‹ L'art d'être heureux [microform]Chapitre 59 sur 121 · CEST NOTRE INTÉKKÏ D'AIMER DIEU · texte numérisé non relu

CEST NOTRE INTÉKKÏ D'AIMER DIEU

à travers le monde, spolies des biens acquis par vin rude labeur ou offerts par la générosité chrétienne, obligés moralement à s'exiler d'un pays auquel ils se sont dévoués sans compter. Voilà ce que sait faire la fraternité sans Dieu, même dans des pays catholiques. Elle y accomplit des injustices que ne se permet pas le Grand Turc. Et Dieu veuille que ce ne soit pas là le commencement de plus grandes douleurs! Quand les gouvernements qui ont, de par Dieu et do par la nature, le droit et le devoir de punir le mal, usent do leur puissance pour ruiner le bien, que peut devenir une nation? Le crime ne tardera pas d'y lever la lèto et de dévorer ceux mêmes qui l'ont nourri.

Mais notre but n'est pas de faire la leçon à ceux qui ne nous liront pas. C'est donc à chaque particulier qv\e nous voulonsinculquer, plus fortementencore que nous nel'avons fait dans le chapitre précédent, la nécessité de la charité ou de l'amour parfait de Dieu. Sans la charité habituelle .ou sans l'état de grâce dans lequel l'amour de Dieu est répandu en nous par le Saint-Esprit, il n'y a point de salut. La charité est donc la véritable robe nuptiale. Ceux qui n'en sont pas revêtus seront impitoyablement bannis du festin des noces célestes. Le ciel n'est que pour les enfants et les amis de Dieu. Ceux qui n'ont pas la charité, qu'un seul péché mortel fait perdre, sont les enfants du démon, dont ils font les oeuvres, et les ennemis de Dieu; leur partage est donc le feu éternel qui a été préparé au démon et à ses anges.

Il est vrai que par la réception du sacrement de Pénitence avec la contrition imparfaite et l'amour imparfait, par conséquent, on recouvre la grâce sanctifiante avec la charité habituelle ; et dès lors on recouvre ses droits au ciel ; mais pour rentrer dans l'amitié de Dieu, en dehors du sacrement de Pénitence, soit durant la vie, soit à la mort, la charité parfaite ou la contrition qu'elle inspire sont absolument nécessaires. Et si on n'en produit un acte, on reste dans le péché ; et si la mort surprend en cet état, c'est la damnation éternelle. Ce sont là des points de

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doctrine indiscutables. Le clirétien qui passerait un temps considérable de sa vie sans faire des actes d'amour parfait, se rendrait gravement coupable. Mais quelle est la durée précise de ce temps de négligence, qui constitue une faute grave, nous ne voulons pas le définir. Saint Liguori veut qu'on soit obligé gravement à produire cliaque mois un acte d'araour pariait de Dieu, comme des actes de foi et d'espérance. Les âmes pieuses qui prient avec ferveur en produisent souvent, ne serait-ce qu'en récitant le Notre Père et en disant de tout cœur : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Il n'y a donc pas lieu pour elles d'être inquiètes à ce sujet ; mais qui ne tremblerait en pensant au malheur de ceux qui vivent sans amour de Dieu ! « Pour plonger le monde dans les ténèbres, dit saint Léonard, il suffirait d'y éteindre le soleil, ainsi la charité étant éteinte, l'àme reste sans lumière et sans vie. »

La grâce de Dieu qui est le fruit ou la compagne inséparable de la charité, .c'est la vie de l'âme comme l'âme est la vie du corps. Quand l'âme quitte le corps, il ne reste qu'un cadavre incapable de se mouvoir et d'agir, et voué à la décomposition la plus affreuse ; quand la grâce et la charité désertent une âme, elle est morte, et devient incapable de faire des actes méritoires du ciel. Il reste encore, il est vrai, la foi, l'espérance et quelques habitudes acquises, comme après l'incendie qui a fait écrouler une maison, on en voit encore les fondations; mais cette foi, cette espérance, ces habitudes acquises sont mortes, elles n'ont plus l'éclat que leur donnait la charité, pas plus que Je visage d'un mort ne garde la fraîcheur du teint qu'il avait étant vivant. Les actes de foi et d'autres vertus sont bons et louables. Celui qui n'a pas la charité a besoin plus qu'un autre de les produire souvent -, il faut qu'il prie, qu'il fasse des bonnes œuvres, afin d'incliner Dieu à lui rendre son amitié ; mais il n'en est pas moins vrai que tant qu'il ne l'aura pas recouvrée, ses œuvres sont incapables de lui mériter le ciel. On demanderait en vain à

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un arbre qui n'a plus de sève, des fleurs au printemps, et. des fruits en automne. Il n'en peut point produire. L'âme, sans la charité, est incapable de prodidre des fruits pour le ciel. C'est une vérité certaine ([ue saint Paul, inspiré de Dieu, nous enseigne clairement. Quand même, dit-il,. je parlerais les langues des hommes et des anges, si je ■ n'ai pas la charité, je suis un airain sonnant et une cymbale retentissanle. Lors même que j'aurais le don de prophétie et que je connaitrais tous les mystères et toute science ; lors même que j'aurais une foi à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Lors même que je distribuerais tous mes biens pour en nourrir les pauvres, lors même que je livrerais mon corps aux flammes jusqu'à en être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien, c'est-à-dire ne m'est d'aucun mérite pour le ciel, bien que par ces actions je puisse, comme par la prière, obtenir la grâce de revenir à Dieu,,

Ici, mon cher lecteur, voyez où vous en êtes, ayez richesses, santé, noblesse, estime des hommes, science; si vous n'avez pas la charité, vous n'êtes rien, et on peut vous dire avec l'ange de l'Apocalyse : Vous semblez vivre, mais vous êtes mort. Parce que vous dites : Je suis riche, et dans l'abondance, je n'ai besoin de rien, vous ne savez pas que vous êtes malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. 11 est bien pauvre, en e ffet, celui à qui Dieu manque ! 11 est bien aveugle celui qui ne comprend pas l'étendue de ce malheur; il est bien nu celui qui est dépouillé do la robe nuptiale de la grâce.

Si la condition dans laquelle la Providence vous a placés est pénible et dure, vous n'êtes pas moins à plaindre. Hélas! que de larmes versées, que de douleurs supportées, que de peines, que de travaux subis dans certaines situations ! Si ces épreuves sont jointes à l'amitié de Dieu, quelle moisson démérites; mais si on les endure comme les jnalfaiteurs, étant privé de la charité, quel malheur plus grand que tous les autres malheurs! Quoi, ces croix que Dieu nous offre comme des clés pour ou-

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vrir le ciel, nous refusons d'en profiter, en souffrant sans amour ! Avoir la peine et ne pas avoir le profit, n'est-ce pas désolant? Perdre par sa faute des souffrances si capables de nous mériter le ciel, quel dommage ! Comment peut-on se résigner à un tel sort? La cliarité est donc le bien le plus nécessaire à Thomme, puisque, sans elle, ni les honneurs, ni la fortune, ni la noblesse, ni la science, ni les vertus morales, ni même la foi et l'espérance ne peuvent nous ouvrir le paradis. Elle nous est plus nécessaire que la vie; car, avec la charité, la mort est le commencement de la vie éternelle; et sans la charité la vie est une mort qui peut amener la mort éternelle. Car si l'âme reste longtemps sans la charité, elle s'endurcit, comme l'eau en hiver se gèle quand le soleil s'éloigne de la terre; en s'endurcissant, elle devient de plus en plus insensible aux grâces et aux remords, elle sent de moins en moins son mallieur; elle se familiarise avec le mal; elle peut finir par être abandonnée du Dieu qu'elle abandonne et rouler de chute en chute dans l'abhne infernal.

Il est juste que celui qui court après les choses perdues se perde avec elles, a dit sainte Thérèse. Avec la charité, selon le mot de saint Laurent Justinien, le pauvre est riche, et sans la charité le riche est pauvre. Il n'y a donc qu'une chose redoutable, c'est d'être exclu de l'amitié de Dieu, et qu'une chose désirable, c'est cette amitié même.

charité, on peut donc tout sacrifier pour vous acheter ! Si lliomme donne tout ce quHl possède pour se procurer l'amour de Dieu, il regardera comme rien ce qu'il a donné pour un bien si nécessaire. Mon Dieu ! votre amour seul et votre grâce, et je suis assez riche et je ne demande rien de plus. Avec votre amour rien ne me maniue, et sans lui tout m'est à charge. David était puissant, riciie, victorieux, environné de toute la gloire du monde; mais quand il était privé de votre amitié, il disait : Les larmes sont jour et nuit ma nourriture. Il en donnait la raison : tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, semblait lui dire chaque jour : oU est votre Dieu ? Loin de 13ieu et de

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son araour, point de repos, point de vie surnaturelle; mais le trouble, le remords, l'amertume, la mort de l'àrae.

ARTICLE II Rien de plus utile que l'amour de Dieu.

La charité, en effet, renverse tous les obstacles qui s'opposent au vrai bien de l'homme, et elle est la source la plus efficace de ses mérites.

§ 1. — La charité renverse tout ce qui fait obstacle au bien de l'homme.

Notre vie n'est qu'un coui-t pèlerinage à travers le désert du monde pour arriver à la patrie après laquelle nous soupirons; mais qu'est-ce qui nous détourne du terme du voyage? Le péché qui nous fait mériter non la récompense, mais le chîîtiment. Qui nous mène à l'abîme? Les passions qui nous égarent. Or, qu'est-ce qui ruine en nous l'entpire du péché et des passions? La charité. Il n'est pas possible d'abord qu'elle soit dans une Tune en mèuie temps que le péché mortel ; on ne peut en même temps être à la fois l'ami de Dieu et son eunemi; du moment donc que par un acte d'amour parfait on est devenu l'ami de Dieu, il est impossible qu'on soit encore son ennemi. J'aime, dit le Seigneur, fainie ceux qui m'aiment. Donc la charité couvre et efface la multitude des péchés. C'est là une vérité catholique ; l'Eglise a condamné la doctrine contraire. Pourquoi faut-il qu'on n'y pense pas? Pauvre pécheur, qui gémissez sous le joug de Satan, qui fuyez comme Adam devant la face du Dieu que vous avez outragé, où irez-vous pour vous soustraire à sa poursuite? Quel feuillage assez épais pourra vous soustraire à ses regards? Changez de direction et, au lieu de vous éloigner de lui, venez vous jeter dans ses bras, et dites-lui : Père, j'ai péché, je vous ai offensé, j'ai blessé

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votre cœur •, personne pourtant n'avait autant de droit à' mon amour que vous. Vous méritez par vos perfectionsque l'on n'aime que vous. Parce que vous êtes souverainement aimable, je vous préfère à tout le reste, je regrette de vous avoir outragé. Plutôt la mort que de le faire à l'avenir. Cela suffit, les bras de Dieu s'ouvrent de loin au pauvre pécheur aimant et repentant. Vom ne repousserez pas, ô Dieu, disait David, un cœur contrit et humilié. Dès lors ce Père miséricordieux serre son prodigue sur son cœur, et il le rétablit dans ses bonnes grâces, et osia avant même que le pécheur aille faire l'aveu do ses fautes au prêtre pour en recevoir l'absolution. C'est le privilège de l'amour parfait de Dieu d'effacer le péché avant la confession, et d'ouvrir le ciel, à la mort, à celui qui, étant privé de la grâce, ne peut recevoir les secours de la religion. Il reste, sans doute, à celui qui a reçu ainsi son pardon l'obligation grave de confesser ses péchés mortels, puisque la confession est d'institution divine, et qu'il y a un précepte divin d'accuser tous ses péchés mortels au prêtre, quand on le peut. C'est pourquoi celui qui se flatterait d'échapper à la loi de la confession, en faisant un acte d'amour parfait, serait dans une illusion étrange; car comment ne pas comprendre qu'on n'aime pas Dieu, sinon de bouche, quand on veut esquiver ses préceptes ; et Dieu ne se paye pas de mots, il regarde le cœur. Ce n'est qu'autant qu'il trouve dans l'intérieur d'une âme la volonté d'observer tous ses commandements qu'il lui pardonne. Mais supposé que l'amour parfait soit sincère dans le pécheur-, et qu'il veuille vraiment confesser ses péchés, il est certain qu'il reçoit son pardon avant la confession, et s'il ne peut pas se confesser, sans la confession. Que dis-je? Non seulement un pécheur catholique peut ainsi se réconcilier avec Dieu, mais un hérétique, un protestant, un infidèle même le peuvent si Dieu les éclaire de la lumière de. la foi. La charité parfaite peut suppléer même au baptême qu'on ne pourrait pas recevoir. Elle amène infailliblement dans une âme la grâce sanctifiante

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•c|ui lave l'àme de tout péché. Et ce que nous disons ici n'est point douteux ni controversé, mais c'est un enseignement certain.

Que ceux qui ont le malheur de tomber dans quoique faute grave ne l'oublient pas, et qu'ils se relèvent aussitôt, en disant à Dieu en toute sincérité : Mon Dieu, parce que vous êtes infiniment aimable, je vous aime par-dsssus tout; pour Vamoiir de vous, je me repens de tout cœur de vous avoir offensé, et je vous promets de ne plus le faire. En négligeant de produire cet acte ou un autre semblable, ils restent sous le joug du démon, gui, une fois maître d'eux, les porte à toutes sortes- de chutes, les faisant rouler à sa guise d'abîme en abime. Toutefois, qu'on se garde bien, sous prétexte qu'on est rentré dans l'amitié de Dieu, de négliger de s'approcher fréquemment du sacrement de Pénitence ; car ce sacrement a une efficacité particulière pour réparer le passé et préserver du péché à l'avenir; de plus, les conseils du confesseur, la pénitence imposée sont de puissants secours pour éviter la rechute ; et, quand on aime Dieu sincèrement, on ne doit pas négliger les moyens de conserver la grîîce, qu'il nous a fournie dans sa miséricorde.

Qu'ils n'oublient pas cet enseignement surtout, ceux qui se trouvent à l'improviste en danger de mort, soit par suite d'un accident, soit par suite d'un mal subit qui les éti'eint et ne permettra pas au ministre de Dieu d'arriver à temps. Ce n'est pas le moment de se perdre, comme Judas, par désespoir, mais celui de se jeter avec confiance entre les mainsde Dieu et de faire un acte d'amour parfait et de contrition.

Ceux qui entourent les malades se rendent bien coupables quand ils n'avertissent pas à temps le prêtre de leur état, afin qu'ils puissent recevoir les sacrements en pleine connaissance et ne soient pas exposés à être surpris ; mais si le prêtre ne peut être là au moment suprême, qu'on supplée autant qu'on peut à son ministère, en faisant produire à un mourant des actes d'amour de Dieu et de con-

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trition. Ce n'est pas le moment de troubler par des larmes et par des cris la dernière heure d'un moribond; on aura le temps de se livrer à l'aise à sa douleur quanti il aura rendu le dernier soupir. Ces quelques minutes dévie sont trop précieuses pour qu'on les lui fasse passer dans une peine inutile. Qu'on l'aide plutôt à donner à Dieu son cœur et à se repentir, par amour, de l'avoir offensé.

Non seulement l'amour de Dieu efface le péché, mais même il peut arriver à un tel degré de perfection qu'il expie toutes les peines dues au péché. C'est ce qui a. lieu, d'après tous les théologiens, dans le martyre et dans . la profession religieuse faite avec les dispositions voulues. Le martyre et la profession religieuse sont regardés, en effet, par les théologiens comme un nouveau baptême après lequel on va droit au ciel sans passer par le Purgatoire. Mais il est clair que, sans mourir pour la foi et sans faire la profession religieuse, on peut, avec le secours de la grâce, s'élever à un amour parfait, égal à celui des âmes généreuses qui sacrifient leur vie pour la cause de Dieu ou qui se consacrent à lui et, par conséquent, capable, d'expier toute la peine due au péché. De plus, la charité nous fait triompher des passions qui nous égarent. Laissonsle dire à saint François de Sales :

« La femme, pour l'ordinaire, change sa condition en celle de son mari et devient noble s'il est noble, reine s'il est roi, duchesse s'il est duc. La volonté change aussi de qualité selon l'amour qu'elle épouse : s'il est charnel, elle est charnelle; spirituelle, s'il est spirituel; et toutes les affections de désir, de joie, d'espérance, de crainte, de tristesse, comme enfants nés du mariage de l'amour avec la volonté, reçoivent aussi par conséquent leur qualité de l'amour. Bref, la volonté n'est émue que par ses affections, entre lesquelles l'amour, comme le premier mobile et la première affection, donne le branle à tout le reste, et fait agir tous les autres mouvements de l'âme. Mais la volonté n'ai"me qu'en voulant aimer, et, de plusieurs amours qui se présentent ù elle, elle peut s'attacher

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à celui que hou lai semble, autrement il n'y aurait point d'amour ni prohibé ni commandé. Elle est donc maîtresse sur les amours, comme une demoiselle sur ceux qui la recherchent parmi lesquels elle peut élire celui qu'elle veut. Mais tout ainsi (ju'après le mariage, elle perd sa liberté, et de maîtresse devient sujette à la puissance du main, demeurant prise par celui qu'elle a pris ; do même la volonté qui choisit l'amour à son gré, après qu'elle en a. embrassé un, elle demeure asservie sous lui; et comme la femme demeure sujette à son mari qu'elle a choisi, tandis qu'il vit, et que, s'il meurt, elle reprend sa précédente liberté, pour se remarier à un autre; ainsi, pendant qu'un amour vit en la volonté, il y règne, et elle demeure soumise à ses mouA'ements; que si cet amour vient à mourir, elle pourra après en reprendre un auti'e. Mais il y a une liberté en la volonté, qui ne se trouve pas en la femme mariée, et c'est que la volonté peut rejeter son amour, quand elle veut, appliquant l'entendement aux motifs qui l'en peuvent dégoûter, et prenant résolution d'en changer l'objet.

» Ainsi, pour faire vivre et régner l'amour de Dieu en nous, nous amortissons l'amour-propre : si nous ne pouvons l'anéantir du tout, au moins nous l'affaiblissons en telle sorte que, s'il vit en nous, il n'y règne plus; comme au contraire, nous pouvons, en quittant l'amour sacré, adhérer à celui des créatures, qui est l'infâme adultère que le céleste Epoux reproche si souvent aux pécheurs. La volonté gouverne toutes les autres facultés de l'esprit humain; mais elle est gouvernée par son amour, qui la rend telle qu'il est. Entre tous les amours, celui de Dieu tient le sceptre et a tellement l'autorité de commander, insépai'ablement unie et propre à sa nature, que, s'il n'est le maître, incontinent, il cesse d'être et périt,

» L'amour est la vie de notre cœur. Et comme le contrepoids donne le mouvement à toutes les pièces mobiles d'une horloge, ainsi l'amour donne à l'àme tous les mouvements qu'elle a. Toutes nos affections suivent notre amour;

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et selon lui, nous désirons, nous nous délectons; nous espérons et désespérons ; nous craignons, nous nous encourageons, nous haïssons, nous fuyons, nous nous attristons, nous entrons en colère, nous triomphons. Quand donc le divin amour règne dans nos cœurs, il assujettit royalement tous les autres amours de la volonté, et, par conséquent,.^ toutes ses affections, parce que naturellement elles suivent les amours : puis, il dompte l'amour sensuel, et le réduisant à son obéissance, il tire aussi après lui toutes les passions sensuelles.

» Qui aura l'amour de Dieu un peu abondamment n'aura plus ni désir, ni crainte, ni espérance, ni courage, ni joie que pour Dieu, et tous ses mouvements seront apaisés en ce seul amour céleste. »

Saint Léonard de Port-Maurice exprime d'une manière , plus frappante encore la même vérité.

« La charité une fois entrée dans le cœur, quelle guerre d'extermination ne fait-elle pas à tous les vices? Qu'il suffise de dire que l'Esprit-Saint la compare à la mort : For- Us ut mors dilectio. Il est certain qu'il n'y a pas de force qui résiste à la mort. Elle attaque le guerrier au sein de la victoire, et les armées sur le champ de bataille; elle arrache l'enfant à son père, le mari à sa femme, l'ambitieux à ses dignités, l'avare à ses trésors : Siccine séparât aniara mors. Voilà justement ce que fait la charité : celui qui aime Dieu de tout son cœur n'est pas attaché aux richesses,, parce qu'il met toute sa richesse en Dieu ; il n'a point d'attachement désordonné pour ses amis et ses parents, parce qu'il reconnaît Dieu pour son ami et son père véritable, pour l'ami le plus généreux et le père le plus tendre. On dit d'une âme qui aime vraiment Dieu qu'elle est morte au monde parce qu'aucune chose au inonde ne peut l'émouvoir et que sa devise est celle de l'Apôtre : Mihi vivere Chrisius est ; Ma vie, c'est Jésus-Christ. La charité s'élève même jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit : Pertingit usque ad divisionem animœ et spiiitus, parce qu'une âme, réellement embrasée du feu de la charité, n'a plus de

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-volonté propre, plus d'inclination propre, plus d'opinion propre; elle va juscfu'à se détacher entièrement d'ellcmèrae pour s'unir à Dieu d'un amour parfait; elle no ■cherche et ne veut que le bon plaisir de Dieu. Je vous le demande, une âme éprise de la sorte de l'amour de Dieu n'est-elle pas une image vivante de l'àme bienheureuse, ■et ne jouit-elle pas sur la terre d'un paradis anticipé? Trop heureux si vous parveniez à ce degré éminent. »

L'amour de Dieu est donc le moyen le plus court, le plus efficace, le plus facile de détruire le péché et d'amortir les mauvaises passions qui l'engendrent. Il y a plusieurs moyens de purger un champ des ronces et des broussailles. L'un consiste à les arracher une à une, et ce travail est long et pénible; l'autre consiste à y mettre le feu par un vent favorable, et, en peu de temps, tout est réduit en cendres qui servent même à fertiMser le champ. Nous avons de même deux moyens de purifier notre àme et de parvenir à la perfection : d'abord la hache de la mortification en donnant tantôt sur une habitude, tantôt sur une autre, tantôt sur l'orgueil, tantôt sur l'envie, etc. ; par ce moyen, on peut en venir à bout; mais cependant pas si sûrement ni si facilement qu'avec le feu de la charité, qui consumera en peu de temps toutes les mauvaises habitudes du champ de notre tàrae, la rendra fertile en bonnes affections et en bonnes œuvres.

C'est ce qui arriva aux Apôtres lorsque le Saint-Esprit descendit visiblement sur eux, le jour de la Pentecôte; c'est ce qui est arrivé à saint Paul, à sainte Magdeleine, à sainte Catherine de Gènes et à plusieurs autres. Aller à Dieu par amour, c'est y aller à pas de géant, c'est y courir, c'est y voler. « De toutes les âmes qui vont à Dieu, dit saint Bernard, c'est celle qui aime le plus ardemment, qui court plus rapidement et qui arrivera la première ; c'est celle qui a le plus tôt banni le péché de son cœur, réglé ses passions, déraciné ses habitudes vicieuses. »

mon Dieu, mon cœur est hérissé des épines de mes

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péchés et de mes inclinations perverses qui l'ont si souvent déchiré et meurtri. Allumez donc les flammes de votre amour qui consume en lui tout ce qui n'est pas selon vous. J'ai tant tardé de vous donner mes affections, que je dois au moins courir pour réparer le temps perdu. Je vous aime, Seigneur, attisez en moi par votre grâce les flammes de votre amour. Je voudrais vous aimer comme les Saints. Je ne puis me résigner à vous aimer peu, quand je sais qu'étant infiniment aimable, vous méritez un amour infini.

I 2. — La charité est la source des mérites.

La charité ne se contente pas de renverser les barrières qui nous bari'ent la route du ciel, elle nous fait mériter la récompense éternelle. La vie, c'est un temps d'épreuve donné à l'homme pour prouver à Dieu sa fidélité ; mais comment peut-il prouver plus efficacement qu'il est fidèle à Dieu, qu'en s'attachant à lui de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces? Aussi est-ce par la charité que l'homme mérite le plus efficacement. Ce serait une erreur de dire que Dieu ne récompense que la charité ; car les actes des autres vertus sont bons et dignes de quelque récompense, même dans un pécheur ; mais ils ne deviennent méritoires du ciel que par la charité qui, seule, leur donne un prix en. proportion avec la béatittide céleste. Comme nous l'avons remarqué plus haut, s'ils sont faits en état de péché, ce sont des œuvres mortes et incapables de mériter le ciel. Mais, supposé l'état de grâce, tous sont agréables à Dieu, qui aime celui qui l'aime. Les pères trouvent bon tout ce que font leurs enfants tant qu'ils sont innocents. Dieu donc, dans celui qui a la charité, récompensera les actes de foi, d'espérance et de toutes les vertus morales. Mais c'est à la charité qu'il faut attribuer leurs mérites pour l'éternité. Saint François de Sales l'explique avec sa grâce oi'dinaire.

« Dans les amis de Dieu, les œuvres bonnes et les ver-

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tus morales sont anoblies et élevées à la dignité d'œiivres saintes à cause de l'excellence du cœur qui les produit. C'est une propriété de l'amitié de rendre agréaljle l'ami et tout ce qui est en lui de bon et d'iionnète. Toutes les (ouvres vertueuses d'un cœur ami de Dieu sont consacrées à Dieu, car le cœur qui s'est donné lui-même, comment n'aurail-il pas donné tout ce qui dépend de lui-même ? Qui donne l'arbre sans réserve n'en donne-t-il pas aussi les feuilles, les fleurs et les fruits? bonté souveraine do ce grand Dieu! laquelle favorise tant ses amants, qu'elle chérit leurs moindres petites actions, pour peu qu'elles soient bonnes, et les anoblit excellemment, leur donnant le titre et la qualité de saintes ! Hé! c'est la contemplation de son Fils bien-aimé, duquel il veut honorer les enfants adoptifs, sanctifiant tout ce qu'il y a de bon en eux : les os, les cheveux, les vêtements, les sépulcres et jusqu'à l'ombre de leurs corps, la foi, l'espérance, l'amour, la religion, ou même la sobriété, la courtoisie, l'aïîabilité des cœurs.

» Un grand général d'armée, ayant gagné une bataille, aura sans doute tout l'honneur et non sans cause ; car il aura combattu lui-même en tête do l'armée, pratiquant plusieurs beaux faits d'armes; et, pour le reste, il aura disposé l'armée, puis ordonné et commandé tout ce qui aura été exécuté, tellement qu'il est estimé d'avoir tout fait, ou par soi-même en combattant de ses propres mains, ou par sa conduite en commandant aux autres- Que si même quelques troupes amies surviennent à l'imprévu et se joignent à l'armée, on ne laissera pas d'attribuer l'honneur de leur action au général, parce que, encore qu'elles n'aient pas reçu ses commandements, elles l'ont néanmoins servi et suivi ses intentions. Mais pourtant, après qu'on lui a donné toute la gloire en gros, on no laisse pas d'en distribuer les pièces à chaque partie de l'armée, en disant ce que l'avant-garde, le corps et l'arrièregarde ont fait, comment les Français, les Italiens, les Allemands, les Espagnols se sont comportés! Oui même, on loue les particuliers qui se sont signalés au combat. Ainsi

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entre toutes les vertus, la gloire do notre salut et de notre victoire sur l'enfer est déférée à l'amour divin, qui, -comme prince et général de toute l'armée des vertus, l'ait tous les exploits par lesquels nous obtenons le triomphe. Car l'amour sacré a ses actions propres, ses issues et ses procédés de lui-même par lesquels il a fait des miracles d'armes sur nos ennemis ; outre cela, il dispose, commande et ordonne les actions des autres vertus, qui, pour cette cause, sont nommés actes commandés ou ordonnés de l'amour. Que si enfin quelques vertus font leurs opérations sans son commandement, pourvu qu'elles servent à son intention qui est l'honneur de Dieu, il ne laisse pas de les ■avouer siennes. Or, quoique en gros nous disions, après le divin Apôtre, que la chanté soufre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout, et en somme qu'elle fait tout; néanmoins nous ne laissons pas de distribuer en particulier la louange du salut des Bienheureux aux autres vertus, selon qu'ils ont excellé en chacune: car nous disons que la foi a sauvé les uns ; l'aumône quelques autres ; la tempérance, l'oraison, l'humilité, l'espérance, la chasteté, les autres ; parce que les actions de ces vertus ont paru avec lustre en ces saints. Mais, toujours réciproquement aussi, après qu'on a élevé ces vertus particulières, il faut rapporter tout leur honneur à l'amour sacré qui, à toutes, donne la sainteté qu'elles ont. Car que veut dire autre chose le glorieux Apôtre, inculquant que la charité est béniçine, patiente, qu'elle croit tout, espère tout, supporte tout, sinon que la charité ordonne et commande à la patience de patienter et à l'espérance d'espérer et. à la foi de croire?

» Il est vrai qu'avec cela il signifie 'encore que l'amour est l'âme et la vie de toutes les vertus, comme s'il voulait dire que la patience n'est pas assez patiente, ni la foi assez fidèle, ni l'espérance assez confiante, ni la débonnaireté assez douce, si l'amour ne les anime et ne les Aàvifie. Et c'est cela même que nous fait entendre ce même vase d'élection, quand il dit que sans la chanté rien ne lui profite,

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et qu'il n'esl rien; car, c'est comme s'il disait que sans l'amour il n'est ni patient, ni débonnaire, ni constant, ni l'idèlej ni espérant, ainsi qu'il est convenable pour être serviteur de Dieu qui est le vrai et désirable être de l'homme. »

Certains tliéologiens, tout en reconnaissant que les actes surnaturels des vertus autres que la charité, bien qu'ils ne soient pas inspirés par elle, méritent d'être récompensés dans le ciel, enseignent cependant que la récompense essentielle des élus, c'est-à-dire une vision ou une possession plus ou moins pleine de Dieu, n'est méritée que par les actes de charité, ou par ceux que la charité inspire. Ils se, fondent sur les paroles de l'Écriture : Dieu a promis la couronne de (jloire à ceux qui Vaiment. Coronam gloriœ qiiam repromisit Dominus diliyentibus se.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que la charité est le moyen le plus efficace d'acquérir de grands mérites. Tout acte de charité, dit saint Thomas, mérite la vie éternelle. La charité n'est pas intéressée; elle n'agit pas en vue de la récompense, mais elle la mérite d'autant plus grande qu'elle y pense moins. Ne sommes-nous pas nousmêmes tout disposés à payer d'autant plus largement ceux qui se dévouent pour nous, qu'ils le font avec plus de désintéressement? Saint François de Sales est plus explicite encore que saint Thomas.

« Le prix de l'amour que nous portons à Dieu, dit-il, dépend de l'éminence et de l'excellence du motif pour lequel et selon lequel nous l'aimons, en ce que nous l'aimons pour sa souveraine, infinie bonté comme Dieu et selon qu'il est Dieu. Or, une goutte de cet amour vaut mieux, a plus de force et mérite plus d'estime que tous les autres amours qui jamais puissent être dans les cœurs des hommes et parmi les cœurs des anges; car, tandis que cet amour vit, il règne et tient le sceptre sur toutes les affections faisant préférer Dieu en sa volonté, à toutes choses indifféremment, universellement, et sans réserve. » , Le P. Lejeune rend cette vérité plus saisissante encore.

174 c'est notre intérêt d'aimer dieu

« Dans une balance, dit-il, mettez au côté gaucho tous les rares ouvrages de Zeuxis, d'Apelle, de Praxilèlc, de Phidias et des autres excellents maîtres en peinture, en sculpture, en architecture et orfèvrerie ; qu'on y mette de plus toutes les batailles, les victoires et les grands exploits des Hercule, des Alexandre, des Scipion, des Pompée, des César et de tous les autres conquérants; qu'on y mette lés livres de Platon, d'Arislote, de Sénèque et des philosophes; toutes les harangues des Cicéron, des Déniosthène, des Quintilien et de cent autres orateurs imaginables; et qu'on mette, au côté droit, un seul acte d'amour de Dieu ; en l'estime et au jugement de son Esprit divin, le côté gauche ne pèserait pas une plume, pas un grain de sable, on comparaison du côté droit. Si Dieu regarde d'un côté les mouvements et les influences des cieux, la splendeur du soleil, l'éclat de la lune et des étoiles, le commerce des éléments," la fécondité de la mer et la fertilité do la terre, la production des plantes, la multiplication des animaux et toutes les actions naturelles des hommes et des anges, il n'en a point tant de satisfaction ni de complaisance qu'il en a pour une âme qui fait un seul acte d'amour de Dieu.

» L'amour de Dieu est préférable à toutes les sciences, à toutes les visions et révélations, à toutes les prophéties, à tous les miracles et à toutes les autres grâces gratuites, si admirables et précieuses qu'elles soient ; car saint Paul les ayant toutes représentées aux Corinthiens, ajoute : Je veux vous montrer un autre don plus excellent que tout ce que je viens de vous dire, et c'est la charité dont il parle incontinent. — Donnez-moi un homme qui enseigne la théologie aussi doctement que saint Thomas et que saint Bonaventure, qui prêche aussi éloquemment que saint Chrysostome et saint Augustin, qui interprète l'Ecriture aussi savamment que saint Basile et que saint Grégoire, qui ait le don des langues pour se faire ■entendre à tous les peuples comme les disciples, le jour de la Pentecôte, qui ait des révélations aussi mystérieuses que le prophète Ezéchiel et (jue saint Jean l'Evangéliste,

c'est notre intkrkt d'aimer dieu 17o

qui prédise les choses à voniv, aussi infailliblement que Jorémie ou qu'Isaïe, (jui guérisse toute sorte de malades par son ombre, comme saint Pierre, qui ressuscite les morts comme saint Martin et saint Dominique, qui convertisse à la foi des provinces et des nations entières comme les Apôtres, et qui fasse même toutes ces choses sans commettre de péché mortel, mais sans amour de Dieu : une petite villageoise qui fait un acte d'amour est en plus grande considération devant Dieu et plus estimée de lui que cet homme-là.

» Voilà un chrétien qui a une foi aussi vive que saint Grégoire le Thaumaturge, et qui transporte les montagnes, qui donne tous ses biens aux pauvres, avec autant de libéralité que saint Jean l'Aumônier, qui endure plusieurs maladies durant vingt-huit ans avec autant de patience (jue sainte Lidwine, qui fait pénitence sur une colonne comme saint Siraéon Stylite, qui souffre d'être écorché tout vif, coupé en petits morceaux ou bien brûlé à petit feu avec autant de constance que les saints martyrs, mais sans amour de Dieu : un petit artisan qiù fait un acte d'amour mérite plus que lui.

» Dans l'Apocalypse, il est dit à l'évèque de Laodicée : Suadeo tibi emere a me aurum if/niiiim, parce qu'il s'était un peu refroidi dans la charité : Je vous conseille d'acheter de moi de l'or enflammé. On n'a pas coutume d'acheter l'or; au contraire, c'est avec l'or qu'on achète toutes choses : il s'agit de l'or de l'amour de Dieu, du trésor de la charité. On conseille de l'acheter parce qu'un acheteur fait toujours plus de cas ou pense avoir plus grand besoin de ce qu'il achète que de ce qu'il donne. L'amour de Dieu est mille fois plus précieux et vous est incomparablement plus nécessaire que tout ce (|ue vous en pouvez donner; si vous en connaissiez le prix et la valeur, il n'est rien (juo vous ne voulussiez donner, rien que vous ne voulussiez faire et endurer pour en avoir un petit grain ; vous feriez volontiers comme un ancien infidèle, si vous pensiez avoir le même succès.

Î76 c'est nôtre intérêt d'aimer dieu

» Une feinine de Nisibe, qui était ciirétienne, avait un mari païen. Cet iiomme, n'ayant que cinquante écus pour toute fortune, était décidé à les placer dans une banque, afin d'en retirer quelques intérêts, quand sa femme lui dit: « Il faut les donner au Dieu des chrétiens; il paie largement tout ce qu'on lui donne. » Alors cet homme croyant, sur la parole de sa femme, faire une bonne affaire, lui dit d'aller avec lui porter cette somme au Dieu des chrétiens. Ensemble donc ils vont à l'église et rencontrent plusieurs pauvres sous le portique. ]La femme dit à son mari que, c'était prêter au Dieu des chrétiens que de distribuer ces cinquante écus aux pauvres. Le brave homme le fait et s'en va tout heureux. Mais trois mois après, tous deux se trouvant dans la nécessité, sa femme lui conseilla d'aller à l'église, que Dieu lui rendrait ce qu'il lui avait prêté. Il y va, il parcourt tout l'édifice sans rencontrer personne, il trouve toutefois une pièce d'argent à l'endroit même où il avait distribué aux pauvres ses cinquante écus ; et avec cet argent il achète du vin et un poisson qu'il porte à sa femme, en lui racontant ce qui lui était arrivé. Sa femme, en ouvrant le poisson, y trouve une belle perle qu'elle fait voir à son mari. Celui-ci va l'offrir à un marchand de pierres précieuses qui lui en donne cent écus, deux fois plus qu'il n'avait distribué aux pauvres. Cet homme alors reconnaît que le Dieu des chrétiens est le seul véritable, il renonce au paganisme.

» Cette bonne femme prenait au pied de la lettre la promesse de Jésus dans l'Evangile, de readre le centuple à ceux qui auront quitté ou donné quelque chose pour lui ; quelquefois il l'accomplit au pied de la lettre, comme il le fit en cette occasion ; mais ce n'est pas le plus ordinaire, de peur qu'on ne le serve pour les biens temporels : le centuple qu'il promet et qu'il donne plus volontiers, c'est son amour qui vaut cent mille fois et cent millions de fois mieux que toutes les richesses du monde. Celui qui aime Dieu est aimé de lui. Ego diligentes me diligo. »

« Oh! quel bel échange, s'écriait sainte Thérèse, de

c'est notre intérêt d'aimer dieu 177

donner notre amour à Dieu et de recevoir le sien! »

Mais elle ajoutait cet avis: « C'est parce que nous n'arrivons pas à donner sincèrement à Dieu tout notre cœur, que Dieu ne nous donne pas non plus tout le trésor de son amour. » Sacrifions donc tout pour nous procurer l'amour de Dieu, d'autant plus qu'en acquérant l'amour de Dieu nous acquerrons du même coup toutes les vertus. « La reine des abeilles, dit saint François de Sales, ne se met jamais en marche qu'elle ne soit escortée de tout son petit peuple; et la charité n'entre jamais dans un cœur, qu'elle n'y loge avec soi tout le train des autres vertus, les exerçant et les mettant en besogne comme un capitaine fait de ses soldats » ; et plus une dme aime Dieu, plus elle cherche à se parer des vertus qui sont le seul ornement qui lui plaise.

Mais si un acte d'humilité a son mérite, quand il est fait en état de grâce, il à un mérite plus grand qiland on fait cet acte par amour pour Dieu. Car la charité est la reine des vertus; et il n'est rien qui plaise à Dieu autant qu'elle. Ce que nous disons de l'humihté s'applique aux actes de toute autre vertu et à toutes les œuvres bonnes que l'on peut faire. Inspirés par là charité, ces actes ont le mérite de la charité. On comprendra cela plus facilement par les contraires. Celui qui vole, afin d'avoir de l'argent pour boire et s'enivrer, est plus ivrogne que voleur ; de même, celui qui obéit par amour pour Dieu, fait plutôt un acte de charité qu'un acte d'obéissance ; aussi mérite-t-il davantage. Il en est des œuvres saintes comme de la monnaie, ce n'est pas le nombre, ni le poids, ou la difficulté qu'on a à les faire, qui en fait principalement le piix, mais la qualité. Une pièce d'or vaut bien des pièces de cuivre; et un acte d'amour parfait souvent vaudra plus que plusieurs actes des autres vertus. Et plus l'amour est grand, plus l'œuvre qu'il inspire a de mérite. « Une personne, dit saint François de Sales, qui souffre le martyre avec une once d'amour, méritera àans doute beaucoup et fera une œuvre très agréable à Dieu, car on

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ne saurait donner davantage que sa vie ; mais une autre qui ne soulfrira qu'une piqûre d'épingle avec deux onces d'amour, aura plus de mérite et fera une œuvre plus agréable au Seigneur, parce que c'est la charité et l'amour qui donnent le prix à tout. »

Quels monceaux de mérites doivent donc entasser ceux qui, ayant le cœur embrasé de charité, font tout par amour pour Dieu et multiplient dans la journée les actes d'amour. Et, d'autre part, n'y a-t-il pas lieu de déplorer le sort de tous ceux qui travaillent et (jui souffrent et n'aiment pas Dieu, et même les pertes énormes do mérites que subissent ceux dont l'amour est imparfait, ou qui font leurs actions sans les offrir à Dieu par un motif de charité? Si vous travailliez dans une mine de plomb ou de fer, et qu'un homme sage vous dit : « Mon ami, vous avez beaucoup de peine et vous gagnez peu; il y a là une mine d'or, creusez-la, vous n'aurez plus do peine et vous gagnerez beaucoup plus » ; ne seriez-yous pas bien mal avisé si vous ne l'écoutiez pas? Vous souffrez^ vous travaillez, vous obéissez, par contrainte, ou pour plaire aux créatures, et pour vous procurer quelque intérêt ou quelque satisfaction, ou même dans des vues honnêtes, mais sans motif surnaturel, ou avec des motifs surnaturels imparfaits. Les Docteurs de l'Eglise, appuyés sur la raison et sur la parole de Dieu, vous disent : « Vous faites un petit métier. Si vous faisiez la même chose en vue de Dieu, et pour lui plaire, vous auriez bien moins de peine et vous gagneriez davantage. » Ne serait-ce pas insensé que de ne pas les croire ou de les croire sans profiter de leur conseils?

Les savants au moyen âge ont cherché pendant des siècles la pierre philosophale, à l'aide de laquelle ils espéraient pouvoir tout convertir en or, ils n'y ont pas réussi. La vraie pierre philosophale, c'est la charité qui convertit tout, non en un or et un argent périssables, mais en des trésors pour le ciel.

Tendons à plaire à Dieu on lui rapportant par amour toutes nos pensées, toutes nos affections, toutes nos paroles,

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toutes nos actions. Quand nous faisons une bonne œuvre, on nous proposant toutes les lins honnêtes qu'elle peut avoir, qui nous empêche d'y ajouter la fin la plus excellente (le toutes, qui est l'intention de plaire à Dieu et de lui témoigner notre amour. Par exemple, nous avons l'intention de soulager la misère du pauvre dont nous sommes émus, qui nous empêche de dire à Dieu : C'est par amour pour vous que je veux alléger cette infortune d'un malheureux ? Et ainsi dans toute bonne action à faire. Du reste, il n'est pas nécessaire avant chaque acte de formuler cette intention. Il suffit d'avoir dit sincèrement à Dieu le matin : Mon Dieu, qui êtes infiniment aimable, je vous aime par dessus tout et pour V amour de vous, je vous offre tout ce que je ferai aujourd'hui. En vertu de cette offrande, toutes les actions bonnes ou même indifférentes de la journée deviennent, pourvu qu'on soit en état de grâce, des actes d'amour de Dieu, dignes de la béatitude du ciel.

Le saint évèque de Genève disait que le pur amour consume tout ce qui n'est pas Dieu, pour tout convertir on amour, puisque tout ce qui se fait pour Dieu est amour de Dieu. Ohl que Dieu est bon et libéral envers l'âme qui le cherche lui seul! Avec l'amour divin on obtient,

tous les biens : Venenmt omnia bona pariter cum

illâ. C'est pourquoi saint Augustin disait que, « pourvu qu'on aime Dieu, l'on peut faire tout ce qu'on A^eut : Ama, et fac quod vis. »

Quand on aime quelqu'un, on évite tout ce qui peut lui être désagréable, et l'on cherche à lui plaire de plus en plus. Ainsi, celui qui aime véritablement Dieu est incapable de rien faire sciemment qui lui déplaise ; il s'applique, au contraire, le plus qu'il peut, à faire ce qui lui est agréable. Où règne l'amour do Dieu aucun mal n'est à craindre.

Que j'ai de regret, Seigneur, de ne l'avoir pas compris plus tôt! Que de fois j'ai perdu mon temps et ma peine dans mes travaux et mes souffrances, parce que vous n'y étiez pour rien, ou parce que je n'avais pas eu soin

180 c'est notre intérêt d'aimer dieu

de vous les offrir! Que d'œuvrcs j'ai faites que vous^ trouverez trop légères, quand vous les jetterez dans votre balance, car je ne vous les ai pas rapportées ! Désormais, à toute bonne intention j'ajouterai celle de vous plaire et de vous témoigner mon amour ; et, tous les matins, dès mon réveil, je vous renouvellerai l'offrande que je vous fais à cette heure de toutes mes pensées, de toutes mes paroles, do toutes mes actions, afin que toutes soient inspirées par votre amour et sanctifiées par lui, et qu'ainsi je puisse m'amasser des trésors dans le ciel : car mon amoui'y et par conséquent ma béatitude, seront dans l'éternité au même degré auquel je me serai élevé dans le temps. Il est écrit en effet : Ùhomme moissonnera ce qu'il aura semé.

ARTICLE /// Rien de plus honorable pour l'homme que la charité.

Si nos intérêts éternels ne nous touchaient pas, soyons du moins sensibles à l'honneur, à la gloire véritable. Or, dit le Saint-Esprit, c'est une grande gloire d'imiter le Seigneur. Ce qui fait la dignité de l'homme, c'est sa raison ; s'il n'écoute pas la raison, il se met au niveau, et même au-dessous de la brute, qui, n'ayant pas l'intelligence, ne peut pas en abuser. « Or, le vice, dit saint Thomas, est contre la raison. La vertu, au contraire, est selon la raison. » C'est donc par la vertu que l'homme s'honore. Et l'honneur qui lui revient est d'autant plus grand qu'il pratique plus les vertus, et que les vertus qui éclatent en lui sont plus parfaites. Or, la reine des vertus, c'est la charité; elle brille entre toutes les autres-comme l'or entre les autres métaux, comme la rose entre les autres fleurs, comme le soleil entre les autres astres. De plus, comme nous l'avons déjà dit, c'est elle qui, de l'aveu de tous les théologiens, fait la perfection de l'homme. Il importe de ne pas l'ignorer ; car quand on ne sait pas en quoi consiste la perfection, on risque de ne pas l'atteindre. Quel tireur se pourrait flatter d'atteindre le but, s'il avait les yeux bandés; mais s'il

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voit le but, il lui est facile d'y frapper, si peu qu'il soit habile. Si on sait où se trouve un trésor, on l'a déjà trouvé à moitié; si on l'ignore, on risque de faire des recherches pénibles et inutiles.

La perfection n'est pas à remuer le bras, mais à faire bien agir le cœur. Tel s'agite beaucoup à faire des œuvres saintes en elle-mêraes qui est très imparfait devant Dieu, lors même que nous l'admirons plus que d'autres. Un oiseau semble aller plus \àte que la terre, et la terre fait plus de chemin en une heure que l'oiseau n'en saurait faire en une année.

Ainsi, celui qui aime Dieu fait plus de progrès dans la perfection en une journée que d'autres en plusieurs années. Aussi saint Bernard dit-il avec raison : « La A'^aleur d'une âme doit être estimée selon la mesure de charité qu'elle a.» La perfection d'un être, c'est de remplir la fin pour laquelle il a été créé. La perfection de l'œil est de voir, puisque c'est à cela qu'il est destiné; la perfection de l'oreille, c'est d'entendre, puisque cet organe n'a été fait que dans ce but. La fin de tout être intelligent, c'est Dieu, l'intelligence ne lui ayant été donnée que pour connaître son Créateur et s'unir à lui. Or, qu'est-ce qui nous fait atteindre Dieu, qu'est-ce qui nous unit à lui d'une manière plus complète dès ce monde? C'est l'amour. Donc la perfection de l'homme, sa vraie noblesse, c'est d'aimer Dieu, afin de pouvoir l'aimer et lui être uni éternellement, fin sublime, fin telle que Dieu ne pouvait nous en donner une plus élevée; et, par ce 'côté-là, nous n'avons rien à envier aux anges, aux séraphins, ni à tous les chœurs angéliques.

Lorsqu'une montre va mal, il ne suffit pas de placer l'aiguille extérieure sur l'heure qu'elle doit indiquer, mais il faut l'ouvrir et en mettre en ordre les ressorts secrets. C'est par l'intérieur qu'il faut commencer quand on veut régler l'extérieur. Quand le cœur est réglé par la charité, il règle les paroles, la tenue, toutes les actions, pour les rapporter à Dieu qui est la fin dernière de toute la vie humaine.

182 c'est notre intérêt d'aimer dieu

De plus, comme nous l'avons déjà remarqué, toutes les autres vertus font cortège à la charité, comme les suivantes à leur reine. Elles l'accompagnent toujours dans une âme. Celui donc qui a la ctiarité est orné non seulement de la vertu de toutes la plus excellente, mais encore de toutes les autres vertus. Quelle parure magnifique! Que peut-il y avoir de plus beau en ce monde que l'éclat do ■ cette àme, où se mêlent toutes les fleurs spirituelles capables de ravir le cœur de Dieu et des hommes euxmêmes ?

« Notre àme, dit saint Augustin, devient hideuse par l'iniquité; en s'unissant à Dieu, elle devient belle. Quel est cet anîour qui rend beau celui qui l'a? Dieu est toujours beau. Celui qui est toujours beau m'a aimé le premier ; et qui a-t-il aimé, sinon des êtres laids et difformes? Mais il ne les a pas aimés pour les laisser tels, mais pour les changer, afin que de laids ils devinssent beaux. Comment serons-nous beaux? En aimant celui qui l'est toujours. Plus cet amour grandit eu vous, plus augmente votre beauté ; car c'est la charité qui est la beauté de l'âme. »

Par elle, nous devenons semblables à Dieu qui est charité. De tous les sentiments dont le cœur de l'homme est capable, il n'y a, selon l'ingénieuse et solide réflexion de saint Bernard, que l'amour de Dieu par où l'homme puisse rendre en ([uelque manière, si l'on ose ainsi parler, la pareille à Dieu, et c'est le seul acte de religion en vertu duquel, tout faibles que nous sommes, nous puissions sans présomption prétendre à quelque sorte d'égalité dans le commerce que nous entretenons avec Dieu.

Quand Dieu me juge, je ne puis pas entreprendre pour cela de le juger; quand il me commande, je n'ai pas droit de lui commander; mais quand il m'aime, non seulement je puis, mais je dois l'aimer. A tous les autres attributs qui sont en Dieu, et qui ont du rapport à moi, je réponds par quelque chose de différent ou, pour mieux dire, par quelque chose d'opposé à ses attributs mêmes ; car j'honore

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la souveraineté de Dieu par ma dépendance, sa grandeur par l'aveu de mon néant, sa puissance par le sentiment de ma faiblesse, sa justice par ma crainte et par mon respect, et si là-dessus j'avais la moindre pensée de m'égalera lui, ce serait l'outrager et me rendre digne de ses plus rigoureuses vengeances; mais quand j'aime Dieu, parce qu'il m'aime et que je veux lui rendre amour pour amour, bien loin qu'il s'en offense, il s'en fait honneur, et il trouve bon que je m'en fasse un mérite. Je puis en cela seul, sans témérité, me mesurer pour ainsi dire avec Dieu, et quelque disproportion qu'il y ait entre Dieu et moi, j'ai par cet amour, non pas de quoi ne rien devoir à Dieu, mais de quoi lui payer autant que possible ce que je lui dois. Comme, tout Dieu qu'il est, il ne peut rien faire de plus avantageux pour moi que m'aimer, ainsi de ma part ne peut-il rien exiger de plus parfait ni de plus digne que mon amour.

L'amour de Dieu est donc le chef-d'œuvre de l'homme. Pour le comprendre plus clairement, il faut se rendre compte de la différence qu'il y a entre connaître et aimer. Quand nous connaissons les choses, nous no sortons pas de nous-mêmes pour nous unir aux choses que nous connaissons. Quand nous connaissons le soleil ou les astres, nous ne nous transportons pas dans les hauteurs qu'ils habitent. C'est leur image qui vient dans nos yeux, et ensuite dans notre esprit; mais quand notre volonté aime, elle sort d'elle-même pour se porter vers l'objet de ses affections, s'y unir, s'v attacher et ne faire qu'un avec lui.

C'est pour cela que la seule connaissance du mal ne nous rend pas méchants. Dieu, qui est la sainteté infinie, connaît tout le mal ; mais l'amour du mal nous rend mauvais, parce que, par cet amour, nous nous unissons à ce qui est coupable, nous nous y attachons. Delà cette parole que le Saint-Esprit a dite des pécheurs : Ils sont devenus abominables, comme les choses qu'ils ont aimées. « Chacun est tel qu'est son amour, dit saint Augustin, vous aimez

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la terre, vous êtes terre; vous aimez Dieu, vous devenez en quelque sorte divin. »

Puisque l'amour a la puissance do nous rendre semblables à l'objet aimé, quelle n'est pas la grandeur à laquelle l'homme est élevé par l'amour de Dieul Car comme Dieu est infiniment beau, noble, riche, puissant, sage, bon, parfait, qu'il est la noblesse, la richesse, la sainteté et la perfection joar essence, l'homme, en l'aimant, et par conséquent en s'unissant et en se transformant en quelque sorte en lui, deviendra aussi très noble, très riche, et comme participant de toutes les autres perfections de Dieu et à un degré d'autant plus érainent que l'amour sera plus grand, parce que les degrés de cette ressemblance suivent les degrés de l'amour ; de sorte que l'on pourra dire avec le Prophète d'un homme qui aime au degré le plus éminent : Vous êtes comme un Dieu.

Une chose devient vile lorsqu'elle s'unit à une chose de moindre valeur ; l'argent ne s'avilit point en s'alliant avec l'or, au contraire, il est anobli; mais il s'avilit en s'alliant avec du plomb. « Car il est évident, dit saint Thomas, que la créature raisonnable qui a une âme spirituelle, immortelle, créée à l'image de Dieu, est plus excellente et plus parfaite que toutes les créatures corporelles, qui ne font que passer, et'qu' ainsi elle se souilleet s'abaisse quand elle donne sou amour aux choses temporelles qui sont au-dessous d'elle^ et qu'elle s'élève et se purifie aU' contraire lorsqu'elle ainie ce qui est au dessus d'elle, c'està-dire son: Dieu. » EUe a dès lors le même objet de ses affections que Dieu qui aime nécessairement ses perfections infinies. J)onc, sursmn corda : Le cœur en: haut. Que les quadrupèdes regardent la terre, qu'ils aient la tête inclinée v.ers elle, puisqu'on elle ils trouvent leur pâture et le rassasiement: de leur instinct ; pour eux c'est dans Fordre; mais les poètes païens eux-mêmes ont remarqué que Dieu a donné à l'homme une. tète haute^, un visage élevé pour regarder les cieux et diriger ainsi son cœur vers Gelui de qui il tient la vie, et à l'héritage duquel il aspire. Quel

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honneur de l'avoir pour père, quelle dignité de pouvoir s'appeler son enfant, ce qui est très vrai ! Mais on ne l'est à proprement parler que quand on l'aime par dessus tout ; car seulement alors, on a droit à être adtnis à partager sa gloire. Quand nous avons du grain ou un objet de quelque prix qui, déposé à terre, risque de se moisir et de s'altérer, nous avons soin de le placer dans un endroit élevé de la maison, aîin de l'j'' conserver sans altération. Mais est-il rien de plus précieux que notre cœur? Le laisser à terre, n'est-ce pas le voir se corrompre et s'avilir? Retirons-le donc de ce qui est terrestre et plaçons-le plus haut, dans le cœur même de Dieu qui nous le demande. Là, loin de se corrompre et de contracter des taches, il deviendra pur, généreux, noble, éclatant de pureté et de toutes vertus.

Quels hommes que les Saints! Est-il une gloire semblable à la leur? Et cependant beaucoup d'entre eux n'ont ,eu en ce monde, ni fortune, ni grande science, ni honneurs, et maintenant l'Eglise les honore par tout l'univers, et leur mémoire vit sur la terre, de génération en génération, jusqu'à la consommation des siècles.

Qu'est-ce qui les a laits si grands ? L'amour de Dieu. Qu'est-ce qui les l'ait honorer au ciel d'une manière qui semble au delà de ce que l'homme peut mériter? Mmis honorati sunt amici lui Deus. L'amour qu'ils ont eu pour Dieu.

Si vous aimez la gloire, ô homme, non pas la gloire vaine du siècle qui s'évanouit comme une fumée au souffle du vent, mais celle qui dure, dès ici bas, pour l'édification du prochain, et qui, par delà ce monde, subsistera autant que Dieu, aimez votre Créateur, votre Rédempteur, celui qui sera lui-même au ciel votre récompense. mon Dieu, je n'ai que faire de l'honneur qui vient des hommes, je ne veux que la gloire que vous donnez seul. Gloria quœ a solo Deo est. Elle est dans votre amour. Plus je vous aimerai, plus je serai parfait, plus je serai semblable à vous par conséquent; plus au ciel je-

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participerai à l'éclal de votre gloire élernelle. Mou Dieu, je vous airîie, mais je veux vous aimer chaque jour davan tage. Augmentez ma foi et mon amour. Sainte Tliévèse disait qu'elle supporterait encore que quelqu'un fût plus heureux qu'elle, mais qu'elle ne pourrait souffrir qu'un autre vous aimât plus qu'elle-même. Mon Dieu, c'est là mon ambition. Je n'en ai point d'autre que de vous aimer toujours de plus en plus.

ARTICLE IV Rien de plus consolant que d'aimer Dieu.

Nous l'avons dit, l'art d'être heureux, c'est d'aimer Dieu. L'amour de Dieu nous donne les plus grandes consolations durant la vie, et à l'heure de la mort, il nous introduit dans la béatitude infinie de Dieu. Le bonheur ne peut être que dans la possession d'un bien infini et qu'on ne puisse pas perdre. Or, Dieu seul est ce bien. Tout le reste est vide. Tout est vanité et vanité des vanités, excepté aimer Dieu et le servir lui seul. Ecoutons saint François de Sales : « Alexandre, ayant englouti tout ce bas monde, tant en effet qu'en espérance, ouït dire à un chétif homme du monde qu'il y avait encore plusieurs autres mondes; et comme un petit enfant qui veut pleurer pour une pomme qu'on lui refuse, cet Alexandre, que les mondains appellent le Grand, plus fou néanmoins qu'un petit enfant, se prend à pleurer à chaudes larmes, de quoi il n'y avait pas apparence qu'il pût conquérir les autres mondes, parce qu'il n'avait pas encero l'entière possession de celui-ci. Celui qui, jouissant plus pleinement du monde que jamais nul ne fit, en est toutefois si peu content qu'il pleure de tristesse, de quoi il n'en peut avoir d'autres que la folle persuasion d'un misérable cajoleur lui fait imaginer, dites-moi, je vous prie, ne niontre-t-il pas par là que la soif de son cœur ne peut être assouvie en cette vie, et que ce monde n'est i)as suffisant pour la désaltérer? »

c'est notre lyj'Éhkt d'aimeh dieu 187

Si Alexandre, vainqueur do tant de nations, possesseur (le tant de trésoi's et de tant de couronnes, n'a pas trouvé le bonlieur dans les biens terrestres, qui peut prétendre à satisfaire le besoin qu'il éprouve d'être heureux par la jouissance des biens do la terre? Du reste, cher lecteur, vous avez déjà goiité les choses de ce monde, et ne [)euton pas vous appliquer la parole du prophète Aggée : Vous avez mangé et vous n'avez pas été rassasié y Vos richesses, vos plaisirs eux-mêmes n'ontils pas été mêlés d'amertume, et ne vous ont-ils pas laissé le co)ur vide?

« Bien que les joies humaines ne soient pas des joies, dit saint Augustin, cependant, quelles qu'elles soient, et quelque plaisir qu'elles procurent, il suffit d'une petite fièvre pour les faire disparaître ; et il ne reste qu'une conscience vide et déchirée. » Aussi un païen, Sénèque, écrivait-il à un de ses amis : « Les plaisirs du monde sont mêlés d'inquiétudes, de crainte et même de terreur. Souvent cette sombre pensée : combien cela durera-t-il? vient troubler ceux qui sont livrés aux plus grands transports de joie. Saisis par cette réflexion, des rois ont pleuré leur puissance, ils n'ont pu trouver de plaisir dans leur haute fortune; ils y ont plutôt trouvé l'effroi en songeant qu'elle devait finir.»

Laissons donc l'ombi'e, comme dit saint Ambroise, nous qui cherchons le soleil; abandonnons la fumée, nous qui la poursuivons. Si vous êtes sage, vous crie à son tour saint Bernard, si vous avez du cœur, si la lumière de vos yeux n'est pas éteinte, cessez de rechercher ce qu'il est malheureux d'obtenir.

Heureux celui qui ne court pas après ce qui surcharge quand on le possède, ce qui souille quand on l'aime, ce (}ui tourmente quand on le perd! Ne vaut-il pas mieux le mépriser avec honneur que do le perdre avec douleur? N'est-il pas plus sage de le sacrifier ;'i l'amour de Jésus- Christ qu'à la mort?

L'expérience et l'autorité nous apprennent donc que

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