CHAPITRE II
Des Vers à soie.
Nous avons vu (Chap.I) que, malgré les guerres que font aux chenilles les hommes , les animaux et les saisons, elles savent se garantir de la destruction dont ellçs sont si souvent menacées.
n n'en est pas ainsi du ver à soie , qui , dans nos climats, non-seulement ne prospérerait pas, mais ne vivrait même pas pendant une saison , si Thomme ne lui donnait tous les soins qu'exigent son développement, son accroissement et son perfectionnement : ce qui prouve évidemment que cet insecte est originaire de climats bien plus chauds que les nôtres.
Tel est , en effet , celui de la partie méridionale de l'empire de la Chine, d'où provient le ver à soie, et où l'on conserve des notices écrites qui prouvent qu'on y élevait ces petits animaux 2,700 ans avant l'ère chrétienne.
Les vers à soie passèrent successivement dans rinde, en Perse, et dans les diverses parties de l'Asie ; ils furent ensuite transportés dans l'île de Cos, et ce fut dans le sixième siècle de l'ère vulgaire qu'ils furent introduits à Gonstantinople, où l'empereur Justinien en fit un objet d'utilité publique.
On les éleva successivement en Grèce, en Arabie, en Espagne, en Italie, en France, et partout où Ton crut qu'ils pouvaient réussir.
Le ver à soie , se trouvant ainsi soumis aux soins domestiques , a dû nécessairement , comme il arrive à tous les animaux, recevoir des modifications particulières qui ont produit de nouvelles races ou variétés plus ou moins difiërentes.
Nous avons aujourd'hui des vers à soie qui font la mue quatre fois , d'autres seillement trois fois ; il y en a qui font des cocons très-grands , 'et pesant presque trois fois plus que les cocons ordinaires. Je parlerai, en son lieu, de ces races ou variétés (Chapitre XI).
Je dois faire observer ici que, quoique le ver à soie se trouve chez nous dans un climat bien difiérent de celui dont il est originaire , et qu'il soit soumis à la domesticité, cependant il est démontré (Chap. V, Vï et VII ) que sa constitution se maintient vigoureuse ; il résiste quelquefois aux épreuves les plus fortes auxquelles l'erreur et l'ignorance le soumettent. Nous voyons pourtant quelquefois des couvées entières de ces insectes périr en peu de temps , et d'autres perdre beaucoup en quantité et en qualité parle défaut de soin (Chap. XI).
On dit qu'en Asie on obtient jusqu'à douze récoltes de cocons dans un an. Chez nous , on a fait l'expérience, et on a publié qu'on pourrait faire au moins deux récoltes. Les tentatives que j'ai faites prouvent que ce serait^ au contraire, le vrai moyen de détruire
les mûriers , et en conséquence la race dés vers à soie.
En Perse on a admis , comme un principe d'économie , Tusage de donner aux vers à soie les rameaux mêmes des mûriers, et non leur simple feuille, comme on fait cbez nous ainsi que dans toutes les régions tempérées. De cette manière , les feuilles attachées à la branche se conservent plus fraîches et ont meilleur goût ; elles sont par conséquent plus propres à la nutrition , ce qui fait que le ver à soie les ronge en entier, et par ce moyen rien ne se perd. Dans ces climats, on taille les petites branches deux fois Tannée , parce que , les étés étant plus longs, le mûrier est plus vigoureux que chez nous.
Dans notre climat , au contraire, le mûrier ne peut pas même être effeuillé une fois tous les ans sans en souflfrir, et certainement il ne pourrait Têtre deux fois sans en périr.
Tout bien examiné et calculé , je suis persuadé qu'une de nos bonnes récoltes équivaut , en produit, aux récoltes qu'on fait ailleurs dans un an.
Les vers à soie font généralement leur cocon blanc, ou paille, ou jaune foncé. Nous en voyons très-peu chez nous de couleur verdâtre ou d'autres couleurs, les vers à soie noirs ou tigrés ne donnent , en général , que dès cocons de la même couleur que les^ autres.
Cet insecte est dans la classe des chenilles qui ont le plus grand nombre de pattes; il en a seize, six écailleuses et dix membraneuses (Chap. I). Comme
il n'est pas à sang rouge ni chaud , sa chaleur est toujours égale à celle de Tair au milieu duquel il vit : il a dix-huit organes pour la respiration , comme je Tai dit plus haut.
On voit beaucoup de rides derrière sa tête ; il aune petite corne sur le dernier anneau placé à l'autre extrémité , et deux réservoirs de soie qui s'unissent dans une seule filière , et dont la couleur approche du blanc sale à mesure qu'il grossit.
La qualité la plus précieuse du ver à soie pour nous est de ne jamais abandonner la feuille ni le squelette de la feuille , c'est-à-dire l'endroit où on le dépose , et cela quand il serait même affamé. Cet insecte ne rôde qu'au moment de sa naissance, c'està-dire avant d'avoir la feuille de mûrier ; lorsqu'il a cessé de manger et qu'il est mûr, ne sentant alors que le besoin de filer ou de verser la soie, et quand il est atteint de quelque maladie. Ces trois cas exceptés , on ne le verra pas sortir de sa table , ni même passer d'une extrémité de la table à l'autre.
Quelquefois plusieurs vers s'attachent au bord intérieur de la table, et quelques-uns même à l'extrénûté du bord , s'ils sont affamés ; mais , dè& qu'ils sentent l'odeur de la feuille , ils descendent. Ces mouvements ont lieu plus commxmément dans les premiers âges. On pourrait dire , sans craindre d'errer, qu'il y a peu de vers à soie qui , dans tout le cours de leur vie (excepté les cas ci-dessus indiqués ) , aient parcouru une distance de plus de troisi pieds^
Le temps que le yer à soie emploie dans nos climats , depuis qu'il sort de l'œuf jusqu'à sa mort » est d'à peu près soixante jours. Ses besoins deviennent d'autant plus grands , qu'on augmente les degrés de chaleur de l'air, ce qui rend alors sa vie plus courte.
Du moment de la naissance des vers à soie jusqu'à la récolte des cocons , il se passe à peu près quarante jours dans mon atelier. Quelquefois la mauvaise saison, comme nous le verrons ci-après, oblige de prolonger la vie de ces insectes de quelques joiu's , afin qu'ils puissent bien élaborer la nourriture qui l^ur est nécei^sfidre.
Si la chaleur était forte et constante , on pourrait recueillir les cocons dans moins de trente-cinq jours. La grande chaleur abrège, il est vrai , le temps qu'on emploie à élever les vers à soie ; mais elle peut en devenir aisément le fléau, si l'on n'y apporte des soins attentifs et constants.