‹ L'art d'être heureux [microform]Chapitre 70 sur 121 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Moyens de coopérer à là. grâce de Dieu pour acquérir l'amour divin.

En employant la prière, l'oraison, la pratique de la présence 'de Dieu, la lecture spirituelle, la fréquentation des sacrements, nous sommes certains d'obtenir la grâce nécessaire pour nous élever à Dieu par la charité; car nous pouvons tout en Celui qui nous fortifie, quand nous lui demandons son secours. Toutefois, gardons-nous de résister à la grâce obtenue, ou de la laisser stérile par notre négligence; car celui qui nous a créés sans nous ne nous sauvera pas sans nous. Il y faut donc mettre de notre bonne volonté, et être attentifs à profiter de l'assistance divine pour exciter en nous un grand désir de l'amour divin, et pour nous appliquer avec ardeur aux vertus qui sont une préparation à l'union avec Dieu.

§ 1". — Du désir d'aimer Dieu parfaitemeat.

Heureux, dit Notre-Seigneur, ceux qui ont faim et soif de la justice. La justice chrétienne, c'est la grâce sanctifiante, c'est la charité qui l'accompagne; nous l'avons remarqué déjà. Heureux ceux qui la désirent, non d'un désir inefficace et lâche, mais avec toute l'énergie que met à chercher à se nourrir et à se désaltérer un homme que la faim et que la soif dévorent.

Il y a, en effet, de vains désirs qui, selon la parole du Saint-Esprit, tuent le paresseux, c'est-à-dire cet homme <fui veut et ne veut pas; car ses mains refusent tout travail, et toute sa journée se borne à des envies stériles. Il est semblable à celui qui, en rêve, fait de grandes actions, et qui,^ une fois réveillé, n'entreprend rien ; ou à l'affamé qui mange en songe et qui, î\ soii réveil, trouve son estomac vide. 0n peut le comparer aussi à un soldat en peinture qui a J'arme levée, sans frapper jamais et sans remporter une victoire. C'est le cas de ceux qui font de beaux plans

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pour un avenir qu'ils ne verront probablement jamais, ou qui disent: Si j'étais dans une autre situation que celle où je suis engagé, je servirais Dieu do tout mon cœur -, et, en attendant, ils vivent dans le péché ou dans la tiédeur.

De tels désirs peuvent procéder do la grâce qui sollicite à bien faire; mais quand on n'en fait rien, c'est une grâce dont on abuse et qui, par conséquent, sera un sujet de condamnation pour celui qui n'en a pas profité. Malheur donc à ceux qui, à l'heure de la mort, se trouveront les mains vides de bonnes œuvres, après avoir consumé leur vie dans ces stériles désirs !

Donc, si vous cherchez, cherchez bien. Si vous désirez, que vos désirs soient ardents et efficaces ; que vous les exécutiez avec empressement et avec persévérance. Pour lors, ils seront un grand moyen d'arriver à la perfection de l'amour de Dieu. Gomme aucun homme n'est jamais parvenu à posséder parfaitement une science ou un art sans avoir d'abord désiré ardemment de l'acquérir, de même, dit saint Alphonse, aucun saint n'est arrivé à la sainteté sans un grand désir de l'atteindre. Dieu ne prodigue ordinairement ses faveurs signalées, disait sainte Thérèse, qu'à ceux qui désirent vivement son amour. D'après saint Augustin, la vie d'un bon chrétien esl un désir continuel de la perfection. Ainsi celui qui ne conserve pas dans son cœur le désir de se sanctifier peut être un chrétien, mais non un bon chrétien. Cela s'applique généralement à tout le monde. Quand on désire peu un bien quelconque, on se gène peu pour l'obtenir. Celui qui ne désire pas arriver à la cime d'une montagne, où il sait que se trouve un trésor, ne fera pas le moindre effort pour y monter et restera au bas dans l'insouciance et l'inaction ; de même celui qui ne désire pas acquérir le trésor de la perfection, parce que la peine qu'il faut se donner pour y parvenir lui semble trop dure, restera toujours négligemment dans sa tiédeur, sans jamais faire un pas dans ta voie de Dieu. Bien plus, celui qui ne désire pas et ne s'efforce pas d'aller toujours en avant dans la voie du

Seigneur, ira loujours en arrière et se mettra dans un grand danger de se perdre. C'est ce qu'aHirment tous les maitres de la vie spirituelle, d'accord avec l'expérience.

Selon le Sage, la marche dos justes est comme le soleil, lequel, apparaissant dès le matin, grandit de plus on l)lus à mesure qu'il avance; la lumière des pécheurs, au <îontraire, est cotte lueur du soir qui no fait que diminuer et îinit par s'évanouir, en sorte que' ces malheureux ne voient plus où ils sont : La vie des impies est ténébreuse, ils ne savent oh ils tombent. Malheur donc à celui qui, content de sa vie, ne cherche pas à devenir meilleur! Ne pas avancer, c'est reculer, dit saint Augustin. Celui qui se trouve au milieu d'un Ileuvo, ajoute saint Grégoire, et qui ne cherche à lutter contre le courant de l'eau, sera infailliblement emporté. Do là ce reproche que saint Bernard adresse au tiède : « Si vous ne voulez pas avancer, vous voulez donc reculer? — Nullement, répond le tiède; je veux demeurer tel que je suis, ni meilleur, ni pire. — Mais cela est impossible, dit le Saint, puisque l'homme ne demeure jamais dans le même état. Pour gagner le prix, c'est-à-dire la couronne éternelle, il faut, dit l'Apôtre, courir sans relâche, jusqu'à ce qu'on l'ait saisie. Celui qui cesse de courir, perd la couronne et tout ce qu'il a lait jusque-là. » « Qui ne gagne pas perd en ce trafic, dit saint François de Sales ; qui ne monte pas descend en cette échelle ; qui n'est pas vainqueur est vaincu en ce combat. »

Les bons désirs sont les ailes qui soulèvent de la terre pour nous porter vers Dieu. Le désir de faire fortune soutient les commerçants au milieu des fatigues qu'ils s'imposent et le jour et la nuit; le désir de la victoire soutient le soldat sur le champ de bataille. Ainsi le désir il'aimer Dieu et de lui plaire donne des forces à l'àmc, -dit saint Laurent Justinien, et rend la peine plus légère.

C'est de lui que dépend tout notre avancement spirituel, c'est ce qui nous dispose à faire dos progrès et ce <]ui nous en donne le moyen. Le commencement de la

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sagesse, c'est un désir très sincère de l'obtenir; et cela se conçoit facilement. L'amour de Dieu ne peut s'imposer par contrainte ou par force, il faut s'y porter de bonne volonté et de plein cœur ; sans cela on n'y arrivera pas . Quand les choses sont mises en mouvement contrairement à leur tendance naturelle, le mouvement s'affaiblit à mesure qu'elles s'approchent du terme où l'on veut les faire arriver. C'est ainsi que, si vous lancez une pierre sur une tour, la vitesse se ralentit à mesure qu'elle s'approche du sommet de la tour; mais si elle tombe de la tour à terre, sa vitesse augmente à mesure qu'elle approche de la terre. Tout ce que l'on peut faire poui; nous aider à acquérir l'amour de Dieu, par des exhortations ou des réprimandes, aboutit à peu, si nous n'y sommes pas portés par une bonne volonté sincère d'être tout à lui. Que fautil pour se sauver?' a La, bonne volonté, disait saint Thomas à ses sœurs, »et, par conséquent, des désirs efficaces d'acquérir l'amour de Dieu qui fait le salut de tous ceux qui s'y appliquent. Sans ce désir intérieur, on ne fait le bien que pour un temps; et on s'arrête dèg qu'on manque d'un secours extéjiieur, ou dès qu'on rencontre un obstacle. Et avec ce désir on marche seul, quand; on n'est pas soutenu; et on triomphe de toutes les entraves. Qui bien désire la dévotion, bien la cherche, dit saint ~ François de Sales, qui bien la cherche bien la tçouve, et qui bien la ti'ouve a trouvé la source de la vie. De plus, Dieu, dit sainte Thérèse, ne laisse jamais sans récompense^ même en cette vie, un bon désir quel qu'il soit. En effet, Dieu est aussi riche en miséricorde qu'en justice. S'il punit d'une manière si rigoureuse les mauvais désirs, comment n'aurait-il pas des récompenses abondantes pour les bons? Aussi la Sainte Vierge Marie a-t-elle chanté dans son admirable cantique : Le Seigneur a rempli de biens ceux qui étaient affamés de la justice. Si quelqu'un a soif , dit Notre-Seigneur, qu'il vienne à moi et qu'il boive. A celui qui a soif je donnerai gratuitement à boire à la source de la vie. •

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Désirer d'aimer Dieu, n'est-ce pas l'aimer déjà, et boire par conséquent à la source de l'amour divin? « Il n'y a point de signe plus certain que Dieu -habite dans une àme, dit saint Bernard, que le désir d'une grâce plus abondante. » On est avide des choses temporelles, quand oîi ne les a pas, et, quand on les a, on s'en dégoûte ^ mais il n'en est pas ainsi de l'amitié de Dieu. Si l'on ne l'a pas, comme on n'en goûte pas les consolations, on ne les envie pas. Quand on la désire, c'est une marque qu'on la possède déjà.

Donc, dirons-nous avec sainte Thérèse, que nos pensées soient grandes! Nous ne devons pas borner nos désirs; rfous devons espérer, au contraire, qu'en nous appuyant sur' Dieu, nous pourrons, par de constants efforts soutenus de sa grâce, arriver peu à peu où beaucoup de saints sont parvenus..... La majesté divine aime les âmes généreuses, pourvu qu'elles se défient d'elles-mêmes. Cette Sainte attestait par expérience qu'elle n'avait vu aucune îime pusillanime faire autant de progrès cri beaucoup d'années, que les âmes généreuses en peu de jours. Il est donc fort important, conclurons-nous avec saint Alphonse, que nous élevions nos désirs à de grandes choses, comme d'aimer Dieu plus que tous les saints, de souffrir pour son amour plus que tous les martyrs, d'avoir à supporter^ en les pardonnant, toutes les injures, d'embrasser toutes les fatigues et toutes les peines pour sauver une âme, et autres choses semblables ; car d'abord, bien que ces désirs ne doivent pas se réaliser, ils sont néanmoins d'un grand mérite auprès de Dieu, qui aime les bonnes volontés autant qu'il hait les volontés perverses; en outre, par ces désirs de choses grandes et difficiles, on acquiert plus de courage pour accomplir les choses faciles. C'est pourquoi on gagne beaucoup à former, chaque matin,- le bon propos de faire pour Dieu tout ce qu'on pourra, de souffrir patiemment toutes les contrariétés, d'être toujours recueilli et occupé à produire des actes d'amour envers le Seigneur. Telle était la pratique de saint François, au

rapport de saint Bonaveuture. Il se proposait de faire de grandes choses, avec la grâce de Jésus-Christ.

Il y a eu des saints qui, par le moyeii des bons désirs^ sont parvenus en peu de temps à une sublime perfection, selon le mot du Sage : Dans une courte vie, il a fourni une longue carrière. Tel fut un saint Louis de Gonzague, qui s'éleva si haut en peu d'années, puisque sa vie ne fut que de vingt-trois ans. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, qui le vit en esprit, dans le ciel, disait qu'il lui semblait, en quelque sorte, qu'aucun saint du paradis ne jouissait d'une plus grande gloire que Louis ; elle apprit alors> qu'il était arrivé à cet état par l'ardent désir qu'il avait eu, pendant sa vie, de parvenir à aimer Dieu autant que Dieu mérite d'être aimé, et que, dans l'impossibihté d'y réussir, puisque Dieu mérite un amour infini, il avait souffert ici-bas un martyre d'amour, cause de son élévation à une si grande gloire.

Rien de plus utile pour accroître cette soif de l'amour divin que de lire la vie des saints, de ceux surtout qui ont excellé dans l'amour de Dieu, particulièrement s'ils ont à certaines époques de leur vie offensé Dieu gravement, comme saint Augustin ou sainte Marguerite de Cortone> Rien n'est plus capable de nous donner du courage, à nous, pauvres pécheurs. Nous avons un si grand besoin d'apprendre, comme le dit saint Bernard, que Dieu ne l'ait pas attention à ce que l'homme a fait, mais à ce qu'il veut devenir. Nos égarements passés, au lieu d'ètrc' une raison de nous décourager dans la voie du bien, nous pressent au contraire de racheter le temps perdu en aimant Dieu avec plus d'ardeur afin de lui faire oublier nos ingratitudes. mon Dieu, est-il une âme qui vous ait été plus infidèle que la mienne? Aussi mon désir de vous aimer est d'autant plus grand que j'ai été plus coupable. Augmentez-le encore par votre grâce; que ce désirconsume mon cœur et y détruise tous les restes de mesfautes, et toutes mes inclinations mauvaises.

Si nous avons toujours aimé Dieu, gardons-nous de-

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nous arrêter on un si beau chemin. Grandissons chaque jour on désir d'aimer encore davantage. Il nous reste une longue roule à l'aire, car, dit saint Thomas, l'accroissement de la charité n'a aucune limite tant que nous sommes en cette vie. N'oublions pas qu'en augmentant en nous l'amour de Dieu sur la terre, nous lui donnons l'élévation qu'il gardera dans l'éternitt. Plus, en effet, nous aurons ici-bas grandi dans l'amour, plus claire sera au ciel la vision que nous aurons de Dieu, plus abondamment nous participerons à la béatitude et à la gloiro divines.

^2. — Des vertus qui -sont une préparation à l'union à Dieu.

Nousl'avons assez fait comprendre, dans notre rechorclie de l'amour divin, nous devons nous garder de velléitésstériles qui ne sont jamais suivies d'exécution. Il faut nous déterminer énergiquement non seuleuient à éviter les obstacles à la charité que nous avons signalés, mais encore à pratiquer les vertus qui orneront comme des pierres précieuses le temple intérieur où nous voulons nous unir à Dieu.

Tous les maîtres de la vie spirituelle nous disent, en effet, que pour arriver à l'union avec Dieu, après nous être purifié du péché et avoir triomplié de nos inclinations perverses, nous devons passer par la voie qu'ils appellent illuminative. Elle consiste à s'exercer à l'acquisition des vertus, à la lumière de la grâce qui nous en découvre la beauté, afin d'arriver ensuite au terme, qui est le repos en Dieu par l'amour parfait. L'acquisition des vertus doit donc être l'exercice principal de ceux qui veulent avancer dans l'amour de Dieu, comme le renoncement au péché et la lutte contre les passions est l'exercice principal de ceux qui commencent à aimer Dieu. C'est l'enseignement de saint Thomas et de la théologie oatholique.

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Mais nous devons ici encore répéter une remarque faite déjà plusieurs fois, car elle a une véritable importance. Gardons-nous d'attendre d'avoir acquis les vertus pour nous mettre à aimer Dieu.

Nous devons aimer Dieu toujours, dans toutes les phases de notre vie spirituelle ; par conséquent, l'amour ■de Dieu, qui est le couronnement des vertus, est aussi un moyen efficace de les augmenter en nous- car il rend plus douce et plus facile la violence qu'il faut se faire pour devenir vertueux. Saint Thomas nous apprend même qu'il n'y a point de vertu parfaite sans l'amour de Dieu ■qui donne à toutes les vertus leur lustre et leur prix, et qui seule dirige les autres vertus vers la fin dernière de ~rhomme.

Et d'ailleurs, nous avons assez dit qu'un acte de vertu quelconque ne devient méritoire du ciel que par la . charité; mais, d'autre part, il faut bien remarquer que ceux qui veulent progresser dans l'amour de Dieiï ont à s'appliquer sérieusement aux autres vertus, dont les. unes, comme la foi et l'espérance, sont le fondement de la charité, et les autres, c'est-à-dire les vertus morales, sont les bras de la charité qui les fait agir et rapporte leurs actions à la béatitude éternelle. Pour que la charité règne sans obstacle dans une âme, il faut que toutes les puissances de cette àme soient assouplies et ne résistent pas- à son impulsion; or les vertus perfectionneiit les facultés de l'âme et les rendent promptes à exécuter ce que la charité commande. « De même, dit saint Thomas, que le goût juge des saveurs des aliments selon la disposition du palais, de même l'esprit de l'homme juge de ce qu'il a à faire selon sa disposition habituelle. » Si donc cette disposition est bonne ou vertueuse, elle l'incKne vers le bien et le détourné du mal. Si elle est mauvaise, elle l'incHne vers le mal et le détourne du bien. Quand la charité se trouve dans une âme qui n'a pas encore acquis l'habitude des autres vertus, elle est donc comme un homme qui a un grand désir d'avancer vite, mais dont les jambes

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engourdies le servent mal; ou comme un général (Jui sait bien commander à des soldats qui ne savent pas exécuter ses ordres. L'exercice de la charité est donc ainsi paralysé.

De plus, si on néglige d'acquérir les vertus et de s'y fortifier, il vient un moment où la ferveur du commencement s'attiédit ; et l'on se trouve hérissé de défauts qui rendent la piété odieuse, et qui peuvent mener indirectement à la ruine de la charité elle-même, en disposant l'âme à pécher gravement.

Il' est donc important d'appeler l'attention de nos lecleurs sur Ifis principales vertus chrétiennes afin qu'ils s'y appliquent de tout leur cœur. Nous parlerons très brièvement d'abord des vertus théologales et ensuite des vertus morales.

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