CHAPITRE m
Du seul aliment propre aux vers à soie.
Ayant donné une idée générale de la classe des; chenilles et de l'espèce appelée ver à soie , je crois utile , avant de traiter de Tart d'élever ces derniers insectes, de parler de leur aliment, de ses différentes qualités , et de son mode d'agir dans le corps de ces ^petits animaux.
Quoi qu'aient pu dire les auteurs dans divers temps , il est démontré que la seule feuille qui convienne au ver à soie est celle du mûrier blanc.
Les premiers vers à soie qu'on éleva en Europe furent nourris avec la feuille du mûrier noir, le seul, à ce qu'il paraît , qu'on cultivât alors, quoiqu'on sût que le blanc se cultivait en Grèce.
Cependant on ne tarda pas à introduire la culture de ce dernier dans toutes les régions tempérées de l'Europe.
Ce mûrier offrait trois avantages sur le noir : d'abord , celui d'employer plus tôt la feuille , et par conséquent d'éviter que les soins des vers à soie se prolongeassent trop avant dans la saison chaude; en second lieu , de donner beaucoup plus de feuille en moins de temps ; enfin , la qualité de sa feuille fait
produire la soie la plus recherchée par les manufacturiers, quoique , comme nous le verrons plus tard (Ghap. VIII . § VI) , la qualité de la soie ne dépende pas seulement de celle de l'aliment, mais encore du degré de température dans lequel le ver à soie a été élevé.
Comme il existe différentes qualités de mûriers , on pouvait supposer que ces diflFérences devaient exercer une plus ou moins grande influence sur la prospérité des vers à soie.
En effet, il y a cinq substances différentes dans la feuille du mûrier :
1** Le parenchyme solide ou substance fibreuse; 2® la matière colorante ; 3** Veau ; 4** la matière sucrée; 5** la matière résineuse.
La substance fibreuse, la matière colorante et Feau , si on excepte celle qui sert aux besoins de l'animal , ne sont pas , à proprement parler, nutritives pour le ver à soie.
La matière sucrée est celle qui nourrit l'insecte, qui le fait grossir, et qui forme sa substance animale.
La matière résineuse est celle qui se sépare par degrés de la feuille, et qui , attirée par l'organisme animal, s'accumule, se dépure, et remplit insensiblement les deux réservoirs ou vases soyeux qui font partie intégrante du ver à soie.
Selon les diverses proportions des éléments qui constituent la feuille , il en résulte qu'il peut se présenter des cas dans lesquels un plus grand poids de
feuUle soit moins profitable au ver à soie, tant sooa le rapport de la nutrition que sous celui de la quantité de soie fournie par ranimai.
Par- exemple» la feuille du mûrier noir, dure,, rude, tenace, qubn donne encore aux vers à soie dans quelques contrées chaudes de l'Europe, telles^ qu'en divers lieux de la Grèce, de FEspagne, de la Sicile, de la Calabre, etc., produit une soie trèsabondante, dont le fil est très-fort, mais qui est grossière.
La feuille du mûrier blanc planté dans les lieux élevés , exposés au vent froid et sec , dans des terres légères, donne, en général, une soie abondante,, forte , très-pure et de très-belle qualité.
La feuille de ce même mûrier planté dans des lieux humides , en plaine, dans des terres grasses, donne un peu moins de soie, moins belle et moins pure.
Telles sont les différences lea plus générales : il y en a d'autres relatives à la topographie des lieux.
Moins la feuille contient de substance nutritive , plus le ver à soie doit en consommer pour parvenir à son développement.
Il résulte de là que le ver à soie qui consomme une grande quantité de feuille peu nutritive doit être plus fatigué et plus en danger de tomber malade que celui qui mange moins de feuille , mais plus nutritive.
On peut en dire autant de la feuille qui „ quoique ayant assez de parties nutritives , contiendrait peu
de substance résineuse. Dans ce cas , le ver à soie pourrait se bien nourrir et grossir, et ne pas produire un cocon bien garni et bien fort, c'est-à-dire proportionné au poids du ver, comme il arrive quelquefois à cause des mauvaises saisons.
• Malgré tout cela, mes expériences prouvent qu'en dernière analyse, toutes choses égales d'ailleurs, les qualités des terrains produisent une bien petite différence sur la qualité de la feuille. Ce qui sera toujours vrai , c'est que la cause qui influe le plus sur la finesse de la soie est le degré de température dans lequel le ver à soie est élevé. Je l'ai déjà dit plus haut , et je le démontrerai encore dans la suite de cet ouvrage.
Non-seulement il faut noter la différence de qualité qu'il y a , en général , entre la feuille des mûriers placés dans des terres de différente nature et cueillie dans des saisons différentes, mais aussi celle qui dépend des diverses espèces de mûriers placés dans un même fonds.
J'ai trouvé, par exemple, qu'à poids égal, la feuille provenant du mûrier à feuille large était un peu moins nutritive.
J'ai observé qu'après celui-ci vient le mûrier qui a la feuille assez grande, grasse et d'un vert foncé. Lorsque ces mûriers ne sont pas exposés à un air sec et dans des terrains légers, ils deviennent bien garnis de feuille, mais elle n'a pas beaucoup de matière soyeuse. Il paraît démontré que la nature a plus de facilité à produire une feuille qui abonde
en substance nutritive qu'en substanee résineuse ou soyeuse.
Je trouve que la meilleure feuille de mûrier, quelle qu'en soit l'espèce , est celle qu'on appelle double : elle est petite, peu succulente, d'un vert foncé, luisante , et contient moins d'eau : ce qu'on peut facilement reconnaître en en faisant sécher ; l'arbre, d'ailleurs , en fournit en grande quantité (1 ) .
(\ ) Je crois utile de faire connaître ici toutes les espèces et variétésde mûriere qui ont été décrites jusqu'à ce jour. A la fin de la note^ on veiTa aussi la perte que fait , en se séchant , chaque qualité de feuille de mûrier que j'emploie pour nounîr le ver à soie.
Première espèce. Morus alba. Cette espèce comprend le mûrier commun sauvage, qui a quatre variétés relativement au fruit : deux l'ont blanc, une Ta rouge, et l'autre noir.
Il y a deux autres variétés i*elativement à la feuille : une découpée à morceaux <:omme la feuille de l'aubier^ et l'autre plus grande^ très^ peu découpée ou lobée.
Le mûrier commun greffé est une variété de la premièi'e des deux que je viens de citer, et il a lui-même les variétés suivantes :
4*> A fruit blanc; 2° à fruit rose; 3« à fruit noir; 4» à feuille grande , dite de Toscane; 5^ à feuille assez grande d'un vert foncé , appelée en Italie feuille giazzola; 6® à feuille plus petite^ d'un vert foncée assez épaisse, dite feuille double^ plus difGcile à détacher, et la meilleure pour les vers à soie.
11 y a en outre les espèces suivantes :
i® Mùrus tataria; 2<> constantinopolitam; 3<> nigra (tout le monde connaît sa mûre, fruit doux^ très-agréable dans la saison chaude, dont on fait cas particulièrement dans les provinces ex-vénitiennes); 4* rubra (il se cultive dans les jardins botaniques); 5^ indica (il se cultive comme le précédent); 6o latifolia (on le cultive dans les sen'es des jardins botaniques); 7o au^alis; 8» UUifolia; 9« mauri' tiana (ces ti*ois dernières espèces sont peu connues en Italie); 10« morvs tinctoria; ti^ mmis papyrifera. (Ces deux dernièi-es es-
' 45 — En générait le cultivateur s'est attaché aux espèces de mûriers qui fournissent les feuilles qui ont le plus de poids ou qui sont les plus grandes , sans penser que ce n'est ni Teau ni te tissu fibreux de la feuille qui nourrissent les vers h soie et rendent les
pèees ont été transportées récemment sous un auti'e genre de plantes, dit Broussonetia , du nom de M. Auguste Broussonet^ professeur distingué.)
Les indications que je \iens de donner montrent asses quelles sont les variétés des feuilles de mûrier qui pourraient mieux convenir pour l'éducation des vers à soie.
La différence qu'il y a dans les variétés des feuilles greffées est 1)eaucoup moindre que dans celles des feuilles sauvages.
Par exemple^ un mûrier sauvage de dix ans, à feuille grande > très-peu découpée^ portera plus de feuilles pesant que cinq mûriers du même âge à feuilles très-découpées.
Voici le résultat de mes expériences sur les feuilles de mûrier -greffé dont j'ai paiié plus haut :
{9 Cent onces de feuilles presque mûres, cueillies le même jour, du mûrier dit deToscane, m'ont donné 30 onces après la dessiccation .
29 Cent onces de celles du mûiîer dit giazzola m'ont donné 31 t>nces et demie.
3« Cent onces de feuilles dites doubles m'ont donné 36 onces.
Cette variété de mûrier porte plus de fruit que toutes les autres.
Toutes ces qualités de feuilles diminuent encore moins de leur poids lorsqu'elles sont parfaitement mûres. Il y a peu de feuilles mûres des différents arbres qui contiennent moins d'eau que la feuille mûre du mûrier.
Au contraire, lorsque la feuille du mûrier est tendre, elle contient beaucoup d'eau.
Cent onces de feuilles tendres qu'on donne aux vers à soie, dans le premier ftge, pèsent moins de \ingt-une onces lorsqu'elles sont sèches : elles contiennent donc presque les quatre cinquièmes d'eau. C'est à cette quantité d'eau qu'est due la grande évaporation qui se fait du corps des petits vers à soie dans le premier et le second âge.
cocons pesants , mais bien les substances dont j'ai parlé ci-<iessus.
Il faut rappeler ici une autre observation de fait : c'est qu'à circonstances égales, le vieux mûrier produit toujours une feuille meilleure que le jeune. Bien plus, à mesure que les mûriers, de quelque nature qu'ils soient , vieillissent , leur feuille , devenant toujours plus petite , s'améliore tellement , qu'elle finit par être toute presque d'une seule qualité.
Jusqu'ici j'ai entendu parler des feuilles du mûrier greffé. La feuille du mûrier sauvage est celle qui , à poids égal, et dans les mêmes circonstances, contient toujours une bien plus grande quantité de substance nutritive et de matière soyeuse.
Cette feuille , en bien moindre quantité que celle du mûrier greffé, donne pourtant de meilleurs résultats. J'ignore si quelqu'un a, jusqu*à présent, fait exactement et im peu en grand cette comparaison importante (Ghap. XI).
Une autre comparaison qui doit fixer l'attention du propriétaire cultivateur, c'est que le mûrier greffé , surtout lorsqu'il est vieux , produit une bi^i plus grande quantité de mûres blanches que le mûrier sauvage.
Ce fruit, qu'en général le ver ne mange pas , fait cependant partie du poids de la feuille que le cultivateur vend ou achète. Malgré cela, il y a de fortes raisons qui empêchent de généraliser l'usage de la feuille sauvage (Chap. XI).
La frhis mauvaise feuille qu'on puisse tirer du mûrier, et qui est toujours funeste aux yers à soie , est celle qui est couverte de manne , altération qui provient d une maladie ou d'un excès de santé de Tarbre. Je ne conseillerais jamais à personne d'en donuOT, excepté dans un cas de disette ; et alors il faudrait la bien laver et Tessuyer avec soin.
La feuille tachée de rouille ne fait aucun mal au ver (4) . On voit une grande quantité de mûriers attaqués de cette maladie , particulièrement lorsqu'ils sont dans des terrains humides ou dans des lieux peu aérés. Le ver mange cette feuille comme celle qui Bst saine; la seule différence qu'il y a, c'est qu'il ne ironge q«e la partie saine , évitant soigneusement celle qui est rouillée. Ceux qui n'ont pas d'autres qualités de feuilles sont obligés d'en donner en plus grande quantité, afin que les vers ne se fatiguent pas è chercher leur nourriture. Ces insectes souflBriraient si on leur faisait manger la feuille mouillée par la pluie ou par la rosée. J'indiquerai (Chap. VII) comment on peut l'essuyer facilement.
Quelle que soit la feuille de mûrier qu'on donne aux vers à soie , on doit avoir le plus grand soin d'empêcher qu'elle ne s'échauffe ni ne fermente, soit quand on la cueille, soit lorsqu'on la garde.
Un haut degré de fermentation altère plus ou
{!) Mais elle a le grave inconvénient d'augmenter, et de beaucoup, le volume de la litière. B.
moins la substance nutritive de la feuille , qui alors devient moins nourrissante. On ne doit pas laisser la feuille longtemps pressée dans les paniers ou dans les sacs où on la recueille.
On conserve facilement la feuille deux ou trois jours dans des lieux frais , s'ils sont un peu humides et à Tabri de Fair, comme dans les caves, les magasins, les chambres au rez-de-chaussée, etc., pourvu qu'elle ne soit pas trop entassée et qu'on la remue de temps en temps. Il faut éviter qu'elle perde sa fraîcheur par trop de sécheresse dans le lieu où on l'a placée, ou par trop d'air, comme aussi qu'elle pourrisse par trop d'humidité ou pour être trop entassée. Il est très-avantageux, comme nous le verrons dans la suite, d'avoir un local propre à bien conserver lafeuille deux jours, et même trois, si c'est nécessaire.
Le mûrier vit très-bien dans des climats même plus froids que la Lombardie ; mais, pour qu'on puisse en retirer un grand avantage, on ne doit l'effeuiller qu'une seule fois , et assez à temps pour qu'il reproduise la feuille avant la saison froide, sans quoi il ne tarderait pas à périr.