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CHAPITRE XI

Observations sur. les variétés des vers à soie, et sur la différence essentielle qu'il y a entre la feuille du mûrier greffé et celle du mûrier sauvage donnée aux vers à soie de la même qualité.

J'ai dit précédemment (Chap. III) qu'outre la substance sucrée de la feuille qui nourrit les vers à soie , ces insectes s'en approprient aussi , d'après leur organisation particulière , la substance résineuse , qui s'épure et est reçue graduellement dans les réservoirs soyeux , pour être ensuite filée par les vers en forme de cocons. Ces insectes ne sont donc, sous cet aspect, quelle que soit leur variété, qu'une machine propre à extraire la susdite substance soyeuse de la feuille du mûrier. Us ne peuvent donc en retirer que la quantité qu'elle contient.

La chose étant ainsi , on pourrait dire que toutes les variétés des vers à soie sont également bonnes , et qu'il est en conséquence inutile d'examiner le plus ou moins d'avantage , et peut-être même la perte qui peut avoir lieu en élevant telle ou telle espèce de vers à soie.

Cependant , comme la durée de la vie des diverses espèces de vers n'est pas la même , et que d'ailleurs les différents vers donnent, selon leur organisation , des soies d'un prix différent, il est essentiel de don-

ner des explications sur cela pour l'importance des conséquences qui en résultent, d'autant plus que l'expérience prouve qu'il y a une différence notable entre la quantité de substance résineuse que contient la feuille du mûrier greffe , et celle du mûrier sauvage. Pour m'expliquer avec clarté sur ce sujet, je parlerai :

1"* Des petits vers à soie de trois mues;

2** Des gros vers de quatre mues ;

3"* Des vers communs blancs de quatre mues ;

4** Des vers communs jaunâtres de quatre mues ;

5** De la feuille du mûrier greffe comparée à celle du mûrier sauvage.

De$ vers à soie de trois mues.

Je me suis occupé d'élever dans im local à part beaucoup de ces vers , dont on trouve les œufs dans plusieurs endroits de la Lombardie , et tout près du lieu que j'habite.

Les œufs de cette espèce ne pèsent qu'un onzième de moins que les communs, puisque 39,168 de ces derniers font une once, tandis que, pour faire ce même poids , il faut 42,620 des premiers ; les vers de trois mues et leurs cocons sont plus petits de deux cinquièmes que les communs.

Mon expérience me prouve que cette variété consomme , pour produire une livre de cocons , une quantité de feuille presque égale à celle des vers à

woie oommunis; et, quoique plus petits, lorsqu'il* sont à leur plus haut degré d'accroissement, ils dévorent plus de feuille que ces derniers.

Les cocons des petits vers ont une soie plus belle et plus fine que ceux des communs (Ch. XIV} ; cependant ils ne se vendent pas plus que ces derniers.

Il paraît donc que, dans cette variété, les filières sont plus fines.

Les cocons de cette variété semblent même mieux construits ; et c'est à cette bonne construction qu'est due la quantité de soie qu'à égal poids on retire de plus que des cocons communs (Chap. XIV).

Tout ce que je viens de dire indique qu'on devrait élever beaucoup plus de vers à soie de trois mues qu'on ne le fait ; et ceux qui font filer la soie, sachant que cette qualité a plus de valeur, devraient la payer plus que les autres : de cette manière le commerce Serait mieux servi , et cela encouragerait l'industrie des propriétaires , qui sont naturellement lents à introduire des découvertes nouvelles , ou qui ne sont pas encore généralement adoptées.

Outre les avantages sus-indiqués, il y en a d'autres non moins importants :

1* L'éducation de ces vers dure (jpiatre jours de moins que celle de la variété ordinaire ; on fait par conséquent économie de temps, de bras et d argent.

2*^ Cette variété se trouve exposée moins longtemps à des causes nuisibles , puisque sa vie est plus courte.

Plusieurs personnes prétendent qu'elle est plus délicate; elle me semble très-vigoureuse, d'après d'ailleurs ce que j'en ai dit plus haut.

Comme 600 cocons de cette variété pèsent une livre et demie , et que 360 de la commune font le même poids , on croit que les vers qui produisent les 600 cocons mangent davantage ; mais l'expérience prouve qu'on se trompe (1).

Des gros vers à soie de quatre mues.

J'ai élevé beaucoup de vers à soie d'une qualité très-grosse dans un endroit séparé; les œufs venaient du Frioul. Quoique ces œufs produisent de plus gros vers et de plus gros cocons que ceux des vers ordinaires , ils ne sont cependant guère plus gros ni plus pesants ; ils n'ont qu'un 50* de plus : 37,440 œufs du Frioul pèsent une once, tandis qu'il en faut pour ce même poids 39,168 des vers ordinaires.

Les vers provenant des œufs du Frioul pèsent , à leur plus haut degré d'accroissement, presque deux fois et demie autant que les vers ordinaires. Les cocons suivent la même proportion : 150 de la grosse variété pèsent une livre et demie , tandis qu'il en faut

(1) L'auteur, selon nous, s'exagère, cl de beaucoup, les avantage» du ver à trois mues. Cette variété a été expérimentée dans plusieurs de nos départements du midi et du centre, et a été abandonnée partout. B.

360 de la variété commune pour faire le même poids.

Le seul avantage qu'ils ofifrent est qu'à peu près 18 livres I de feuille produisent une livre et demie de cocons , tandis qu'il faut 20 livres f de feuille pour le même poids de cocons ordinaires. Cet avantage est moindre et même presque nul dans le climat de la Lombardie, parce que :

l'' La soie que ces cocons produisent est moins fine et moins pure (Chap. XIV) : ceci expliquerait la raison pour laquelle ces vers consomment un peu moins de feuille ;

2° Ces vers emploioit cinq ou six jours de plus que les vers ordinaires pour arriver à leur dernier degré de perfection et pour monter ;

3® Védueaieur est exposé à faire eflTeuiller les mûriers plus tard , ce qui est toujours nuisible à ces arbres ;

4** Il faut occuper plus longtemps les ouvriers, ce qui entraîne à plus de dépense ;

6" Ces insectes se trouvent exposés à d'autant plus de danger que leur vie est plus longue.

En conséquence, cette variété de vers à soie ne peut convenir dans les lieux et dans les climats analogues à ceux que j'habite; il est possible qu'on les élève avec plus d'avantage dans des climats plu» chauds.

Des t^ers â 5ote qui produisent de ta iote èlàthèhe. .

J'ai élevé en grand cette qualité de vers dans im lieu séparé ; je les ai trouvés égaux en tout aux autres vers ordinaires de quatre mues (1).

Mais les cocons blancs qu'ils produisent devraient être payés plus que les autres, parce qu'il est certain que leur soie a plus de prix que la soie jaune (2) .

On devrait donc s'occuper de choisir les cocons les plus blancs, afin d'obtenir des œufs qui ne dégénérassent pas.

L'art de faire produire les cocons étant généralement distinct de celui de filer la soie, il en résulte , entre les personnes qui s'occupent de chacune de ces deux branches de l'art , une espèce d'isolement gui nuit à toutes deux; aussi on ne voit presque personne qui s'occupe d'élever particulièrement les vers à soie de trois mues, ni les blancs, quoique ces deux variétés présentent de l'avantage sur les autres.

§IV

Des vers à soie ordinaires de quatre mues.

C'est la variété qu'on élève généralement, et dont

(t ) Les cocons blancs sont^ en général, plus légers que les jaunes. B. (2) En France , les cocons sina sont presque toujours payés plus cher que les cocons jaunes. B.

traite principalement cet ouvrage. On considère comme la meilleure celle qui produit des cocons couleur de paille ou jaune pâle.

Pour obtenir une livre et demie de ces cocons, il faut à peu près 210 livres \ de feuille de mûrier (Chap. XIV), comme nous le verrons dans peu.

Comparaison de la feuille du mûrier greffé avec celle du mûrier sauvage donnée aux vers à soie de la même qualité.

J'ai alimenté, quoique avec difl&culté, une quantité de vers à soie seulement avec de la feuille de mûrier sauvage. Cette feuille est rare parmi nous, parce qu'on greffe même les mûriers qui sont destinés à former des hade&(1).

L'agriculteur, voyant que le mûrier greflfé donne plus de feuillçi que Vautre, s'empresse de faire cette opération. Cela m'a empêché de faire une expérience en grand ; il est cependant de fait :

1® Que, d'après mes expériences, avec à peu près < 5 livres de feuille de mûrier sauvage, pesée venant d'être cueillie, on obtient 25 onces de cocons, tandis que, comme je l'ai dit plus haut, il faut 20 livres J de feuille de mûrier greffé pour récolter la même quantité de cocons (Chap. XIV) ;

(1) En France^ la plupart des haies se composent de mûriers non greffés. B.

â* Que 7 livres 13 onces de cocons provenant de vers alimentés par la feuille du mûrier sauvage donnent à peu près H onces de soie très-fine, tandis qu'en général le même poids de cocons provenant de la même quantité de vers soignés de la même maaièret mais alimentés avec la feuille de mûrier greffé, ne donne guère plus de 1 ^ onces de soie ;

3° Que les vers nourris avec la feuille sauvage sont toujoijrs vigoureux et de bon appétit.

Ces f^ts démontrent donc que la feuille de mûrier sauvage, comparée à celle du mûrier greffé, fournit, à égal poidg, une plus grande quantité de substance alimentaire et résineuse , et moins de parenchyme.

J'ai dit plus haut que je parlais de la feuille \enmi d'être cueillie , et non mondée , parce qu'on doit faire le compte sur le poids total de la feuille qu'on retire de l'arbre, d'autant qu'elle s'achète au poids qu'elle a en venant de l'arbre, et non mondée (Chap. XIV).

Le fruit du mûrier sauvage, à circonstances égales, pèse beaucoup moins que celui du mûrier greffé.

Sur 100 parties de feuille tirée d'un vieux mûrier greffé, et payées pour 100 livres de poids, je séparai moi-même 28 portions de mûres, 32 de brins, efc 40 de pure feuille. Voilà comme ce grand volume de la feuille de mûrier greffé, tirée des arbres lorsque la saison est avancée , disparaît en bonne partie , si m eiainine tout avec détail , et voilà le motif pour

lequel , pendant le cinquième âge , la quantité de la litière est si grande (Chap. XIV).

Si , entre deux mûriers du même âge et de même vigueur, celui qui est greffé donne 50 livres de feuille, et le sauvage 30 seulement ; qu'on fasse bien le compte , on verra que le poids de la substance alimentaire que mangent les vers sera presque égal pour les deux qualités de mûriers , et ces insectes auront l'avantage , avec le mûrier sauvage , de se nourrir d'une meilleure feuille ; ce qui produira aussi plus de soie.

D'après ce que je viens de dire, il paraîtrait que je devrais me décider pour la culture des mûriers sauvages ; cependant , avant de prononcer sur ce grand objet, il faudrait que beaucoup de propriétaires eussent fait des expériences d'après les observations suivantes :

1** Dans la grande famille des mûriers sauvages, il y a des variétés de très-mauvaise qualité qui donnent peu de feuille , qui est d'ailleurs très-découpée, et dont les rameaux sont pleins d'épines. ( Voy. la note de l'auteur, page 44.)

2** Il y en a qui donnent beaucoup de feuille belle et si peu découpée , qu'on la distingue à peine de celle du mûrier greffé.

3* Les mûriers sauvages de mauvaise qualité peuvent être greffés avec des mûriers sauvages de la meilleure qualité.

4** Comme il est de la nature du mûrier sauvage

d'avoir beaucoup de petits rameaux qui garnissent trop Tarbre, ils doivent être élagués ; cela le rend d'ailleurs plus vigoureux.

5^ Les haies de mûriers sauvages devraient être toutes greflTées avec les meilleurs mûriers sauvages , et on devrait en planter partout où elles ne nuisent pas aux autres productions.

Si on veut augmenter la production des cocons , il est nécessaire de faire toutes sortes de tentatives pour multiplier la production de la feuille de mûrier, soit greflfé, soit sauvage. En agissant comme je l'indique , on pourrait , avec le temps , en retirer de grands avantages.

Beaucoup à'édiicateurs nourrissent leurs vers jusqu'à la troisième mue , et quelques-uns jusqu'à la quatrième , avec la seule feuille des haies de mûriers sauvages (1) , et ces petits insectes la mangent plus volontiers que celle du mûrier greffé ; d'ailleurs elle donne une odeiu* plus suave à l'atelier.

Les haies de mûriers greffés produisent cependant une plus grande quantité de feuille que celles de mûriers sauvages.

La quantité de cocons dépend principalement de la quantité de la feuille. Nous verrons dans peu qu'on peut au moins obtenir 15 liv. de cocons par 210 liv. à peu près de feuille greffée (Chàp. XV). Que le cultivateur soit donc attentif à augmenter la plantation des mûriers, soit à plein vent, soit en

(1 ) On ne saurait trop préconiser cette excellente méthode. . B.

forme de haies, sans cependant nuire aux autres productions de ses biens.

Il y a plus de trente ans qu'on a introduit, dans divers endroits, lusage de planter des mûriers à petite distance Tun de l'autre dans de grands terrains pour en faire des bois, les coupant de temps en temps presque au pied , afin de former des troncs gros et courts. Pour les faire bien croître, on engraisse la terre, et on la remue souvent. Je n'ai pas encore expérimenté si ce genre de culture est préférable à la culture ordinaire.

Beaucoup de personnes disent que cette culture trompe , qu'elle ne peut convenir que lorsqu'on n'a pas beaucoup de terrain, qu'elle ne tend qu'à faire d'un grand et bel arbre un petit tronc monstrueux qui donne peu de feuille , etc.

Les haies de petits mûriers qu'on forme dans des terrains qui ne produisent presque rien sont d'un avantage réel , si elles sont cultivées par une main intelligente.

Je répète ici ce que j'ai publié en Dalmatie, il y a vingt ans :

« Plantez des mûriers à des distances raisonna- )^ blés, sur les bords de vos possessions, des che- » mins , et au milieu des fonds ; plantez-en des haies » partout , pourvu qu'elles ne nuisent pas à vos au- » très productions , et vous obtiendrez bientôt une )> grande quantité de cocons. »

J'en ai dit peut-être plus qu'il n'en fallait sur cet objet, et je conclus qu'avant de se décider définiti-

vement pour la culture des mûriers sauvages, il faut faire, pendant plusieurs années, des expériences comparatives, d'après lesquelles seulement on pourra faire des calculs exacts. Cet objet me paraît de la plus grande importance, et je ne cesserai toutes les années de faire des expériences avec exactitude.

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