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CHAPITRE PREMIER

DES ACTES DE l' AMOUR DE DIEU

Parmi ces actes, il en est qui s'accomplissent dans le secret du cœur et dont Dieu seul est le témoin ; d'autres se manifestent en dehors par les paroles ou par les œuvres. Parlons des uns et des autres.

ARTICLE PREMIER Des actes intérieurs d'amour de Dieu.

Dieu regarde le cœur plus que la main. Cela du reste ne peut étonner. Nous-mêmes, nous sommes plus touchés do la bonne volonté qu'un de nos semblables met à nous rendre service que du service même qu'il nous rend. Ce serait donc une grande erreur de regarder comme oiseux ou inutiles, les actes d'amour de Dieu qui s'accomplissent en secret dans la prière, ou dans les occupations de chaque jour.

La locomotive entraine à sa suite avec une grande vitesse un chargement énorme. Mais si la chaudière est h'oide, elle perd toute sa force, et tout reste sur la voie. Les actes intérieurs sont le feu intérieur qui met tout l'homme en action.

C'est la chaudière qui donne le branle à tout le convoi de la vie humaine. Les actes extérieurs, quels qu'ils soient, n'ont de valeur devant Dieu qu'à cause des sentiments intérieurs qui les inspirent. Dieu ne se paye pas de mots ni de manières. C'est le cœur qu'il lui aut. Rien n'est

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donc plus utile dans la prière, dans les méditations, dans les divers travaux, que de multiplier les actes d'amour de Dieu. Or, ces actes sont de diverses sortes, et leur variété même donne du goût à les produire tour à tour. Le palais ne se lasse pas d'un' mets excellent, quand il est apprêté tantôt d'une manière, tantôt de l'autre. Et les diverses formes de l'amour divin font que l'âme savoure à toute heure cet aliment qui est celui des anges aussi bien que des hommes. C'est pourquoi nous allons exposer ici les diverses sortes d'actes d'amour intérieur. Les maîtres de la vie spirituelle distinguent l'amour de préférence qui fait préférer Dieu à tout ce qui n'est pas lui ; l'amour de complaisance, par lequel on se réjouit des perfections qu'on découvre en lui ; l'amour de bienveillance, par lequel on désire à Dieu tout le bien possible; l'amour de bienfaisance qui porte à procurer à Dieu tout le bien dont on est capable, soit en soi, en se soumettant à lui pleinement, ce qui est l'amour de soumission, soit dans les autres, et c'est le zèle ; l'amour douloureux, c'est-à-dire ou la contrition, si "on considère les fautes par lesquelles on a offensé Dieu soi-même, ou l'amour de compassion, quand on a le regret de le voir offensé par d'autres, et enfin f amour aspiratif qui fait désirer de posséder le bien infini.

§ 1", — De l'amour de préférence.

On n'aime pas Dieu quand on lui préfère, ou simplement qu'on lui égale dans son estime une créature quelconque. Le saint Concile de Trente appelle l'amour de Dieu dilection. Et, en effet, ce mot joint à l'idée d'amour celle d'amour d'élection et de choix ; car l'àme qui aime Dieu, après avoir considéré tous les biens qui lui sont offerts, voyant le vide de tout ce qui est créé, comprenant, par la foi, la supériorité infinie de la bonté et des perfections divines sur toutes les perfections des créatures, choisit, élit Dieu entre mille, pour être l'objet de son

amouv, mais d'un amour qui l'emporte sur tous les autres. « Cet amour, en effet, dit saint François de Sales, doit prévaloir sur tous nos amours et régner sur toutes nos passions. Et c'est ce que Dieu demande de nous, qu'entre tous nos amours le sien soit le plus cordial, dominant sur tout notre cœur; le plus affectionne, occupant toute notre âme; le plus général, employant toutes nos puissances; le plus relevé, remplissant tout notre esprit; et le plus ferme, exerçant toute notre force et toute notre vigueur. Et parce que par cet amour nous choisissons et élisons Dieu pour le souverain objet de notre esprit, c'est un amour de souveraine élection ou une élection de souverain amour.

» Vous savez qu'il y a plusieurs espèces d'amour: comme par exemple, l'amour paternel, filial, fraternel, nuptial, de société, d'obligation, de dépendance, et cent autres qui tous sont différents en excellence, et tellement proportionnés à leur objet qu'on ne peut nullement les adresser ou les approprier aux autres. Celui qui aimerait son père seulement d'un amour fraternel ne l'aimerait certes pas assez ; celui qui aimerait sa femme seulement comme son père ne l'aimerait pas convenablement; celui qui aimerait son laquais d'un amour filial commetti'ait une impertinence. L'amour est comme l'honneur ; car ainsi que les honneurs se diversifient selon la variété des excellences pour lesquelles on honore, ainsi les amours sont différents selon la diversité des bontés pour lesquelles on aime. Le souverain honneur appartient à la souveraine bonté. L'amour de Dieu est l'amour sans égal, parce que la bonté de Dieu est la bonté incomparable. Ecoute, Israël, ton Dieu est seul Seigneur, et partant tu l'aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton entendement et de toute ta force.

» Parce que Dieu est seul Seigneur et que sa bonté est infiniment éminente au-dessus de toute bonté, il le faut aimer d'un amour suprême, excellent et puissant au-dessus de toute comparaison. C'est cette suprême dilection qui

met Dieu eu grande estime dans nos âmes, et l'ait que nous apprécions tant le bonheur de lui être agréables, que nous le préférons à tout et que nous l'affectionnons sur toutes choses. Or, ne voyez-vous pas que celui qui aime Dieu de telle sorte, a toute son âme et toute sa force dévouée à Dieu, puisque toujours et à jamais, en toutes circonstances, il préférera la bonne grâce de Dieu à toutes choses, et sera toujours prêt à quitter to\it l'univers pour conserver l'amour qU'il doit à la divine bonté. Et c'est en somme l'amour d'excellence ou l'excellence de l'amour qui est commande à tous les mortels en général d à chacun d'eux en particulier, dès lors qu'ils ' ont le libre usage de la raison ; amour suffisant pour chacun, et nécessaire à tous pour être sauvés. »

Le saint Docteur donne ensuite la marque à laquelle on peut reconnaître qu'on aime Dieu par-dessus tout. Ce n'est pas toujours quand on éprouve un sentiment plus tendre à l'égard de Dieu. Il y à une différence entre ce qu'il y a de senti dans l'amour et sa force.

« Vous verrez une mère tellement occupée de son enfant, qu'elle semble n'avoir d'autre amour que celui-là ; elle n'a plus d'yeux que pour le voir ; plus de bouche que pour le baiser; plus de poitrine que pour l'allaiter; ni plus de soin que pour l'élever, au point que le mari paraît ne lui être plus rien eu égard à cet enfant. Mais s'il fallait en venir au choix de perdre l'un ou l'autre, on verrait bien qu'elle estime plus le mari, et que si l'amour de l'enfant était le plus tendre,' le plus pressant, le plus passionné, l'autre néanmoins était le plus excellent, le plus fort et le meilleur. Ainsi, quand, un cœur aime Dieu en considération de son infinie bonté, pour' peu qu'il ait de cette excellente dilection, il préférera la volonté de Dieu à toutes choses; et dans toutes les occasions qui se présenteront, il quittera tout pour se conserver dans la grâce de la souveraine bonté, sans que rien au monde l'en puisse séparer; de sorte que, bien que ce divin amour ne presse ni n'attendrisse pas toujours le cœur autant

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que les autres amours, il arrive néanmoins que dans les occurrences, il fait des choses si grandes et si excellentes, qu'une seule vaut mieux que dix millions d'autres. »

La vraie marque qu'on a pour Dieu un véritable amour de préférence, c'est quand on sait pour Dieu sacrifier toutes les affections de la terre qui se mettent en opposition avec lui. Quand Lucifer mit une troupe d'anges en révolte contre Dieu, saint Michel jeta ce cri de guerre : Qui est comme Dieu ? et par ce mot' il renversa le démon et ses partisans. Lorsque les affections des créatures veulent nous attirer à désobéir à Dieu, si le grand amour divin se trouve dans l'âme, il leur tient tète comme un autre saint Michel par ce seul mot : Qui est comme Dieu?

« Pour être vrai, cet amour doit surpasser toutes les affections, vaincre, toutes difficultés et préférer l'honneur de la bienveillance de Dieu à toutes choses-, mais je dis à toutes choses, absolument, sans exception ni réserve quelconque, et je le dis ainsi avec un grand soin, parce qu'il se trouve des personnes qui quitteraient courageusement les biens, l'honneur et la vie propre pour Notre- Seigneur, lesquelles néanmoins ne quitteraient pas pour lui quelque autre chose de bien moindre considération.

» Mais, direz-vous, Notre-Seigneur n'a-t-il pas assigné l'extrémité de l'amour qu'on peut avoir pour lui, quand il dit qu'on ne peut avoir de plus grande charité que celle d'exposer sa propre vie pour ses amis.

» Il est vrai, vouloir mourir pour Dieu, c'est le plus grand, mais non pas certes le seul acte de la dilection que nous devons à Dieu; et vouloir ce seul acte, en rejetant les autres, ce n'est pas charité, c'est vanité. La charité n'est point bizarre ; et toutefois elle le serait extrêmement, si, voulant plaire au Bien-Aimé dans la chose d'extrême difficulté, elle permettait qu'on lui déplût dans les choses les plus faciles. Comment voudra mourir pour Dieu celui qui ne veut pas vivre selon Dieu? Un esprit bien réglé, ayant la volonté de subir la mort pour un ami, subirait sans doute toute autre chose, puisque celui-là doit avoir

tout méprisé qui auparavant a méprisé la mort. Mais l'esprit humain est faible, inconstant et bizarre; c'est pourquoi quelquefois les hommes choisissent plutôt de mourir que de subir d'autres peines beaucoup plus légères, et donnent volontiers leur vie pour des satisfactions extrêmement petites, puériles et vaines. Agrippine ayant appris que l'enfant qu'elle portait serait, à la vérité, empereur, niais qu'il la ferait ensuite mourir : Qu'il me tue, dit-elle, pourvu qu'il règne.

» Voyez, je a'^ous prie, le désordre de ce cœur follement maternel; elle préfère la dignité de son fils à sa vie. Gaton et Cléopàtre aimèrent mieux souffrir la mort que d'être témoins de la joie et de la gloire qu'ils pi'ocureraient à leurs ennemis en tombant entre leurs mains; et Lucrèce choisit de se donner impitoyablement la mort plutôt que de supporter injustement la honte d'un fait dans lequel, ce semble, elle n'avait point été criminelle.

» Combien y a-t-il de gens qui mourraient volontiers pour leurs amis, qui, néanmoins, ne voudraient pas vivre à leur service et obéir à leurs autres volontés !

» Tel expose sa vie qui n'exposerait pas sa bourse. Et quoiqu'il s'en trouve plusieurs qui engagent leurs vies pour la défense de l'ami, il ne s'en trouve qu'un en un siècle qui vouhit engager sa liberté pour qui que ce soit, ou perdre pour lui une once de la plus vaine et de la plus inutile réputation ou renommée du monde. »

Il ne suffit donc pas de préférer Dieu a certaines affections; il faut le préférer à toutes les créatures. Et certes, c'est ijién la moindre chose qu'on puisse faire, ^si on a la foi, que d'estimer Dieu comme ayant plus de valeur et de perfection que tout ce qui n'a de valeur et de perfection que par lui. C'est un égarement absurde que d'aimer plus ou même autant une de ces créatures qui ne sont que néant devant lui.

Les saints l'ont compris. Il l'a compris, saint Paul : J'estime toutes choses comme de la fange, pour acquérir le Christ. Il l'a compris^ saint François d'Assise, qui redi-

sait sans cesse : « Mon Dieu et mon tout. » Ne le comprendrais-je pas moi-même?

mon Dieu, vous m'avez choisi entre tant d'êtres possibles et existants pour me donner, avec la vie, une inlel ligenco capable de vous connaître, un cœur fait pour vous aimer. Aux êtres sans raison vous avez donné des lois qui les dirigent nécessairement et non librement; vous m'avez traité non en esclave, mais en fils, et vous m'avez donné la faculté de choisir l'objet de mon affection. Ma raison et ma foi me disent assez que je ne puis choisir que vous, qui êtes le Bien de tous les biens, le Bien suprême, le seul Bien véritable. ,

Que le démon me montre toutes les richesses de la terre, tous les plaisirs du monde, tout ce qui peut flatter mes passions, je lui dirais sans hésiter : Qui est comme Dieu?

Votre amour, ô mon Dieu, voilà ma richesse, plus précieuse que tous les trésors du monde ; votre amour, voilà mes délices plus douces et plus pures que toutes les voluptés terrestres ; votre amour, voilà ma béatitude et ma véritable gloire. Je n'estime que vous, ô mon Dieu, et je n'aime que vous qui êtes souverainement aimable; je no veux aimer autre chose que pour vous et en' vous.

§ 3. — De l'amour de complaisance.

C'est parce qu'un objet nous plaît que nous l'aimons; et quand nous l'aimons nous nous complaisons en lui. On trouve tout bien dans ce qu'on aime. C'est parce que nous avons découvert plus de perfections en Dieu que dans toutes les créatures, que nous l'avons choisi pour le Dieu de notre cœur et que nous lui donnons la préférence sur tout le reste. Mais quand nous l'aimons plus que tout le reste, nous nous réjouissons de ses perfections et nous nous complaisons à voir qu'il en jouit. Une mère qui aime son fils se réjouit de ce qui lui arrive de bien, comme si elle en jouissait elle-même. Quand elle apprend les succès de son fils dans ses études, dans la carrière qu'il

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a choisie, quand elle sait qu'il a fait un riche héritage, elle en éprouve une joie peut-être plus grande que celle qu'en ressent son fils. Si donc une âme aime Dieu plus qu'elle-même, comme elle le doit absolument, quand elle voit qu'en lui se trouve tout le bien possible, qu'il ne lui manque aucune perfection, que tout ce qu'on peut concevoir de bonté, de sainteté, de grandeur, de puissance, de béatitude, de richesses est infiniment moins que ce que Dieu en possède, comment pourrait-elle ne pas se réjouir des richesses, du bonheur, de la gloire, des amabilités infinies de son Bien-Aimé? Gomment pourrait-elle ne pas s'y complaire comme si elle était elle-même riche de si grands biens?

Et sa joie est d'autant plus grande que son amour est plus parfait. Lorsque les frères de Joseph annoncèrent à leur père Jacob l'heureuse nouvelle que ce cher fils n'était pas mort, comme il l'avait cru jusqu'à ce moment, mais qu'il était au comble de la grandeur et de la félicité, qu'il était devenu vice-roi de l'Egypte, le texte sacré nous dit que l'allégresse de ce père fut tellement grande qu'il reprit une nouvelle vie. Puis, quand.il vit Joseph revêtu de pourpre et de'fin lin, avec un, collier d'or au cou et l'anneau royal au doigt, et qu'il se jeta dans ses bras pour le serrer contre son sein, il sentit son cœur inondé d'une joie si grande qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : Jam lœtus moriar, quia vidi faciem, tuam. (Gen. xlvi, 30.) « Me voici au comble de la félicité, je n'ai plus rien à désirer, je mourrai content. » D'où pouvait lui provenir une si tendre complaisance et une joie si vive en voyant Joseph et le haut rang auquel il était élevé? Uniquement de l'amour ardent qu'il avait pour lui.

L'amour est la mesure de la joie. Le bonheur des Bienheureux est tel qu'ils chantent un éternel alléluia^ Béjouissons-nous, disent-ils, et tressaillons d'allégresse. C'est que dans le ciel chaque Bienheureux aime Dieu mille fois plus que lui-même et que tous les anges et que tous les hommes qui partagent son bonheur : aussi ressent-il

plus de joie de la gloire et de la félicité que Dieu possède, que de la sienne propre et que de celle de tous les autres.

La charité d'ici-bas est la même au fond que celle du ciel, bien qu'elle soit moins parfaite. Plus elle est grande, plus elle se complaît dans les perfections de Dieu. Aussi les saints puisaient-ils dès ici-bas dans la complaisance en Dieu un contentement ineffable. Sachez que Dieu est Dieu, disait David. Vous êtes mon Dieu, ô Dieu de mon cœur, et le lot de mon Mritage.

«Par cette complaisance, remarque à ce sujet saint François de Sales, Dieu est le Dieu do notre cœur, parce que par elle notre cœur l'embrasse et en fait le sien propre. Il est notre héritage parce que, par cet acte, nous jouissons des biens qui sont en Dieu ; et comme d'un héritage nous en tirons toute sorte de plaisir et de contentement, par cette complaisance nous buvons et mangeons spirituellement les perfections de la divinité : car nous nous les rendons propres et nous les attirons dans notre cœur.

» Une âmé éprise de l'amoureuse complaisance qu'elle éprouve à considérer la divinité et en elle une infinité d'excellences, en attire aussi dans son cœur les douceurs, c'est-à-dii'e la multitude des merveilles et des perfections qu'elle contemple et se les rend propres par le contentement qu'elle y trouve.

» Tel est le doux et noble larcin de l'amour qui, sans décolorer le bien-aimé, se colore de ses couleurs ; sans le dépouiller, se revêt de sa robe; sans lui rien ôter, prend tout ce qu'il a ; et sans l'appauvrir, s'enrichit de ses biens, comme l'air prend la lumière sans amoindrir la splendeur originaire du soleil, et le miroir la grâce du visage, sans diminuer celle de l'homme qui se mire. 7/s ont été faits abominables comme les choses qu'ils ont aimées, dit le Prophète parlant des méchants; et on peut de même dire des bons qu'ils se sont faits aimables comme les choses qu'ils ont aimées.

» La complaisance nous fait doucement reposer dans la suavité du bien qui nous délecte et duquel nous repaissons

notre cœur, car le cœur se repaît des choses dans lesquelles il se plaît, de sorte que l'on dit que l'un se repaît d'honneur, l'autre de richesses. L'âme donc qui contemple les trésors infinis des perfections divines se tient pour trop heureuse et trop riche, parce que l'amour lui rend propre par complaisance tout le bien et tout le contentement de ce cher Epoux. Et de même que le tendre nourrisson fait de petits élans du côté de sa tendre mère pour lui demander sa nourriture et trépigne de joie en se trouvant entre ses hras, comme la mère aussi de son côté le reçoit avec un amour toujours empressé, de même l'àme dévote ressent des tressaillements et des élans de joie quand elle a le bonheur de regarder les trésors des ' perfections du Hoi do son saint amour, et surtout quand elle voit que lui-même les lui montre par amour et qu'entre ses perfections celle de son amour reluit excellemment. Eh ! n'a-t-elle pas raison, cette belle âme, de s'écrier: mon roi, que vos richesses sont aimables et que vos amours sont riches ! Eh ! qui en a plus de joie, ou vous qui en jouissez, ou moi qui m'en réjouis! Nous en jouissons tous deux, puisque votre bonté vous fait jouir de ce que je me réjouis d'elle, et que mon amour me fait réjouir de votre jouissance.

» Quand les perfections divines entrent dans notre esprit, comme elles sont plus fortes que lui, elles en prennent possession, de sorte que nous ne disons pas seulement que Dieu est à nous par cette complaisance, nous disons aussi que nous sommes à lui. La complaisance nous rend possesseurs de Dieu, en attirant en nous les perfections divines et nous rend possédés de Dieu en nous attachant et en nous appliquant à ces perfections.

!> Or, en cette complaisance, nous remplissons tellement notre àme de contentement, que nous ne laissons pas de désirer de la remplir encore; et savourant la bonté divine, nous la voudrions encore savourer; en nous rassasiant, nous voudrions toujours manger encore, comme en mangeant nous nous sentons rassasiés.

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» La jouissance d'un bien qui contente toujours ne flétrit jamais, mais se renouvelle et fleurit sans cosse; elle est toujours aimable, toujours désirable. Le continuel contentement du céleste amour produit un désir perpétuellement content, comme le continuel désir fait naître un contentement perpétuellement désiré. Le bien qui est fini termine le désir quand il donne la jouissance, et ôte la jouissance quand il donne le désir, ne pouvant être possédé et désiré tout ensemble. Mais le bien infini fait régner le désir dans la possession et la possession dans le désir; car il a de quoi assouvir le désir par sa sainte présence et do quoi le faire toujours vivre par la grandeur de son excellence, qui nourrit, en tous ceux qui la possèdent, un désir toujours content et un contentement toujours désireux. »

« On cherche toujours ce qu'on aime toujours, dit le grand saint Augustin ; l'amour cherche ce qu'il a trouvé, non afin de l'avoir, mais afin de l'avoir toujours, et aussi de l'avoir plus parfaitement. Et plus il l'a, plus il en jouit; et cette jouissance peut s'accroître tellement dans l'àme de celui qui aime, qu'elle lui procure le plus précieux soulagement au milieu des maux de la vie présente. »

Il est évident qu'un fils bien né qui serait dans une grande douleur, s'il apprenait que son père, qu'il aime tendrement, vient d'être élevé à la plus haute fortune et à la dignité la plus enviée sur la terre, ne sentirait plus ses. souffrances ou du moins les oublierait pour ne penser qu'au bonheur de son père. Comment donc ne pas oublier les tristesses de cet exd, les pertes, les séparations, et même les tentations et les épreuves spirituelles, si on aime Dieu véritablement quand ou le voit au comble de la félicité et habitant une gloire inaccessible?

Aussi un prophète, après avoir fait la description des maux de sa patrie, après avoir dépeint la stérilité des figuiers, des vignes, des oliviers, la désolation des campagnes, la mortalité des animaux, disait-il : Pour moi, je me réjouis en Dieu mon Sauveur. Heureux donc celui qui

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se complatt dans la plénitude des biens de Dieu! Cette complaisance adoucit pour lui l'amertume des maux les plus cuisants que nous ayons à supporter ici-bas; elle fait éprouver dès ce monde un avant-goût du bonheur du ciel. La joie des élus ne provient, en effet, que de la contemplation des perfections de Dieu.

En somme, dit saint François de Sales, l'âme qui est dans l'exercice de l'amour de complaisance crie perpétuellement dans son sacré silence : il me suffit que Dieu soit Dieu, que sa bonté soit infinie, que sa perfection soit immense; que je meure ou que je vive, il importe peu pour moi, puisque mon cher bien-aimé vit éternellement d'une vie toute triomphante; la mort même ne peut attrister le cœur qui sait que son souverain 'amour est vivant. C'est assez pour l'âme qui aime, que celui qu'elle aime plus que soi-même soit comblé de biens éternels, puisqu'elle vit plus en celui qu'elle aime qu'en celui qu'elle anime, puisqu'elle ne vit pas elle-même, mais son bienaimé vit en elle.

mon Dieu, je ne suis rien, je n'ai rien que ma misère, que m'importe, pourvu que vous, que j'aime plus que moimême, soyez comblé de gloire, d'honneur et de béatitude! Je me réjouis de votre gloire et des mépris dont on m'af- [lige. Je suis heureux de votre félicité' dans toutes douleurs que j'endure. Vous êtes le seul bien dans lequel je veuille trouver mon repos. Je suis heureux d'avoir en vous ce que je n'ai pas en moi. Rien ne me plaît autant que vous, puissé-je par là vous plaire et mériter l'amour de complaisance éternelle qui fera mon bonheur au ciel I

I 3. — De l'amour de bienveillance.

La charité est un lien d'amitié qui unit la créature au Créateur. Dieu, par pure bienveillance à notre égard, nous appelle à participer à sa béatitude éternelle ; et pour nous y conduire, il nous donne, dès cette vie, sa grâce qui est une participation à sa nature. Or, l'ami non seulement se

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réjouit des biens de son ami, mais il lui souhaite toutes sortes de biens. C'est parce qu'il nous veut du bien que Dieu nous en fait , et si nous l'aimons, nous devons désirer de pouvoir lui en faire. Toutefois, comme lo remarque saint François de Sales, « nous ne pouvons désirer d'un vrai désir aucun bien à Dieu, parce que sa bonté est infiniment plus parfaite que nous ne saurions ni désirer, ni penser. Le désir n'est que d'un bien futur, et nul bien n'est futur en Dieu, puisque tout bien lui esf tellement présent, que la présence du bien en sa divine Majesté n'ost autre chose que la Divinité même. Ne pouvant donc faire aucun désir absolu pour Dieu, nous en faisons d'imaginaires et de continuels de cette sorte. Je vous ai dit : Seigneur, vous êtes mon Dieu, qui, tout plein de votro infinie bonté, ne pouvez avoir besoin, ni de mes biens, ni de choses quelconques; mais si, par imagination do chose impossible, je pouvais penser que vous eussiez besoin de quelque bien, je ne cesserais jamais de vous le rouhaiter, au prix de ma vie, de mon être et de tout ce qui est au monde. Que si, étant ce que vous êtes, et que vous ne pouvez jamais cesser d'être, il était possible que vous reçussiez quelque accroissement de bien, ô mon Dieu, quel désir j'aurais qu'il vous arrivât! Alors, ô Seigneur éternel, je voudrais voir convertir mon cœur en souhaits et ma vie en soupirs, pour vous désirer ce bien-là.

» Mais, pourtant, ô le Bien- Aimé de monârae, je ne désire pas de pouvoir désirer aucun bien à votre Majesté ; mais je me complais de tout mon cœur en ce suprême degré de bonté que vous avez, auquel ni par désir, ni même par pensée, on ne peut rien ajouter.

» C'est encore une sorte de bienveillance envers Dieu quand, considérant que nous ne pouvons l'agrandir en lui-même, nous désirions de l'agrandir en nous, c'est-àdire de rendre de plus en plus grande la complaisance que nous avons en sa bonté, non à cause du plaisir que nous y trouvons, mais parce que ce plaisir se prend en l'union

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