‹ L'art d'être gourmandChapitre 2 sur 82 · CP · texte numérisé non relu

CP

Pal

puisé sa mollesse quiétiste, son esprit chimérique, ses grâces équivoques, cet air mi chair ni poisson, qui fit dire à Jules Lemaïtre :

Un obscur Apollon te fit cygne et couleuvre…

Prenons, par exemple, Victor Hugo et Jean-Jacques Rousseau.

Victor Hugo se contentait de n importe quelle nourriture, pourvu qu elle fût copieuse. Il mêlait les ingrédients les plus disparates.

« Che Victor H lugo, écrit Alp honse Karr, la chair n'était ni sornptueuse ni s abondante, un peu homérique. »

& NT. Huco, nous appren id Théo:

fait dans

e haricots

son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, à l'huile, de bœuf à la sauce tomate, À sinélete à de ao de café au lait relevé d'un filet de vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale incistinctement très vite et très longternps. »

Et un des parents du poète nous mangeait de la langouste « 1l avalait tout, la carapace comme le reste. Il disait que la carapace faisait passer la langouste ».

Etuil avalait les mandarines entières, sans les éplucher.

Cette hâte, cette boulimie, ce pantagruélisme, ce régime en quelque sorte torrentiel, ne donne-t-il une image de ce génie frénétique, qui roule ses métaphores dans un irrésistible Niagara verbal, dans un flux chaotique et splendide?

Bien qu'il ait quelque part, dans ses Confessions, mal parlé des gourmands, Rousseau n'en était pas moins luimême un gourmand déterminé. Ce désaccord entre les

principes écrits et les habitudes de vivre est bien dans son

a révélé que lorsqu'il

caractère. Or, qu'aimait Jean-Jacques? Des plats abondants et sains, gigots, rôtis, légumes, gibier, tout cela simplement préparé : l’homme de la nature, d'une sensualité terre- atenre, à la bonne fran quette.

Dans sa Vie de Rousseau, Emile Faguet nous renseigne sur les préférences culinaires de son héros, qui ne resta pendant trente-cinq ans avec Me Le Vasseur, bête, laide, hargneuse, que parce qu'elle faisait bien la cuisine. {On me . que Me Le Vasseur n'avait aucune qualité. C'est tout à fait mon sentiment, mails pour Re elle en avait deux : Æ était 1! elle ét ait es

cuisinière. Rousseau avait l' ue (voir Sophie) et il ét «Il doit m'être permis de me souvenir des exc des ts din que j'ai fait à us ers, chez Jean-Jacques, en tête à têt avec lui. La cuisine était ee telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût; apprêtée supérieurement, et, dans ce genre simple, il n’est pas possible de faire mieux que ME Le Vasseur (c'étaient de succulents légumes, des gigots de moutons nourris dans le vallon de thym, dé serpolet, d'un fumet admirable et parfaitement rôtis). L'Arense nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait. »

De ce curieux témoignage, il sied de rapprocher cette déclaration de Bnillat-Savarin, professant qu’une fine

t gourmand, » Écoute

ri &

gourmandise est un facteur du Celle-ci, de Gaston Gérard, maire et député de Dion, gourmet averti, qui a solennellement affirmé, au cours d'un banquet 1 dans la grande salle des États de B

un banquet servi dans la grande salle des Etats de Bour

gogne par le célèbre Racouchot, qu'il n'avait jamais plaidé de divorce dans une maison où l'épouse était une parfaite cuisinière.

Les États-Unis, le pays où l'on mange le plus mal du monde, où l’on absorbe le plus de conserves, à telles enseignes que l'Amérique du Nord emploie cent cinquante mille tonnes d’étain par an pour emballer son corned beef et ses vegetables, les États-Unis, où les femmes, en grande partie, ignorent la cuisine, ne sont-ils pas le pays où l'on divorce le plus?

Si des écrivains comme Bossuet et Fénelon, Rousseau ét Hugo, ont réalisé ce qu'annonçait leur régime alimentaire, il est permis de penser que les lettres et la gastronomie sont liées par d'étroits rapports.

Nous avons voulu contrôler cette théorie en demandant à des écrivains contemporains, et aussi à des peintres, à des comédiens, voire à des hommes politiques, des recettes de cuisine de leur façon.

Des recettes de cuisine de non-professionnels ?

Mais pourquoi pas?

— Tout le monde mange, me disait un jour le gourmet érudit qu'est Paul Poiret, tout le monde a le droit de parler de ce qu'on mange, tout le monde a le droit de chercher des combinaisons culinaires nouvelles.

Il y a certaines personnes qui ne l’entendent pas ainsi ét qui sont même irréductibles sur ce chapitre. Ainsi, Prosper Montagné, qui est un des premiers cuisiniers de ce temps, n'aime pas beaucoup que les non-professionnels s'occupent de cuisine. Il les appelle des culinographes et il donne à ce mot un sens péjoratif.

Mais, mon cher Montagné, en publiant un volume de recettes d'écrivains et d'artistes, je n'ai point l'intention

de manquer de respect à la grande cuisine traditionnelle. Pas le moins du monde. J'ai voulu vérifier l'exactitude d'un des aphorismes de Brillat-Savarin : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » J'ai voulu aussi me divertir. Et j'ai pensé que je divertirais quelques honnêtes cg

Ce n'est pas la prernière fois qu'on offre au publ ic des recettes de gens de lettres. Il y a eu un supplément des Annales qui en était rempli, il yena dans L'Art de bien manger, de Richardin. J'en ai même emprunté quelquesunes à l’un comme à l’autre. Mon audace a donc eu des précédents.

J'aurais voulu une recette du président du Club des Cent. M. Louis Forest m'a répondu : « Je ne suis pas Cuisinier, je ne suis que consommateur. Je ne suis pas ertiste dramatique, je ne suis que spectateur. »

Il y a en France quelques milliers de cuisiniers, que je révère pour leur science et pour leur mérite, pour l'admirable propagande qu'ils font auprès des étrangers et encore pour leur modestie, car le cuisinier demeure dans la coulisse, devant ses fourneaux, tandis que toutes les louanges vont au maître d'hôtel.

Mais :l y a aussi dix millions de ménagères qui font de la soupe, des rôtis, des ragoûts, des entremets, qui inter prètent ou qui inventent des recettes sans être des proes. Ce sont même ces non- professionnelles qu ont créé les plus belles recettes de notre cuisine régiohalste. Devons-nous dénier toute compétence à ces dix millions de es qui font de la cuisine dans leur maison, et qui sont parfois d'admirables artistes? Et allons-nous refuser à quelques écrivains le droit de les imiter, si c’est leur goût et si cela leur fait plaisir?

Roland Dorgelès le leur refuserait volontiers, qui m écrit : & J'aime la bonne chère, vous le savez, et je ferais

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