II. JÉSUS ENFANT NOUS INVITE A l'AIMEU
Dieu, en se faisant honuiie, aurait pu prendre la nature humaine dans tout le développement qu'elle atteint dans la force de l'âge. Adam, au sortir des mains de Dieu, avait toute sa perfection; mais, pour guérir l'orgueil de l'homme qui avait voulu se faire semblable à Dieu, Dieu ne s'est pas contenté de se faire homme, il s'est fail enfant. Si Dieu nous eût demandé ce qu'il avait à faire pour nous témoigner un grand amour, qui de nous eût osé lui conseiller de se faire enfant? Ce que nous n'au-
rions jamais osé demander à Dieu, il l'a fait, et dans les conditions à étonner le ciel et la terre. En se faisant enfant, il eût pu s'affranchir de toutes les infirmités de l'enfance ; il s'est fait en tout semblable aux autres enfants, excepté le péché. li eût pu se donner peur mère une reine, pour lieu de naissance un palais, pour berceau une couchette d'or ornée de diamants. II naît d'une pauvre ouvrière, dans une étable; on ne l'enveloppe que de pauvres langes, et on le couche dans une crèche remplie d'un peu de paille dérobée à la litière des animaux,
« miracles! prodiges! mystères! s'écrie saiut Augustin. L'ordre de la nature est suspendu ; Dieu naît liommo; une vierge devient féconde, en conservant sa virginité immaculée : ineffable alliance de la parole de Dieu avec celle qui ne connaît point d'homme! Une mère reste vierge ; la maternité n'altère point la fleur d'Israël. L'immense se réduit pour être serré dans nos bras ; la richesse éternelle se fait pauvre; l'incorporel se revêt de la chair; l'invisible se voit; l'impalpable se touche ; l'incommensurable se mesure; celui qui remplit de bénédictions et la terre et les cieux, est couché dans l'étroit espace d'une crèche! » Roi du ciel et de la terre, il a pris la forme d'un esclave; innocent, il s'est fait caution pour les coupables ; assez fort pour porter tous les mondes, il est devenu la faiblesse même; infiniment heureux, il assume toutes les souffrances; infiniment riche, il se fait le dernier des pauvres. En un mot, il est le Très-Haut, et nul ne saurait sonder la profondeur des abaissements auxquels il a daigné descendre.
« crèche ! vous êtes à mes yeux plus éclatante que tous les trônes des monai-ques. heureuse paille, plus belle que les roses et les lis! s'écrie saint Jean Ghrysologue, quelle terre bénie t'a produite? Quel est ton bonheur d'avoir servi de couche au Roi du ciel! Ah! continue le Saint, tu es bien froide pour Jésus, puisque tu ne peux le réchauffer dans cette grotte humide, où il est tout tremblant de froid; mais tu n'es que feu et flamme pour
nous, puisque tu allumes eu nos cœurs un incendie d'amour que toutes les eaux des fleuves ne sauraient éteindre. » N'est-ce pas parce qu'il voulait être aimé que Jésus: a voulu naître ainsi? C'est l'amour d'un Dieu qui nous le donne et qui nous le donne à notre T^voiii. Parvulus natus est noUSy et filius datus est nobis. Ce n'est pas pour luimême qu'il naît de la sorte; car, éternellement. riche et heureux, il n'a rien à attendre de notre misère dont il se revêt. Ce n'est pas pour les anges; car ceux, d'entre eux qui sont restés fidèles n'ont pas besoin de Sauveur, et la perte de ceux qui. sont tombés est irréparable. C'est pour nous qu'il vient.
Nous avions peur de la majesté divine et nous n'osions en approcher ; il semble s'en dépouiller. La justice divine nous épouvantait, nous nous sentions coupables, il la voile. Il ne veut pas effrayer son serviteur fugitif, mais le ramener à. lui; il se garde d'effaroucher une proie qu'il veut prendre pour la sauver. Aussi, la multitude d'anges qui apparaissent à sa naissance, chantent-ils autour de ce berceau d?un nouveau genre : Gloire à Dieu au plus haut des deux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Ils annoncent aux bergers cette grande nouvelle et leur disent: Voici qu'il nous est né un Sauveur; et voici, les signes auxquels vous le connaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé, de langes et couché dans une crèche. Voilà le signalement d'un Sauveur. Pour guérir l'homme de la superbe, delà sensualité, de l'attachement auxHens de la terre qui le perdent, il faut qu'un Dieu, s'anéantisse et vienne épouser la pauvreté et la souffrance. Les bergers accourent, et, loin de se laisser rebuter par un si mise'rable appareil, ils y reconnaissent le signalement du Sauveur, tel que l'ont donné les anges eux-mêmes. Aussi ils l'abordent sans crainte , se prosternent devant lui et l'adorent ,. Approchons nous-mêmes avec confiance : ses petites, mains ne nous menacent pas, elles nous invitent, elles se joignent pour nous supplier d'aller à lui. Ses yeux ne lancent pas des éclairs, ils versent des larmes. Si Jésus
pleure comme les autres enfants, ce n'est sûrement pas pour le même motif, comme parle saint Bernard. Les autres enfants pleurent par faiblesse, Jésus pleure par raison et par compassion ; les autres pleurent leurs propres misères, il pleure sur les nôtres ; les autres, parce qu'ils portent la peine du péché; lui, parce qu'il vient effacer les péchés par ses larmes. ■
Ah ! ces pleurs font naître en nous la honte et la douleur. La honte : car cet innocent enfant pleure sur moi ; et je n'ai peut-être jamais une larme à verser sur mes fautes ; la douleur : car comment n'être pas ému quand on sait que cet enfant est la joie des cieux, et qu'on le voit pleurer. Les larmes et les cris du petit Moïse, exposé sur le Nil dans une corbeille de joncs, attendrissaient même la fille du roi qui avait ordonné de mettre à mort tous les enfants des Hébreux. pécheur, serais-tu insensible à la vue de ce Dieu dont tu as mérité les foudres vengeresses, et qui, devenu enfant, pour toucher ton cœur, pleure sur tes égarements? On dit que certains animaux féroces, quand ils voient un petit enfant, déposent toute leur rage ; et cet enfant divin, ô pécheur, ne calmerait pas la fougue de tes passions? Vous, dont Tàme est si malade, repousseriez-vous ce céleste médecin? Les autres médecins soignent sans doute leur malade avec dévouement, mais ils se gardent bien de prendre sur eux leur maladie; mais ce Médecin divin s'est chargé de nos infirmités afin de nous en guérir. Voudriez-vous, comme les Bethléémites, lui refuser de le recevoir dans votre cœur et dans votre maison, quand il descend du ciel pour vous? Si tel était votre endurcissement, vous mériteriez que cet enfant, devenu grand, vous dît comme il dit aux Pharisiens : Vous mourrezdans votre fèclvé.
Un jour, pendant les fêtes de Noël, saint François d'Assise allait, pleurant et soupirant, par les chemins et les bois, et paraissait inconsolable. On lui demanda la cause de cette vive affliction, et il répondit : « Eh ! comment voulez-vous que je ne pleure pas, quand je vois
que l'amour n'est point aimé? Je vois un Dieu aimer riiomme presque jusqu'à la folie, et l'homme se montrer ingrat envers ce Dieu ! » Si cette ingratitude des hommes affligeait tant le cœur de saint François, figurons-nous combien plus eJle doit affliger le cœur de Jésus-Christ.
Enfant divin, c'est assez que vous pleuriez de la pauvreté et du froid de l'étable où vous naissez; je no veux plus que vous ayez à verser des larmes sur mes égarements. L'excès do votre amour a triomphé de ma dureté et de mon indifférence. J'en étais venu à braver votre justice par mes crimes. La faiblesse où vous vous êtes réduit pour l'amour de moi désarme ma malice. Venez donc naître dans mon cœur, il vous est ouvert; il est plus pauvre et plus rebutant que l'étable; mais si vous y apportez votre grâce, il deviendra embelli et parfumé.
Et vous, âmes justes, quels sont vos sentiments à la vue de Jésus dans sa crèche? Pendant que !e roi David chante: Le Seigneur est grand et au-dessus de toute louange, ne direz- vous pas avec saint Bernard: « Le Seigneur est petit et aimable à l'excès. Vous m'êtes d'autant plus cher, ô Jésus, que vous vous êtes abaissé davantage pour venir jusqu'à moi. » Vous avez accordé la faveur insigne de vous laisser porter. Enfant divin, non seulement par les bras de votre divine Mère et de saint Joseph, mais encore par ceux de vos saints, notamment de saint Antoine de Padoue. Oh! Jésus, combien j'envie le bonheur de vous serrer dans mes bras, de vous presser sur mon cœur, de vous couvrir de baisers, de recueillir avec votre sourire céleste une de vos caresses divines. Je ne suis point digne d'une telle grâce; mais, du moins, venez dans mon cœur, reposez-vous-y ; vous y serez chez vous. L'étable où vous êtes né, et la crèche où vous étiez étendu ne vous appartenaient pas ; mais mon cœur vous appartient tout entier. J'en veux bannir tout ce qui pourrait vous déplaire. Vous n'êtes resté que peu de temps dans l'étable, je veux que vous restiez dans mon cœur toujours; ni la vie, ni la
LES BIENFAITS Ml DIEU 35 .
«noi't, ni les anges, ni les hommes, ni le présent, ni l'avenir, rien ne pourra me séparer de l'amour de ce Jésus c[ui est descendu du ciel pour l'amour de moi :
Que j'aime ce divin Enfant; Qu'en cet état il est charmant,
Je l'aime, je l'aime, ■ l'adorable Enfant.
C'est l'amour même !
Son amour va éclater encore plus manifestement dans son incomparable vie.
III. LA VIE TOUT ENTIÈRE DE NOTRE- SEIGNEUR DOIT LUI ASSURER NOTRE AMOUR.
Disons un mot do sa vie cachée d'abord et ensuite de sa vie publique.
1° Vie cachée de Notre-Seigneiir.
11 est* des hommes illustres, que nous ne connaissons que par l'histoire, qui nous sont absolument étrangers, de qui nous n'avons reçu aucun bienfait, et dont le caractère, Ja conduite, les vertus, la beauté, la noblesse, les exploits nous charment de telle sorte que nous ne pouvons nous -détendre de les admirer. Si ces hommes ont été des saints que nous sachions sûrement être au ciel, nous concevons pour eux une grande confiance et une tendre dévotion. Qu'en sera-t-il, par conséquent, si nous étudions la vie de l'Homme-Dieu, du Saint des saints, du plus noble et du plus beau des enfants des hommes, du Conquérant de l'univers?
Un des plus fameux philosophes du xviii« siècle, Rousseau, a dit : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu. »
Tout est divin dans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Chose
merveilleuse et unique, son histoii'e a été faite d'avance par les prophètes inspirés de Dieu, qui ont marqué, plusieurs siècles avant sa venue, l'époque précise, le lieu de sa naissance, tous les traits de sa vie, et tracé son portrait d'une manière si lidèle qu'il est impossible de s'y méprendre. Aussi, au moment où il apparaît sur la terre, est-il attendu non seulement par le peuple de Dieu instruit par les prophètes, mais même par tous les peuples connus alors. Il est l'attente des nations. Il naît dans la pauvreté, mais d'une mère vierge. Si son palais est une étable, les anges font entendre des hymnes d'allégresse, et une étoile miraculeuse brille dans les cieux pour attirer à son berceau les rois de l'Orient.
Il grandit comme les autres enfants, mais il grandit en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes, donnant chaque jour des marques, plus éclatantes de la plénitude de sagesse et de grâce qui était en lui dès le commencement. Il est vrai qu'il se cache au monde pendant trente ans, lui qui veut nous apprendre ce que nous avions si grand besoin de savoir, qu'on n'est bien que ce que l'on est devant Dieu et que l'admiration des hommes n'ajoute rien à notre mérite.
Mais vous, ô Marie, vous fûtes témoin des merveilles de cette enfance divine, de cette vie cachée en Dieu, et je conçois le silence que vous en avez gardé, car un grand étonnement rend muet. Vous vous êtes contentée, ô Vierge, de conserver et de méditer dans voire cœur tout ce que vous admiriez ; mais quel ravissement dut être le vôtre, d'abord quand vous reçûtes dans vos bras l'Enfant qui portait sur ses traits le reflet de sa divine origine et dont le sourire réjouit les cieux; et, plus tard, quand vous vîtes la beauté de l'enfance faire place aux charmes de la jeunesse. Sans doute, dans votre cœur, vous redisiez souvent les mots du saint cantique : Mon bien-aimé est beau et éclatant ; vous êtes la fleur des champs et le lis des vallées. Mon bien-aimé est blanc et vermeil, sa tête est plus éclatante qm For le plus pur. Ses yeux ont
la douceur des colombes qui se mirent sur le bord des eaux. Sa voix est douce. Tout en lui me ravit. Mais ce que Marie et Joseph admiraient surtout, c'était la prière continuelle de Jésus, l'obéissance que pratiquait à leur égard celui qui gouverne le ciel et la terre, et le travail assidu auquel s'appliquaient ces mains qui ont façonné le monde. Cette prière, cette obéissance, ce travail de trente ans, ne sont pas le moindre bienfait du Fils de Dieu.
Il nous a présenté dans sa vie cachée l'idéal de la vie chrétienne. Le chrétien doit chercher à vivre dans le ciel en s'entretetenant avec Dieu, nostra conversaiio in cœlis est; il doit triompher de l'orgueil qui a perdu nos premiers parents, et de la sensualité qui est la source de tant de vices, par l'obéissance, la pauvreté et le travail. Et comme ces vertus coûtent à notre nature, nous avions besoin, pour être excités à les embrasser efficacement d'un modèle divin. Ah! si on l'étudiait et si on l'imitait, quelle paix régnerait dans la société et dans les familles ! Quelle consolation les ouvriers et les pauvres, s'ils avaient la foi, trouveraient dans leur état de dépendance, dans leurs rudes labeurs et dans les privations mêmes qu'ils endurent ! Mon Dieu, se diraient-ils, m'a aimé et, par amour pour moi, il s'est soumis, il a sué à la peine, il a vécu dans la pauvreté ; j'aime mieux être obéissant, pauvre et condamné au travail avec lui, que d'être riche avec Hérode et avec Pilate. Et parce que la classe des pauvres et de ceux qui vivent du travail de leurs mains a toujours été et sera toujours la plus nombreuse, Notre-Seigneur a eu tellement à cœur, de la consoler et de la sanctifier que, sur trentetrois années de sa vie, il a voulu se livrer à de rudes labeurs jusqu'à trente ans. Pauvres, artisans et vous tous qui gémissez sous le joug pesant qui accable les enfants d'Adam, depuis le jour où ils sortent du- sein de leur mère jusqu'à celui où ils rentrent dans celui de la terre, aimez Jésus qui vous a aimés, et, pour l'amour de lui, aimez le travail et la souffrance, N'ètes-vous pas assez honorés d'avoir en ce monde la part qu'a choisie libre-
ment, par amour pom* vous, A^otre Sauveur et votr© Dieu?
Le travail, ô divin Maître, Est par vous transfiguré; L'atelier, tel qu'il doit être, Vaut mieux qu'un palais doré.
Celui qui est traité comme un monarque n'a pas à envier le sort d'miriclie bourgeois. Quand on a le même partage que le Roi du ciel et de la terre, oserait-on porter envieaux riches et aux grands du monde? Mon Dieu, j'aime' mieux obéir, travailler, souffrir avec vous, que de vivre dans cette liberté fatale, qui ne suit que ses caprices, et dans ce bien-être qui amène avec l'oisiveté toutes sortes devices. Je vous aime, ô Consolateur des pauvres et desaffligés, et, pour l'amour de vous, j'accepte tout ce à quoi vous vous êtes assujetti pour l'amour de moi.
2° Vie publique de Notre-Seigneur.
Le moment arriva où la lumière du ciel dut ne plusrester sous le boisseau et être placée sur le chandelierpour luire à tous les yeux.
Jésus sortit donc de sa retraite, et, après avoir jeûnépendant quarante jours au désert, il commença sa viepublique, que la Sainte Ecriture résume en deux mots : Pertvmmit benefaciendo : Il a passé en faisant le bien. 11 débute par un miracle; il faut bien qu'il donne de sa' divinité la preuve la plus éclatante et la plus certaine, afin que tous acceptent son enseignement. A quoi servirait-il d'apporter du ciel la doctrine du salut, si on ne prouvait pas clairement qu'elle est divine . Aussi iL n'épargne pas les prodiges. Par lui, les possédés du démonsont délivrés, les boiteux marchent, les aveugles voient, les muets parlent, les sourds entendent, les paralytiquessont guéris, et les morts ressuscitent. Il lit dans les cœurs, il voit l'avenir comme le présent. Non seulement il fait
des miracles, mais il donne à ses disciples le pouvoir •d'en faire; il montre ainsi clairement qu'il est Dieu, celui <[ui a à son service la puissance même de Dieu. Aussi <lira-t-il avec confiance à ceux qui l'entendent : Si vous ne croyez pas à m'es pai'oles, croyez à mes œuvres.
Et ses œuvres ne s'accomplissaient pas dans le secret d'une famille ou d'un lieu retiré, mais en public et souvent en présence des foules qui accompagnaient le Sau- •veur. Le récit nous en a clé laissé par ceux mêmes qui en avaient été les témoins, et quelques-uns de ces miracles sont attestés par les historiens païens eux-mêmes; ce qui a fait dire à un magistrat célèbre du xviii^ siècle que les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont bien moins avérés que ceux de Jésus-CIirist. Il est manifeste que ces miracles étaient des bienfaits pour tous ceux auxquels Jésus rendait la santé, ou l'usage de leurs membres, ou même la vie; qui ne le comprend? La puissance de Notre- Seigneur était donc au service de sa bonté envers les malades et les infirmes ; mais c'est surtout pour nous que jVotre-Seigneur accomplissait ces merveilles. Par là, il voulait implanter en nous la foi, le fondement de toute vie surnaturelle, la racine de la justification et du salut, la foi sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu ; la foi, l'appui de l'espérance des biens éternels, la preuve de •ce que nous ne voyons pas et de ce que notre raison ne peut atteindre; la foi, sans laquelle l'homme marche à tâtons à travers le désert de la vie, dans les ténèbres de l'ignorance, et risquant de s'égarer et de se perdre.
Chacun des miracles de Notre-Seigneur était donc un bienfait pour chacun de nous, puisqu'il nous prouvait sa divinité, et nous pressait par là même d'accepter sa doctrine. Ses bourreaux eux-mêmes ne s'y trompèrent pas, et, descendant du Calvaire, ils se frappaient la poitrine en disant : Cet homme était vraiment le Fils de Dieu. C>uand un Dieu parle, il a droit d'être cru, et récuser son «nseignement, ce serait le supposer ignorant ou menteur, ce serait un crime par conséquent.
Cette doctrine du Sauveur, qu'est-elle, sinon lo grand don de Dieu à la terre? Jésus-Christ, qui, pendant les trente premières années de sa vie, se tint dans la plus profonde obscurité, enseigna aux hommes des vérités que ne soupçonna aucun philosophe d'aucun siècle, d'aucune contrée.
Que nous présentent les écrits de ces sages si célèbres d'Athènes et de Rome? Souvent des fables, des doutes, des contradictions. Jésus-Christ seul donne au but : la sagesse la plus admirable se montre dans ses discours. Nulle autre part que dans son Evangile et dans les écrits des auteurs inspirés, on ne la trouve parfaite et sans mélange. C'est par lui que les merveilles du ciel, que les profondeurs de l'éternité nous sont rendues accessibles ; c'est par lui que nous connaissons clairement notre origine, notre fin, notre état, nos besoins, nos .ressources ; c'est par lui que les vrais sentiers de la justice nous sont ouverts : on n'est dans la voie du vrai bonheur que par lui, on n'est dans l'ordre que sous sa conduite, on n'est rigoureusement homme de bien, homme juste et parfait qu'en suivant ses leçons. « Jamais, dit Rousseau, la vertu n'a parlé un si doux langage; jamais la plus profonde sagesse ne s'est exprimée avec autant d'énergie et de simplicité. »
La morale de Jésus-Christ, bien pratiquée, ferait de l'homme un ange. Son code est le plus parfait, le plus sublime dont il soit parlé dans les annales du monde, le plus digne de la majesté de Dieu et le mieux adapté à la nature de l'homme; code qui convient à tous les pays, à tous les climats, à tous les peuples, à tous les gouvernements, à l'homme sain comme à l'homme malade, au puissant comme au faible, au riche comme au pauvre, au savant comme à l'ignorant, à tous les âges, à tous les états, à toutes les conditions; code enfin, qui, renversant tous les murs de division élevés entre les peuples par la main de la politique, fait des diverses sociétés répandues sur le globe une seule farriille, lie
étroitement, entre eux tous les membres de cette famille, enchaîne cette famille elle-même à la grande famille des intelligences et donne à cette famille un Père unique, Dieu.
A deux mille ans de distance, la parole du Christ demeure l'unique "vraie lumière de l'homme sur lui-même et sur Dieu. Elle soutient le monde catholique, entouré de fanatiques ennemis ; elle soutient la loi naturelle, investie et battue en brèche par un philosophisme insensé; elle soutient la raison humaine sujette au vertige ; des plus stériles cœurs, elle arrache encore des cris d'admiration et des actes d'amour. Et cette parole de salut, Jésus la fait entendre avec autorité et avec grâce tout à la fois.
Figurez-vous, dit saint Léonard de Port-Maurice, l'Homme-Dieu avec les manières les plus gracieuses, la conversation la plus affable, la vie la plus pure ; voyez quel air de commandement dans cette tète divine, quelle majesté et quelle gloire sur ce front, quelle amabilité et quelle grâce sur ce visage, quelle suavité sur ces lèvres, quelle douceur sur cette langue, quel amour dans ce cœur! Son regard seul attendrit, sa parole ravit, ses actions charment le cœur. Sainte Brigitte nous assure que la beauté de Jésus était accompagnée d'une telle grâce dans ses gestes, dans ses paroles, dans toutes ses démarches, qu'il ravissait les cœurs de ceux qui le voyaient. Aussi ses disciples ne pouvaient-ils se détacher de leur bon Maître, et comme il leur demandait un jour s'ils voulaient l'abandonner comme les autres : A qui irions-nous? lui répondirent-ils tout d'une voix avec attendrissement: A qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Mais, que dis-je, les disciples? Tout le monde courait après Jésus; les populations entières se pressaient autour de lui et le suivaient à travers les montagnes, les déserts et le long des plages de la mer, abandonnant comptoirs, barques, boutiques, père, mère, tout en im mot, ne s'inquiétant pas de rester plusieurs jours sans manger, enchaînés qu'ils étaient par les attraits inef-
fables de l'aimable Sauveur, et, après l'avoir enlendu, elles s'écriaient : Jamais homme n'a parlé comme cet homme-là.
Dans chacune de ses paroles et de ses œuvres éclatait une sagesse qui déjouait toutes les ruses de ses ennemis, faisait l'admiration de la foule, et la portait à demander d'où lui venait tant de sagesse et de vertus.
Jésus-Christ, en effet, n'était pas de ces docteurs qui enseignent ce qu'ils ne font pas eux-mêmes et à qui on peut dire: Médecin, commencez par vous guérir. Cœpit facere et docere. Il commença par faire, et il enseigna ensuite; et, en enseignant, sa vie fut toujours sainte eî divine comme sa doctrine. Quel esprit de prière! Il prêche pendant le jour et il passe souvent ses nuits sur les montagnes afin d'y prier dans la solitude. Quelle Immilité t Il dit que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Quelle obéissance ! Ma nourriture^ dit-il, est de faire la volonté de mon Père, et de parfaire son œuvre. Je fais toujours ce qui plaît à mon Père. Quelle douceur dans celui dont Isaïe a prédit qu'il ne briserail pas un roseau déjà courbé, et qu'il n'éteindrait pas la mèche qui fume encore ! Au lieu de rebuter les pauvres pécheurs, il mange et boit avec eux, et les pharisiens lui en font un sujet de blâme. Quand on lui amène une femme coupable, au lieu de la condamner, il lui pardonne à la condition qu'elle ne péchera plus. Madeleine, pécheresse, arrosé ses pieds de ses larmes et les essuie de ses clieveux. Jésus lui pardonne aussi, et Madeleine désormais n'aimera plus queJésus. Judas, le traître, etles bourreaux eux-mêmes ne seront pas exclus de cette tendresse divine. Quand lepremier dépose sur le visage de Jésus un baiser perfide, il ne reçoit d'autre reproche que cette parole qui eût dû le faire fondre en larmes: Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ? Et quand les bourreaux l'insultent sur sa croix, il ne répond à leurs blaspiièmes que par cette prière : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Quand on agit de la sorte, on a le droit de dire : Apprenez,
(le moi qxie je suis doux et humble de cœur. Lorsque ses Apôtres veulent écarter les petits enfants, il leur adresse des reproches : Laissez, dit-il, venir à moi les petits enfants; et il caresse et bénit ces innocentes créatures. Les infirmes vont à lui de loin ou se font porter à sa rencontre, et il leur rend la santé. Quel affligé a-t-il rencontré sans lui donner des consolations, dût-il, pour cela, faire des miracles ? Il ne peut soutenir le spectacle des larmes de la pauvre veuve de Naïm, dont on por,tait en terre le fils unique. Il fait arrêter les porteurs, commande au mort de se lever et le rend à sa mère. Il s'attendrit en voyant la douleur de Marie-Madeleine et de Marthe, à qui la mort avait ravi leur frère ; il se fait mener au sépulcre, et, en face du corps déjà en putréfaction de Lazare qu'il appelait son ami, il verse des larmes, et les Juifs qui étaient présents disent : Voilà comme il l'aimait. De sa voix puissante, il appelle Lazare qui sort vivant du tombeau . Les larmes de ti'istesse des deux sœurs se convertissent en larmes de joie. C'est en pleurant qu'il annonce la ruine de Jérusalem coupable, et il laisse déborder de son cœur ces paroles : Jérusalem, que de fois fai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu. Ah ! si tu avais connu, au jour de ma visite, ce qui était pour te donner la paix! Il a pitié de la foule qui le suit au désert, et, ne voulant pas la renvoyer à jeun, pour elle il multiplie les pains. Il se peint lui-niême dans la parabole du bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, et, dans celle de l'enfant prodigue, il nous laisse voir son cœur de Père toujours prêt à aller au-devant d'un fils égaré et coupable. Avec quel détachement il exerce son divin ministère ! Il peut dire sans crainte d'être démenti : Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leur nid; mais le Fils de l'homme n'a pas oh reposer sa tête. Quelle admirable pureté que celle de celui qui peut porter ce défi à ses ennemis : Qui de vous pourra m'accuser de péché ?
Quelle force d'âme pour ne pas rahir la vérité et
aller au'-devant de la mort afin d'accomplir sa mission:.
Oix comprend après cela les paroles d'un grand génie militaire, do Napoléon P"", qui a dit : « Je défie de citer une existence comme celle du Ghrist, exempte de la moindre altération,, qui soit pure de toute souillure, et de toute vicissitude. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, il est le même, toujours le même, majestueux^ et simple, infiniment sévère et infiniment doux; dans un commerce de vie, pour ainsi dire public, Jésus ne donne jamais de prise à la moindre critique. Sa conduite si prudente ravit l'admiration par un mélange de force et de douceur. Qu'il parle ou qu'il agisse, Jésus est lumineux et comme immuable et impassible. Le sublime, dit-on, est un trait de la divinité; quel nom donner à celui qui réunit en soi tous les traits du sublime? Tout du- Christ m'étonne; son esprit me dépasse et sa volonté me confond! Entre lui et quoi que ce soit au monde, il n'y a: pas de terme possible de comparaison. Il est vraiment un être à part; plus j'approche, plus j'examine de près, tout est au-dessus de moi, tout demeure grand d'une grandeur- qui écrase. »
Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que les exemples de Notre-Seigneur sont, comme ses paroles, des bienfaits; non seulement pour ceux qui ont vécu de son temps, ' mais pour nous tous. Les œuvres saintes de Notre-Seigneur étaient méritoires, et. tous ses mérites étaient pour nous. C'est le souvenir de ses enseignements et de ses exemples qui, à travers les âges, produit dans les âmes fidèles l'amour de la vérité et de la vertu, et les excite à donner leurs affections à celui qui, par sa doctrine, illumine le monde des intelligences, et qui, par sa divine bonté, réchauffe les cœurs. Aussi Napoléon P'" ajoutait-il : « Par un prodige qui surpasse tout prodige, Jésus veut l'amour des hommes, c'est-à-dire ce qu'il est le plus difficile au monde d'obtenir; ce qu'un sage demande vainement à' quelques amis, un frère à son frère, en un mot, le 'cœur;, c'est là ce qu'il veut pour lui; et il réussit tout, de suite. J'en conclus sa divinité. Alexandre, César, Anhibal,
Louis XIV, avec tout leur génie, y ont échoué. Us ont conquis le monde, et ils n'ont pu parvenir à avoir un airai. Je suis peut-être le seul de nos jours qui aime Anni-
bal, César, Alexandre Le Christ parle, et désormais
les générations lui appartiennent par des liens plus étroits, plus intimes que ceux du sang. Il allume la flamme d'un amour qui fait mourir l'amour de soi, qui prévaut sur
toutautre amour A ce miracle de sa volonté, comment
ne pas reconnaître le Verbe, Créateur du monde? »
Oui, c'est le Verbe, la splendeur de la gloire de son Père, qiù s'est fait notre frère, notre) ami, l'époux de nos âmes, qui s'est montré à nous avec ses charmes divins et avec tous les attraits de la bonté, de la noblesse, de la sainteté. « Que vous donc, qui croyez en lui, dit saint Augustin, vous ayez partout présent à la pensée cet Epoux divin; il est beau comme Dieu le Verbe dans le sein de son Père ; il est beau dans le sein de la Vierge, sa jVlère, tout en voilant sa divinité et empruntant la nature humaine. Il est beau né enfant ; car lorsqu'il ne parlait pas encore, qu'il suçait le sein de sa Mère, qu'il était porté dans ses bras, les cieux ont parlé; les anges ont chanté ses louanges, une étoile a dirigé les Mages jusques à sa crèche où il reçut leurs adorations. Il est donc beau sur la terre et beau dans le ciel, beau quand il opère des miracles et beau sous les coups de fouets ; il est beau quand il nous invite à la vie, et quand il brave la mort; il est beau sm' la croix, et dans son tombeau ; il est beau dans les splendeurs de sa gloire! Il ne faut pas que l'infirmité de la chair détourne vos yeux de la splendeur de sa beauté. La souveraine et vraie beauté, c'est la justice. Je consens à ce qu'il ne vous paraisse pas beau, si vousle trouvez inj uste ; mais si partout il est juste, il est partout beau. Qu'il se montre donc aux yeux de notre ame, tel que le décrit le prophète qui a fait d'avance son éloge : Il est le plus beau des enfants des hommes. Personne ne peut l'égaler en noblesse, en beauté, en miséricorde.» — «Jésus mo paraît si aimable, disait saint Léonard, que je voudrais pouvoir
parcourir les terres et les mers, et me faire entendre de toutes les créatures pour leur dire : Aimez Jésus ! Mais par-dessus tout, je voudrais adresser cette invitation à la jeunesse, parce que celle-ci non seulement peut donner à Jésus ses amours, mais ses premières amours, qui sont les plus agréables au cœur de Dieu. » Mais ceux qui n'ont pas aimé Notre-Seigneur dans leur jeunesse n'en sont que plus obligés de s'attacher à lui pendant le peu de temps qui leur reste. mon Dieu, j'aurais dû n'aimer que vous, et j'ai tout aimé, excepté vous. Je m'attactie même à un objet matériel, à un tableau, à un meuble, à une fleur, à un bijou, parce que je les trouve beaux. J'aime un petit animal qui me caresse, un enfant qui me sourit, et je ne vous aimerais pas, vous, la beauté et la bonté divine ! Ah ! périsse mon cœur s'il doit encore ne pas aimer celui qui le mérite seul 1 Puissé-je au moins mourir de douleur, ô mon Dieu, en voyant que je ne vous aime pas assez !
I 3. La Rédemption.
Ecoutons d'abord le bienheureux Henri Suso dans ses dialogues avec la divine Sagesse :
« Il y a quelque chose qui attire mon cœur, et l'entraîne, et sans quoi je ne puis être en paix. Dès mon enfance, comme les autres, je pris le parti de le chercher dans les créatures; mais plus je m'approchais d'elles, plus je m'égarais ; plus j'ai cherché en elles, moins j'ai trouvé. Chaque espèce de choses, en effet, avant même que je l'eusse 'approfondie et que je me fusse reposé en elle intérieurement, me parlait ainsi : « Tu ne sais pas ce que tu cherches » ; de sorte que toutes les créatures m'ont renvoyé ailleurs et m'ont chassé. Je brûle donc de trouver ce qui m'attire, et ayant souvent compris ce que ce n'est pas, je ne connais pas encore bien ce que c'est.
» bonté immense, avec quelle douceur et quelle bénignité vous m'avez traité ! Quand je n'étais pas , vous ■n'avez créé; quand je vous ai tourné le dos, vous ne
m'avez pas abandonné ; lorsque je voulais vous échapper, vous m'avez pris doucement dans vos filets. Qu'il est heureux celui que vous prévenez, dont vous déjouez les projets, de telle sorte qu'il ne puisse goùtev aucun repos jusqu'à ce qu'il se i-epose en vous seul. Mon cœur, dans tout cet univers, n'a rien qui le remplisse. Mais vous, ô mon Maître très aimable, vous seul connaissez à fond les conditions d'un cœur qui aime; vous n'ignorez pas qu'on ne peut rien aimer que ce qu'on connaît. Puis donc vous voulez que je n'aime que vous, donnez-moi une plus grande connaissance de vous-même.»
Et la Sagesse lui répond :
« — Tout part de Dieu, origine de toutes choses, et par un ordre naturel tout descend des choses les plus élevées sur celles qui sont inférieures ; et tout se ramène à son origine, en passant des choses inférieures à celles qui sont les plus élevées. Si donc vous voulez me contempler dans ma divinité ineffable, il faut d'abord apprendre à me connaître et à m'aimer dans mon humanité broyée par les afflictions. C'est là la voie la plus courte pour arriver à la béatitude éternelle.
» Toute la puissance de mon amour éclate dans les douleurs de ma Passion, comme le soleil dans son midi, comme la fleur dans son parfum, comme un feu violent dans un incendie. Personne ne peut s'élever à goûter les douceurs extraordinaires de ma divinité, s'il ne passe d'abord par l'amertume de mon humanité; autrement, il tombera d'autant plus bas qu'il cherchera â s'élever plus haut. Mon humanité est le chemin qu'il faut suivre, et ma Passion, la porte par laquelle doit passer quiconque veut obtenir mon amour.
» — Mais, Seigneur, est-ce que votre sagesse ne pouvait pas nventer un autre dessein par lequel vous m'auriez sauvé? Vous m'auriez manifesté votre amour sans vous être livré vous-même à de si rudes souffrances, et sans que j'eusse tant à souffrir avec vous?
» — Le dessein que tu proposes et beaucoup d'autres
encore sont possibles à Dieu, mais ne s'exécuteront jamais^ Tiens pour certain que, dans l'état des choses créées, il n'y avait point de moyen plus convenable que celui qui a été choisi. Le Créateur considère moins ce que sa puissance peut accomplir dans la nature des êtres que ce qui convient à chacun d'eux ; et c'est là ce qui dirige ses opérations. Quel meilleur moyen de faire connaître à l'homme les secrets de Dieu que de s'unir l'humanité par l'Incarnation? Qui voudrait marcher par la voie des humiliations et des épreuves si Dieu ne l'avait pas inaugurée le premier? Si vous aviez été condamné à mort, comment un autre pourrait-il vous témoigner plus hautement son amour, et provoquer plus efficacement le vôtre, qu'en consentant à subir le supplice à votre place? Qu'y a-t-il dans là beauté des créatures qui fasse éclater la justice,, la miséricorde de Dieu, qui élève et anoblisse la nature humaine comme la mort d'un Dieu? Un soupir de Notre- Seignem* eût suffi pour apaiser la colère de son Père irrité contre l'homme coupable, pour déposséder Satan de l'empire qu'il avait acquis sur l'humanité par la désobéissance de nos premiers parents et par nos propres éga-* rements ; mais ce qui suffisait à notre salut, comme parle saint Jean Chrysostome, ne suffisait pas à l'amour de Jésus-Christ pour son Père, ni à celui qu'il nous porte. »
I. LA MORT DE NOTRE-SEIGNEUR EST LE FRUIT DE l'amour qu'il A POUR SON PÈRE.
Jésus-Christ l'a dit : Je ne cherche pas ma gloire, mais celle de Celui qui m'a envoyé. Je vous ai fait connaître, ô mon Père, et je vous ferai connaître encore. Les holocaustes et les victimes qu'on vous a offertes pour le péché n'ont pas été agréées de vous; il est impossible que les pèches soient effacés par le sang des boucs et des taureaux ; voici que je viens pour vous offrir une victime digne de vous. Je n'ai rien de plus précieux que ma vie, je veux la sacrifier libi-ement, afin d'apaiser surabondamment
voire justice, et afin que tous sachent que l'homme doit être prêt pour vous rendre gloire, et, plutôt que de vous offenser, à renoncer mille fois à la vie elle-même.
Qui ne le sait? Avant la mort de Notre-Seigneur, le monde ne connaissait pas Dieu. Ecoutons Bossuet :
« Dieu avait introduit l'homme dans le monde, où, de quelque côté qu'il tournât les yeux, la sagesse du Créateur reluisait dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d'un si bel ouvrage.
» L'homme cependant l'a méconnu; les créatures, qui se présentaient pour élever notre esprit plus haut, l'ont arrêté; l'homme, aveugle et abruti, les a servies, et, non content d'adorer l'œuvre des mains de Dieu, il a adoré l'œuvre de ses propres mains. Des fables plus ridicules que celles que l'on conte aux enfants ont fait sa religion; il a oublié la raison. Dieu connaissait l'esprit de l'homme, et il savait que ce n'était pas par le raisonnement qu'il fallait détruire une erreur que le raisonnement •n'avait pas établie. II y a des erreurs où nous tombons en raisonnant, car l'homme s'embi'ouille souvent à force de raisonner.
» Mais l'idolâtrie était venue par l'extrémité opposée; ■c'était en éteignant tout raisonnement et en laissant dominer les sens, qui voulaient tout revêtir des qualités dont ils sont touchés, c'est par là que la Divinité était •devenue visible et grossière. Les hommes lui ont donné leur figure, et, ce qui était plus honteux encore, leurs vices et leurs passions.
» Le raisonnement n'avait point de part à une erreur si brutale; c'est un renversement du bon sens, un délire, une îréjQésie. Raisonnez avec un frénétique et contre un homme qu'une fièvre ardente fait extravaguer, vous ne faites que l'irriter et rendre le mal irrémédiable ; il faut aller à la cause, redresser le tempérament et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi, ce ne doit pas être le raisonnement qui guérira le •délire de l'idolâtrie.
50 LES lUENFAITS DE DIEU
» Qu'ont gagné les philosophes avec leurs discours pompeux, avec leur style sublime, avec leurs raisonnements si avtificieusement arrangés? Platon, avec son éloquence qu'on a crue divine, a-t-il renversé un seul autel où ces monstrueuses divinités étaient adorées? Au contraire, lui et ses disciples, et tous les sages du siècle, ont sacrifié au mensonge.
» N'est-ce donc pas avec raison que saint Paul s'est écrié : Oli sont les sages? Oh sont les docteurs? Qu'ont opéré ceux qui cherchaient les sciences de ce siècle? Ont-ils seulement pu détruire les fables de ridolâtrie? Ont-ils seulement supposé qu'il fallût s'opposer ouvertement à }ant de blasphèmes, et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le moindre affront pour la vérité?
» Loin de le faire, ils ont retenu la vérité captive, et ont posé pour maxime que, en matière de religion, il fallait suivre le peuple ; le peuple, qu'ils méprisaient tant, a été leur règle dans la matière la plus importante de toutes, et où leurs lumières semblaient les plus nécessaires.
» Qu'as-tu donc servi, ô philosophe? Dieti n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? comme disait saint Paul, N'a-t-il pas détruit la sagesse des sages, et montré Vitiutilité de la science des savants?
» C'est ainsi que Dieu a fait voir, par expérience, que la ruine de l'idolâtrie ne pouvait pas être l'ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de lui commettre la guérison d'une telle maladie, Dieu a achevé de le confondre par le mystère de la croix, et, tout ensemble, il a porté le remède jusqu'à la source du mal. L'idolâtrie, si nous l'entendons, prenait sa naissance de ce profond attachement que nous avons à nous-mêmes. C'est ce qui nous avait fait inventer des dieux semblables à nous, des dieux qui, en effet, n'étaient que des hommes sujets à nos passions, à nos faiblesses et à nos vices; de sorte que, sous le nom de fausses divinités, c'étaient, en effet, leurs propres pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les païens adoraient. Jésus -Christ nous fait entrer dans d'autres voies.
Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet liorrible à nos sens. Il faut sortir de soi-même, renoncer à tout, tout crucifier pour le suivre. L'hûmme, arraché à lui-même et à tout ce que sa corruption lui faisait aimer, devient capable d'adorer Dieu et sa vc'rité éternelle, dont il veut dorénavant suivre les règles.
» Là périssent et s'évanouissent toutes les idoles, et celles qu'on adorait sur des autels, et celles que chacun servait dans son cœur. Celles-ci avaient élevé les autres. On adorait Vénus, parce qu'on se laissait dominer par l'amour sensuel et qu'on en aimait la puissance. Bacchus, le plus enjoué de tous les dieux, avait des autels, parce qu'on s'abandonnait et qu'on saci'ifiait, pour ainsi dire, à la joie des sens, plus douce et plus enivrante que le vin. Jésus-Christ, par le mystère de sa croix, vient imprimer dans les cœurs l'amour des souffrances au lieu de l'amour des plaisirs. Les idoles, qu'on adorait au dehors, furent dispersées, parce que celles qu'on adorait au dedans ne subsistaient plus. Le cœur purifié^ comme dit Jésus-Christ lui-même, est rendu capable de voir Dieu, et l'homme, loin de faire Dieu semblable à soi, tâche plutôt, autant que le peut souffrir son infirmité, à devenir semblable à Dieu.
» De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettaient dans les dieux, toutes les vertus ont paru dans ce Dieu-Homme ; et, afin qu'elles y parussent dans les dernières épreuves, elles y ont paru au milieu des plus horribles tourments. Ne cherchons plus d'autre Dieu après celui-ci : il est seul digne d'abattre toutes les idoles : et la victoire qu'il devait remporter sur elles est attachée à la croix. C'est-à-dire qu'elle est attachée à une folie apparente. Voilà le dernier coup qu'il fallait donner à notre superbe ignorance. La sagesse où l'on nous mène est si sublime qu'elle paraît folie à notre sagesse; et les règles en sont si hautes que tout nous y parait un égarement.
» Mais si cette divine sagesse noiis est impénétrable en elle-même, elle se déclare par ses effets. Une vertu. sort
de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tombsr par terre, quoique soutenues par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les sages, ce ne sont pas les nobles, ce ne sont point les puissants qui ont fait un si grand miracle. L'œuvre de Dieu a été suivie; et ce qu'il avait commencé par les humiliations de Jésus-Christ, il l'a couronné par les humiliations de ses disciples. Les Apôtres et leurs disciples, le rebut du monde et le néant même à les regarder par les yeux humains, ont prévalu sur tous les empereurs et sur tout l'empire. Les hommes avaient oublié la création, et Dieu l'a renouvelée, en tirant de ce néant son Eglise, qu'il a rendue toute-puissante contre l'erreur. Il a conîondu avec les idoles toute la grandeur humaine, qui s'intéressait *à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage, comme il avait fait l'univers, par la seule force de sa parole. »
Une fois l'idolâtrie ruinée, Dieu reprend sa place dans le cœur et sur les autels des hommes. Son règne commence sur la terre. Les fidèles l'aiment, le servent et le glorifient d'autant plus qu'ils font, pour lui de plus généreux sacrifices. Or, depuis que Notre- Seigneur a sacrifié sa vie sur la croix pour l'honneur de son Père, la cause divine a toujours eu des hommes qui ont su mourir pour la défendre.
Considérez les diverses catégories des élus, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, et, parmi ces derniers, les moines, les anachorètes, les vierges et les autres élus, que saint Jean, dans son Apocalypse, déclare avoir souffert la mort, les uns par la confession de la foi, les autres par la mortification de la chair : tous ont bu à cette source, tous ont été fortifiés par cet exemple, tous ont suivi cet étendard. Le Seigneur, suspendu à la croix, réconforte tous les hommes par son exemple, et cela depuis vingt siècles; et il en sera ainsi jusqu'à la fin. Qui poux'ra nombrer la multitude de saints qu'il a fait éclore sur toute la surface de la terre, chez les peuples les plus différents d'origine, de langue, de mœurs?
Or, qui n'en convient, Dieu est glorifié par les saints et non par les impies et les indifférents ; et plus est grand r héroïsme des saints, plus Dieu en retire de gloire; et cet héroïsme est le fruit de la Passion et de la mort du Fils de Dieu. C'est donc par cette mort que Jésus-Christ a fait •éclater l'amour qu'il portait à son Père ; mais celui qu'il a pour nous ne s'y révèle pas moins clairement.