III. JÉSUS EST NOTRE FRÈRE
Il est né dans le temps de la race d'Adam, notre père commun. Aussi ne dédaigne-t-il pas de nous appeler ses frères ; il est le preinier-né de beaucoup de frères, dit saint Paul : et cela, non pour prendre la grande part de l'héritage aux dépens des autres, mais pour nous faire partager avec lui le ciel, auquel il a seul droit comme Fils unique de Dieu. Là-dessus, saint Thomas nous dit: «Yousaimrz votre frère qui partage avec vous l'affection de votre
père, et qui, en la partageant, la diminue pour vous, qui partagera avec vous sa succession, et qui, par conséquent, la rendra moindre pour vous; qui, à peine au monde, commence déjà en quelque sorte à vous faire tort en vous ôtant le lait de votre mère et' en se reposant à votre place sur son sein ; malgré tout cela, vous l'aimez. Ah! aimez bien plutôt ce frère qui, loin de diminuer l'affection que le Père vous portait, l'a au contraire merveilleusement augmentée dans ses effets, qui vous a fait instituer son cohéritier, qui vous a donné droit d'entrer dans l'héritage du Père, quoique, par vos désobéissances, vous lui ayez donné bien des raisons de vous déshériter; qui ne vous a retranché aucun des biens que vous méritiez, mais qui vous en a fait accorder plusieurs qui ne vous étaient nullement dus. Le frère, quelquefois, procure la mort à son frère; mais celui-ci, bien loin de vous procurer la mort, l'a soufferte au contraire pour vous donner la vie. » Le frère, poussé par l'ambition, trempe les mains dans le sang de son frère afin de régner seul, et Notre-Seigneur a répandu le sien pour nous rendre participants de son royaume et de sa gloire.
Nous pouvons donc donner à notre Sauveur tous les noms les plus capables d'enflammer nos cœurs de tendresse pour lui ; appelons-le notre Dieu, notre Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous, car il fait ses délices d'habiter avec nous et dans notre cœur. Disons-lui qu'il est notre Père, bon, tendre, miséricordieux, généreux, il l'est. Disons-lui : « Vous êtes mon Epoux, mon unique Epoux, le plus aimant, le plus fidèle qu'on puisse imaginer » ; ajoutons : « Vous êtes mon ami que je choisis entre mille » ; nul ne peut égaler son dévouement, son désintéressement, son affection vis-à-vis de nous. Empruntons les paroles que David adressait à Jonathas, ne craignons pas de lui dire : « mon Frère, vous êtes beau à Veacès, vous êtes plus aimable que toutes les créatures, je vous aime comme une mère aime son fils unique. » Car il a droit d'épuiser toute la tendresse de notre cœur :
nous pouvons reporter sur lui, à de bien plus justes titres, toutes les affections auxquelles puissent avoir droit les hommes à qui nous devons le plus. Personne n'est aussi aimable, personne ne nous a tant aimés. « Il est très^rand, il est très bon, dit saint Bernard, il est très miséricordieux, il est très fort et très sage dans le gouvernement do toutes choses. Désirez-le donc et cherchez-le; car il est celte pierre précieuse pour l'achat do laquelle il faut vendre •tout ce que vous avez, et quand vous l'aurez acquise, vous n'aurez à craindre aucune tempête. »
Jésus, jamais je ne serai satisfait si je ne parviens à vous aimer plus qu'on aime un ami, un frère, un père, un époux; car où trouver un ami, un frère, un père, un époux qui puisse rivaliser avec vous?
§ 11. — Bienfaits personnels de Dieu à l'égard de chacun de nous.
Il est manifeste que tout ce que nous avons dit jusqu'ici des bontés de Dieu à l'égard des hommes s'applique à tous en général et à chacun de nous en particulier. Cependant, avant de sortir de cet ordre d'idées, il semble à propos de ramener chacun de nos lecteurs à lui-même, et de l'inviter à se considérer de la tête aux pieds, depuis le moment de sa naissance jusqu'à ce jour, afin de~ constater bien clairement qu'il est tout tissu, tout composé dos bienfaits de Dieu. S'il y réfléchit sérieusement, comment pourra-t-il se défendre de donner son cœur à celui qui l'a comblé de tant de faveurs? Donc, ô vous, qui que vous soyez, qui lisez ces lignes, interrogez votre passé, et ayez présentes à votre esprit les années éternelles, comme le faisait David. Il y a un siècle, vous n'existiez pas, nos parents mêmes n'existaient peut-être pas encore.
Déjà Dieu vous aimait, vous qu'il aurait pu laisser à jamais perdu dans une infinité d'êtres possibles qui ne verront jamais le jour. Il y a plus : le monde n'était pas créé que Dieu vous aimait.
Combien de temps avant la création du monde Dieu a-t-il commencé à vous aimer? Mille siècles, dix mille siècles peut-être? Go n'est ni par années, ni par siècles qu'il faut ici compter. Apprenez de Dieu même qu'il vous a aimé dès l'éternité.
En un mot, Dieu vous a toujours aimé depuis qu'il est Dieu, il vous aime depuis qu'il s'aime lui-même.
Ainsi, mon frère, ma sœur, votre Dieu vous a aimésdès l'éternité; et c'est uniquement cet amour qui l'a déterminé à vous ctioisir parmi tant d'autres hommes qu'il eût pu créer, à vous donner l'existence, à vous placer dans le monde. Ce même amour a présidé à la production do toutes ces créatures si belles, et destinées à vous servir et à vous rappeler l'amour de ce Dieu si bon envers vous et l'obligation où vous êtes de l'aimer en retour. A la vue des collines, des fontaines, des fleurs, l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, disait que tout cela lui remettait devant les yeux l'amour dont Dieu l'avait favorisé.
Considérez en outre l'amour particulier que Dieu vous a témoigné en vous faisant naître dans un pays chrétien et au sein de la véritable Eglise. Combien naissent parmi les idolâtres, les juifs, les mahométans, les hérétiques, les infidèles, lesquels se perdent pour toujours ! Dans la multitude des hommes, c'est le petit nombre qui a le bonheur de voir le jour là où règne la vraie foi; et le Seigneur vous a choisi pour être de ce petit nombre. La vraie foi, oh! l'inappréciable don! Que de millions de personnes sont privées des sacrements, des instructions, des bons exemples et de tous les autres moyens de salut que nous offre la véritable Eglise! -Et tous ces grands avantages. Dieu a daigné vous les assurer, et cela sans aucun mérite de votre part, ou plutôt, en prévoyant vos démérites ; car lorsqu'il pensait à vous créer et à vous faire ces grâces, il prévoyait déjà les injures que vous alliez lui faire.
Vous pouviez mourir dans le sein de votre mère, privé du baptême ; et l'amour de votre Dieu vous a fait venir
vivant au monde; vous pouviez naître aveugle, estropié, manchot, esclave; et l'amour de votre Dieu vous a préservé de toutes ces disgrâces. Le Seigneur a gardé vos biens ; il a fait prospérer vos affaires ; il a protégé vos entreprises; il a défendu vos intérêts; et, comme un bon père, il a pris un soin spécial de votre personne et de tout ce qui vous touche. Il vous a conservé la vie jusqu'à ce jour, et vous a délivré des dangers, des maladies et des infortunes dont une foule d'autres ont été victimes. Que de fois n'a-t-il pas entravé les démons qui machinaient votre ruine? Que de fois n'a-t-il pas arrêté les créatures qui voulaient venger les injures que vous aviez faites à votre Créateur? Combien d'hommes d'une santé plus vigoureuse que la vôtre ont été emportés à la fleur de l'âge, tandis que vous vivez encore, que vous avez encore le temps de pleurer vos péchés, et de mieux assurer votre salut éternel? Comptez, si vous le pouvez, le nombre de ceux qui sont nés en même temps que vous, ou même après vous, et qui maintenant ont comparu devant le tribunal du juste Juge.
L'amour de votre Dieu vous a préservé de tous les péchés que vous pouviez commettre et que vous n'avez . pas commis; car il n'y a aucun mal fait par un homme, qu'un autre homme ne puisse faire pareillement. Bien plus, Dieu vous a comblé de ses bienfaits, lors même que vous, étiez son ennemi : vous mériliez l'enfer, et il n'a pas voulu vous châtier; il vous a, au contraire, appelé à son amour par mille invitations pressantes et par les inspirations les plus salutaires. « Seigneur, disait saint Augustin, je vous haïssais, et vous m'aimiez; je vous fuyais, et vous couriez après moi; lorsque je m'égarais, vous m'attiriez à vous ; lorsque j'étais dans l'ignorance, vous m'instruisiez ; lorsque je péchais, vous me corrigiez; lorsque j'étais triste, vous me consoliez; lorsque j'étais porté au désespoir, vous me rendiez l'espérance; si je tombais, vous me releviez; quand je me tenais debout, vous me souteniez; quand je marchais, vous me serviez
de guide; lorsque je vins à vous, vous m'avez reçu, et lorsque je vous invoquais, vous m'avez exaucé. » N'est-ce pas ce qui est arrivé pour vous?
Vous avez fui loin de Dieu, et Dieu vous a appelé tant de fois à la pénitence par la voix des confesseurs et des prédicateurs! Qui est-ce qui vous parlait alors? C'était Dieu ; car les prédicateurs sont les envoyés de Dieu comme le dit saint Paul. Et c'est pourquoi il ajoute: Nous vous en conjurons au nom de Jésus-Christ, réconciliez-vous avec Dieu.
Voici la belle réflexion do saint Jean Chrysostome sur ce passage: « pécheurs, dit-il, c'est donc Jésus-Christ lui-même qui vous prie; et de quoi vous prie-t-il? De faire lapaixavec Dieu. » Puis le saint Docteur ajoute : « Ce n'est pas lui qui se conduit en ennemi, c'est vous »; ce qui signifie que ce n'est pas Dieu qui refuse de faire la paix avec le pécheur, mais que c'est le pécheur qui refuse de se réconcilier avec Dieu.
Pour vous faire recouvrer la vie de la grâce que vous aviez perdue, il vous disait : Revenez à moi et vous vivrez. Pour acquérir la grâce de Dieu , ce serait peu de passer C3nt années dans un désert au milieu des jeûnes et des pénitences; mais Dieu vous l'offrait pour im simple acte de contrition, et vous le refusiez; et malgré cela, il ne vous a pas abandonné; il vous a suivi, en vous avertissant; comme un tendre père com't en pleurant après son fils qui veut aller se jeter à la mer. Dieu est venu à vous, en vous disant plein de compassion pour vous ; — Mon enfant, pourquoi voulez-vous vous damner?
Les rois de la terre chassent de leur présence les sujets rebelles qui viennent implorer leur grâce. Au contraire, Jésus-Christ, non seulement ne repousse jamais un pécheur que le repentir amène à ses pieds, mais même il poursuit comme un bon pasteur sa brebis qui s'égare.
Dites-moi, si un roi, se trouvant notablement offensé par un de ses sujets, au lieu de le faire condamner à la potence ou au bûcher, lui envoyait des ambassadeurs pour
le prier de revenir, voulant l'insliluer héritier de son trône, ne verriez-vous pas là un excès d'amour? — Certainement. — Comment donc qualitierez-vous cet excès d'amour que vous montre Notre-Seigneur Jésus-Christ?
C'est pour votre hien qu'il a ménagé celte mission qui vous a touché ; qu'il vous a fait assister à tel sermon, qu'il vous a fait rencontrer tel confesseur, qu'il a fait parvenir à votre connaissance tel événement funeste, qu'il a versé l'amertume sur vos plaisirs, et qu'il vous a fait trouver des contradictions dans le monde, des ingratitudes de la part des personnes mêmes qui vous étaient les plus chères. C'est ainsi que cet amour infini cherchait à vous ramener vers lui, et préparait peu à peu votre âme à ce retour avec une sollicitude ineffable. Vous n'y voyiez que des disgrâces, et c'étaient autant de grâces précieuses*, vous y voyiez des accidents fâcheux, et c'étaient des faveurs; vous y voyiez des châtiments, et c'était de l'amour. Le Seigneur a toujours pris de vous un soin spécial et tout paternel ; il vous a gardé sous les ailes de sa protection ; il vous a défendu comme la prunelle de ses yeux; il a veillé sur vous, comme une mère sur son enfant unique; il vous a aimé d'un amour supérieur à celui d'un père, d'un amour infini.
mon âme, si tu ne sais pas aimer la première, réponds du moins à l'amour par l'amour; aime ce Dieu qui t'a si généreusement prévenue. Ingrat que je suis! Je mériterais un enfer tout exprès pour porter la peine de mon ingratitude.
Quel homme au monde fit jamais preuve à l'égard de ses égaux d'une patience comparable à celle de Dieu envers moi? Je lui ai prodigué l'offense; il n'est personne qui l'ait tant outragé; et lui il m'a supporté; il attend que je mo repente.
Ah! mon Dieu, si j'avais fait à mon frère ou même à mon père les injures que je vous ai faites, ils m'eussent depuis longtemps banni de leur présence ; et vous, vous m'aimez toujours !
A cotte heure, je devrais être en enfer, où je ne pourrais plus vous aimer -, mais puisqu'il m'est permis de le faire encore, je veux vous aimer...
mon âme, entonne un cliant de louange, et rends grâces à ton Dieu. Dieu bon ! Triomphez de ma dureté et de mon ingratitude. Par tant de bienfaits, Seigneur, vous m'avez enchaîné à votre amour; et puisque vous m'avez poursuivi lorsque je fuj'ais loin do vous, veuillez no pas me repousser maintenant que, repentant et humilié, je viens me jeter à vos pieds, ne désirant autre chose que votre grâce et'votre amour.
Ah! mon bon Seigneur! Gomment ai-je perdu tant d'aimées que j'ai passées sans vous aimer! Années malheureuses, je vous maudis! — Et vous, je vous bénis, ô patience de mon Dieu, qui m'avez si longtemps attendu, malgré l'ingratitude dont j'ai payé tant d'amour! — Mais, pourquoi. Seigneur ! Pourquoi m'attendez-vous ainsi, tout ingrat que je suis? C'est afin qu'un jour, vaincu par vos miséricordes et votre amour, je me rende entièrement à vous? Mon Dieu! je ne veux pas résister davantage, je neveux pas me rendre plus ingrat. Il est juste que je vous consacre au moins le temps qui me reste à vivre, qu'il soit court, qu'il soit long.
Dieu tout-puissant ! faites éclater votre puissance, en montrant au monde ce prodige; que mon âme, après avoir été si ingrate envers vous, devienne une de colles qui vous aime le plus ! Faites-le, par vos mérites, mon Jésus.
Donnez-moi un grand amour; il y aurait peu d'honneur pour vous à être aimé faiblement d'une âme pour laquelle vous avez tant fait.