est fait de même : dès la première ligne du livre qu'un autre a écrit sur