II. I.A PASSION DE NOTRE-SEIGKEUR FAIT ÉCLATER SON AMOUR ENVERS NOUS
Dilexit me, disait saint Paul, il m'a aime et il s'est livré pour moi. Ne l'oublions pas, la bonté divine fait tout par amour pour ses créatures; et en elle tout est infini; son amour, par conséquent, n'a pas de bornes; il faut qu'il se manifeste d'une manière plus éclatante que toutes les affections de la terre, pour que les hommes en comprennent l'étendue. La marque la moins équivoque d'amour, c'est de souffrir et surtout de mourir pour ceux que l'on aime. On a vu des parents accepter la mort pour conserver la vie à leurs enfants, des amis mourir pour leur ami, des épouses pour leur époux, des sujets pour leur roi, des soldats pour leur général; et comme ce dévouement est sublime et rare, il est rojajet de l'admiration des hommes. Notre-Seigneur ne A^eut pas rester en dessous. C'est à peine si quelqu'un meurt pour, un juste ; il veut mourir pour des pécheurs ; c'est très rare qu'on subisse la mort pour un ami, il mourra pour ses ennemis, afin d'en faire ses amis. Et l'on s'étonnerait que la bonté de Dieu aille plus loin que la nôtre ! Et l'on serait assez ingrat pour ne pas le trouver sage! Les saints en ont été dans l'admiration. Et rien ne prouve la sagesse de Dieu dans ce mystère comme le résultat qu'il a obtenu à travers les siècles et qu'il obtiendra jusqu'à la fin.
Notre-Seigneur avait dit : Quand j'aurai été élevé de terre, f attirerai tout à moi. La prophétie s'est accomplie ; en aimant à l'excès, il s'est attiré l'amour de toutes les
âmes généreuses de tous les temps; et, jusqu'à la fin des siècles, il y aura des cœurs qui, pour Jésus mort pour eux, renonceront à toutes les affections terrestres. Il en serait ainsi de nous si nous réfléchissions tant soit peu. Nous croyons à l'amour d'un Dieu. Nous disons tous les jours dans notre prière : Je crois en Jêsiis-Christ iSotrc Seigneur, qui a soujfert sous Ponce-Pilate, est mort et a été enseveli, mais nous n'y pensons pas; voilà pourquoi notre cœur reste glacé, ou collé à la terre, ou blessé par les morsures du serpent infernal. Levons les yeux vers Jésus en croix, c'est lui que figurait le serpent d'airain, dont la seule vue guérissait les Hébreux, dans lesquels les serpents du désert avaient inoculé leur venin. Il est élevé sur la croix, au-dessus de la terre, pour nous déprendre de l'attachement aux biens et aux plaisirs de ce monde. Son cœur est ouvert pour laisser découler sur nous les effluves de son amour et pour embraser le nôtre. Saint François d'Assise ne pouvait presque penser à autre chose qu'à la Passion de Jésus-Christ; en y pensant, il pleurait presque continuellement: il versa tant de ces précieuses larmes qu'il en devint presque aveugle. Un jour, il fut trouvé ainsi tout en pleurs, soupirant et gémissant à haute A^oix au pied du crucifix ; on lui demanda pourquoi il se lamentait de la sorte et il répondit: « Je pleure sur les douleurs et les ignominies de mon Sauveur ; et ce qui me fait surtout pleurer, c'est que les hommes, pour qui il a tant souffert, vivent sans penser à lui. » Parfois il parcouraitles champsens'écriant avec larmes: « L'amour n'est point aimé! L'^amour n'est point aimé! » C'est pourquoi saint Bonavenlure disait que « quiconque veut entretenir en soi l'amour de Jésus-Christ doit constamment se le figurer suspendu à la croix et mourant pour notre salut. »
Quel malheur que nous écartions cette pensée de notre esprit, ou que nous ne l'approfondissions jamais ! Quelle indifférence, et comliien elle doit blesser le cœur de Dieu ! Si une personne, après avoir souffert des outrages et des
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blessures pour un ami, apprenait que cet ami ne veut pas entendre parler de cet acte de dévouement, ni même y penser, et que, chaque fois qu'on en parle devant lui, il s'empresse de dire: parlons d'autres ciioses; quelle peine ne ressentirait-elle pas d'une telle ingratitude! Et quel plaisir, au contraire, n'éprouverait-elle pas, si on lui disait que son ami se reconnaît obligé envers elle à une éternelle reconnaissance, et que jamais il ne parle ni ne se souvient de ses bienfaits sans en être louché jusqu'aux larmes! Aussi, tous les saints, sachant que c'est une chose agréable à Jésus-Christ de nous voir penser fréquemment à sa Passion, ont été presque sans cosse occupés à méditer les douleurs et les mépris que ce tendre Rédempteur a soufferts pour nous dans toute sa vie et principalement à sa mort.
Nous, du moins, parcourons avec attention les princicipales circonstances de ce douloureux et consolant mystère.
J" Jésus-Christ nous a rachetés de la mort éternelle.
Quand nous étions esclaves du démon, cliargés des chaînes de nos iniquités, voués à la damnation, si Dieu nous avait envoyé un de ses anges pour nous en affranchir, ou un de ses prophètes qui eût dû subir la mort pour nous sauver, quelle reconnaissance ne lui devrions-nous pas! Mais, afin que notre cœur ne fût pas partagé, et que toutes nos affections se portassent vers lui, comme nous l'avons déjà remarqué avec saint Bernard, c'est notre Créateur lui-même qui s'est fait notre Rédempteur. C'est lui qui est venu mourir à notre place. Si nous avions un serviteur qui eût eu seulement dans une circonstance le désir de donner sa vie pour sauver la nôtre, lors même qu'il n'aurait pas eu l'occasion de faire pour nous un tel sacrifice, nous ne le regarderions plus comme un serviteur, mais nous l'honorerions et l'aimerions comme un
ami; et quand c'est le Roi immortel des siècles, le Dominateur des dominateurs, qui non seulement a voulu donner sa vie pour nous, mais qui l'a sacrifiée en réalité, nous oublierions un tel bienfait! Saint Paulin excita l'admiration du monde, lorsqu'il eut l'héroïque charité d;e se rendre esclave pour racheter le fils d'une pauvre veuve; mais qu'est-ce que cette charité comparée à celle de notre Rédempteur, qui, étant Dieu, pour nous racheter de l'esclavage du démon et de la mort qui nous était due, se fit serviteur, se laissa charger de chaînes, se laissa clouer sur uns croix? On a consigné dans l'histoh-e, comme un trait d'amour incomparable, ce que fit une reine d'Angleterre pom" le roi Etien ne,, son mari; voyant celui-ci percé d'une flèche empoisonnée, elle voulut, à défaut de tout autre moyen, le sauver au prix, de sa vie. L'unique remède était de sucer le poison de la blessure, et le A^ertueux prince ne permettait pas même qu'un esclave en approchât les lèvres, ne voulant pas que sa vie coûtât la mort à qui que ce fût ; mais il ne put se mettre en garde contre le généreux dévouement de son épouse. Celle-ci étant entrée dans la chambre du roi pendant qu'il dormait, découvrit adroitement la blessure, y appliqua les lèvres à plusieurs reprises, et en suça si bjen le poison, qu'elle attira dans son sein la mort à laquelle le roi était condamné. Il semble que ce soit là, parmi les hommes, le comble de l'amour ; et cependant J'àmour de Jésus va, sans comparaison, bien au delà. iGettereine, après tout, n'usa de ce stratagème qu'à l'égard de son époux, de qui elle était tendrement aimée ; mais ,que le Créateur en fasse autant et beaucoup plus encore pour une vile créature, que le Roi du ciel en fasse autant •pour un esclave, et un esclave rebelle, en prenant sur lui tous les péchés commis par ce malheureux, ainsi que la peine de mort qui lui était due; ah î voilà un prodige d'aniour que les anges eux-mêmes n'auraient pas cru possible. Les anges avaient vu, en effet, ceux d'entre eux qui n'avaient été rebelles qu'une seule fois à leur Créateur
précipités à jamais dans l'abîme éternel, sans espérance de pardon. Gomment auraient-ils pu attendre de nous un autre sort?
L'homme allait multipliant ses crimes, brûlant de l'encens devant les démons, devant d'ignobles créatures, devant les vices eux-mêmes, et il livrait son corps et son âme à toutes sortes de hontes, se rendant abominable, aux yeux de Dieu, comme tout ce qu'il aimait; mais l'infirmité même de sa nature jet l'étendue de sa misère ont excité la pitié de son Dieu. Celui qui a puni très justement les anges, qui avaient péché avec plus de lumières, va faire miséricorde à l'homme plus faible et plus digne de compassion.
C'est vous, mon frère, ma sœur, c'est moi que Dieu a résolu de racheter. Rappelons-nous ici tout ce que nous avons fait pour mériter une telle faveur, et nous en sentirons mieux le prix. Quand notre intelligence a connu Dieu, au lieu de commencer à le ser\ar, nous avons commencé à l'offenser. Repassons dans notre mémoire ce que fut notre enfance, ce qu'a été notre jeunesse. Qu'a vons-nous fait de notre esprit, de noh'e cœur, de notre corps et de tous ses sens? A quoi avons-nous employé le temps si précieux pendant lequel plusieurs autres à notre place seraient devenus de grands saints? Comptons, si nous le pou\'ons, le nombre et pesons la gravité de nos fautes. Il en est qui nous font rougir de honte à leur seul souvenir. Notre âme était couverte du péché comme d'une lèpre infecte dont chaque chute a aggravé les ulcères.
Si nous étions morts dans cet état, nous n'ignoi'ons pas le sort qui nous était réservé. Ennemis de Dieu, nous n'aurions pu avoir part à sa béatitude ni à sa gloire ; nous n'avions donc à attendre que la terrible sentence : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel. Et c'est de nos péchés, de l'esclavage du démon, par conséquent des supplices de l'enfer, que Jésus-Christ nous a délivrés.
Jésus-Christ s'est lait caution poiu" nos péchés et en a pris sur lui la peine, afin que nous n'eussions pas à la subir, a Après un si grand bienfait, dit Bossuet, il n'y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. »
« merveille! s'écrie un grand philosophe et un grand martyr, saint Justin. échange incompréhensible et surprenant artifice de la sagesse divine ! Un seul est frappé et tous sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent pour l'amour des. hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent. Le juste paye ce qu'il ne doit pas et acquitte les pécheurs de ce qu'ils doivent; car, qu'est-ce qui pouvait mieux couvrir nos péchés que sa justice? Comment pouvait être mieux expiée la rébellion des serviteurs que par l'obéissance du Fils? L'iniquité de plusieurs est cachée dans un seul juste ; et la justice d'un seul fait que plusieurs sont justifiés.
» A quoi donc ne devons-nous pas prétendre ? Celui qui nous a aimés, étant pécheurs, jusqu'à donner son sang pour mus, que nous refusera-t-il après qu'il nous a réconciliés et justifiés par son sangl La justice divine est vaincue, le pécheur qui lui était dû comme victime est arraché de ses mains. Jésus-Christ s'unit éternellement les élus pour qui il se donne ; ils sont ses membres et son corps ; le Père éternel ne les peut plus regarder qu'en leur chef ; ainsi il étend sur eux l'amour infini qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui-même qui le lui demande, il ne veut pas être séparé des hommes qu'il a rachetés : mon Père, je veux, dit-il, qu'ils soient avec moi. Us seront remplis de mon esprit, ils jouiront de ma gloire, ils partageront avec moi jusqu'à mon trône. Tout est à nous par Jésus-Christ, la grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la béatitude; le royaume du Fils de Dieu est notre héritage; il n'y a rien au-dessus de nous, pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas nous-mêmes. »
A ce sujet, saint Jean Chrysoslome fait cette réflexion : « S'il y avait un pauvre lépreux tout couvert d'ulcères
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et (l'un aspect repoussant, et que quelqu'un, non seulement le guérît de la lèpre, mais encore le rendît beau et riche, quelle reconnaissance ne conserverait-il pas pour son bienfaiteur! »
Combien plus ne sommes-nous donc pas redevables à Dieu, puisque nos âmes étant défigurées et haïssables à cause de nos fautes, il les a, par le moyen de Jésus- Christ, non seulement délivrées du péché, mais encore rendues belles et agréables à ses yeux! Si l'un de nous devait brûler une heure entière au milieu des flammes, quelle reconnaissance n'aurait-il pas pour celui qui le délivrerait de ce supplice! Quelle reconnaissance ne devons-nous pas tous à notre bon Jésus qui nous a délivrés des flammes éternelles auxquelles nous étions condamnés, non pas pour une heure seulement, mais pour des heures, des jours, des années, des siècles infinis, sans remède ni soulagement ?
Il est écrit dans la vie de sainte Catherine de Sienne, qu'après la mort de son père, elle demanda à Notre- Seigneur de l'exempter des peines du Purgatoire. Mais comme le défunt, n'ayant pas encore suffisamment expié ses péchés, devait, d'après les lois de la justice divine, en faire pénitence dans ce lieu d'expiation, il lui fut répondu que sa demande ne pourrait être exaucée, qu'à condition qu'elle prendrait sur elle cette satisfaction et qu'elle souffrirait toute sa vie une douleur de côté. La vierge accepta de bon cœur cette proposition, et, par ces souffrances, elle délivra son père des flammes du purgatoire. Supposons maintenant un homme noble et vertueux étendu sur son lit par de violentes douleurs de goutte, de migraine, d'estomac ou d'autres maux semblables; la douleur lui arrache des cris déchirants et les médecins emploient en vain à le soulager tous les secrets de leur art. Tout à coup, au milieu de l'angoisse de cet homme, partagée par toute sa famille, que la désolation et la vue de ses souffrances contristent et désolent, cette même vierge se présente, et, toute émue, par le spectacle qu'elle aperçoit,
elle-sent son cœur déchiré, se jette à genoux et demande au Seigneur, avec instance, le soulagement de cet infortuné, ajoutant même qu'elle se dévoue pour lui et qu'elle se résigne à supporter à sa place les mêmes maux, et les mêmes souffrances. Si Dieu accueillait sa demande et délivrait, à cause de ce dévouement, le malade des douleurs qu'il ressent, oh! que ferait, je le demande, que ferait cet homme noble et reconnaissant en se voyant parfaitement guéri ? Quelles actions de grâce ne jendrait-il pas à sa libératrice ? Quelles paroles n'emploierait-il pas pour la remercier de son dévouement? Devant quels frais et quelles dépenses pourrait-il reculer pour lui témoigner toute sa reconnaissance ? Tous ses biens, ne les mettrait-il pas entre les mains de la sainte? Sa reconnaissance ne durerait-elle pas autant que sa vie ? Que de larmes de joie tomberaient de ses yeux au souvenir de ce bienfait et de cet amour? Quelle compassion surtout, quelle peine ne ressentirait-il pas en voyant cette vierge en proie aux tourments qu'elle accepterait pour lui ?
ingratitude humaine ! que ces exemples laissent insensible et qui ne sais pas reconnaître à cette lumière ce que tu dois à ton Rédempteur ! Ce bienfait comparé à la rédemption, qu'est-il? Une apparence, une ombre. Le premier peut tout au plus sauver notre corps; le second a sauvé notre àme, et dès lors, il est incomparablement plus excellent. L'un entretient notre santé temporelle, l'autre nous procure le salut éternel : là, un malade a été délivré de douleurs auxquelles la vie met un terme ; ici, l'homme a échappé à des tourments qui ne devaient jamais finir ; là, la pauvre fille d'un teinturier consent à s'offrir comme victime à la place d'un homme riche et puissant, renouvelant un prodige de dévouement qu'on rencontre quelquefois dans le monde ; mais ici les rôles sont renversés : le Fils de Dieu, le Roi des rois, le Seigneur de la création toutentière prend sur ses épaules tous les châtiments que son esclave méritait, et, oubliant sa bassesse et son ingratitude, l'arrache à la servitude
■qui pesait sur lui. Si Jésus-Christ, au lieu d'être ce qu'il ■est, Fils de Dieu, vrai Dieu, Créateur et souverain Maitre de toutes choses, était simplement un homme de quelque noblesse, et qu'il nous eût rendu, à ses dépens, un service semblable, nous ne pourrions nous défendre de l'aimer. N'y a-t-il qu'à l'égard de Dieu que nous croirons pouvok être ingrats ? Et ce qui devrait le plus exciter notre reconnaissance et notre amour, la bonté infinie, la grandeur ineffable de Jésus-Christ, nous laisserait insensibles ?
Non, mon Dieu, il n'en sera plus ainsi. Ce n'est pas on vain que vous avez pris sur vous mes péchés, que vous avez sauvé mon âme de la mort, que vous l'avez arrachée à l'enfer autant de fois que j'ai commis de péchés mortels. Je commence, ô mon Dieu, à sentir que je ne m'appartiens plus, non estis vestri, puisque vous m'avez racheté, et à quel prix !
2'^ A quel prix Jésus-Christ nous a rachetés.
Empti estis pretio magno. Vous êtes rachetés à un grand prix, dit saint Paul, c'est par le sang de Jésus-Chnst, l'Agneau immaculé.
Si Jésus-Christ était mort d'une mort douce, par amour pour nous, ne devrions-nous pas encore en être vivement touchés et lui rendre amom* pour amour ? Gomment donc, en voyant qu'il est mort à force de souffrances, et de souffrances inouïes, notre cœur ne se brise-t-il pas de compassion et d'amour ? Ah ! c'est que nous ne réfléchissons pas à ce que nous lui avons coûté, aux tourments de sa douloureuse passion et de sa cruelle mort !
Jésus, pour nous donner tous les biens, a voulu prendre sur lui tous les maux,. Il les a tous endurés pour nous; il a souffert dans sa réputation : on l'a accusé d'être ivrogne et blasphémateur. Il a souffert dans son honneur : on l'a enchaîné, lui, l'innocenpe même, comme un vil criminel, pour le traîner de tribunal en tribunal ; et devant ces tribunaux eux-mêmes, oji a osé souffleter sa face auguste et la
couvrir d'infâmes cracliats. Il a souffert dans son âme, qui a été en proie, au Jardin des Oliviers, à la crainte, à l'ennui, à une tristesse mortelle, au point que, spus la pression de cette douleur, une sueur de sang s'échappa de tous ses pores, ruissela par tout son corps et inonda le lieu où il priait. Il a souffert dans son cœur les douleurs les plus amères. Trahi par l'un de ses Apôtres qu'il avait tant aimés, il s'est vu abandonné par tous les autres et par ces foules qu'il avait comblées de bienfaits et qui l'acclamaient au jour de son triomphe. Si sa mère l'a suivi sur la voie douloureuse et jusqu'au sommet du Calvaire, il y a trouvé moins un sujet de consolation que de nouvelles douleurs. Gomment voiries larmes d'une telle Mère quand on est un Fils tel que Jésus, sans en être affligé plus que de ses propres souffrances? il a souffert dans son corps et par tous ses sens.
Dans la flagellation, six bourreaux armés de fouets se sont abattus avec rage sur sa chair innocente et l'ont fait voler en lambeaux, jusqu'à ce que, depuis la plante des pieds jusqu'à la tête, il n'ait pas eu une place saine. Et après lui avoir infligé ce supplice, voulant ajouter la dérision à la cruauté, pour se moquer de sa royauté, ils ont jeté sur ses épaules un lambeau de pourpre en guise de manteau royal; ils lui ont mis entre les mains un roseau pour sceptre, et tressant avec des épines une couronne, ils la lui ont enfoncée sur la tète de manièi'e à lui faire de nouvelles plaies.
L'état où il fut ainsi réduit était si pitoyable quePilate le crut capable d'attendrir la foule et do la porter à demander sa grâce. Sachant, en effet, que les Juifs ne demandaient que par une noire jalousie la mort de ce Juste, Pilate cherchait un moyen de le délivrer. La populace, toutefois, ameutée par les ennemis de Jésus, cria : Crucifiez-le! Crucifiez-le! Si vous le délivrez, vous n'êtes plus Vami de César.
Pilate, qui craint de perdre son poste de gouverneur de Judée s'il ne cède à la rage de la foule, se lave les mains,
comme si on pouvait, avec de l'eau, effacer le crime de faire mourir un juste; et, en protestant qu'il était innocent lui-même, il leur livre Jésus. On charge le Sauveur d'une lourde croix et, tout affaibli qu'il est par la perte de sang subie dans sa flagellation, on l'oblige à porter l'instrument de son supplice jusque sur la montagne du Calvaire. S'il tombe trois fois sur le parcours, on ne le relève qu'en le frappant. Si on lui donne Simon de Cyrène pour l'aider, ce n'est que de peur qu'il n'expire avant le crucifiement.
Dès qu'il est arrivé au Calvaire, couvert de sueur, de poussière et de sang, les bourreaux lui ôtent ses vêtements collés sur ses plaies par la fatigue de la route et par le poids de la croix. Quel déchirement douloureux se produit dans un corps d'autant plus sensible que, formé par le Saint-Esprit, il avait une constitution plus parfaite ! Mais ce n'est là que le prélude du drame sanglant du Calvaire. Jésus s'étend sur la croix. Les bourreaux s'arment de marteaux et de gros clous, ils transpercent tour à tour les mains et les pieds de Jésus et les fixent à la croix. Et, pendant ce tourment dont le simple exposé nous saisit, comme pendant la flagellation, Jésus ne laisse pas entendre un soupir, pas une plainte ; c'est bien le doux agneau qui s? laisse mener à la boucherie.
On dresse la croix, on la laisse tomber dans la fosse creusée pour la recevoir. Ces secousses et le poids du corps élargissent les plaies des pieds et des mains, et elles deviennent des fontaines de sang. Sur quoi s'appuie-t-il pour soutenir son corps? S'il cherche à le faire porter par les mains, les plaies des mains s'agrandissent; s'il s'appuie sur les pieds, ils se déchirent. Veut-il reposer sa tête sur la croix, alors les épines entrent plus profondément dans sa chair. Le sang ruisselle de toutes parts; et ce sang, plus éloquent que celui d'Abel, s'élève vers Dieu, non pour demander justice, mais pour implorer miséricorde. En vérité, c'est l'homme de douleur. Pas un de ses sens qui n'ait son tourment. Ses yeux sont attristés par le spectacle des larmes 'de sa divine Mère; ses oreilles
entendent les blasphèmes des bourreaux ; sa bouche est dévorée par la soif ; et quand il dit : J'ai soif! où lui présente du fiel et du vinaigre. Nous ne pourrions voir, sans être émus, un scélérat qui serait réduit à cette extrémité ; nous chercherions à lui témoigner quelque compassion, pour lui adoucir du moins son dernier soupir ; et quand c'est le Fils de Dieu qui, à la fleur de l'âge, est en proie à des douleurs telles que, d'après la théologie catholique, elles furent plus grandes que toutes celles qu'on peut endurer en ce monde, et cela, parce qu'il s'est fait caution ' pour nos péchés, rester insensible, ne serait-ce pas avoir un cœur de tigre? Assurément, c'est un sujet d'admiration et d'étonnement de voir un Dieu qui souffre tout pour les hommes ; mais ce qui serait plus étonnant encore, ce serait si les hommes, pour qui il souffre ainsi, se montraient ingrats envers lui; et cela d'autant plus que si Jésus n'a souffert sa douloureuse passion que pendant peu de temps, il a toujours été prêt à l'endurer pour nous.
Comme ,les hommes ne connaissent pas d'avance les peines que l'avenir leur prépare, dit saint Liguori, ils n'en souffrent que lorsqu'elles leur arrivent. Il en fut autrement de Jésus-Christ. Ayant, comme Dieu, la connaissance de toutes les choses futures, il ressentait à chaque instant de sa vie, non seulement les peines qui l'affligeaient actuellement, mais encore toutes celles qui lui étaient réservées, spécialement les tortures de sa passion.
C'est pourquoi saint Bernard a dit : « Parcourez toute la vie de Jésus-Christ, vous le trouverez toujours sur la croix. »
La Sœur Marie-Madeleine Orsini, se plaignant un jour à Jésus crucifié, lui dit: « Mais, Seigneur! vous n'avez été que trois heures sur la croix, tandis que moi j'endure cette peine depuis plusieurs années. » Jésus lui répondit: << Ah! ignorante! que dis-tu? Dès le sein de ma Mère, je souffris toutes les peines de ma vie et de ma mort. » Aussi sainte Marguerite de Cortone ne pouvaitelle se lasser de pleurer les offenses qu'elle avait faites à
Dieu. Son conl'esseur lui dit un jour : « Marguerite, calmez-vous, ne pleurez plus; Dieu vous a pardonnée! » Mais elle répondit : « Ah ! mon Père, comment puis-je cesser de pleurer mes péchés, sachant qu'ils ont tenu mon Sauveur dans l'affliction durant toute sa vie? »
Et nous, nous n'aurions pas un sentiment de compassion pour notre Sauveur, pas une larme d'amour pour lui, et de repentir de nos fautes !
Saint Bernard fait ainsi parler Jésus du haut de la croix : « N'ai-je pas reçu assez de blessures pour vous? N'ai-je pas assez souffert pour votre iniquité? Pourquoi ajoutez-vous à mes afflictions une nouvelle affhction? Les blessures que me font vos péchés me sont plus douloureuses que celles dont mon corps est couvert. Vois, ô homme, ce que je souffre pour toi. Est-il une douleur semblable à ma douleur? Je crie vers toi, moi qui meurs pour toi. Vois les peines dont je suis affligé, vois les clous dont je suis transpercé. Cette douleur de mon corps, quelque grande qu'elle soit, n'est rien on comparaison de la douleur qui affhge mon ame lorsque je vois ton ingratitude si grande. »
mon Jésus, je ne veux pas ajouter à vos souffrances ! Votre sang est répandu jusqu'à la dernière goutte, vous vous écriez : Tout est consommé; vous remettez votre ame entre les mains de votre Père; vous rendez le dernier soupir. A cet instant solennel, le soleil se voile de deuil et refuse sa lumière à la terre, qui se couvre de ténèbres et tremble. Les rochers se fendent, et les morts dans leurs tombeaux se réveillent. Serais-je plus dur que les rochei-s, plus endormi que les morts ? Vous avez dit vrai, ô Jésus : Tout est consommé.
Vous ne pouviez souffrir davantage dans un corps mortel. La justice de Dieu est satisfaite. Vous avez porté pour les péchés du monde une peine qui est proportionnée à leur gravité et à l'offense qu'ils font à Dieu. La malice des hommes qui vous ont fait mourir est à son comble ; et la mienne serait incurable, si je restais insensible à vos
souffrances. Jésus, vous m'avez payé assez cher. pour que je vous appartienne tout entier. Mon Dieu, je me donne tout à vous. Je renonce pour vous à tout ce qui peut vous déplaire. Je suis prêt à souffrir tout ce qu'il vous plaira de in'envoyer pour l'expiation de mes péchés qui ont été la cause de vos souffrances et de votre mort.
3^ L'amour ai>ec lequel Notre-Seigneur a souffert.
Ne nous contentons pas de considérer les tourments si cruels que Jésus-Christ a subis ; entrons dans son cœur et considérons ce qui l'a porté à tout endurer pour nous. Gardons-nous de croire qu'il ail subi la mort par contrainte . S'il a été offert comme victime à Dieu son Père, c'est parce qu'il l'a voulu librement et de plein cœur. Rien ne l'eût empêché de prendre un corps qui ne fût pas sujet à la jnort ; rien qui Tempêchàt de soustraire aux coups de ses ennemis le corps mortel qu'il a daigné prendre pour notre salut. Quand on forma le dessein de le précipiter du haut d'une montagne, il sut bien, tout en passant au milieu de ceux qui voulaient ainsi le perdre, Se soustraire à leurs atteintes. Quand ses Apôtres voulaient le défendre, au moment où la cohorte de soldats se saisit de lui, il leur défendit d'user des armes qu'ils avaient, en leur disant : Ne pourrais-je pas prier mon Père, et il me fournirait aussitôt des lé{)ions d'ançies pour me sauvegarder? Et par ce seul mot : C'est moi, il fit tomber à la renverse ceux qui venaient se saisir de sa personne. Et pourtant
ils réussirent à l'emprisonner C'est parce que Jésus,
non seulement ne veut pas échapper à la mort qu'on lui prépare, mais même il l'ambitionne. Je dois être lavé du baptême de mon sang, il me tarde de le subir, dit-il.
Ah! Seigneur! je vous vois garrotté comme un criminel par ces misérables qui veulent vous coiiduire injustement à la mort! Mais qu'y a-t-il de commun entre vous et ces indignes chaînes? C'est aux malfaiteurs que la justice les
a destinées, et non à vous, qui êtes innocent, qui êtes le Fils do Dieu, la sainteté même! Saint Laurent Justinien observe que les liens avec lesquels Jésus-Christ a été conduit à la mort, ce ne sont point ceux dont les soldats le chargèrent, mais bien ceux de son amour envers les hommes ; et de là il s'écrie à son tour : puissance de l'amour d'un Dieu! Que vos liens sont puissants, puisqu'ils ont pu vous lier! Ah! Seigneur! dit saint Bernard, j'entends qu'un juge inique vous condamne à mourir sur une croix! Mais quel mal avez-vous fait? Quel crime avez-vous pu commettre pour mériter un supplice si cruel et si infâme, un genre de mort réservé aux plus affreux scélérats? Le Saint reprend aussitôt et dit : Ah! je le vois, ô mon Jésus, je vois quel est votre crime; c'est l'excès de votre amour pour les hommes : Amor Unis, peccatum tuum. Oui, c'est cet amour plutôt que Pilalo qui vous condamne à la mort, puisque c'est pour porter la peine dont les hommes étaient redevables que vous avez voulu mourir. Et en contemplant Jésus expirant sur un gibet entre deux scélérats avec tant d'ignominie, le même Saint se demande : Qui a fait cela, quis fecit hoc? Et il répond que l'amour seul a pu opérer ce prodige : f'ecit amor, dUjnitatis nescius. Ah! c'est que l'amouv, dit-il, quand il veut se faire connaître, ne clierche point ce qui convient à la dignité de celui qui aime, mais ce qui est le plus propre à le manifester à la personne aimée! Saint François de Paule, avait donc bien raison de s'écrier, à la vue du Crucifié : « charité! charité! charité! »
Quelles sont, ô mon Jésus, ces plaies que je vois dans vos pieds et vos mains, d'où coulent des torrents de sang? se demande Saint Léonard de Port-Maurice. Qui vous a déchiré les membres avec une barbarie si inouïe? Qui vous a ouvert le côté d'une manière si cruelle? Jésus ne répond point, parce qu'il est déjà mort. Jean, le disciple bien-airaé, répond pour lui : Dilexit nos. C'est l'amour. Oui, l'amour, voilà le bourreau qui lui a ôlé la vie -, c'est l'amour qui lui a fait subir cette mort atroce, Jésus est
mort par puri amour ; aussi il a la tèto inclinée pour nous donner le baiser de paix en signe d'amour ; il a les bras ouverts pour nous embrasser comme ses enfants, les enfants de son cœur, les objets les plus chers à son amour.
excès de l'amour divin, que tous les hommes ni tous les anges ne parviendront jamais à concevoir ! Je dis excès, car ainsi précisément s'expriment Moïse et Elle sur le Thabor en parlant de la passion par où Jésus-Christ allait terminer sa vie à Jérusalem. Excès de douleur et excès d'amour; dit saint Bonaventure. Si notre Rédempteur n'avait pas été Dieu, mais simplement notre ami ou notre parent, quelle plus éclatante marque d'affection aurait-il pu nous donner que de mourir pour nous?
Si Jésus avait eu à sauver son Père même, qu'aurait-il pu faire de plus pour son amour ? Dites, mon frère, si vous aviez été Dieu, et le Créateur de Jésus-Christ, qu'aurait-il pu faire de plus pour vous, que de sacrifier sa vie dans un abîme d'abaissement?
Et Jésus n'est pas satisfait ; il est des saints qui pensent que lorsqu'il s'écria du haut de la croix : J'ai soif, il désirait de plus grandes souffrances afin de mieux nous témoigner son amour; et de fait, puisqu'il voulait mourir pour nous, il eût pu se ménager une mort douce, et il a choisi la plus ignominieuse et la plus cruelle. Il n'est pas douteux qu'il n'eût soif de nous sauver et d'être aimé de no^Us; c'est dans ce but qu'il s'est sacrifié; et il est certain aussi que son amour pour nous a été plus grand que ses souffrances.
Pour compenser la mort que Dieu a subie pour nous, il faudrait qu'un Dieu mourût pour lui. Ce n'est donc pas assez de sacrifier notre vie par reconnaissance. Eussionsnous mille vieSj nous devrions les sacrifier toutes: et l'eussions-nous fait que nous n'aurions pas payé entièrement notre dette ; car il n'y a point de comparaison entre la mort d'une misérable créature et celle d'un Dieu. Mais nous lui sommes plus redevables encore pour son amour qui est infini que pour sa mort.
Quelle faveur, quelle gloire plus grande l'homme pouvait-il espérer en ce monde que d'être aimé par un Dieu, au point que ce Dieu semble se haïr lui-même pour sauver l'homme au prix de son sang répandu? Les anges du ciel ont vu avec étoiinement ce prodige de l'amour d'an Dieu; et l'homme n'en serait pas touché!
Si un de vos serviteurs evlt donné son sang et sa vie pour l'amour de vous, n'aurait-il pas enchaîné votre cœur? ne vous aurait-il pas obligé à l'aimer au [moins par reconnaissance? Pourquoi donc Jésus-Christ, qui a été jusqu'à donner sa vie pour vous, n'a-t-il pas encore pu parvenir à gagner votre amour?
« Oh! si scires mysterium crucis! disait saint André au tyran: Ah! si tu connaissais le mystère de la Croix, c'est-à-dire, si tu comprenais l'amour que Jésus-Christ t'a porté en voulant mourir sur une croix pour te sauver, tu abandonnerais tous tes biens et toutes tes espérances terrestres pour n'aimer que ton Sauveur. » Il faut dire la même chose à ces fidèles qui croient, il est vrai, à la passion de Jésus, mais qui n'y pensent point. Ah! si tous les hommes pensaient à l'amour que Jésus-Christ nous a témoigné en mourant pour nous, qui pourrait ne pas l'aimer? Les saints, en pensant à la mort de Jésus-Christ, ont compté pour peu de chose de donner leur vie et de tout quitter pour l'amour d'un Dieu si aimant. Combien de nobles personnages, combien de princes illustres ont laissé parents, richesses, patrie, couronne même, pour s'enfermer dans un cloître et y vouer leur vie au seul amour de Jésus-Christ! Combien de martyrs lui ont sacrifié leur vie ! Combien de j eunes vierges ont renoncé à des alliances brillantes et sont allées à la mort, heureuses de pouvoir payer de quelque retour l'affection d'un Dieu mort pour l'amour d'elles ! Et vous, mon frère, qu'avez-vous fait jusqu'à présent pour l'amour de Jésus-Christ? Tout comme il est mort pour les saints, pour saint Laurent, pour sainte Lucie, pour sainte Agnès, songez qu'il est aussi mort pour vous, Du moins, que pensez-vous faire le reste
de votre vie que Dieu vous accorde pour l'aimer? Désormais, jetez souvent les yeux sur l'image de Jésus crucifié, et à cette vue, souvenez-vous de l'amour qu'il vous a porté, et dites-lui : Il est donc vrai, mou Dieu, vous êtes mort pour moi! — Faites au moins cela, vous dis-je, et faites-le souvent; en le faisant, impossible que vous ne vous sentiez doucement contraint d'aimer un Dieu qui vous a tant aimé! La charité de Jésus-Christ nous presse: Charitas eiiim Christi urget nos. « Oui, dit saint François de Sales, rien ne presse tant le cœur de l'homme que l'amour : si un homme sait qu'il- est aimé de qui que ce soit, il est pressé d'aimer réciproquement; mais si c'est un homme vulgaire qui est aimé d'un gi-and seigneur, certes, il est bien pressé ; mais si c'est d'un grand monarque, combien est-ce qu'il est pressé davantage! Sachant donc que Jésus-Christ, vrai Dieu, nous a aimés, jusqu'à souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, n'est-ce pas cela aA'^oir nos coeurs sous le pressoir, et les sentir presser de force, et en sentir exprimer de l'amour par une contrainte d'autant plus violente qu'elle est tout aimable. » Chrétien! si jamais tu doutes de l'amour de Jésus- Christ envers toi, lève tes yeux et regarde-le suspendu à cette croix. Ah! s'écrie saint Thomas de Villeneuve, ce sont des témoins bien svtrs de son amour pour loi que cette croix sur laquelle il est élevé, ces douleurs intérieures et extérieures qu'il souffre, et cette mort amère qu'il supporte pour toi. N'entends-tu pas, disait saint Bernard, la voix de cette croix, de ces plaies, qui crient qu'il t'a réellement aimé? Clamât crux, clamai vulnus quod vere dilexit. A travers ces plaies, comme par des ouvertures, perce le secret de son cœur. Ces blessures sont donc capables de blesser des cœurs de pierre et d'enflammer des cœurs de glace. C'est pour toi qu'il a tant souffert^ c'est toi qu'il a tant aimé. Tu ne saurais excuser ton ingratitude en disant qu'il n'est pas mort pour toi seul : car tu peux profiter de sa mort, comme s'il n'était mort que pour toi. Le soleil ne te donnerait
LES ItlENFAlTS DE DIEU 71
pas plus de lumière, quand même tu serais seul à en jouir.
Si Jésus est mort aussi pour les autres, c'est une îaveur de plus pour toi. S'il fût mort pour toi seul, quelle peine n'eusses-tu pas ressentie en pensant que ton père, ta mère, tes frères, tes amis, périraient éternellement, et qu'après cette vie tu en serais à jamais séparé! Si tu avais été fait esclave avec toute ta famille, et que quelqu'un vînt te racheter, toi seul, combien ne le supplierais-tu pas de racheter aussi tes parents et tes frères! Et combien ne le remercierais-tu pas s'il le faisait pour te contenter ! Cesse donc d'être méchant parce que ton Dieu est bon, et de chercher des excuses à ton ingi'atitude dans ce qui en fait voir la noirceur. Cesse au moins d'offenser celui qui t'a tant aimé. Offenser celui qui non-seulement nous pardonne, mais qui est mort pour nous pardonner, quel excès ! dit saint Léonard. Offenser celui qui est mort pour nous donner la vie et la vie éternelle, quelle énormité! Pareil crime ne se trouverait pas dans le procès de tous les démons. Pour le punir, il faudrait fabriquer un enfer tout exprès, avec des feux sept fois plus dévorants, des démons sept fois plus implacables, des supplices incomparablement plus atroces. Ce n'est donc pas assez de promettre à Jésus en croix de ne plus pécher, il faut, pour échapper à l'anathème que saint Paul lance contre ceux qui n'aiment pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, se donner tout entier à l'amour de ce divin Sauveur.
Regarde, ô mon àme, ton Dieu crucifié par amour pour toi. Vois ses bras étendus pour t'erabrasser, cette tête inclinée pour te donner le baiser de paix, ce côté percé pour t'ouvrir son cœur. Qu'en dis-tu? Mérite-t-il d'être aimé, ce Dieu d'anïour? L'entends-tu te crier du haut de sa croix : Mon enfant, cherche donc dans le monde entier quelqu'un qui t'aime plus que moi! — Je vous ai tant offensé. mon Dieu, pourquoi m'avez-vous tant aimé? pourquoi. Seigneur, pourquoi? Que suis-je, moi? Je suis, ô mon divin Pasteur, je suis la brebis perdue que vous allez chercher. Ingrat, j'ai fui loin de vous; mais puisque?
sans vous souvenir des déplaisirs que je vous ai causés^ vous m'appelez à votre amour, me voici. Mon Dieu, pourquoi suis-je resté si loin de vous? Puissent les larmes de mon repentir laver les souillures de ma triste vie! Mon Dieu, qui m'avez aimé, qui m'aimez encore malgré mes infidélités, je vous aime de tout mpn cœur, je suis prêt à renoncer à tout plutôt que de perdre votre amour. Ni la vie, ni la mort, ni les anges, ni les hommes, rien ne sera capable de me séparer de votre amour. Que je meure mille fois plutôt que de cesser de vous aimer !
§ 4. De l'Eucharistie. .
Notre-Seigneur, avant de rendre le dernier soupir, a voulu nous laisser un gage divin de son amour, et un souvenir de sa douloureuse Passion, qu'il désirait voir toujours présente à la mémoire de ses fidèles serviteurs. C'est pourquoi, la veille de sa mort, à la dernière Cène, il prit entre ses mains du pain et du vin, les bénit et les distribua à ses Apôtres en leur disant : Ceci est mon Corps qui sera livré pour vous. Ceci est mon Sang qui sera répandu pour vous. Ce que je viens de faire, faites-le en mémoire de Moi. Ici encore il faut admirer la puissance divine qui se met au service de l'amour divin. Cette puissance n'a pas de limite : d'un seul mot elle a fait de rien le ciel et la terre ; elle a changé aux noces de Cana l'eau en vin délicieux ; et la voilà qui opère un changement admirable du pain au Corps de Jésus-Christ et du vin en son Sang.
Comment le Corps tout entier de Notre-Seigneur, son Sang divin sont-ils dans une petite hostie ? « Comment, répond le Bienheureux Henri Suzo, l'image d'un grand palais entre-t-elle entière dans un petit miroir et même dans chaque partie de ce miroir si on le l^rise ? Comment l'imagé de l'immensité du firmament entre-t-elle dans l'œil de chaque homme, œil qui n'est qu'un point par rapport à elle ? »
Mais qu'est-il besoin de comparaisons prises clans les choses terrestres? Nous disons tous les jours : je crois en Dieu, le Père tout-puissant; nous savons par conséquent et nous croyons avec raison que son pouvoir s'étend infiniment au delà de la portée de notre intelligence; nous croyons aussi à son amour infini, dont il nous a donné tant de preuves dans la création, dans l'Incarnation, dans la Uédemptioa. Au lieu de chercher les raisons de sa conduite, éludions l'étendue du bienfait qu'il nous accorde, l'amour avec lequel il le fait, et ce que nous lui devons en retour.
i. le don infini que dieu nous fait dans l'eucharistie.
Avant de quitter la terre, Jésus, dans sa toute-puissance, n'a rien pu nous donner de plus ; dans sa sagesse il n'a rien su trouver de plus excellent ; dans sa ricliesse . infime, il n'a rien eu de plus précieux à nous donner; car en un seul don il nous a laissé, à la stupéfaction des anges eux-mêmes, et son Corps, et son Sang, et son Cœur, et son Ame, et sa Divinité, et sa Vie. En un mot, il nous a faits maîtres de tout ce qu'il est et s'est rendu tout à fait nôtre. Par l'Incarnation, il s'était donné aux hommes en général, par la Rédemption il les avait raclietés du péché et de la mort éternelle. Ce n'était pas assez à ses yeux. Il a voulu se donner en personne à chacun de ceux qui croiraient en lui; de sorte que chacun de nous peut dire avec vérité : Ce Jésus qu'on adore sur cet autel est tout à moi ; à moi, ce Corps formé par le Saint-Esprit du sang virginal de Marie-Immaculée; ce Corps qui s'est durci pour l'amour de moi au travail et à la peine, et qui a été meurtri et crucifié pour mon salut. A moi ce sang qui a teint la voie douloureuse du Calvaire, qui lave les consciences et éteint les flammes de l'enfer ; à moi, ce Cœur si tendre et si aimant ; à moi cette àrae, le trésor de la sagesse et de la science, le sanctuaire de toutes les
vertus j. elle est à moi avec tous ses 'mérites pour m'en enrichir; à moi la Divinité qui est mon principe et ma fin ^lernière, et dont la contemplation fera ma béatitude au ciel. « Qu'avons-nous dans l'Eucliaristie, demande Bossuet, qu'j'' avons-nous en substance, si ce n'est celui qui fait la félicité des bienheureux ! C'est la même chose, la même substance, et il n'y a qu'à ôter le voile. Seigneur, ôlez ce voile, percez ce nuage, que me restera-t-il entre les mains et devant les yeux, sinon cet objet qui fera ma béatitude? N'ai-je pas déjà cet objet dans votre Corps? Dans le Corps de Jésus-Christ n'ai-je pas son âme? N'ai-je pas toute sa personne, et dans sa personne Celui qui y habite corporellement avec une entière plénitude, c'est-àdire le Verbe divin, et dans ce Verbe, n'ai-je pas son Père? Et n'a-t-il pas dit la vérité quand il a dit : Qui me voit, voit mon Père ? J'ai donc tout. Que me resle-t-il à désirer, sinon de voir ce que je tiens, de percer le voile, de voir clairement et par une manifeste vision ce que je sais bien que j'ai, mais ce que je ne vois pas ? Mais il n'y a qu'à demeurer en lui, car ainsi il demeurera en nous. Et il ne demande qu'à être vu, qu'à être parfaitement possédé, qu'à jouir parfaitement de nous, en nous donnant tous ses biens et lui-même pour en jouir ; enfin à être connu comme il connaît, c'est-à-dire à être connu clairement, vivement, éternellement, sans obscurité, audessus de toute vision. Voilà le fruit, la vérité, l'entière consommation du mystère de l'Eucharistie. »
Cet auguste sacrement est donc un avant-goût du ciel ; il en est en même temps le gage ; car comment nous refuserait-il de le posséder dans l'éternité, celui qui déjà icibas se donne tout à nous ?
Un jour, cet aimable Sauveur apparut à sainte Thérèse sous la forme d'un gracieux enfant, et lui dit : « Qui êtes-vous ? Comment vous appelez-vous ? — Je m'appelle Thérèse de Jésus, lui répondit la Sainte. — Eh bien ! moi, reprit l'enfant, je m'appelle Jésus de Thérèse! » Puis il disparut. Ineffable jeu d'une tendre affection, qui fit
fondre d'amour cette ànie séraphique. Voilà aussi ce que s'est proposé l'aimable Sauveur dans la divine Eucharistie. Il a voulu y être le Jésus, le Sauveur, l'Ami, le Consolateur, l'Epoux, l'Emmanuel de chacune de nos âmes. En vérité, que pouvait-il faire de plus pour nous ? Si Dieu n'avait pas institué cet auguste Sacrement, lui aurions-nous même osé demander de le faire ? S'avisait-on en présence de sainte Thérèse de dire : « Que n'ai-je vécu au temps où Jésus conversait avec les hommes », elle se prenait à rire : « Mais, répliquait-elle, qu'avons-nous à désirer quand nous le possédons au Saint -Sacrement ? »
Ah ! si nous avions la foi comme cette Sainte, l'église où Jésus réside serait aussi précieuse à nos .yeux que l'étable de Bethléem où il est né, que la maison de Nazareth où il a vécu, que le Calvaire où il est mort ! Et quand nous sentons le besoin d'épancher notre cœur dans le cœur de Dieu, de lui exposer nos besoins, de lui demander quelques grâces pour nous ou pour les autres, nous saurions où le trouver ; et, à travers la porte de son tabernacle, nous verrions, des yeux de la foi, Jésus réellement présent, accueillant comme dans sa vie mortelle les petits enfants, les publicains, les pécheresses, les malades, les morts eux-mêmes pour convertir les uns, guérir et ressusciter les autres.
Mais, chose plus admirable encore, il est là pour être la nourriture de nos âmes, c'est pour cela qu'il s'est caché sous les apparences du pain et du vin. Et, en effet, je vois que le prêtre prend l'hostie consacrée et la distribue aux fidèles. chose admirable ! s'écrie l'Eglise elle-même, voici que le pauvre, le serviteur, le plus humble fidèle, se nourrit du corps de son Maître. L'Eucharistie, c'est donc la manne tombée du ciel pour nourrir le peuple de Dieu. Le mot manne est un mot propre à exprimer l'admiration. En hébreu, il correspond à cette exclamation : Qu'est ceci? Or cette exclamation convient à merveille au mystère de l'Eucharistie. Telle est sa
nature que quiconque le considérera attentivement ne pourra se défendre d'Une sorte de ravissement et de se demander à plusieurs reprises en son cœur : Qu'est donc ceci ? Quoi ! La majesté infinie que les cieux et la terre ne peuvent contenir se rapetisse à la mesure d'une hostie consacrée! Et qu'est ceci? Celui qui habite dans le ciel paroii les chœurs des Anges vient habiter sur la terre parmi les enfants des hommes ! Qu'est donc encore ceci ? Le Seigneur de l'univers veut de nouveau venir en ce monde et être livré aux mains des pécheurs ? Encore un coup, que signifie ceci? Celui qui possède la même substance que le Père et le Saint-Esprit veut ne faire qu'un avec l'homme! Quelle est donc cette nourriture qui communique au cœur tant de force, à l'intelligence tant de lumières, à la volonté tant d'ardeurs, à l'âme tant de pureté ? Quel est donc ce festin ?
Certes, c'est là un bienfait digne du bienfaiteur, un digne témoignage de sa libéralité. pain des anges, pain de vie, force de notre faiblesse, compagnon de notre pèlerinage, joie de notre exil, tu nous rends participants des mérites du Christ et tu opères l'union la plus intime entre noire âme et Dieu.
La Providence a plus de souci des choses grandes que des petites. Or, notre âme est infiniment plus relevée que le corps. Par conséquent, cette Providence, qui procrée sur la terre et dans la mer pour l'alimentation du corps tant de productions diverses, tant de fruits, tant d'espèces d'oiseaux, de poissons et d'autres animaux, tant de variétés de condiments, a dû trouver pour notre âine quelque chose de plus noble que tous ces produits, c'està-dire une nourriture appropriée à l'élévation d'une nature spirituelle, nourriture qui, comme nous l'avons dit, n'est autre que Dieu même, contenu dans ce Sacrement.
Et tout cela n'a d'autre but que de nous presser d'aimer Notre-Seigneur. Ce bon Maître sait que nous aimons parfois plus ceux qui nous ont nourris que ceux qui nous ont
donné la vie. C'est pourquoi, ayant déjà droit à notre amour comme Créateur, il a voulu s'en créer un nouveau en nous nourrissant lui-même. Mais quel pasteur avonsnous en lui I Là encore il se montre incomparable. Quel pasteur, dit saint Jean Chrysostome, se donne lui-même en aliment à son troupeau? Il est même des mères qui confient à d'autres le soin de nourrir leurs enfants, mais il n'en est pas ainsi de Jésus-Christ. Il nous donne son propre sang en aliment, et avec son sang il nous donne sa chair, et avec sa chaù- son âme; car Jésus une fois ressuscité ne meurt plus et son àme est inséparable de son corps. Avec son corps et son âme, il nous donne sa divinité, qui est tellement inséparable de l'âme et du corps qu'au jour même de la mort de Jésus, quand son âme se sépara de son corps, la divinité ne se sépara ni de l'un ni de l'autre. Mais, en nous donnant sa personne adorable, le Fils de Dieu nous donne le Père et le Saint- Esprit qui lui sont essentiellement unis, et notre âme devient riche de tout le ciel, ou plutôt l'âme du juste est un ciel, dit saint Grégoire : Cœlum est anima justi. En sorte que nous sommes beaucoup plus redevables à Dieu de nous nourrir ainsi que de nous avoir créés. En nous créant, il nous a donné nous-mêmes à nous-mêmes, en nous nourrissant de l'Eucharistie, il se donne lui-même à nous, afin de nous faire participants do la vie divine à laquelle il nous appelle par sa grâce, et qui se consommera dans la gloire.
Dieu, vous vous donnez tout entier à mon âme et j'oserais vous refuser mon cœur ; et je garderais dans ce cœur des affections qui vous déplaisent! Ah! il n'en sera plus ainsi! j'ai vécu jusqu'ici comme un incrédule ignorant : Ignorans feci in incred-ulitate. J'étais environné de vos bienfaits et je n'y prenais pas garde. Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne savais pas ce que je faisais en fuyant le saint lieu, en n'assistant pas au Saint Sacrifice, en abandonnant la Table Sainte. En vous fuyant, j'ai fui mon bonheur. J'étais peut-être plus malheureux que coupable.
78 LES lUENFAlTS DE DIEU
Je sais cependant combien mon indifférence a dû blesser votre cœur. Aussi suis-je résolu de vous le faire oublier en me donnant à vous tout entier. Tout fOur tovt. Je vous donne mon corps avec tous ses sens, mon îime avec toutes ses puissances •, ma mémoire ne perdra plus le souvenir de vos bienfaits; mon intelligence, je l'emploierai surtout à vous connaître; mon cœur ne veut aimer que vous à jamais.
II. l'amour que NOTRE-SEIGNEUR NOUS TÉMOIGNE DANS l'eucharistie.
Pour racheter l'homme d'une manière complète, il fallait que le Fils se fit homme ; mais quelle nécessité exigeait que Jésus-Christ, après avoir subi la mort de la croix, nous laissât comme nourriture son propre Corps? Ah ! ce n'est pas la nécessité, mais c'est son amour qui l'a voulu.
C'est l'amour qui l'a fait franchir comme un géant la distance du ciel à la terre, le portant à se revêtir de notre nature sous laquelle il a voilé sa divinité. C'est l'amour qui lui fait faire un pas de plus ; il voile même son humanité pour se faire l'époux de nos âmes dans ce sacrement, où l'on ne voit plus que les entrailles de sa charité, comme parle saint Bernard, mais oîi on les voit bien clairement, sola patent viscera charitatis; d'abord dans le don même qui nous est fait.
Si un prince envoyait à un pauvre quelque mets de sa table, n'y verrait-on pas, dit saint François de Sales, une marque d'aîfeclion bien distinguée? Et que serait-ce s'il lui envoyait son repas tout entier? Que serait-ce enfin s'il lui donnait, pour se nourrir, quelque chose de sa propre substance? Jésus-Christ, dans la Sainte Communion, nous donne pour nourriture, non pas seulement une portion de sa table, ni une partie de son Corps, mais son Corps tout entier: Prenez et mangez, ceci est mon
Corps, et avec son Corps il nous donne aussi son Ame el sa Divinité. Nous l'avons dit : par là il nous fait entendre de la manière la plus évidente qu'il est disposé à nous donner tout le reste. Comment avec lui Dieu ne nous aurait-il pas donné toutes choses? demande saint Paul.
Les circonstances dans lesquelles Notre-Seigneur nous a fait ce don ne sont pas moins capables de nous révéler son amour. C'est la veille de sa mort qu'il institue l'Eucharistie. C'est au moment suprême qu'on manifeste à ceux qu'on aime toute sa tendresse et qu'on leur fait les recommandations les plus touchantes; c'est aussi alors qu'on réussit le mieux à gagner leur affection. Et pourtant alors il savait que les hommes lui préparaient les fouets, la couronne d'épines, la croix. Tout cela ne l'arrête pas. Voyez une femme à son lit de mort. Elle ne s'occupe pas beaucoup de son mari et de ses enfants; les douleurs de la maladie, la présence de la mort, la crainte du jugement, l'horreur de la sépulture absorbent son attention, de telle sorte qu'il n'est pas possible de songer à autre chose. On ne dira pas, dans ce cas-ci, que l'amour est plus fort que la douleur, on dira plutôt que la douleur est plus forte que l'amour, car elle en éteint et en paralyse les ardeurs. On ne dira pas non plus que cet amour est plus fort que la mort, puisque le souvenir de là mort suffit pour l'affaibhr. Tel n'a pas été l'amour du Christ : la présence et le souvenir de la mort n'ont pas été assez puissants pour attiédir ou étouffer à quelque degré les flammes de sa charité. C'est de cet amour qu'il est écrit : Les grandes eaux n'ont pu l'éteindre et les fleuves ne rengloutiront pas. Et c'est alors que le Sauveur ne veut pas laisser aux hommes d'autre gage de son amour que lui-même. Il semble leur dire : Malgré vos ingratitudes, je vous regarde encore comme mes enfants. Vous allez me faire mourir, et malgré cela je ne veux point vous laisser orphelins ; j'ai trouvé le secret de retourner à mon Père que j'aime et aux anges qui m'attendent, et en même temps de rester avec vous sur
la terre. J'aime tant les hommes, que mes délices sont d'être, avec eux.
Un des cavactères'de l'amour véritable, c'est de regretter l'absence de ceux qu'on aime, et de ne pouvoir vivre loin d'eux. On n'en doutera pas si l'on parcourt ce que l'Ecriture nous raconte des chagrins de la mère de Tobie, en l'absence de son fils, et du patriarche Jacob qui, à l'âge do cent trente ans, n'hésita pas à partir avec sa maison et sa famille pour l'Egypte, afin de voir avant sa mort, do ses propres yeux, l'enfant que son cœur avait tant pleuré. C'est pourquoi notre divin Sauveur a voulu être présent au milieu de nous et bâtir son tabernacle par tout où il y a dos honnnes qui croient en lui, réaMsant la parole du Saint-Esprit : J'habiterai parmi eux et ils seront mon peuple. Et cette promesse faite à ses Apôtres : Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles.
Mais la présence ne suffit pas à l'amour -, il veut faire part de ses biens à ceux qu'il aime, leur communiquer tout son bonheur, et s'attirer leur amour en retour. Aussi quels présents Notre-Seigneur ne nous a-t-il pas faits dans l'Eucharistie! Il nous donne à la fois le miel et le rayon qui le porte ; il nous donne avec sa personne adorable ses mérites; il nous prépare un festin qui est celui des anges, où nous trouvons des délices ineffables, tout cela afin de s'assurer de notre cœur.
Le propre de l'amour, c'est de vouloir ne faire qu'un avec l'objet aimé, et peut-on, après l'union de la nature divine à l'humanité en Notre-Seigneur, imaginer une union plus intime que celle du divin Sauveur avec l'âme dans l'Eucharistie? Le pain que nous mangeons se transforme en notre sang et en notre chair; mais quand nous nous nourrissons du Pain des anges, cet aliment céleste nous transforme en Jésus-Christ, qui nous communique son esprit, ses vertus, sa vie divine. En sorte que le chrétien qui reçoit ce sacrement avec les dispositions voulues peut dire avec saint Paul : /e vis, mais ce n'est
plus mol qui vis ; c'est Jésus-Christ qui vit en moi. De là le nom de communion donné à rÉucharlstie. Communion, c'est-à-dire participation aux biens de Dieu et à la vie divine: union intime entre le Créateur et la ci'éatui'o, gage d'une union éternelle entre l'un et l'autre dans le ciel, Dieu, c'est donc ainsi que vous aimez les hommes, c'est donc ainsi que vous m'avez aimé; car enfin l'Ëucliarislie est pour, moi et non pour les anges ; l'hostie que je reçois est pour moi et non pour les autres hommes. Qu'est-ce que l'homme pour que vous vous souveniez de lui et pour que vous approchiez votre cœur du sien ? Vous avez voulu,ô mon Dieu , montrer au monde l'étendue de A'otre charité, et vous en avez trouvé le moyen véritable; car vous avez cherché une indigne et misérable créature telle que moi, afin que l'éclat de votre grâce brillât d'autant plus que le sujet en était plus indigne. Lorsqu'un peintre représente une scène où la couleur blanche domine, il a soin de la faire ressortir en l'entourant d'un fond noir. C'est ainsi, ô mon Maître, que vous avez accordé la plus merveilleuse des faveurs à la plus indigne des créatures, afin que son indignité fit ressortir davantage la grandeur de votre bonté. Vous m'aimez tellement qu'on dirait que je suis seul aimé de vous ; votre gloire dépendrait de moi que vous ne pourriez faire pour moi davantage. Eucharistie! vous êtes en vérité le sacrement de l'amour, et il n'est rien sur la terre qui soit plus capable d'enflammer du feu de l'amour divin le cœur des hommes. C'est ce que le Seigneur fit entendre un jour à sainte Catherine de Sienne, en lui apparaissant dans l'hostie consacrée sous la forme d'une fournaise d'amour d'où sortaient des torrents de flammes divines qui se répandaient par toute la terre. La Sainte s'étonnait de ce que les hommes peuvent vivre sans être embrasés d'amour, au milieu de ces flammes de l'amour de Dieu pour eux. mon Dieu, serais-je toujours du nombre de ces ingrats qui ne brûlent pas d'amour pour un Dieu qui s'épuise en bienfaits et en tendresse pour eux !
^ Ah! puisque vous m'avez traité avec tant d'amour, et qu'au lieu de me précipiter en enfer, vous m'avez fait tant de grâces, qui voudrais-je aimer à l'avenir, si ce n'est vous, mon bien, mon tout! mon Dieu si aimable, ce qui m'afflige le plus dans mes offenses passées, ce n'est pas tant la peine que j'ai méritée, mais plutôt le déplaisir que je vous ai causé, à vous qui êtes digne d'un amour sans bornes. Mais, le Prophète m'en est garant, vous ne savez pas mépriser un cœur qui se repent et s'humilie.